‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 3)Chapitre 11 sur 18 · C0UE · texte numérisé non relu

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fans , de leur besoin de tutelle et de protection ? Le moment où ils contesteroient nos bienfaits et nos services deviendroit un mo* ment dangereux pour l'amitié ; car 8*ils nous persqadoient, nous nous croirions sans Yertu; et en ébranlant ainsi la satisfaction que nous avons de nous-mêmes , ils nous rendroient moins heureux , et nous paroîtroient n>oin8 aimables. La reconnoissance , séparée raéme de toute e^èce d'office, de toute espèce de retour en actions réelles, est douce à celui qui en est l'objet ; et ce n'est pas un tribut onéreux qu'un simple sentiment : non , ce n'en est pas un ; et plus notre bienfaiteur y attache de prix , plus il est digne d'en jouir.

L'orgueilleux accepte aussi des hommages; mais il semble aspirer à les imposer de son unique autorité ; il s'attribue des droits, et il les exerce avec tyrannie ; il ne demande pas , il exige ; et pour se soustraire à toute chligz* tion , il dit en son cœur : Ma puissance ei la force de ma main mont acquis tous ces biens.

Mais lorsqu'il veut tout rapporter à lui, tout lui est contesté ; ou se plaît à déranger l'opinion qu'il a de lui-même , et l'on tend des pièges à son aveugle confiance.

C'est à l'amiable qu'il faut appeler les

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hommes à faire notre part ; autrement ils nous refusent même les redevances les plus justes, et la dette la mieux reconnue. Telle est la loi des amours-propres, tel est le pacte des vanilés, ou leur convention tacite. Disons-le donc aux orgueilleux ; ils ne songent qu'à eux ; et dans leur seul amour , dans leur seul intérêt, ils sont encore des calculateurs ignorans , et des spéculateurs malhabiles.

Ne verroient-ils pas encore les autres désavantages attachés à leur caractère ; ne verroient-ils pas que le sentiment intime de leur supériorité , ce contentement calme et sans mélange de doutes , les fixe à la même place , et les empêche de travailler à Taccroissement de leur science, ou au perfectionnement de leurs facultés?

Enfin , un malheur de Torgueilleux , c'est que l'accumulation des avantages dont il jouit et dont il se glorifie, ne fait jamais sur lui qu'une impression uniforme. Il ne se perd jamais de vue; et en assistant toujours au même spectacle , nulle variété ne vient composer ses plaisirs.

Les hommes qui ont le plus à se défendre des séductions de l'orgueil et de ses nonchalantes habitudes, ce sont les rois , ce sont les

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princes. Commeutéchapperoient-ilsauxpiëges qu'on tend de si bonne heure à leur crédule amour-propre ? On fait bruit auprès d*eux de leurs qualités , et Ton ne parle de leurs défauts qu'à l'écart, et k voix basse. Les droits que donne la naissance leur sont représentés comme un héritage sans condition , et ce qu'ils font pour les autres est célébré comme une munificence.

C'est vous surtout qui êtes coupables , tous qui les trompez , vous qui leur dissimules les obligations dont ils sont responsables, et l'étendue des travaux auxquels ils doivent se former dès leur jeunesse. Ah! si vous leur apprenez à être orgueilleux avant d'avoir rien mérité , comment se tiendront*ils prêts à disputer contre le malheur ? comment poiirrontiU supporter les jeux de la fortune et les Inverses du monde ?

