SECTION TROISIÈME
DEVOIRS RELATIFS AUX DIVERS AGES DE LA YIE , OU A DESSITUATIOKS PARTIGULIEHES DANS l'oRDRS SOCIAL.
DISCOURS PREMIER
De r Union conjugale. (*)
Et rÉtemel Dieu avoit dît : Il n'est pas bon que F homme soit seul; je hù ferai un être semàlaile à lui. Genèse, Chap. a, f*. i8.
Et l'Éternel Dieu avoit dit : // rieatpas bon que Vhomme soit seul; je lui ferai un être sem» blable à lui.
« Il n'est pas bon que l'homnie soit seul ! »
O Dieu! donnez-moi la force de traiter ce
sujet; et, quelques momens, écartez de mes
yeux l'image qui leur est sans cesse présente.
Quelques momens, suspendez mts derniers
{^) Discours prononcé , par supposition y dans le lieu cil je vis.
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souvenirs, afin que je puisse avec calme et avec dignité entretenir du plus grand de vos bienfaits les fidèles réunis dans ce temple; afin que je puisse le considérer d'une manière générale, et sans aucune des distractions qui appartiennent à une situation particulière, et à une douleur personnelle. O Dieu ! si votre serviteur étoit digne encore d^expliquer les paroles où votre sagesse est empreinte, daignez ranimer son courage et lui rendre Passa* rance qui lui est ôtée. Il le sait; tout se retrouve et en vous et par vous, et nulle espé* rance, n'est perdue quand on adresse ses vœux à la Puissance infinie, quand on élève ses regards vers Téternetle source de consolations.
Et rÉternel Dieu avoit dit : Il n* est pas bon que V homme soit seul; je lui ferai un étr^ semhlable à luL
L'homme éclairé ne peut se lasser d*admirer les richesses de la nature, les magnificences de l'univers; et il éprouve un sentiment de fierté à la vue de tant de merveilles qui semblent toutes se rapporter à la félicité des êtres intelligens. Il ne les peut compter, ces merveilles , et le travail successif des nations n'a pu suffire encore pour les classer, pour les ranger avec ordre dans les annales de la pen-
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sée. Nous apercevons néanmoins , nous voyons partout les signes distinctifs d'un système de bienfaisance, dont les diversités sont innombrables, mais qui toutes, unies à un même esprit , annoncent un seul Créateur.
Nous devons aujourd'hui fixer votre attention sur une des dispositions les plus remarquables dans la vaste conception du monde moral; elle est indiquée par notre texte : Dieu n a pas voulu que V homme fût seul; et l'homme le seroit au milieu des réunions les plus nombreuses, au milieu de nos villes, au milieu du tumulte des sociétés, si Dieu ne lui avoitpas fait un être semblable à lui; si Dieu ne Tavoit pas uni à cet être par toutes les relations qui font de deux intérêts un seul intérêt , de deux amours-propres un seul amour-propre, et de deux vies une seule vie.
Et quand je parle ici de l'homme, ma réflexion s'arrête également sur vous , qui l'avez pour associé , comme il vous a poiir compagnes, et qui êtes, i titre pareil, les objets de la bonté divine : sur vous, qui tenez un si beau rang dans les sublimes idées de la création , et qui , dès vos premiers pas dans un monde où vous brillez de votre propre éclat, avez pourtant besoin d'un ami , d'un être sem^
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blable à tH)us, pour vous fier à vous-mêmes et
pour connoitre le bonheur.
Âh! que serions-nous devenus, quel eut été le sort de Thomme , si, parmi les créatures intelligentes, il n'eût trouvé que des concurrens et des rivaux; s'il n'avoit jamais connu Tintime association et l'unité parfaite dues au merveilleux complément de celte profoode pensée du maître de la nature : Ilnestptu bon que V homme soit seul ;je luiferm un être sem* blable à lui.
L'homme eût été seul , si , agité par tous les doutes, par toutes les craintes et par toutes les espérances qui appartiennent à son système moral , il n'avoit pas aperçu de bonne heure le consolateur et Taffeclueux ami qui lui avoit été destiné dès l'origine du monde; s*il n*avoit pas appris qu'il existoit , dans un autre sexe, un être qui s'uniroit sans jalousie à son ambition et à ses projets; un être qui, par une admirable sympathie, feroit cause commune avec lui, non-seulement aux jours de bonbeuft mais dans le temps des disgrâces , et au milieu des revers.
