LIVRE XIV
» feux et de ceux de mon fils , tu n'auras plus » qu à livrer les Chrétiens au Démon de l'ho- » micide. » >
Il dit^ et Satan se précipite au fond du goufire des tourments. Par delà des marais croupissants et des lacs de soufre et de bitume , dans les vastes régions de VEnfer, s'ouvre un cachot, séjour du plus infortuné des habitants de Fabîme. C'est là que le Démon de la jalousie fait entendre ses éternels hurlements. Couché parmi des vipères et d'affreux reptiles , jamais le sommeil n'approcha de ses yeux. L'inquiétude , le soupçon , la vengeance , le désespoir et une sorte d'amour féroce agitent ses regards; des chimères occupent et tourmentent son esprit : il tressaille; il croit entendre des bruits mystérieux , il croit poursuivre de vains fantômes. Pour éteindre sa soif brûlante, il boit dans une coupe d'airain un poison composé de ses sueurs et de ses larmes. Ses lèvres tremblantes respirent l'homicide : au défaut de la victime qu'il cherche sans cesse , il se frappe lui-même d'un poignard , oubliant qu'il est immortel.
Le prince des ténèbres, descendu vers ce monstre , s'arrête à l'entrée de la caverne.
« Archange puissant , dit - il , je t'ai toujours » distingué des innombrables Esprits de mon
» empire. Aujourd'hui tu peux me prouver ta » reconnoissance : il faut allumer dans le sein » d'un mortel cette flamme que tu mis autrefois » dans le cœur d'Hérode. Il faut perdre les Chré- )i tiens ; il faut reprendre le sceptre du monde : » Fentreprise est digne de ton courage. Viens , ô » mon fils ! seconde les vastes desseins de ton
» roi. »
Le Démon de la jalousie retire de sa bouche la coupe empoisonnée , et essuyant ses lèvres avec sa chevelure de serpents :
« Satan ! répondit-il avec un profond soupir, » le poids de l'Enfer ne courbera-t-il jamais ton » front superbe ? Véux-tu m'exposer encore aux » coups de cette foudre qui t'a précipité dans le » gouffire des pleurs ? Que peux - tu contre la » Croix ? Une femme a écrasé ta tête orgueil- » leuse. Je hais la lumière du ciel. Les chastes » amours des Chrétiens ont détruit mon em- » pire sur la terre. Poursuis , si tu le veux, tes » projets , mais laisse-moi jouir en paix de ma » rage , et ne viens plus troubler mes fureurs. »
Il dit , et , d'une main forcenée , il arrache les serpents attachés à ses flancs , et les déchire avec ses dents bruyantes.