CHAPITRE XV
Avantages et inconvéniens d'une loi sur le com^ merce des grains renouvelée tous les ans.
Nous avons vu que toute loi permanente et absolue sur le commerce des grains étoit infiniment dangereuse; nous avons montré en même -temps que la plupart des modifications employées jusqu'à présent , étoient sus-* ceptibles d'inconvéniens; il nous reste à examiner si une nouvelle loi publiée tous les ans seroitun moyen convenable de remédier aux différentes difficultés que nous avons tracées ; et voici les réflexions qui se présentent à mon esprit sur ce sujet.
S'il y avoit constamment à la tête de l'administration, un homme dont legéiiie étendu parcourût toutes les circonstances , dont l'esprit moelleux et flexible sût y conformer ses desseins et ses volontés; qui , doué d'une âme ardente et d'une raison tranquille , fût passionné dans la recherche du bien , et calme dans le choix des moyens; qui, juge intègre et sensé des droits des différentes classes de la société, sût tenir d'une main assurée la
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balance entre leurs prétentions; qui,se faisant une juste idée de la prospérité publique , la secondât sans précipitation , et considérant les passions ^es hommes comme un fruit de la terre , proportionnât sa marche à cette na* ture éternelle, et ne se fit un tableau de la perfection que pour exciter son propre cou* rage ., et non pour s'irriter des obstacles : à un tel homme , la société pourroit . dire
gvec prudence : Nous préférons la constance de \os lumières à la permanence de la loi ; suivez jios besoins et nos récoltes; examinez au dedans et au dehors ce qui peut nous con« venir; permettez^ défendez, modifiez l'exportation de nos grains , selon Tabondance de l'année, selon les lois des autres nations, selon la situation de la politique, selon no* tre caractère; regardez avec soin; prononcez avec sagesse; et puisqu'il est hors du pouvoir des hommes de fixer des circonstances que la nature a rendues mobiles; qu# la loi qui émanera de vos conseils soit renouvelée tous les ans , enfin qu'elle spit toujours conforme à notre plus grand bonheur.
Alors un tel administrateur, tantôt permettroit , tantôt défendroit absolument l'exportation des grains; plus souvent, peut-être, il la modifieroit de différentes manières , en limi-
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tant les lieux , les temps, les circonstances et les quantités.
S'il apercevoit que la récolte fut mauvaise dans l'intérieur du royaume, ilne permettroit pas aux provinces frontières d'exporter leurs blés , lors même que cette denrée y seroit à bas prix; tandis que s'il avoit observé dans un autre temps que les prix ne fussent montés dans quelques parties de la France que par des manœuvres particulières Ou par l'abondance de l'argent, il verroit alors beaucoup moins d'inconvéniens à faire des ventes aux étrangers.
Quelquefois , en permettant la libre exportation des grains dans tout le royaume, il la défendroît dans une ou deux provinces, destinées pltis particulièrement à l'approvisionnement d'une grande ville.
Dans une autre circonstance, s'il savoitque plusieurs pays ont dès besoins considérables et pressans, tandis que les prix sont encore très-bas en France, il se détermineroit à n'en permettre l'exportation qu'à la charge d'un droit de sortie; afin que le royaume tirât le plus grand parti possible de sa propre abondance, et de la disette au dehors.
Tantôt,en défendant généralement la sortie? il feroit une exception en faveur d'une nation
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alliée qui ^eroit rlâns le besoin , ou d une autre qu'il seroit important de captiver parlareconnoissance.
Tantôt, quoiqu'il y eût assez d'abondance pour permettre, l'exportatiou , il la suspendroit, si cet obstacle mettoit dans l'embarras une nation en guerre avec la France.
S'il est informé, tout à coup, que les pay» quipourroiènt suppléer aux besoins des provinces méridionales vont fermer leurs ports , ou é^re troublés dans leur navigation , il arré.tera. précipitamment la sortie qu'il avoit permise aux provinces septentrionales, quoique les prix n'y soient point encore montés , mais afin de réserver leur superflu pour le midi de la France, où les circonstances vont chan* ger.
Si des événement extraordinaires agitent l'imagiilation et répandent un esprit de mécontentement, il veillera davantage sur la modération du prix des grains.
En^n, long-temips il ne se mêlera point de ce commerce , et en abandonnera la circulation, à l'industrie des marchands; et tout à coup il ordonnera des achats et des approvisionnemens^ si quelques motifs particuliers l'y déterminent.
Combien d'autres combinaisons encore,
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qui n'échapperoient pas à l'œil vigilant capable de suivre ainsi la varîété.;des cîrcon- ' stances , pour fonder sur cette harmonie le plus grand bien de Tétat!
Mais quel abri contré Fimperfection d'une loi permanente que l'imperfection de la nature humaine ! quel système chimérique que celui qui n'auroit de force qu'autant que les vertus et les lumières seroient le partage con* stant de ceux qui gouvernent! Les conditions que nous avons demandées fussent-elles remplies passagèrement, quel fardeau pour un homme, et quel courage ne lui faudroit-îf point, s'il devoît opposer lés seules ressources de sa pensée,* à des inconvéniens $ans cesse fehaissans! s'il devoit prendre sur lui les événemens, et devenir le garant de tout dans l'opinion ! tandis que les plus grandes circonstances sont hors de son pouvoir ; tandis qu'il aura pour juge une multitude aveugle et farouche, qui impute toujours ses malheurs à rhomme puissant, sans arrêter jamais sa réflexion sur les lois de la nature, et sur les inconvéniens inséparables de ITiârmôitie sociale! Ah! s'il existoit un administrateur capable de varier sans cesse les lois sur les grains d'une manière conforme au bien de l'état , et de n'être pas effrayé par cette entre-
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prise, o« devroit peut-être à ses vertus d^ le préserver d'un semblable écuèil.
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