‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 43 sur 79 · CHAPITRE XXVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVI

Sur les droits de la propriété j relativement à V exportation des grains.

Mon blé est à moi , je puis le vendre et le transporter partout où il me plaît; voilà la prétention du propriétaire. Personne n'a droit de me gêner dans mes échanges et d'arrêter mon industrie; voilà le raisonnement des né-* gocians.

C'est avec ces noms respectables de liberté et de propriété', qu'on entraine les suffrages en faveur de l'exportation des grains , et qu'on a l'air de défendre la cause publique, tandis qu'on l'offense de la manière la plus sensible.

La propriété héréditaire est une loi des hommes ; elle fut établie pour leur bonheur^ et c'est à cette condition qu'elle est maintenue. Celui qui, dans L'origine des sociétés, mit quelques pieux autour d'un terrain , et y jeta la semence que la nature avoit produite d'elle-même dans un autre endroit , u'auroit jamais pu obtenir, à ce seul titre, le privilège exclusif de ce terrain pour tous ses descen* dans, jusqu'à la fin des siècles; tant^l'avan-

tage ne pouvoit point appartenir à ce petit mérite.

Aujourd'hui même que les propriétés sont établies d'une manière irrévocable, si la subsistance des hommes n'étoit pas fixée par la nature , et qu'il fût possible aux propriétaires de trouver leur plaisir à consumer la nourri* ture d'un millier d'hommes , les privilèges de la propriété ne pourroient se soutenir, et les lois qui les garantissent ne tarderoient pas à être enfreintes.

Qu'est-ce donc qui assure la stabilité de ces prérogatives? c'est qu'elles n'entraînent pas la diminution de l'espèce humaine ; c'est que la qualité de grand propriétaire ne peut pas faire trouver du plaisir à manger mille quantités de pain au lieu d'une ; c'est que , dans la permission donnée aux riches d'échanger tout leur blé superflu contre le travail des hommes, et de vivre ainsi dans l'oisiveté , l'augmentation de bonheur qui résulte pour eux de cet avantage est trop obscure et trop incertaine, pour que la société ait un intérêt suffisant à y mettre obstacle, et à renverser, pour y parvenir, les lois qui assurent les héritages , et qui soumettent à un principe général la disposition de tous les biens de la terre; lois qui excitent l'industrie, qui arrê-

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tent l'inquiétude , et sans lesquelles la société seroit livrée à toutes les passions et à un bouleversement continuel.

Cependant y les privilèges de la propriété ont, comme on le voit, un rapport essentiel avec le bien général : or, le même bien général , qui les a dictés et qui les garantit, a pu y apposer des exceptions. La société a pu dire aux propriétaires, avec la plus parfaite justice: Chacun de vous tiendra dans ses mains la subsistance d'un grand nombre d'hommes; nous vous permettons d'exiger d'eux , en les nour* rissant, tel travail qui vous sera le plus coftvenable; forcez-les , si vous voulez , à s'appliquer à divers talens pour vous plaire; jouissez de leurs peines au sein de l'oisiveté; mais n'allez pas jusqu'à nourrir des étrangers par préférence; s'ils ont des biens que vous désirez , offrez-leur en échange les fruits de l'industrie de vos compatriotes ; vous serez satisfaits , sans manquer au sentiment social que vous devez à ces derniers.

£st-il une invitation plus conforme à l'équité? et les propriétaires pourroient-ils , sans la plus grande injustice ^ et sans le plus grand oubli des principes qui sont leur force , répondre tranquillement : Vous nous gênez , nous vous nourrirons , si cela nous plaît;

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nous nourrirons des étrangers ^i si nous le. préférons ; nous n'aurons là-dessus d'autre guide que notre intérêt et notre fantaisie. ,, ,.

Quel langage ! Quoi donc, leur répondroiton , cette offre de la société ne vou/s suffit pas ? Pour garantir votre propriété. pendant la paix et pendant la. guerre , elle ne vous demanda que la préférence , dans. Féct^auge que vous êtes contraints de faire dçs frQ^I;^ superflue de votre terre contre durtijav^l j.^^iV^)^;^ la re^usez! votre titre de possessi/on.e^t-il donc ^criti dans le ciel? avez -vous, apport^ votre terrft d'une planète voisine , et pouvez'-vous l'y re-v porter ? Quelle force avez-vous donc, que vous ne teniez de la société ? Vous jouissez . pap l'effet d'une convention générale,; et celle. qui autorisa les pi*opriétaires à^dispose^r à leur gré des (^enpéçs de nécessité qui leur étoîent inutiles, pu}: fxi^T d'eux qu'ils préférassent les acheteurs nationaux. Cet assi^jqttisement n'est pas une violation de la Ipi des propriétés, c'en est une condition., coiiEi^^e il en est tant d'autrès dans la société, qui mettent des bornes aux concessions et aux prérogatives pour le bien commun.

