‹ Œuvres complètes de M. NeckerChapitre 12 sur 20 · IV · texte numérisé non relu

IV

açjo DE LA KÈrozxmoTK

ment contre les loàanges et contre les menaces de la multitude, termina de longs trâvatix en léguant à la France une constitution politique, et en lui recommandant de l'admirer et de l'observer.

Ces deux injonctions ne furent pas obéies et ne pou voient l'être. J'ai montré dans un précédent ouvrage (*) les principaux vices d'une organisation sociale dont les premiers auteurs et leurs commentateurs bénévoleà disoient tant de merveilles ; et comme je l'ai fait avec de grands développemens , je ne pourrois traiter le même sujet sans recourir à des répétitions. Mes présages ont été vérifiés ; et dès que les mécaniciens qui faisoient aller l'horloge se sont retirés , le mouvement s'est arrêté. Tout cela devoil arriver.

Cependant lé gouvernement nouveau fut encore appelé , fut coté monarchique; mais il n'étoit tel que par le titre. On y avoit laissé un roi , qui , selon le propos constitutionnel, devoit être le dépositaire et le chef snpréme du pou voir exécutif ; mais on l'avoit dépouillé des moyens nécessaires pour exercer efficacement la plus grande et la plus active de toutes les autorités. Il n'avoit aucune place à donner, ni

(*) Du Pouvoir exécutif dans les grands états.

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aucune grâce à sa disposition; il ne pouvoit réprimer de lui-même et sans appel aucune administration intermédiaire, et les hommes qui composoient ces administrations étoient tous les élus du peuple* Le roi, pour être respecté, ne pouvoit se servir ni du passé ni de l'avenir; et ces deux grands liens, la reconnoissance et l'espérance, avoient été rompus dans ses mains. Enfin on ne voulut pas même lui donner pour assistance les prestiges du trône et l'éclat du diadème; on parut ignorer que, philosophiquement et réellement, la grande utilité d'un roi dérivoit de son enp^ire sur l'imagination , de cette ingénieuse autorité qui permet de gouverner les hommes par des moyens doux, et qui dispense de recourir à tous les appareils de la tyrannie. C'étoit véritablement n'avoir aucune idée des principes les plus simples, et jamais encore une si grande erreur ne fut commise avec tant de faste. On sembloit attacher de la gloire à dépouiller le monarque de ses plus précieuses prérogatives; on détruisoit ses pompes une à une , toujours an nom de la liberté et des fers que l'on ptétendoit briser* On vouloit pourtant un roi , et d'avance on le traitoit en en-^ nemi : on vouloit un roi, et Ton se plaisoit à défigurer les traits caractéristiques de sa haute

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dignité. Mais la plus inconcevable des pensées fut de supposer qu'un trône pût sub3ister, battu par tous les flots de l'égalité; c'est d'avoir imaginé qu'il pût rester debout au milieu des débris de tous les rangs, et après le renversement, après une destruction absolue des idées et des habitudes de respect. Il est bien remarquable que la nation Françoise , gouvernée par un monarque durant tant de siècles, n'ait jamais fait attention et à l'essence et au caractère distinclif d'un être métaphysique aussi singulier, et qu'elle ait agi, ou ses représentans pour elle, comme si le nom de roi, ce nom étoit à lui seul et sans aucun attribut étranger, le symbole magique de la grandeur et de la toute-puissance.

Une telle illusion n'eût pu se maintenir qu'en renfermant le prince au fond de son palais , et en ne le montrant jamais au peuple ; mais selon la nouvelle constitution françoise, ce roi devoit être approché par tout le monde et soumis encore à une suite d'usages familiers , qui seuls auroient suffi pour faire dispaVoître la supériorité imposante d'une Sémiramis ou d'un Louis xiv.

Voilà pourtant la royauté dont les législat teurs françois avoient conçu l'idée;. voilà le

î monarque qu'ils avoient imaginé, qu'ils avoient

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formé, modelé deieurs mains pour être le dépositaire du pouvoir exécutif, le conservateur de la tranquillité sociale , le représentant et le défenseur de l'intérêt public !

Mais que pou voit-on faire pour le trône, après avoir dispersé les rayons qui composoient son éclat et sa splendeur? Le jour où l'assemblée nationale, en détruisant tous les rangs, abolit jusques aux plus légers signés d'une gradation d'états; le jour où, par cette proscription solennelle, elle consacra le principe de l'égalité, le rendit usuel et familier ; ce jour, elle sapa, sans y penser, les fondemens de la frêle royauté qu'elle avoit élevée jusqu'alors.

