CHAPITRE VI, Rapport de la population avec le bonheur
Le nombre des hommes s'accroit-il aux dé* pens de la félicité publique ? Telle est la question que nous devons examiner.
Ce n'est pas aux propriétaires que l'accroissèment de la population peut nuire ; puisque»
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par l'effet des lois sociales , nul n'est admis au partage d'une propriété , que par des conventions libres , ou par le droit d'héritage, établi par les lois.
Les propriétaires , ainsi garantis de toute distribution involontaire de leur fortune, ne tirent que des avantages de Taccroisseroent de la population ; en effet, ils avoient d'abord destiné le produit de deux cents arpens de terre à acheter le travail de dix artisans , et cette concession procuroit à chacun dfi ces derniers un bon vêtement , une nourriture agréable et quelques commodités ; mais lors-^ que le nombre des hommes est augmenté , la concurrence qui en résulte met les propriétaires eu état de réduire la récompense du travail au plus simple nécessaire ; alors , avec la même quantité d'arpens , ils entretiennent peut-être deux fois plus d'ouvriers , et ils se procurent ainsi de nouvelles jouissances , puisque cet accroissement de travail n'est dévoué qu'à leurs volontés et à leurs fan^ taisies.
Mais s'il est démontré que les propriétaires profitent par l'accroissement de la population, il est plus difficile peut-être de concilier avec ce même avantage le bonheur des hommes qui vivent du travail de leurs mains ,
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puisque nous yenons d'observer nous-mêmes que c'est par leur nombre et leur rivalité, qu'ils n'obtiennent pour récompense que le plus étroit nécessaire.
L'accroissement de la population condamne, sans doute , à des privations la classe industrieuse des citoyens; mais l'impétueux attrait que la nature a mis entre les sexes , et l'amour qu'elle leur inspire pour les fruits de leur union, sont la causa de la multiplication des hommes sur la terre ; ces sentimens dominent 3e pauvre comme le riche ; aucune loi ne peut s'y opposer , et si elle étoit possible , elle seroit barbare. Tout être sensible aime mieux partager du pain avec sa compagne et ses enfans , que de vivre seul d'alimens plus variés ; c'est ainsi que la- population s'étend , et 'en s'étendant, elle accroît d'une manière inévîtable le nombre des misérables.
Ne nous méprenons pas cependant Mir cette indigence : les calculs de la nature sont plus grands que les nôtres ; gardons-nous de la calomnier trop légèrement; elle abandoni^e aux lois et aux passions des hommes la distribution des richesses , mais celle du bonheur est restée dans ses mains ; elle ne l'a pas fondé sur la variété des mets et la délicatesse des vétemens ; elle n'a point mis en communauté
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taus les plaisirs qu'elle à voulu répartir à Tespèce humaine ; elle eût donné trop d'empire aux puissans de la terre ; ils peuvent, par lâ concurrence , réduire l'homme de travail à n'avoir que du pain pour sa récompense; tnaiâ ils ne peuvent lui enlever ni ces besoins renaissans qui donnent de la saveur au plus simple aliment j ni cette soif ardente qui l'appelle avec plaisir auprès d'une fontaine, m ce sommeil qui délasse doucement son corps fatigué, ni le spectacle de la nature qui le réjouit à son réveil, ni ce mouvement qui le distrait, ni cette curiosité qui l'agite , ni cette espérance enfin qiji colore l'avenir, adoucit le présent, et relève le courage. Tous ces plaisirs de la vie ne sont pas au pouvoir de la propriété civile ; c'est le bien du pauvre , autant que du riche.
Sous cet aspect, deux mille hommes réduits au simple nécessaire, réunissent (s'il m'est permis de m'exprimer ainsi ) une plus grande quantité de bonheur, que mille un peu mieux vêtus ou plus délicatement nourris ; et telle est, sans doute, la vue bienfaisante de la nature, lorsqu'elle entraîna les hommes vers l'accroissement de l'espèce humaine.
Il est un période cependant où la population s'arrêteroit d'elle-même, c'est lorsqu'elle
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▼iendroit à surpasser la somme des subsistances ; alors il y auroit des souffrances et des mortalités ; mais ce mal est l'effet de la plénitude du bien, c'est un vase rempli qui déborde. Ce genre de malheur est peu connu sur la terre ; les fléaux du ciel , les erreurs et les passions destructives arrêtent presque toujours les progrès naturels de la population.