Ne confondons point cependant avec lorgueil la dignité qui sied aux princes, aux magistrats, à toutes les personnes en aatorilë dans l'état ; dignité qui estla simple expression d'un accord entre les sentimens de l'homme et les hautes fonctions dont il est revêtu ; car s'il n'avoit aucune élévation , aucune gravité, ni dans ses discours ni dans ses manières , il an-

noncerott qu'il ignore Tiroportance de son ministère public; il paroitroit insulter volontairement au choix qu'on a fait de lui , ou aux droits qu'il tient de sa naissance. Ainsi la di* gnité y dans sa perfection , peut exister sans aucun orgueil ; elle ne doit point naitre d'une opinion exaltée de sa personne , ou d'aucune jouissance délicieuse de soi-même, mais d'une juste idée des convenances ; elle est comme une sorte d*appel aux sentimens de respect, aux égards qu'il nous importe à tous de rendre aux rangs et aux grandes places , afin d'assurer l'ordre social , et plus essentiellement encore nfin de concourir au maintien de la liberté; car les chefs d'un état, au moment où ils sont dépouillés de l'assistance que donne la considération , ont recours à la crainte pour se sauver du mépris ; et ils s'environnent alors des faisceaux du despotisme, et de tous les appa-^ reils de la tyrannie.

La dignité a donc son application et son avantage public, tandis que l'orgueil n'est jamais d'aucun service. Ces d«ux caractères ont quelque ressemblance au dehors, mais aucune dans leur essence. L'orgueilleux en autorité attire à lui, s'approprie tout ce qui le décore; et l'homme qui remplit un poste

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éminent avec dignité , rend hommage aa poovoir dont il est dépositaire.

Enfin, les particuliers eux-mêmes sont sus* ceptihies d'une dignité absolument distincte de l'orgueil ; car des sentimens nobles, no caractère élevé, donnent à Fâme une em* preinte uniforme , une assiette paisible; c'est le commencement de la dignité; elle s'affermit, elle s'achève, si l'on élève ses regards vers un plus noble but que l'opinion versatile des hommes, et si l'on dédaigne alors cette souplesse sociale qui prend toutes les formes, s'asservit à tous les goûts, et se voue à Timitation.

11 est d'ailleurs des qualités morales qui, en attirant l'hommage des autres, deviennent une sorte de magistrature : la dignité leursied, la dignité leur est nécessaire ; et il n y a point d'orgueil dans cette alliance. Un tel caractère perd toutefois en beauté, lorsqu'il se laisse atteindre par un sentiment de fierté; à moins que ce sentiment, loin d'être hostile, loio d'être insultant pour les autres, ne serve qu'a nous affermir contre les disgrâces de la vie et les injustices des hommes. O quelle admiois* tration nous a été confiée! Nos défauts, nof qualités se touchent. Prions notre Père céleste

de noas aider à remplir notre tâche; et prionsle de nous pardonner nos foiblesses et nos erreurs. C'est avec lui que nous pouvons coni« battre , et c'est par lui que nous pourrons triompher.

Nous nous sommes peut -être arrélés trop long-temps sur les considérations sociales propres à détourner un esprit sage des idées et des sentimens d'orgueil ; mais notre ministère de paix et de charité ne doit rien rejeter de tout ce qui peut rendre les hommes meilleurs , ou plus heureux ; et rien n'est petit de tout ce qui peut atteindre à un si grand but. Quittons cependant les pensées mondaines , et, nous attachant au sens religienx des paroles de notre texte, considérons Thomme en présence de la Divinité. Il est devenu fier de ses trésors, de son crédit, de son autorité; et, rapportant à ses talens et à son mérite les succès qu'il obtient, la prospérité dont il jonit, il oublie son Créateur, et se dit à lui-même et dans son cœur : Ma puissance et la force de ma main m ont acquis tous ces biens. Quel orgueil! quel aveuglement! O Éternel! est-ce à vous que l'homme peut adresser ce langage; à vous qui avez le secret de ses facultés ; à vous qui l'avez tiré du néant; à vous qui avez

animé sa poussière; à vous qui lui avez dit sois, et il a été; pense, et il a pensé; souviens-toi, et il s'est souvenu ; choisis, et il a choisi ; foripe de& vœux , et il en a formé ; deviens heureux, et il Test devenu ?

Oui, gens de petite force et de grand orgueil, vous n'avez fourni aucun des élémens de voire existence, aucune des facultés de votre esprit , et vous n'avez pas été appelés à conseil quand votre organisation a été préparée ; quand vous avez été figurés , terminés ; quand vous avez été faits ce que vous êtes.