L'homme encore fût resté seul , s'il eût du comparoitreau tribunal effrayant de sa propre conscience , sans aucun appui, sans aucun
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défensear; s'il n'avoit pas reçu de la bonté du ciel un second prêt à racconipagner devant ce tribunal , aân de l'aider à s'absoudre ou à s'ex< cuser ; un second , en partage avec lui et d'honneur et de honte, et auquel il put sans péril ouvrir les secrets de son cœur ; auquel il pût sans rougir laisser voir toutes ses foiblesses ; un second enfin , la continuation de lui-ménie, et qui réunit sous ce rapport des caractères si singuliers , qu'après le phénomène de nos facultés , le plus admirable peut-être est cette relation morale que l'Être suprême a établie entre les deux divisions du monde intelligent
Et c'est ici que l'on commence à découvrir l'auguste origine de l'union consacrée dans l'ordre social par un contrat civil et par une cérémonie religieuse. On voit que cette institution se rapporte à une des combinaisons primitives du souverain Auteur de la nature, et qu'elle a pour but de fixer et de perpétuer l'identité des deux êtres , appelés , par une intention suprême, à former ensemble une étroite alliance.
L'homme, sous la loi d'un heureux hymen, découvre dans toute son étendue l'esprit des paroles de notre texte. 11 est assuré de faire
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la route entière de la vie avec cet être semblable à luif un des plus grands bienfaits da souYerain ordonnateur de notre destinée.
Il nous a été donné , cet être semblable à nous y non pour un jour, non pour une saî* son , mais pour nos différentes stations dans la carrière que nous avons à parcourir ; il nous a été donné pour nos divers âges , et pour les changemens que leur succession apporte à tous nos goûts. Voudrions-nous donc mécoonoître une si généreuse prévoyance , en soa* mettant à Tempire de nos fantaisies la dorée d'un engagement auquel tons nos intérêts se rallient , la durée d'une association dont nous devons éprouver la douceur, et dans les ra« pidesmomens d'une ardente jeunesse, et dans le long calme de l'âge mur, et dans la pénible route de cet âge à la vieillesse et à la caducité ? Ah ! si l'imagination , l'espérance, si les plus attrayantes illusions viennent embellir à son commencement l'union qu'une sagesse éternelle a préparée pour nous , une antre félicité succède à ce printemps de la vie; une félicité qui dépend de la même union , mais dont les développemens se proportionnent par degrés à la marche progressive de nos années et aux besoins de la raison. Les soure*
nirs y les gages d'une affection mutuelle , et tous les rapports qui naissent d'une confiance éprouvée et d'une sécurité parfaite, composent cette seconde félicité ; seconde en apparence , car elle n'en laisse envier aucune autre , au moment où l'on en jouit. Oui , l'amitié qui succède à l'amour peut remplir notre sort, et le remplir entièrement.
Cette amitié vive, d'un ordre différent de toutes les autres amitiés , eût .mérité dans la langue un nom particulier ; elle tire toute sa force d'elle-même, et l'imagination ne lui prête aucun secours; elle touche à tous les points de notre vie morale , et nous ne connoissons aucun intérêt qui ne s'y rapporte, aucune perspective qui ne s'y joigne. Ah!
qu'elle est sublime, cette amitié, dont la mystérieuse puissance , résiste aux atteintes du temps; qu'elle est sublime, au moment où elle approche de sa perfection , et où l'intimité des pensées , l'harmonie des sentimens , font une seule existence , un seul être , des deux voyageurs que l'hymen a réunis ! Amis , tendres amis , et qu'aucune ambition , aucun vœu ne sépare ; amis , tendres amis , qui vous êtes si nécessaires et qui semblez tenir au même souffle de vie , c'est vous , c'est vous
qui entendrez avec émotion les paroles de notre texte , ces paroles où le génie de la création sert de guide à votre reconnoissance , et d'interprète à votre bonheur : Et rÉternel Dieu a voit dit : // n'est pas bon que V homme soit seul ; je lui ferai un être semblable à luL
Ne les quittons pas encore, ces amis que le ciel même a formés ; ils marchent ensemble dans la carrière de la vie^ et les jours de triomphe ou d'adversité resserrent également leur union. Tout ce qui les appelle à un par* tage est pour eux un réveil , est pour eux une reprise des plus douces sensations. C'est Tua qui vient d'apprendre une nouvelle heureuse pour sa fortune ou pour son aroour-propre, et il cherche à l'instant l'ami , le seul ami qui en jouira plus que lui. Et si quelque événement imprévu l'afflige ou l'humilie , il court de même à cet ami dont la tendresse est inépuisable en consolations. Voilà le mouvement naturel de deux êtres que l'hymen a réunis. Ils sont un pour sentir , et plusieurs pour s'aider ; plusieurs, en apparence, tant l'amitié se mulli* plie par l'activité de ses soins et la diversité de ses ressources.
