‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 44 sur 79 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

Sur les droits de la liberté , relativement à V exportation des grains.

Les droits de la liberté , dit-on , sont aussi sacrçs que ceux de la propriété , et toute gèpe les offense ; pourquoi mettroit-on des bornes à l'indi^strie ? pourquoi ne pouttoit-on pas convertir son argent contre du blé , et son blé contre de l'argent ? On ne force personne à ces échanges; on réclame seulement la li« berté réciproque : cette liberté est l'âme du commerce , et le commerce est la source des richesses.

Tous ces axiomes vulgaires , respectés par habitude , ne sont pas moins susceptibles de plusieurs distinctions. 11 n'est de liberté salutaire que celle qui ne contrarie pas le bien

i5q su^ la. 1ÎGISLA.X10N

général. Je veun; faire tout cq qui qk^ plaît; voilà le souhait de r^qipme isolé. Je ne veux pas q.u'wp boinme ppfS^ç faire cie qiai Hig bJie$3e ; ypilà le vqbp çIjb la iî9piété.

Lps. (ievix premieys h.oinçae^ qui pp x^uniç.erit £irçnt,p?^r u^ pacte $eprist,le $ftprifice d'une portion de leur liberté : l'un 4'^ux , quoique plus fort , promit à l'autre de ne pas se mettre devant son soleil ; de ne pas jeter à la mer les fruits de leur chasse , quand il en auroit trop; de ne pas l'empêcher de manger, lorsqu'il n'a^roit plus faim , dût-il être incom« mode par l'odeur des viaupies ; l'autre , plus foible, promit de ramasser le gibier, de l'apprêlçr, d'arranger la cabane commune

jCe cQde , d'abond biep simple , devipt plus CQippliqqé k mesure que le nombre des homme$ s'accFuti ^^^3 le principe général de leur union resta toujours le mê^ne , et la science des lois cpnsiste à fixer les degrés où la liberté individuelle blease l'ordre public.

Pr, de toutes les libertés , la plus dange*reu^e,et celle dont le fruit pour l'individu est hors de toute proportion avec le dommage général , c'est U liberté de vendre des grains aux étrangers , quand la société peut courir rii^qqe d'eu manquer- Le «impie agent de quelques n^gpcians étr«inger$ fera sortir en peu

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de temps pour plusieurs millions de blé; un modique droit de commission sera sa récompense; Tagitation dans les prix, un trouble dans la société, un désordre général en seront peut-être la suite ; et le respect pour la volonté d'un $eul fera le malheur dç tous. (*)

Quelle bizarre constitution que celle qui tolèreroit un pareil excès ! La franchise d'une telle liberté seroit une véritable violence.

Mais à quels étranges résultats ne conduit pas Tabus des termes ; ainsi , sous le nom de liberté f Von pourroit aussi permettre à l'homme robuste d'améliorer son sort aux dépens du foible ; qu'on ne s'y méprenne point , ce rapprochement est plus juste qu'on ne pense ; rhomm€ fort dans la société , c'est Itf propriétaire ; le foible , c'est l'homme sans propriété.

Si l'on y fait attention , l'on verra que la plupart des lois prohibitives qu'on poursuit au nom de la liberté sont presque toujours la sauvegarde du pauvre contre le riche, et en effet cela doit être.

Plus un homme abonde en facultés d'une bu d'autre espèce , plus il désire de les exercer sans obstacle; mais plus un homme en est

{*) Nous ne traitons ici que de la liberté et des droit» du commerce , ayant déjà discuté ceux des propriétaires.

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privé, plus il lui convient que la puissan^ce des autres soit tempérée par des lois équitables; telles sont celles qui s'opposent à la liberté constante d'exporter les grains ; elles peuvent mettre quelques bornes aux volôn* tés de l'homme riche et aux prérogatives de sa propriété ; mais elles protègent le pauvre et l'homme qui vit de son travail, en prévenant la rareté de la denrée nécessaire à leur vie ; en empêchant, autant qu'il est possible, les variations dans les prix dont ils sont toujours la victime.

Quelle force n'auroient pas sur les esprits ces considérations raisonnables, si elles pou- Toient frapper le souvenir par un de ces mots généraui auxquels les hommes ont promis foi et hommage ; tels sont ceux de liberté et de propriété ; les vérités qu'on peut y attacher auront toujours un grand avantage sur celles quî ont besoin d'être expliquées, quelque intéressantes qu'elles fussent pour l'humanité.

