‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 34 sur 79 · CHAPITRE XVIIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIIL

Ttapport du prix des grains a\^ec celui des autres

productions de la terre.

J'ai fait voir que le haut prix constant des grains étoit indifférent aux propriétaires de terres, parce que, le prix du travail et la somme des impôts s'y proportionnant ^ on n'avoit jamais que la même somme de biens pour la même quantité de denrées.

Je vais développer une objection que je me suis faite à moi-même.

Toute valeur qui dérive uniquement du travail peut se conformer au prix des subsistances ; ainsi , une pierre prise, dans une carrière publique , et adaptée par le travail à Un édifice, ne peut représenter que le prix du temps des hommes qui l'ont tirée de la terre et qui Tont façonnée; mais il est beaucoup d'autres biens, tels que les fruits, les légumes, les vins, les métaux, qui ont une valeur indépendante du travail, et uniquement proportionnée à leur rareté, ou à l'estime plus ou moins grande que les hommes en font. Or, si le prix des grains n'influe que sur le prix du travail , et ne gouverne pas celui des différentes pro-

ductions dont nous venons de parler, il s^ensuit que dans plusieurs sortes d'échanges , les propriétaires de blés ont un grand intérêt à la cherté constante de cette denrée.

Une telle observation mérita sans doute d'être examinée.

Il a dû s'établir nécessairement entre les divers fruits de la terre une valeur de comparaison indiépendante du prix du travail.

Le produit d'un arpent de vignes en- Bourgogne, a dû valoir beaucoup plus que le produit d'un champ j il s'est établi pareillement d'autres proportions entre le produit d'un arpent de bois , de chanvres ou de prairies; mais comme toutes ces proportions primitives tiennent à des rapports permanens entre les besoins des hommes et la rareté plus ou moins grande des biens dont la terre est susceptible , ces proportions demeurent soumises aux mêmes lois, tant qu'aucune circonstance particulière ne vient favoriser un de ces objets de commerce aux dépens de l'autre.

Mais , dira-t-on , n'est-ce pas ce qui arrive , lorsque la libre exportation de certains fruits de la terre est permise , et que celle des blés ne Test point? L'intérêt des propriétaires de blés n'est-il pas alors contrarié, puisque le prix de quelques denrées est élevé par la

liberté , tandis que celui des grains est contenu dap$ de certaines bornes par la prphibition?

Enfin, cette 4iy6f$ité dç règlernçqs ne doitelle pas exciter i}ue cul^pre au^ dépens 4Vp^ au tre ?

Yoilà deux questjpps différentes.

lia libre exppi^tatjofi 4^ Ç^rt^^Q^s d^ii?4,e$ nuit-elle aux p^op^iétaffe^ ^H blé§ ?

Cette méine libei*t§ puit-^Ue k h cu|ti^ra d^s champs?

J observe d'abord que ces deu^ qqçstipfis n'ont de force. qu'ei^ raison dç U somm^ 4^$ biens de 1^ terrç q\\\ s'eiçportent dapsi l'^étranger; il famt donc tâchçr de les connaître. STous apercevrons que c'ççt un qbjet infiniment n^p* dique» en comparaison des clenrées qui se çpndomment dan$ Fiptérieur du royaume.

Le sol de ta Francis , quoique le plus; favorisé de l'Europe , n'est diyisé qu'en terre$ labour^ibles, qui produisent des grains de toute espèce, des cbapvrefii et des lins, en bois, ep potagers, en vignes, en prairies.

Jja France n'e^portç presque jamsiis le; produit de si6s forets , de ses prés et de s^^ j^i^dins;la na^ture de cçs biçn^ et içs fp^i^ 4? transport y ipettept obstacle.

Les cbanvres et U$ lins sopt convçrti^ en

ET LE COIUHëRGE DES GRAINS. 87

toiles et en dentelles, dont on fait des envois au dehors; mais le prix de la matière première est communément si peu de chose, en comparaison de celui que le travail y ajoute , qu'en ce genre U production de la terre n'est , poqr ainsi 4ire, qu'un outil de la manufacture, ^ .

Heste donc les vins , et entre ceu^-ci unir quemeut les plus précieux ^ non-seulement parce que les ;^utres ne peuvent pas support* ter le transport ni les frais qui en résultent^ piais aussi parce que plusieurs nations étrangères ayant imposé des droits considérables sur l'entrée des vins de France , sans distinction de qualités ^ ou ne peut faire commerce avec elles que des vins supérieurs ; et comme il n'y a qu'une sorte de terroir qui soit propre à cette culture , l'étendue d'un pareil négoce est en quelque manière circonscrite par la pâture'des choses.

Examinons maintenant si ce genre d'exportation est nuisible auic propriétaires de blés, OU à la culture des champs ; deux circonstances qu'il faut toujours distinguer.

La libre sortie des vins hausse pour les pro* priétaires de blés le prix de cette boisson ; mais en même temps ce commerce augmente la valeur des grains , non-seulement pa;r Tar-

gent qu'il attire en France, et qui, en accroissant annuellement la somme du numéraire, renchérit toutes les denrées , mais encore parce que la culture des vignes, dont on vend le produit aux étrangers, multiplie considérablement les consommateurs de blés , vu que cette culture est un des plus grands ateliers d'industrie. Or , augmenter le nombre des acheteurs de blés, sans augmenter la production de cette denrée, c'est à coup sûr en favoriser le prix.

