CHAPITRE VIIL
La liberté constante d^ exporter des igrains^ n'est pas nécessaire aux progrès de V agriculture en France.
S'il étoit possible que les propriétés fussent constamment divisées en portions égales , chaque membre de la société ne possédant qu'une étendue de terrain proportionnée à ses besoins, ou aux commodités les plus simples y la bienfaisance de la terre qui rend cinq
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ou six pour un , seroit le seul encouragement nécessaire à l'agrioulture ; la nécessité près* santé de se nourrir, de se chauffer et de se ▼étir, suffiroit alors pour exciter les propriétaires à tirer dé leur sol le plus grand parti qui seroit en leur pouvoir.
Mais j'inégaUté des propriétés ayant rassemblé dans les mêmes mains des terres d'une étendue considérable, dont le produit annuel surpassoit infiniment les véritables besoin^ des propriétaires; ils eussent négligé la culture, ils se fussent épargné les soins qu^elle exigé, slls n*avoient pas pu échanger contre différens biens les fruits superflus dont ils étoient possesseurs.
Ainsi l'inégalité dès propriétés eût arrêté les progrès de l'agrieulture , si les arts, les manufactures et tous les travaux de l'industrie ne fussent venus exciter VémuJation des propriétaires , efi leur oflrant ks moyens de convertir dans mille jouissances .agrés^bles les denrées qui leur étoient inutiles.
Ces moyens paroissent d'aboiïd augmentés par la liberté constante de vendre des blés danis l'étranger, puisqu'elle 6iivreâux propriétaires un champ plus vaste encore pour Féchange de leur superflu ; mais on aperçoit bientôt que s'il est des pays où cette liberté
devient nécessaire à Tencourageoient du travail des campagnes , il en est d^autresoù cette ressource est inutile.
Rendons cette distinction sensible.
Un état naissant, tel^ par exemple ^ que les colonies angloises dans le continent de l'Ame* rique, ne doit point mettre de bornes à l'ex*^ portation des grains; de vastes contrées à défricher laissent inconnue la somme des subsistances que le pays peut produire; en même temps les arts et les manufactures y sont en* cote dans Tenfance; les vins, les huiles, les thés, les sucres, les cafés, et beaucoup d'au* très denrées agréables, sont étrangères à ces climats , ou n'y sont pas encore cultivées.
Les propriétaires un peu considérables se* roient donc condamnés à de grandes privations , s'ils ne pouvoient pas céder leurs blés superflus en échange des biens des contrées étrangères ; puisqu'ils n'auront aucune autre manière de s'acquitter, tant que leur pays ne fournira pas quelque production particulière , ou des objets d'industrie agréables aux autres nations.
Dans une pareille position, le moindre obstacle à la liberté d'exporter seroit une loi de privation pour les propriétaires , et un dé* couragement pour l'agriculture.
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Il est des pays , au nord de l'Europe , qui participent à la plupart de ces circonstances , et qui doivent se gouverner par les mêmes prin-» cipes que TAmérique.
Il est d'autres états , comme la Pologne , qui pourroient commencer à s'en écarter; mais toutes les terres y étant divisées entre les seigneurs , qui font en même temps partie de la souveraineté , les lois et les habitudes doivent se ressentir de leur intérêt. Au milieu de cette impétueuse aristocratie, l'administration n'a pas assez de force pour hasarder des nouveautés; ce n'est qu'avec beaucoup de peine que, sous un pareil gouvernement , les arts, les manufactures et le commerce peuvent , en s'étendant , rendre l'exportation des grains moins nécessaire.
La France n'a aucun rapport quelconque avec toutes ces contrées; c'est le pays de FEurope le plus favorisé par la nature , le plus perfectionné par le temps.
Quoique le nombre des grandes propriétés y augmente chaque jour , il y a encore beaucoup de possesseurs de petits domaines qui en consomment les fruits, et qui n'ont besoin^ pour cultivcft, que du désir de vivre. Quant aux grands propriétaires , la France leur offre , en échange des grains dont ils disposent, tout ce
qui peut exciter leur envie ; vingt-quatre millions d'hommesqu'on y compte aujourd'hui (*) doivent être nourris par les blés du royaume et la partie industrieuse de cette population procure, par son travail, à la partie propriétaire, les biens les plus rares. Ici, l'on cultive pour elle les vins, les huiles^ et les autres denrées particulières au sol de la France ; ailleurs, on contribue par différens travaux à l'exploitation de ses colonies et à la culture des
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{*) D'après divers renseignemens donnés parmessie^rs les intendans, on a fait up relevé des naissances , des mariages et des morts , dans tout le royaume , pendant le» années 1770, 1771 et 177a-
L'année commune des morts est de 780,040 : on les a multipliées par 33 , pour trouver le nombre des habitans de la France , comme quelques auteurs Sur ces matières ont cru qu'on pouvoit le faire, et il résulteroit de ce calcul une population de 25,74 i,43o*
Mais comme cette proportion de 33 vivans pour un mort n'est pas généralement adoptée , et que quelques observateurs la croient trop forte , j'ai formé mon calcul sur 3i ; il paroîtra d'autant plus modéré , qu'il y a toujours une quantité de morts non enregistrés dans les livres mortuaires, et que dans les recensemens qu'on fait , il est plus aisé d'oublier que de multiplier.
Quoi qu'il en soit , sur le pied de 3i vivans pour un mort, on trouveroit Mf^P^ >^33 habitans dans le royaume de France.
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denrées précieuses qu'elles fournissent; paf-tout une multitude immense, en s'adonnant aux arts et aux manufactures ^ nç laisse rien à désirer au caprice du luxe et de la vanité.
Enfin, ces diverses richesses, fruit de l'industrie et d'un sol fortuné, enviées également par les autres nations , servent à acquitter les marchandises étrangères que les habitans de la France désirent , et introduisent encore annuellement dans le royaume quarante ou cinquante millions d'argent, destinés à satisfaire les vœux de l'avarice, et à contenter cette rmagination qui préfère la faculté de dépenser à la dépense même.
Est-il un pays au monde qui ait moins besoin de vendre des blés aux étrangers pour encourager son agriculture ? ITon, sans doute; c'est aux habitans maladroits d'un pays contrarié par la nature , à désirer constamment ce commerce; aussi, si nous jetons un coup d'œil sur leaf diverses contrées de l'Europe^ nous verrons que c'est la Pologne, abâtardie par le gouvernement féodal, qui vend conti* nuellement ses grains à l'industrieuse Hol* lande; que c'est l'Afrique ignorante et barbare qui cède les siens aux habitans de Marseille; que c'est l'Amérique naissante qui vend ses blés à l'Europe perfectionnée ; que c'est
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la France enfin , abattue et dévastée par les guerres civiles , qui nourrissoit de ses grains les étrangers; et que c'est la France, éclairée par le siècle de Louis xit et par le génie de Coibert^ qui maintenant les consomme ellemême , qui n'a plus besoin de les vendre pour acquérir de l'argent ou d'autres productions étrangères, mais qui est sûre d'obtenir tous ces biens par l'échange des fruits de son industrie ; véritable commerce d'un état dans sa perfection , et le seul qui entretienne sa pro« spérité, en accroissant à la fois sa population et sa richesse.