L'amour indéfini pour la liberté , en économie politique, et la haine excessive pour les prohibitions, remontent à l'enfance de l'homme; né dans la faiblesse, élevé dam» l'obéissance, frappé du long spectacle de sa servitude, ne pouvant rien sans la volonté d'autrui, le nom de liberté dut enchanter se$ prentÎQies

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pensées, et celui de prohibition lui parut le bruit de ses chaînes. Entraîné dans le monde, il dut y conserver les mêmes impressions, tant que son état ou ses réflexions ne le transportèrent pas au-delà de lui-même. Ce n*est que bien tard, et quand on a réfléchi sur la société et sur ses différens rapports , qu'on aperçoit qu'il est des libertés derrière lesquelles est placé Tesclavage de la multitude, et des prohibitions qui ne servent qu'^ lui ménager Y^j^Ê^ïce de ses facultés et de ses forces; mais notre âme alors a pris son habi* tude , et ces mots généraux , qui nous ont si souvent rendus heureux ou malheureux, dominent encore notre opinion, et asservissent nos suffrages.

OBJECTION

M.i.ron.di..noor.:I.*«rW...l-to.

du commerce , il faut la respecter jusque dans ses abus , ou s'attendre à voir languir ce coramerce qui est la source de toutes les richesses

La liberté est presque toujours favorable au commerce , parce que la plupart des échanges étant utiles ou indifférens à la société, les soumettre à des lois , ce seroit vouloir suppléer, par le coup d'oeil apathique de l'administration , aux regards actifs et zélés de Fin-

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térét personnel; ce seroit vouloir tracer aux marchands une route qu'ils trouveront bien d'eux-mêmes, et c)pi^t 1^ c^oix, dépendant d'uqie inulUtude ini^nie dç cqmbinaisans , ne peut jamais appartenir au législateur; il doit mettf^e des b9{ri*ièrf)$ 9Uf les bords des précipices connus, m9,h hisser ensuite chacun se projiS^ner à son gré dans l'enceinte commune.

Il n*importe poÎQt à la société que les propriétaires d'argent occasionnent quelque mou* vement passager dans le pri^s marchandises de luxQ et de commodité ce sont des enfans qui jouent avec leurs hochets; il faut les laisser faire ; cq mouvement , dans Tinté* rieur dqroyaurpe, n'intéresse que les riches, et ne porte que sur des jouissances superflues.

L'intérêt des marchands s'accordera pareillement avec l'intérêt de la société, dans la plupart des éçhs^4P^ qu'ils font avec l'étranger; s'ils achètent à i>op marché au dedans , ils ne négligeront fien pour vendre cher au dehors; s'ils tâchent de vendre cher au dedans , ils auront fait le9 mêmes efforts auparavant pour acheter à bon iparçhé dans d'autres pays; mai^ ce même intérêt les conduira pareillement à introduire en France plusieurs productions de l'industrie étrangère; ce même intérêt les partira k ramassçr des blés daiis

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une province de France ^ et à les vendre pour un million cent livres aux nations voisines , plutôt que pour un million aux habitansd'uue autre partie du royaume : cette conduite de leur part pourra contrarier les iitapuf^ctures , la population , Tordre pul)lic; alqrs un pareil commerce sera très-nuisible , et si la liberté en est Tàii^e, cett^ mém^ libeplé devient un mal.

C'est aii^si qu'il n'e^t rien de complet ni il'absçlu ^^u^ la plupart 4lis principes ; la li* berté, la propriété, le commerce, les hauts prix, l'argent, l'agriculture, et tant d'autres mots d^ raUiem.ent, auxquels on veut soumettre toutes, les cambinaiaoas économiques, oat tous également besoin d'être contenus 4ans de jnstes limites ; le bien et le mal , la vérité et l'erreur dépendent du degré de sagesse pu d'exagération qu'on donne aux idées; e|: comme un seul terme ne peut jamais exprimer ces modifications et ces nuances; toutes^ les fpi$ qu'on se fait le défenseur d'un mot ou d'un principe exclusif, on court grand risque de se tromper et de passer le but; il faut laisser cette manière aux hommes qui , ayant le dé^ir et le soupçon de la grandeur, sans en avoir la force, veulent , sans se fatiguer, tenir dans leurs mains les rênes du monde*

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