Yotre volonté , votre instinct, vos moyens de perfection , tout est l'ouvrage du Dieu fort II a formé le vase, il l'a modelé de ses mains, et il y a versé des dons qui ne viennent nifVOrieni, ni d^ Occident y ni du Désert ^ mais de sa généreuse bonté et de sa toute -puissance; et Tua des apôtres de l'Évangile a combattu 1 orgueil , mieux que notre foible voix ne pourroit le faire , en consacrant sa pensée par ces mémorables paroles : QucLs-tu, que tu ne Foies reçu? et si tu l'as reçu , pourquoi t'en glorifies-tu ?

Une réflexion si frappante déjoue et reod presque ridicule la fastueuse confiance de rhomme dans ses avantages personnels, et l'orgueil que lui inspirent sa beauté, son es-

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prit , son rang et sa fortune. Il lève la téta avec insolence ; il regarde les autres avec mépris p et toute la nature semble lui dire : Qu'as^ tu y que tu ne Voies reçu? et situ Vas reçu ^ pourquoi t^en glorifies-tu ? Tu es sur la terre au même titre queutes inférieurs ; au même titre encore que les êtres soumis à ta domination , et qui, entraînés par leur instinct, fendent les eaux, se meuvent sur la terre, ou se balancent dans les airs. On pourroit leur pardonner plus qu'à toi d'être orgueilleux ; car ils se croient immortels; ils se jugent parfaits; aucun discours ne les désabuse, aucune comparaison ne les humilie ; et Fennemi qui leur fait la guerre, ou qui les subjugue, ne leur paroit pas un maître, mais un danger. L'homme, au contraire, est instruit par son esprit même des bornes de ses facultés ; il apprécie safoiblesse , et chaque instant l'en avertit. Il porte en arrière sa méditation ; il atteint l'avenir par sa prévoyance ; il mesure les cieux , il sonde les abîmes; et partout il trouve des secrets impénétrables. Il est lui-même un admirable phénomène ; mais il ne s'est point composé, il ne s'est point formé; et si moralement il paroît s'élever, se grandir par ses propres efforts, ce qu'il peut s'ajouter est

compassé , et ses moyens de perfection il las a reçus d'un Être suprême , il les doit k son Dieu.

Et voudrions-nous, dans nos momens d^orgueil , tenir tout de nous-mêmes? Ce vo^i 9 s'il étoit accompli, dégraderoit notre destinée; car c'est à notre état de dépendance que nos plus belles espérances sont attachées. Que promettent en effet à l'homme ébloui de son rang, de sa fortune, de sa réputation même; que lui promettent ses plus hautes pensées?

rien qui ne soit passager; et son imagination, que peut-elle lui peindre? rien qui ne perde sa couleur, rien qui ne s'efface en peu de temps, même à ses propres yeux. Hélas! il est encore orgueilleux de ses pompes, qu'il s y déplaît et qu'il cherche, un autre bonheur!

Ah ! qu'il prenne ce moment, pour remarquer près de lui l'homme modeste et reconnoissant; l'homme qui cherche ses droits aux avantages dont il jouit, et qui s'intimide de la louange; l'homme qui parle des autres , et qui songe à eux; l'homme qui semble s'oublier, au mi* lieu même de sa gloire. Combien est doux pour nos yeux un pareil spectacle! c'est la beauté , relevée de tous les charmes de l'innocence.

