‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 21 sur 79 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Rapport de la richesse avec le bonheur*

Il ne Suffit pas qu'un pays soit puissant, il faut qu'on y soit heureux ; car la force n'est un bien qu'autant qu'elle est un garant du bonheur : ainsi, après avoir examiné l'influence de la richesse et de la population sur la puissance d'un état , il nous reste à considérer le rapport de ces deux grandes circonstances avec la félicité publique.

Les habitans d'un pays favorisé par la nature , jouissent de la fertilité de son sol et de la variété de ses productions ; mais ces biens sont indépendans de la richesse, telle que nous l'avons déûnie; c'est-à-dire, que les habitans de la France ne jouiroient pas moins de la renaissance annuelle des fruits de la terre /ors même qu'il ne s'amasseroit pas

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chaque année dans ce royaume cinquante à soixante millions en argent mon noyé, en vaisselle ou en diamans.

La nation françoif;e ne seroit p^as moins heu* reuse , si Ijes cent mille tonfllaux de vin qu'elle Vend aux étrangers se cousommoient chez elle ; ce plaisir vaudroit bien celui de thésauriser les trente millions qu'elle reçoit en échange.

La quantité d'argent qui s'accumule dans un pays, n'a donc aucun rapport direct avec le Ijfonbeur : cette introduction annuelle des métaux est l'effet d'un échange libre; c'est le résultat général du commerce. Mais supposons une nation composée de propriétaires sans économie, ou plus sensibles aux jouissances réelles qu'à la &culté de jouir représentée par l'argent ; une telle nation dépenseroit tous ses revenus , et demanderoit aux étran* gers une plus grande quantité de leurs productions ; elle garderoit davantage des siennes, et recevroit par conséquent moins d'argent ; mais tous ses désirs étant satisfaits , elle seroit également fortunée.

Bien plus , si le système social qu'on a toujours envisagé comme le plus conforme à la félicité publique, si l'égalité des propriétés pouvoit tout à coup s'introduire et se maintenir , l'état dans lequel ce projet chimérique se

réaliseroit, quelque favorisé qu'il fût par la nature, ne recevroît plus d'argent des pays étrangers ; cependant une telle société seroit-, sans contredit, la plus digne d'envie.

Développons cette idée. Il y a deux milliards d'argent en France; le quart ou la sixième partie suffiroient peut être pour Taceomplissement des échanges ; le reste est un trésor plus ou moins passager entre les mains des différens propriétaires du royaume , c'estànlire, un gage qui représente sans cesse la faculté d'acquérir d'autr^ biens. Mais qu'est-ce qui donne tant d'étendue à cette puissance et à cette volonté de thésauriser? C'iest l'inégalitédes fortunes.

L'incertitude des désirs, compagne de Tabon^ dance, dut faire chercher avec empressement ces métaux qui dounoient le temps de conipa* rer et de choisir, qui procaroient le moyen de convertir un superflu périssable dans une valeur permanente , et consoloient ainsi le riche des déplaisirs de la satiété , par l'image coùfuse de tous les biens dont l'argent donne l'espérance.

Considérons maintenant une terre divisée en petites propriétés , division qui procure au plus grand nombre des citoyens les commodités les plus simples y mais prévient partout

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l'existence du superflu ; chacun alors consommant les productions de son patrimoine, les moyens d'échange avec les étrangers deviennent tellement bornés , qu'il n'est plus possiblede leur demander de l'argent, parcequ'ils ne sont pas devenus débiteurs ; c'est le sort misérable du plus grand nombre des hommes réduits au plus étroit nécessaire , qui met au pouvoir des riches une surabondance de biens de toute espèce , qu'ils désirent de convertir en argent ; ce qui ^'effectue par le commerce avec les autres nation^.

Ces grandes inégalités , quoique inévita^ bleS) ne sont pas moins affligeantes pour l'humanité; comment se pourroit il donc que l'introduction immodérée de l'argent dans un pays , suite d'un tel système , pût jamais être un signe certain de la félicité publique ?

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