‹ Œuvres complètes de M. Necker (volume 4)Chapitre 50 sur 79 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Sur les argumens tirés des anciens faits*

Dans cette succession de lois absolues et contradictoires , données depuis plusieurs siè* clés sur le commerce des blés, comment pour* roit-on tirer de l'expérieilfee des argumens cer** tains? Chaque parti peut recueillir aisément des anecdotes convenables au système qu'il soutient , ou contraires du moins à celui qu'il attaque ; puisque la grande liberté et la gène absolue ont dû produire y l'une et l'autre, des abus et des inconvéniens. Il est vrai qu'il est une manière de présenter ces faits , qui les rend tous favorables à l'opinion qu'on a choi* sie. J'en ai vu plusieurs exemples dans les livres et dans les conversations , et cette manière est assez bizarre pour en dire un mot ici*

Se propose-t-on de défendre la liberté abso* lue ? veut-on , par le recensement des faits , prouver qu'elle n'est jamais la cause des ren--' chérissemens ? voici comment on raisonne.

Si l'abus de la liberté et les hauts prix des

jgO SVR LA LÉGISLATION

grains ont appelé l'intervention du gouvernement, ou fait naître des lois prohibitives, le partisan de la liberté convertit cette circonstance en sa faveur , et dit :

Dans une telle année, époque de la prohibition , le blé fut à un prix excessif.

Si ces gènes , après avoir duré long-temps , font baisser les prix et occasiotinent le rétablissement des lois en faveur de la liberté , on suit la même méthode, et Ton dit:

A telle année , époque de la liberté , le blé fut à bas prix , et l'abondance régna partout.

On sent aisément combien cette façon de raisonner est défectueuse ; car on pourroit de la même manière, soutenir que tous les fébrifuges excitent la fièvre.

A tel jour, diroit-on, le malade prit du quinquina , et la fièvre fut à son plus haut période.

A tel autre , il cessa 4'en prendre, et sa guérison commença.

En général chacun verra facilement :

Que les disettes et les chertés ont amené les prohibitions.

Que l'abondance et les bas prix ont occasionné la liberté.

Mais les prohibitions appelées pour modéreir

ET LE GOMMEECE DES GRÀIITS. lÛI

les prix, ou la liberté établie pour les rélever, n'ont pas pu changer tout de suite ces circonstances. Il n'est donc pas surprenant que pro* hibition et cherté, liberté et bas prix, se soient trouvés souvent ensemble.

Mais dire ensuite: La prohibition produisit la disette et la cherté ; la liberté produisit l'a* bondance et le bas prix .-'c'est renverser évi* demment Tordre des choses, c'est donner au moins, pour preuve d'un système,une réunion de circonstances qui ne signifie rien.

Que fait-on encore? on forme une table des prix dans différens endroits du royaume, et dans divers momens de l'année ; sur ces bases l'on établit un prix commun, et on le compare avec un autre prix commun d'une époque plus éloignée; mais comment suivre assez exactement un pareil calcul ? Son résultat d'ailleurs ne pourroit devenir une autorité suffisante qu'après la discussion d'une infinité de rapports; il faudroit au moins s'être assuré si les années qu'on assimile sont égales par le produit des récoltes , par la population , par la tranquillité intérieure, et par mille autres considérations.

Mais enfin , je suppose qu'on eût ces diverses données , le raisonnement tiré d'un prix com- 91 un ne répondroit point à toutes les objec-

iga SVR LA UÉGISLATIOir

tions ; car, quel est un des grands tnconvéniens de la liberté illimitée au dedans et au dehors? c*est d'élever les prix par Tintervention des spéculateurs avides ou inconsidérés, et le plus souvent encore d*une manière inégale, selon la quantité d'argent qui se trouve dans tel ou tel lieu, selon l'habileté des hommes qui en disposent , selon la situation de la province où Ton a spéculé , selon l'étendue de la population , et beaucoup d'autres combinaisons.