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Mais que Forgueilleax surtout contemple avec envie lliomnie qui, pénétré de Tidée d^'un Être suprême, rapporte à la faveur céleste les divers biens dont il jouit : son front est radieux , et la sérénité se peint sur tous ses traits : il croit qu'il doit tout à son Dieu ; il croit quUl en est aimé; il dit avec confiance, il dit avec fierté : J'appartiens au llaitre da monde; et son plus grand honneur, sa première gloire , c'est le nom de son bienfiiiteur. Il n'a pas, comme Torgueilleux, à considérer sans cesse si les hommages dont il est l'objet sont dans une exacte proportion avec ses droits ou avec l'opinion qu'il a de Ini-méme; il n^est pas à la peine pour cultiver sans relâche une grandeur d'apparat, une considération toute factice; il n'a pas, comme l'orgueilleux , un rôle à surveiller, un rôle àsou« tenir. Tout est réduit au plus simple pour l'homme qui ne présume point de lui-même, et qui s'unit par la reconnoissance au R^^ulateur de nos destinées , au Maître souverain des événemens; il place à grande distance ses plus précieuses espérances; et les guerres d'amour-propre ne touchent point à son bonheur, n'assaillent point son trésor. Qu'alors il se fait aisément à toutes les situations , à XIII. i8

la vie domestique , comme au bruit du monde; k Tobscurité, comme à la renommée; aux tributs circonscrits de l'estime, comme aux adulations sans bornes qui entourent les grandes places! Orgueilleux, je vous le demande encore, qUe mettez -vous en parallèle? Vous n'êtes propres qu'à un seul état et i une seule circonstance. 11 faut que la fortune vous serve, et qu'elle vous serve toujours : mais vous ne changerez pas son inconstance; elle va s'éloigner, elle va vous quitter; vous ne paroitrez plus que l'ombre de votre grandeur passée ; et, rentrant en vous<mémes, vous serez déchirés par vos regrets ; vous deviendrez la victime de vos pensée d'habitude, et la proie de vos souvenirs. Des amis? vous n'en avez pas voulu : vous avez cru que tous les hommages vous étoient dus, et aucun sentiment lifbre ne s'est porté vers vous. Des bienfaiteurs ? ce nom vous auroit fait rougir ; et les titres mêmes de la protection céleste, vous les avez méconnus. Votre appui, vous le disiez, c'étoit votre puissance et la force de votre mcùn. Tout étoit en vous , et vous n'êtes plus rien. Où chercherezvous donc une association à vos peines? où trou wez-vous des consolateurs ?

O qu'elle est éclatante, la défaite de l'or-

DE MOtlikLE RELIGIEUSE. ai S

gueilleux! et souvent encore elle est remarquable par sa rapidité , et par la petitesse apparente des motifs qui l'occasion nent et des moyens qui la produisent L'Histoire nous offre partout des exemples à l'appui de cette vérité : et qui de vous n'a pas lu , dans les Livres sacrés, et l'étonnante élévation et l'étonnante disgrâce de ce superbe Aman, le favori d'Assuérus, et le dépositaire de toute Fautorité du plus grand roi de la terre? La foule suivoit ses pas; on trembloit à sa voix, et chacun fléchissoit devant sa toute-puissance. Un seul homme, sans marque, sans distinction; un juif obscur, assis aux portes du palais, ne se prosterne pas en le voyant passer, et semble contempler avec indifférence le fastueux cortège de l'orgueilleux ministre. Aman ne voit pi us alors que cet homme; il oublie les hommages qui lui sont prodigués pour ne s'inquiéter que d'une seule exception; et, se livrant à un sentiment de vengeance, il a recours à des moyens criminels qui précipitent sa chute. Esther, jeune et timide Esther, vous fûtes la foible main dont Dieu se servit pour déconcerter l'orgueil d'un homme parvenu au faite de toutes les grandeurs , et pour renverser son éclatante fortune-

Oui, ministres puissanâ, et vous aussi, mO'* narques ou princes de la terre , vous êtes sou^ mis à la commune loi , et vous apprenez par votre expérience combien la couronne d'or^ guei} est fragile. Vous faisiez le compte de vos richesses et le recensement de vos soldats; vous appeliez invincibles vos flottes et vos armées; et un vent a soufflé , qui a détruit vos fières espérances. Vous n'avez pas songé i Dieu ; mais il a songé à vous. Il dit à Torgueilleux : Je sais ta demeure, ton entrée et ta sortie.... Ton insolence est montée à mes oreilles ; et Je te ferai retourner par le chemin par lequel tu es venu. Tu as dit : ^vec la multitude de mes chariots^ je suis monté au haut des montagnes^ aux côtés du Liban ; et là^je couperai les plus beaux cèdres et les plus beaux sapins.... Et déjà la fille de Sien t*a méprisé, et la fille de Jérusalem s'est moquée de toi.

