‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 47 sur 79 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Influence de V intervention des marchands sur r opinion , et de V opinion sur les prùt.

\h seroit infiniment difficile au gouvernement de France de connoître la quantité de blés qui existe dans le royaume , et Fétendue des besoins; ce même calcul seroit impossible pour des particuliers ; les vendeurs et les acheteurs ne l'entreprennent point; ils n'y pensent pas même. . .

Ce n'est donc que par l'effet d'une opinion publique, vague et peu déterminée, que le peuple est inquiet ou tranquille sur la provision de grains répandue dans le royaume, et cette opinion est le fruit de l'imagination autant que de la raison.

Que des négocians accaparent le blé dispersé dans différens lieux, et qu'ils le concentrent dans un «eul , la quantité existante paroît diminuée; la crainte d'en manquer augmente; quelques propos répandus, quelques acheteurs simulés qui montrent de l'empressement , et beaucoup d'autres moyens , peuvent exciter l'inquiétude et produire des ré-

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- Tolulions dans les prix que Tespri^ d'imitation fortifie.

Ces sortes de mouvemiens sont fort connus dans tous les genres de commerce , et surtout dans ceux d'une grande étendue ; car il est

" alors impossible dé suivre lès rapports entre les besoins et les quantités, entre l'intérêt des Tendeurs et celui des acheteurs; tel est le négoce des grains et celui des fonds publics : c^est sur uh cortimerce de ce genre qû^ l'imaginatiV)n a îplùs dé prise ; son empire s'accroît dans Tobscurité /les opinions lui obéissent , toutes les foh qûë là raison ne suffit pas pour les diriger; et comme l'habitude de traiter avec les hommes instruit de soti pouvoir, et enseigné à s'en servir , les marchands doivent iûécessâireihe'nt répandre la crainte ou l'espérance avec pluà' de facilité^que les habitans des campagnes; etsotis ce point de vue, leur intervention entre les propriétaires de grains et les consommktetirs, devient dans plusieurs (Circonstances nri nouveau moyen d*élever le prix dé cette dèbrée. ''

CàAPITRE III.

L'intervention des marchands renchérit les blés , en diminuant le nombre dés vendeurs apec lesquels les consommateurs ont à traiter. Fawse idée ^* on se fait dé la concurrence. ^

Un prix se forme non-seulefnent en raison de la somme des objets à vendre , mais aussi en raison du nombre des vendeurs ; c'est-à-dire 9

qu'à quantités égales le prix se soutiendra mieux, si les marchandises sont divisées entre peu de vendeurs, que si elles sont entre les mains d'un grand nombre : cette vérité est sensible; moins il y a de vendeurs, pins ils peuvent s'entendre et former alliance contre les acheteurs.

Or l'inlervention des marchands dans le commerce des grains, diminue le nombre des vendeurs avec lesquels les consommateurs ont à traiter.

Cette propositton paroîtra peut-être \eitraordinaire; car les partisans de la liberté illimi« tée font un raisonnement tout contraire, ^lus il y a de )lberté, disent-ils, plus il y a de mardbiands; plus il y a de marcbai^ds^plus

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il y a de concurrence; plus il j a de concurrence, plus les excès dans les prix sont prévenus. • *

Examinons laquelle de ces deux proposilions esiJa plus juste. \ .

Si Fintervention des marchands diminue le nombre >des vendeurs avec lesquels les consommateurs ont à traiter , cette intervention diminuera certainement la concurrence favorable à ces derniers. Or, il est clair qUe tel est Téffêt immanquable de Tinlervention des marchands dans ce commerce.

Tàchqtis dé rendre cette vérité sensible. ' Sans Tintervention des marchands , le nombre des personnes cjuî' v^ndroient des blés aux consofh moteurs , séroit égal au nombre des proJ)riétcrires ou des fermiers ,.et chacun de ces pro]f)rlétàiréà ne pourroit vendre annuellement qu'une quantité égale à son revenu. .5 . » ^ •

Mais lès marchands n'opèrent point avec leurs revenus jc'eist avec leurs capitaux, sou* vent plus que doublés par leur crédit; ainsi , lorsqu'ils iiitérvie^hent^dans re commerce des blés, chacun d eux prend , suivant sa force, la placé d'un noiàbre considérable de proprlétaires ; et alors un marchana devient seul vendeur (vis-à'vis de la masse dès^ consomma-

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teurs) d'une quantité de blés qui , sans son intervention , auroit peut-être été débitée par deux ou trois cents propriétaires.

Supposons, en effet, que ce soit un million que ce négociant veuille employer en l>lés , partie avçc ses capitaux , partie avec le secours de son t^rédi t ; ce million lui suffira peut-être pour acheter le revenu en blé d'une étendue de terres valant vingt à trente millions de capital, et qui pourroit fort bien é^tre divisée entre quatre ou cinq cents propriétaires ou fermiers : ainsi l'intervention des marchands diminue nécessairement la concurrence, favoral)le aux consommateurs, puisqu'elle diminue le nombre, des vendeurs avec lesquels les con* sômmateurs ont à traiter.