Mais enfin , si vous nous gênez dans nos ventes, fait-on dire encore aux propriétaires, nous n^ cultiverons plus .etle^ terjce^ demeu-

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reront en friche. Fables ! exagérations ! Si la société fait des lois qui tiennent la denrée captive ou ^ui avilissent son prix, elle a grand tori; mais si elle ne permet pas constamment l'exportation des grains , si elle ne soumet pas Fordre public au caprice aveugle de la liberté ^ elle agit sagement ; et les propriétaires ne suspendront pas leur culture , parce qu'il leur arrivera quelquefois de ne pouvoir traiter qu'avec une nation de vingt-^quatre millions d'hommes, et de n*avoir pour marché qu'un royaume de vingt-sept mille lieues carrées et quelques colonies.

Wa-t-on pas souvent ouï dire aussi que , si l'on ifnet des obstacles à Fintroduction des ouvrages étrangers , on gêne les propriétaires , et qu'en les génaqt on ralentit leur empres^ Sèment à cultiver? Il sembleroit que l'intérêt énergique et pressant qu'ils ont à faire Vàloif leurs terres, tint à un fîl sans cesse prêt à se rompre, et que s'ils ne peuvent pas avoir un habit de drap d'Angleterre , au lieu d'un de drap de Louviers, ils ne voudront point d'habitfj et ne se soucieront plus d'avoir des rentes.

On défigure tout en exagérant. On commence par confondre l'importance du propriétaire (fonction si facile à remplir) avec l'importance de la terre j puis les désirs indé-

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finis de ce propriétaire qui n'intéressent que lui , àVec sa satisfaétiôn is'uffisanie qui inté[<« resse la société. Apres cette confusion /on fait de la plùâ petite fantaisie des propriétaires une idole J)ùblique , et f on contraint à Tador rer au nom respecté '^e is^gricûlture. C'est ainsi (\ue le prertiiéi*^ raisôiinëmént qui détourne dé ia vérité /çohclmt à de grandes erreurs , ai iùesiit^e (jù'on eténd sa tnéditatîon et qu'on enchaîne les conséquences aux conséquence^. Je pense alors a ces. ërifans qtii , les yeUt bahdés , s'avâncéiit vers tiri biit; dès l'instant qU^il^ ^''écartent dé là ligne qui peut lés y conduii'è , à chaque pas ensuite ils s*ea éloignent davantage!

Il ri^eiï àticùh pays où les obstacles à la liberté tons^ànte d'exporter dès grains, soient plus indiffèreris qii'eîf l^rancè au bonheur des prfcpriéiàîrès.

Ce royaume' joint a une population imhiéhâe ilhë r^uhioii surprenante de tontes sorieâ cl^eiâfclissém'.eris d'industrie, une variété féèôridé de proâùctidhs^ tant par son sol que par celui de ses côlôriies , deux milliards d'argeht moiinoye , desi richesses de toute espèce éhias'séës pârîélëmps ; quèrplus vaste champ de Ipôramercë rQue de moyens ouverts aux propriétaires pour échanger le superflu de

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leurs blés , et pour les consoler, lorsque le bien général leur prescrit de. ne vendre que dans leur pays cette précieuse denrée, !

C'est peut-être parce qu'on a senti. toutes les prérogatives qui étoient attachées en France à la condition des propriétaires , qu'on s'abstientdans tous les livres de réclamejç en leur iiom la libre exportation, et qu'on fait toujours signer la requête par l'utile laboureur et le pauvre cultivateur.

Le paysan , possesseur de quelques arpens , les cultive sans doute lui-même ; maii^ les fruits qui en résultent servent, à If^ nourriture de sa famille. ; et la question de l'exportation ne l'intéresse que foiblement.

Quant aux grands propriétaires et à leurs fermiers, qui emploient des laboureui:s et des Gultivàtçurs , tous ces hommes ne spnt quç leurs domestiques; ils font partie du peuple qui vit du travail de ses mains ^ et qui ne désire point que le prix des subsistances s^oil agité par la liberté, constante de Texportation. Demandez à cet homme qui conduit une char-* rue; demandez à cette horde de moissonneurs , à qui l'on donne en argent la plus petite; récompensé possible , s'ils désirent la cher té, des subsistances ; ils i^eroient bien étonnés , s'il^ savoient lire , d'apercevoir que c'est en leui;

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nom qu'on la réclame; c^est un grand abus que de faire servir la compassion pour le peuple à fortifier la prérogative des propriétaires ; c'est presque imiter Fart de ces animaux terribles qui, sur les bords des fleuves de l'Asie , prennent la voix des enfans pour dévorer les hommes.

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