Les nations, comme les rois, peuvent se laisser entraîner aux idées et aux sentimens à^otgueil. Les succès à la guerre, rabaissement de ses rivaux , l'agrandissement de ^on pays par des conquêtes; enfin , le nombre et l'éclat des triomphes sont des résultats magnifiques , et dont l'imagination est frappée. Les victorieux alors se persuadent aisément qu'ils sont appe-

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lés par leur destinée à régner sur la terre; et , dans l'ivresse de leur confiance , ils ne voient aucun terme à leur grandeur et à leurs pro' spérités. Mais qui a fait le compte des événeinens dont le temps est dépositaire, et qui les SL sondés ? Rome s'appeloit encore la ville éternelle lorsque des barbares vinrent la saccager et la réduire en cendres. Et quelle puissance est à l'abri des revers ? Où est. la gloire à telle Lauteur, que le sort n'y puisse atteindra? Nos passions, à défaut d'autres ennemis, ne sontelles pas un moyen toujours subsistant de ruine et de destruction ? Qui le sait ! nos va-* nités en combat^ nos prétentions hostiles, suffiront peut-être à elles seules pour déjouer nos projets ambitieux, pour arrêter nos vastes entreprises; et, semblables dans leur effet à la division des langues^ elles pourront nous contraindre à laisser au milieu du monde notre tour de Babel imparfaite ; à l'y laisser, à l'exemple des enfans de Noé, non comme un signe éclatant de notre génie, mais comme un monument de notre orgueil. Ah ! craignons, non pour nous affliger, mais pour nous tenir sages, ou nous rendre modestes; craignons qu'un jour on ne puisse nous dire : Vous avez voulu dicter des lois à l'univers entier, et vous

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ne pouvez régler vos intérêts domestîqaes ; vous avez voulu donner des plans de gouvernement à tous les peuples 9 et le vôtre, rempli d'erreurs, pénétré de fautes, est une soarce intarissable de factions; vous vous êtes mon* très au dehors comme des lions rugissans, et chez vous on vous a rendus souples, et vous êtes bénins sous la verge du despotisme.

Déjà pourtant nous nous sommes appelés la grande nation , et nous ne voyons aucun peuple en état de nous disputer ce titre ; mais rétendue d'un pays et le nombre de ses sol* dats peuvent donner de la crainte à leurs voisins sans leur inspirer du respect. C'est donc la grandeur morale qui honore les nations; et celle-là, le temps seul en investit avec autorité, le temps seul la décerne. Il faut, pour y acquérir des droits , non pas seulement de la vaillance, mais encore un caractère éclatant de justice et de générosité; il faut des opinions en rapport avec les principes de la vertu que les hommes révèrent ; il faut de plus que la félicité publique serve de témoignage k la bonté des lois , et que les prospérités de la paix offrent à tous les regards le but et l'indemnité des sacrifices de la guerre. Une nation , pour atteindre à la grandeur morale, doit encore

présenter le spectacle d'une confiance mutuelle entre les citoyens; d'une sécurité générale, et d'une estime habituelle pour les premiers magistrats et pour les ehefs de l'état. Enfin une nation , pour atteindre à la grandeur morale, doit surtout offrir le précieux exemple d'une liberté véritable , d'une liberté sans fiction , d'une liberté qui élève l'âme et qui sympathise, dans son action, avec les précautions nécessaires au maintien de Tordre social. La graçide nation ! Ah! le titre superbe, quand il est mérité , quand la conviction des esprits , quand Thommage des cœurs, le fixent et le consacrent. Puisse notre France le rece* voir un jour des mains de l'Histoire ! Puisset-elle^ en rachetant tant d'erreurs et tant de forfaits, se présenter avec confiance à ce tri-* bunal éloigné qui n'a peur de personne; à cet auguste tribunal qui, seul dans l'univers, peut mettre à leur rang, avec hardiesse, les nations et leurs chefs, les peuples et leurs maîtres.