Mais la libre exportation des vins , en augmentant le nombre des vignobles, ne diminue-t-elle pas celui des terres à blés? et ne Tandroil-il pas , pour donner à cette dernière culture tonte l'étendue possible^ permettre la sortie des grains dans tous les temps ?

Je doute que cette permission restreignît l'étendue des terrains destinés actuellement à la production des vins qu'on vend aux étrangers , non-seulement parce que le sol propre aux vignes n'est pas toujours convenable à la culture des blés , mais aussi parce que tous les vins exportés étant d'une qualité distinguée, les terres propres à une telle producy tion sont trop précieuses pour qu'on pût jamais trouver de Tavantage à les employer à d'autres cultures. '

D'ailleurs , s'il étoit possible que la France acquittât en denrées ' de nécessité les marchandises étrangères qtij'elle paye avec ses vins, elle auroit plus de champs qu'elle n'en a maintenant, mais elle auroit bien moins de blé consommé chez elle; cai: si cent mille arpens de vignes suffisoient, par exemple, pour fournir les vins supérieurs qu'on vend actuellement aux étrangers , et pour payer les biens qu'ils nous donnent en échange, il faudroit peut-être le produit d'un million d'arpens de blé pour y suppléer; ainsi la population de la France seroit diminuée^d'un nombre d'hommes proportionné aux subsistances que peuvent fournir neuf cent mille arpens.

C'est donc avec grande intelligence que, dans l'obligation où sont tous les pays de l'Europe de céder une partie de leurs productions , en échange de celles qui leur manquent, la France favorise la sortie de ses vins.

Le meilleur commerce pour un état est toujours celui par lequel il donne le produit d'un arpent de ses terres contre celui de plusieurs arpens d'un autre pays, ou le travail d^un de ses habitans contre le travail de plusieurs étrangers ; et ce genre de commerce n'appartient qu'aux nations favorisées par la •nature.

f)0 SUA LA LECrStÀTIOlf

Qu'importe ! ai^je lu dans quçlqu^s livres moderaes; on échange tpxijpurs qnç valeur contre une valeur égalç.

C^tte propo3ition n'est pas jqste.

Pans deux pays d'im pi illion d'arpen^ cha^ cun , qu0 différens contractant ^<:bang^ot le produit de cent raille* arpens de l'une des contrées contre le produit de d^u^ cent mille de l'autre, ce3 contractais auront fait ^ntre çu% un t^oc égal en opinion y mais les deux pays en auropt fait un (rès-iuégal , puisque ^près cet échange il reste à l'un le produit de neuf cent mille £(rp^n,s,et à l'autre seulement celui de huit pent mille.

Supposons cependant que , par h^sgrd) l'exportation d^s vins parut s'étendre trop loip , et qu'on l'envisageât comme nuisible k la culture des grains , une addition d'impôt ^ la sortie du royauip^e ^imliqu^^oit c^^le de< vins de médiocre qualité ;.et il Vî^udïoit hean* coup mieux tempérer.fi(insi oçtte e^^portation , que d'enlever quelques milliers d'arp^ns à U culture des vignobles, en excitant Iç rencbéir is^ semeqt des blés par une liberté illimitée, et eA dérangeant ainsi l'I^armonie établie entre I? ppiiç. des denirées de nécessité et celui des t^ï^ vnux ; car , ^insi quç nou^ T^vous déjà dit , lorsqu'on veut atteindre à un but quelcon-

que y ce ne sont pas les grandes circonstances qu'il faut assujettir ^ux petites, mais Us petites qu'il faut adapter aux graQ4e9«

Enfin , il se présente encore une considération importante sur ce sujet; c'est que si, pour soumettre aux mêmes lois toutes les pro** ductions de la terre , on permettoit la libre sortie des grains, parce qu'on permet celle des vins, on auroit bien plus raison de défendre l'exportation des blés, parce que celle d'une multitude d'autres denrées est impossible.

Les légumes , la plupart des fruits , lea viandes , les fourrages , les bois à brûler, lea petits vins , le gibier, les poissons de rivière f et tant d'autres dons de la terre , ne sont point des objets de commerce éloigné; et c'est ayec cette immense quantité de productions qu'il est plus important de tenir le prix des blés en équilibre , qu'avec la pajrtie des ^|^ que la France vend aux étrangers* ^^

Me feroit-on observer que la sortie de toutes les productions que je viens de nommer est permise?elle l'est, sans doute, maisl'impossihi-^ lité morale de transporter ces diverses denrées équivaut, dans cette hypothèse, à la prohibi? tion ; la liberté séparée du pouvoir de rexer**» cer n'est pas une liberté: ce ne sont pas. ici

92 SUR LA LÉGiSLATIOïT.

des mots qu'on doit comparer , ce sont l^s dU veris effets de cette liberté qu'il faut étudier > çt maintenir, s'il se peut , dans une prudente harmonie.

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