Nous admirerons davantage encore celte singulière alliance , si nous examinons 9€%
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rapports avec notre organisation morale. Développons celle idée.
La nature , par des lois mystérieuses, semble avoir rais notre bonheur sous la dépendance d'une multitude innombrable de pensées intimes et d'agitations secrètes dont nous connoissons seuls lempire ou le tumulte. Ces pensées , ces agitations, émanent de nous, et pourtant elles nous dominent et nous tyrannisent, quand notre raison n'est pas assez forte pour les subjuguer. Aucun témoin ne pénètre dans l'espace intellectuel où tant de combats se donnent avant que nos volontés se fixent ; et c'est là que son t renfermés , sous l'inviolable sceau de notre amour-propre, nos doutes, nos foiblesses et nos longs repentirs. Combien de fois, cependant, tourmentés par nos incertitudes, étonnés , fatigués d'une autorité que nous ne savons pas exercer, et ne pouvant parvenir à mettre la paix au dedans de nous , combien de fois n'éprouvons-nous pas alors le besoin d'associer à nos regards in lui* tifs les observations d'un être bienveillant , et bienveillant pour nous ; d'un être prêt à considérer avec un intérêt minutieux ces débats intérieurs qui attirent toute notre attention, et ces oppositions si fréquentes entre nos opi-
nions et nos penchans , entre nos Toeux et les avertissemeiis de notre expérience!
Mais où le trouver, cet être digne <l*une con* fiance si délicate? Où le trouver encore, cet être disposé à vivre long-temps et patiemment dans un autre? Où le trouver, si nous négli* geons, si nous fuyons la seule union sur U terre qui puisse nous donner un tel ami ? coi, la seule ; et nulle autre ne doit lui être comparée. Elle est susceptible des plus petits détails, et en même temps des plus grands sacri-* fices; et sous ce double rapport elle laisse loin derrière elle ces liaisons d'homme à homme, ces liaisons éclatantes dont les annales histo» riques ou fabuleuses des âges passés nous ont transmis la mémoire , et que des noms fameux nous rappellent.
Sans doute, il est des ressemblances d opinion ; il est des affinités dans les caractères; il est des sympathies qui peuvent unir étroitement deux personnes d'un même sexe; mais ces rapprochemens intimes sont rares , et ils ne supportent qu'un petit nombre d'épreuves.
Que rien ne vienne mettre en rivalité deux hommes amis à la manière du monde, et dont on célèbre l'union. Que chacun d'eux ait son ambition , et qu'il n'y ait point d opposi*-
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tion dansieur marche ou leur politique ; ou bien encore, que Ton et Tautre soient jeunes et yiyent dans cet avenir où il y a tant de place. Voilà sans doute des premières chances, heureuses pour un commencement , pour une continuité de liaison ; mab qu'il y a loin de là à tous les soins, à tous les ménageroens qu'exige une amitié constante! Cette amitié ne peut subsister que par une sorte d'équilibre. Il faut y recevoir ce qu'on donne; y donner ce qu'on reçoit ; et il n'y a d'exception que pour certains caractères disposés à être toujours en avance, et qui savent encore cacher cet avantage et l'oublier eux-mêmes.
Ne croyez pas encore que dans un commerce d'amitié, même le plus épuré, l'on puisse faire admettre, comme un fonds réel et toujours subsistant, les services qu'on a rendus , le dévouement dont on a donné des preuves. C'est le présent que l'on veut en échange du présent; et malheur à celui qui, pour être aimé comme il aime, a besoin d'invoquer le passé! on apprend bientôt par son expérience qu'il n'est entre les hommes aucun contrat où les souvenirs soient reçus à l'égal des espérances. Qui osera d'ailleurs ouvrir les dernières retraites de son cœur à