Nous revenons à vous, à vous qui , pour la plupart, heureux dans votre obscurité , n'avez rien à faire aux grandeurs du monde. Retirezvous auprès du Seigneur, et célébrez dans son temple ses inépuisables bontés; venez-y jouir

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d'une émotion plus douce et mille fois plus douce qiraucune exaltation de Torgueil. Ah!

si l'homme religieux veut aimer chaque jour davantage la reconnoissance, il songera , il se souviendra que cette vertu nous éleva la première à l'Être suprême; que la reconDoîssance nous inspira le désir de mêler nos voîx au choeur des anges; et que sur la terre elle renaît, s'anime et s'exalte à l'aspect d^in beau jour y au retour du printemps , et lorsque nous contemplons les diverses beautés et les ri* chesses innombrables de la nature. O rc-> connoissance ! n'étes-vous pas encore pour l'homme quelque chose de plus; et la faculté qui lui a été donnée de se souvenir avec émo* tion des bienfaits de son Dieu n'est-eile pas au moins un présage des intentions du maître du monde? Elle nous avertit, elle nous annonce que l'Être suprême veut avoir affaire avec la créature intelligente , veut entrer en compte avec nous? Et l'éternel , lorsqu'il jette un regard d'intérêt sur cette créature, lorsqu'il en attend un sentiment prolongé, l'Étemel ne la fait-il pas immortelle ?

Venez donc vous abaisser devant le plos généreux des bienfaiteurs. Il nous a tout donné; ne l'aimerions^nous pas? Ahl que

SOUS serions coupables, si nous disions au fond de notre cœur : Notre puissance et la force de notre main nous ont acquis tous ces biens. Que nous serions coupables ! mais nous serions peut-être encore plus insensés. Hélas ! ce souffle qui nous anime, cette parole, et l'esprit qui l'éclairé , rien n'est de nous , tout est de notre Dieu. O Éternel! dans notre dénûment, dans notre foiblesse , nous n'avons à vous offrir que notre gratitude et nos actions de grâces. Tfe rejetez pas cet humble tribut, et faites que nos louanges, que nos hymnes sacrés, s'élèventjusqu'à vous, Etre des êtres, souverain maître du monde. Les deux des deux ne vous peuvent comprendre^ mais nous sommes de votre domaine; nous sommes aussi les brebis qui composent votre troupeau, et toutes sont par vous comptées. O quel honneur pour nous de nous appartenir! voilà notre orgueil, notre titre de gloire ; nous n'en voulons point d'autres. £t nous serons assez élevés , si, près des routes superbes qui mènent à vos parvis ; si , perdus .dans la foule de yos adorateurs, noi^ pouvons un jour répéter la parole des anges , et nous écrier avec eux :

Saint j saint ^ saint est le Dieu d Israël, le Dieu de V univers ; tout ce qui vit aux deux est à lui ;

afis cotru

tout ce qui est sur la terre est à lui; tout eeqai vit, tout ce qui respire, tout, tout est i lui ; et dans les temps passés, et dans les jours présens, et dans les siècles des siècles.

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DISCOURS VI

De la Venté.

L.'Écemel a débat atcc lec habitanf da payf, parce qu'il n'y a point de Térité , et qu'il n'j a que mensouge. Osée, Chap, 4, 't» \ et %.

Il n*est rien de si beau, rien de plus magnifique que la faculté donnée à l'homme de manifester ses pensées; et l'habitude seule a pu nous empêcher d'être en admiration conti-* nuelle devant un phénomène si merveilleux.