Or, ces hausses inégales sont aisément voilées par le calcul des prix communs ; parce que si quelques opérations ont fait monter le prix à Rouen à cinquante livres , on prend en même temps un prix dans les montagnes du Gévaudan ; il s*y trouve à vingt livres , et l'on dit : Cinquante et vingt font soixante-dix livres ; prix moyen , trente-cinq livres : cependant avec ce prix moyen les fabriques de Normstndie n'ont pas moins souffert, le peuple ne s'y est pas moins soulevé, la misère n'y a pas moins détruit plusieurs familles ; en vérité , ces calculs sont trop incomplets, et reposent sur des fondemens trop incertains, pour arrêter long-temps l'attention.

Enfin , comme la plus grande liberté a presque toujours été accompagnée de quelque limite, ou de quelque exception, on ne manque

ET LE COMMERCE 1>ES GRAIJMFS. |ùî

jamais d'attribuer à ces circonstances tous les effets de la liberté dont on n'est pas content. Ainsi ^ dans la loi de X764, ce ne fut pas la libre exportation xjui fit hausser le prix outre' mesure, mais la défense d'exporter quand il étoit monté à trente livres. Dans un autre temps, ce fut un règlement de police, qui, en exceptant une ville de la pleine liberté , dérangea toutes les combinaisons* Ailleurs , ce fi^t un droit de balle ou un péage. Une antre fois, la modération constante des prix alloit s'établir quand la loi futchangée; enfin , ajoutet-on, ponr connoître les excellens effets de la. liberté générale au dedans et au dehors, il fandroit l'éprouver pendant dix années consé-cutives. Certes, à cette condition, on. ne risque plus aujourd'hui d'eB»faire l'éloge; car, à moins que la populatipn de la France ne diminue, une telle loi ne pourra jamais subsister si long^- temps, lors même qu'on commettront la faq^e de laisser amas^r une trop grande quantité de superflu, comme on avoit fait avant 1764.

C'est ainsi qu'avec Tart du raisonnement on obscurcit encore la sombre lumière des faits éloignés. Il s'en fapt bien cependant que je veuille détourner de l'étude de .ces faits ; mais ,dans les matières infiniment abstraities et corn- I. i3

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pliquées,où un effet participe d'une multitude de causes, cette étude , séparée d'une connoissance profonde des principes y n'est ^qu'uQ moyen de plus pour s'égarer.

II est encore une observation importante qui rettd très - problématiques les résultats qu'on tire des anciens faits, relativement à la circulation des grains; c'est qu'on ne peiJt jamais les connoître qu'imparfaitement

Que faisons * nous , en effet , pour y parvenir ?

Nous suivons le prix des grains dahs quel*' ques registres de policé, et nous lisons les édits qui nous sont transmis ; mais qui peut nous répondre que ees édits Ti'aient pas été tempérés ou presque annirllés par des ordi^s particuliers du ^ouvernfeltfenft , dont «la tl^âdition n'a pas dû nous- venir?

Ignore- 1- on qu*6n a souvent -éprouvé dès gènes soùs la loi de liberté, et des -toté^ancés sons la loi de prohibition ? N'àvons-nous pas vn de nos jours plusieurs provinces n'observer jamais la loi de 1770 , tandis que d'autres s'y conformoient exactenfient ? Ne voyonsnous pas encore aujourd'hui des règlem^ens àt précaution et des statuts dé policé particuliers à plusieurs grandes villes ? Enfin , la communication par mer du nord au midi de la

ET LE COMMCROB DES GRAINS. igS

France, la seule praticable, n'est-elle pas interdite? Combien d'autres exceptions de la plus grande conséquence sont tpujovrs îgno-' rées de la postérité ! Comment donc bâtir sur quelques faifs éloignés un systèaie djg,Qe de confiance ! ,

Si nous sommes témoins que nos arrièreneveux seront exposés à former des raisonnemens mal assurés , tels aussi peuvent être les nôtres , quand nous les fondons uniquemens sur les édits que le temps nous a transmis, f) •

M . ^— Il ^- — -■—

(*) Cette seconde Partie se trouve beaucoup plus cdùilte'que la précMente ; soYi ^ujet « Môitis d'éteitdué , et 'd'aillêups- totis le^ |)ritidpès ' généraux qui s'appljiqsbieatk runeet à l'autre. A«$ 4û i^cëssftîreineot ét^^ plaïQ^s dans celte %u'on a trAÎtéçJa première^

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