D'où vient donc qu'on impute faussement à l'intervention des marchands un effet tout contraire? Pourqaoi#pense-t-on , en l'excitant, fomenter une concurrence utile aux consoin^ mateurs? Je ne le comprends pas ^ et je ne puis l'attribuer qu'à une équivoque facile dans des matières aussi abstraites ; Voji a vu , en général, que plus il interviendroit d'agens dans 1 e-commerce des blés, plus il y auroit de ventes, et par conséquent de vecteurs. Proposition fort juste; car il y aura d'abord les propriétaires ou lefs fermiers qui vendront

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aux négocians, puis les négociaus qui vea^ dront aux blatiers, puis les blatiers qui débiteront aux consommat^iirs , et tontes ces opérations augmenteront dans la société le nombre des ventes et des vendeurs.

Mais que fait aux consommateur^ le nombre des vendeurs qui ont précédé ceux avec lesquels ils ont à traiter! Ce nombre a renchéri la denrée de tous les profits obtenus par ces agens successifs : tout ce qui intéresse 1^ consommateurs, c^est que le nombre des personnes avec lesquelles ils ont à traiter soit considérable, afin de profiter de leur concur-' rence. Or, c'est précisément le nombre de ces vendeurs qui est diminué par l'intervention des marchands, ainsi que nous l'avons dénK>ntré.

Qà'im porte aux habitans de Paris que les blés apportés k la halleatent été vendus ou revendus dix fois en Beauce , en Picardie et dans llle de France! Oette succession d'agens hausse le prix* de la denrée^ /et nuit aux Parisiens; mais ce qui leur seroit utile , c'est q«i*au mo* ment où Ton traitera de ces blés . av*ec lëux , les quantités f tissait divisées entre «n grand nombre de vendeurs , afin que le prix fut mo« déré par cette concurrence.

Reprenons donc te raisonnement qu'on fait

sans ce$se sur ce sujet , pour en faire sentir l'illusion.

Plus il y a d| liberté ^ plus il y a de marchands , — oui.

Plus il y a de marchaftds , plus il y a de ven* les et de vendeurs , -^ oui» \

Plus il y a de vendeurs , plus il s'ensuit une concurrence favorable aux consommateurs^ — - non. *

Car de n'est que la partie des ventes et des vendeurs, nuisible aux consommateurs, qui est augmentée par l'effet de la grande liberté ; mais le nombre des vendeurs favorables' par leur concurrence aux intérêts des consoinmateurs , est réellement diminué par l'interven* tion des marchands.

Dira-t-on que , puisqu'on ne peut pas défen^ dre aux marchands d'intervenir entre les pro^priétaires et les consommateurs , il est à souhaiter qu'il y en ait beaucoup, afin qu'au moment où ces marchands voudront vendre, leur concurrence soit favorable aux consommateurs ? *

Cette proposition est vraie pour les blés et pour toutes les marchandises qui viennent du dehors, parce que les marchandises étrangères ne pouvant être apportées et vendues en France que par les négocians , plus il y en

Tya SUR LA LlÉClSLATIOir

a, plus leur concurrence est favorable aux acheteurs.

Cette proposition est encore vraie à l'égard des blés nationaux qu'on transporte d'une province dans uneaiftre, parce que ces blés, transportés dans la province qui ne tes a pas produits, y sont comme des blés étrangers, c'est-à-dire, que sans le concours des marchands, ces blés n'y auroient pas été transportés; alors plus cette quantité de blés est divisée entre un grand nombre de vendeurs, plus il en résulte une concurrence favorable aux consommateurs. Mais toutes les fois que les négocians interviennent dans le commercé des blés, ;soit pour lés revendre sur le Keu , soit pour les transporter dans une ville voi* sine y comme auroient fait sans eux les propriétaires, de ces mêmes blés ou |eurs fermiers ; il est certain que chaque marchand diipinue la concurrence favorable aux acheteurs, puisque chacun de ces marchands a pris vraisemblablement la place de plusieurs propriétaires.

. Dans un -pareil commerce , la multitude des mairchands n'est utile qu'aux propriétaires, parce que, vis-à-vis de ces propriétaires ou de leurs fermiers, les marchands ne sont qu'acheteursi aiasi leur concurrence est utile à ceux

qui ont à vendre. Mais alors cette concurretice contrarie encore Tintérét des consonimateurs ; car plus les marchands , par leur nombre et leur rivalité, ont élevé le prix de la denrée entre les mains des propriétaires , plus ils ont à demander aux* consommateurs en leur revendant cette même denrée.

On voit , par ces diverses distinctions , qu^on a peine à rendre sensibles , et qui cependant sont infiniment importantes^ à quel point les vérités économiques ont besoin d'être étudiées avec précision. On veut en faire la science des généralités ; et , s'il m'est permis de le dire , c'est plutôt l'art. de l'équilibre. Dans le plus grand nombre des propositions, l'avantage et l'inconvénient , l'utilité et l'abus, s'entremêlent ou se touchent; il faut chercher sans cesse le Ql qui les sépare.

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