Quoi ! tant d'idées , tant d'impressions diverses, tant d'observations, le résultat de l'étude ou de l'expérience, tant d'aperçus gradués , nuancés presque à l'infini; toutes ces richesses spirituelles qui||prment ou nos pensées ou nos sentimens, sont devenues transmissibles ; et c'est à la parole que nous devons cette étonnante communication , ce miraculeux service ! La pensée, sans la parole, n'eût été que méditative ; et réduite encore à sa seule puissance, sa marche eût été retardée, et elle n'auroit fait aucun des progrès dont elle est

redevable à Témulation des recherches et à U communauté des découvertes.

La parole , en même temps , s'est perfectionnée à Taide des progrès de lespril ; et par degrés elle a su peindre , avec la rapidité de Téclair, les perceptions les plus fines , les sentimens les plus délicats.

Nous pouvons admirer séparément la pen* sée et la parole ; mais leur union , leur union parfaite 9 est un des plus grands miracles de la souveraine intelligence.

C*est au sein néanmoins de cette suhlime alliance; c'est entre deux célestes dons« la parole et la pensée, que le inensoDge vient prendre place. Quelle profanation !

Le mensonge est donc une sorte de contrariété ou d'interruption dans le développement de notre système moral ; et tel est le premier caractère du plus méprisable des vices.

Nous avons été destinés à la ^rité ; tout en nous , tout autour de nous Tatteste.

Il n'est aucun mensonge dans l'univers physique soumis à nos regards. L'aurore ne nous trompe jamais, lorsqu'elle vient nous annon* cer la prochaine apparition de l'astre du jour; le printemps, quand il nous promet le retour des riantes beautés de la nature; et lorsque

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es riches épis de l'été se lèvent tous ensemble Lvec une pompe solennelle, on ne voit pas omber de leur sein des grains sans saveur, ou ians aucune substance nutritive. Tout est vrai , 3ternellement vrai , dans le langage de la na* :ure et dans les signaux éclatans qui pré« cèdent ses bienfaits; et nous pourrions déjà supposer par analogie, qu'au milieu de notre système moral, le mensonge, cette œuvre de rhomme, est une perversité, est une altéra-^ tion au plan général de l'Être suprême.

£t comment un sentiment intérieur ne nous avertiroit-il pas encore que le mensonge est xine offense à la Divinité? On veut tromper, on en forme le dessein, on ne néglige rien pour dérober ses intentions aux regards des hommes; mais on ne peut jamais s'affranchir de la crainte qu'il n'y ait au-dessus de nous, qu^il n'y ait dans le Ciel un témoin et un juge : tant ridée d'une pensée sans relation, d'une existence silencieuse, d'un isolement absolu, répugne à l'homme le plus étranger aux opinions religieuses!

Ah! sans doute , il n'y a point de ténèbres devant l'Éternel , devant l'Être des êtres , le Dieu présent partout.

Oseriez-vous donc vous glorifier, lorsque ,

par des soins continuels, vous parvenez à eo imposer aux spectateurs dont vous êtes eavi* ronnés ? £h quoi! le Dieu de vérité^ celui dont les yeux sont trop purs pour voir le mal , restcroit seul confident de Thomme menteur!

L'imagination se glace en se représentant un pareil contraste. Que seroit-ce, si Ton osoit prehdre le ciel à témoin d'une assertion trompeuse? Les plus hardis y tremblent, et sou* vent alors la parole de Tigoposteur expire sur ses lèvres. Hélas ! nous nous humilions , incertains que nous sommes s'il en est plusieurs, plusieurs parmi nous, exempts de remords ou de regrets, quand on retrace devant eux les dangers et la honte de la fausseté ; incertains que nous sommes si tous nous pouvons entendre avec calme les paroles de notre texte: V Étemel a débat avec les habiians du payj, parce qu'il rty point de vérité, et qui! ri y a que mensonge.

Nous aimons à considérer aussi comme une loi de la nature, comme une expression de rSsprit divin , la difficulté qu'on éprouve à revêtir le mensonge des couleurs de la vérité. On fait d*inutiles efforts pour accorder avec des paroles mensongères , ses regards , le mou* vement de %es traits , l'expression de son visage

et les accens de sa voix. Tons ces esclaves habituels de notre volonté y deviennent rebelles, quand U lenr est ordonné de trahir la vérité; et Ton ne conçoit pas comment, simples or-« ganes physiques, ils sont moins dociles que la parole à la politiqne artificieuse du menteur; ils semblent même s'ériger en témoins contre le langage de la fausseté, et le menteur a peine à les gagner. C'est un grand phénomène ; et l\>n ne peut l'expliquer qu*en supposant, an fond de notre conscience, un dé^ fenseur de la vérité qui dispute de puissance avec nos passions corrompues.

Nous le répétons donc , les hommes ont été destinés à la vérité ; et tout en nous , tout autour de nous Tannonce.

Nous venons de voir que le mensonge étoit en contradiction avec les lois primitives de la nature; montrons qu'il est de même incom* patible avec les principes fondamentaux de Tordre social.

C'est an intérêt commun qui détermina les hommes à se réunir en société politique : ils crurent, avec raison, qu'ils amélioreroient leur sort en alliant leurs forces , et en se procurant le moyen d'échanger entre eux , à toute heure, leurs richesses et leurs secours. La pre-

rnière condition d'un si vaste plan dot être la confiance, la confiance certaine, la confiance garantie par les lois. Et qu'eussent fiait des hommes placés à côté les uns des autres, des hommes dont les rapports étoient aussi con* tinuels que multipliés, si la dissimulation, si le mensonge avoit formé leur caractère habituel? Il eût mieux valu se tenir à distance, et en guerre ouverte. Que signifieroit même la parole, et quelle estime pourrions-nous en faire, si elle étoit constamment une fausse interprétation de la pensée? Les discours deviendroient des hiéroglyphes qu'on se don«neroit à deviner; et Ton emploieroit à se comprendre, le temps qu'il faudroit donner à se servir : il n'y auroit plus de société; la fatigue seule en détourneroit.

On ne supposera pas non plus , qu'il put exister aucune affection entre des hommes irrités à tout moment d'avoir été trompés, de l'avoir été les premiers, et occupés, impatiens même d'employer les mêmes armes pour se défendre ou pour se venger. Quel épouvantable spectacle qu'un monde social ainsi com* posé! Les hommes auroient à regretter de n'être pas sous la loi , sous le joug d'un instinct ; et ils demanderoient à l'Être suprême

DE MORALE R£LIGIEUSE. ^89

«le leur reprendre ses deux plus beaux dons , rintelligence et la liberté.

Nous le croyons aisément; les menteurs disent en eux-mêmes : Nous sommes bien loin de désirer qu'on adopte notre politique, que notre art devienne commun ; car moins nous^urons d'imitateurs , et plus notre conduite nous sera profitable. £h, sans doute; les menteurs, les calomniateurs, les hommes ÎDJu^s, et tous ceux qui attentent à l'ordre social, peuvent tenir ce langage; et c'est au milieu de la bonne foi générale que les trompeurs aiment à vivre, car ils attaquent alors sans risque d'être attaqués; mais le système du monde moral dont ils se jouent est émané de la sagesse divine; il en est émané de même que le système du monde physique. Qu'ils voient donc, les insensés, qu'ils voient s'il est indifférent à l'homme mortel de se placer au milieu de l'oeuvre éternelle pour en déranger l'organisation selon son pouvoir, et pour agir envers les autres comme il craindroit qu'on agit envers lui.

La morale et la religion nous tracent à tous

nos devoirs; et les calculs personnels d'un

moment, ces calculs que nous taisons avec

tant de méprises, doivent disparoitre devant

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