Sans doute, avant cette époque,» elle avoit déjà remis l'administration des provinces , l'exercice de la justice, l'enseignement de la morale et de la religion entre les mains des élus du peuple; elle avoit averti ces élus, au nom de la loi, qu'ils étoient indépendans du monarque; et de toutes les manières elle avoit affoibli, dégradé la puissance ex^^utive : cependant la raison et l'expérience, ces deux grandes autorités*, auroient interprété la constitution; auroient^ s'il l'eut fallu, dirigé, dominé le sens des articles encore vagues ou rédigés en teripes ambigus , et l'on eut- ainsi

réparé graduellement les vices de ce graod ouvrage. Mais lorsqu'on eut exalté les esprits^ en appelant à la même ambition tous le$ habitans de la France et en leur inspirant la même confiance, l'empire alors appartint au nombre , l'empire alors appartint aux passions impétueuses qui réunissent les volontés du peuple et qui les signalent; et le législateur, devenu l'esclave ou le courtisan craintif de la multitude, ne put toucher à la constitution du gouvernement que pour la rendre encore plus lâche et plus démocratique : aussi l'assemblée nationale qui vers la fin de sa carrière , éclairée déjà par l'expérience , auroit voulu resserrer un peu le cercle de ses abstractions et se replier de resp(rit sur le sens commun , n'osa cependant réformer son ouvrage; elle redouta la censure du maître qu'elle avoit créé, et, tremblante devant lui , elle se permit seulement de donner au mqnarque le titre de représentant héréditçLire de la nation ; mais il étoit trop tard pour décerner au pridçe les honneurs et les prérogatives qui devoieut accompagner upe qualification si imposante.

L'assemblée inconsidérément , et durant le cours entier de ses séances, avoit souvent affecté de désigner le roi sous le nom , jusques «ilors inconnu , M premier fonçtionriaire public.

Ce fut en mourant , ce fut en dictant le deYnier codicille de son testament politique , qu'elle changea de langage. Elle regretta peutêtre en cet instant tous les décrets^ tous les articles constitutionnels évidemment en contraste avec lie nouveau titre qu'elle venoit de léguer au monarque, et tacitement elle parut se confier à une nouvelle assemblée de législateurs, 4u soiu de réparer s^s premières erreurs. Afinsi divers roiç dont nous p^rle l'histoire , après avoir dissipé leurs finances , croyoient a^paiser jtoutes les plaintes , lorsque prêts à quitter la vie, ils déclaroient leurs dettes et enjoignoient à leurs successeurs de les acquitter.

Rarement ils fiurent obéis; et la première assemblée nationale nepouvoit pas attendre plus de déférence de lapartdeshomm.es destinés à régner après elle. La faveur populaire ne paraissoit pas encore épuisée , et les nouveaux arrivans v((uloient en jouir de Jia même manière que leurs prédécesseurs l'avoient fait. Ainsi l'assemblée législative , composée en grande partie de députés d'uu caractère ardent et connu pour tel , cette assemblée, héritière d'une constitution qui mettait le monarque à la merci de tous les chefs d'entreprise, de tous les inventeurs, de tous les élaborateurs

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de systèmes , n'eut garde de s'imposer des gènes, en reconnoissant dans le chef de l'élat la qualité fixe et immuable de représentant héréditaire de la nation. Elle pouvoit bien mieux se jouer du titre du premier fonctionnaire public : cette dénomination vague, cette expression flexible convenoit à merVeilIe aux novateurs dont la seconde assemblée natio« nale se trouvoit remplie; et pour entraîner à ufie grande révolution ^ il ne leur restoit plus qu'à se récrier contre la cherté de ce fonctionnaire, en même temps qu'ils jetoieot dès doutes sur l'utilité de sa médiation.

C'est ici toutefois que commence la seconde époque de la révolution françoise ; 'c'est ici que commence d'une manière éclatante la déclinaison de là monarchie vers la république. L^ hommes pénétrans avoient vu de plus loin ce mouvement, et ils en avdient distin— gué les signes avant-coureurs dans le foible ouvrage de l'assemblée constituante et dans les principes destructifs de toute autorité qu'elle avoit imprudemment consacrés* Cependant les François, voyant toujours un roi , mais dont on avoit modéré les pouvoirs , se crurent encore quelque temps redevables à leurs législateurs de l'établissement d'une mo-*' l^archie tempérée; et les uns savoient, les au-«

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très avoient ouï dire, que, pour un grand pays , c'étoit le meilleur des gouvernemens.

Enfin ils promettoient d'être heureux et contens , pourvu que la constitution fût exacte* ment observée; et sous la même réserve, les auteurs de cette constitution se portoient pour garans de toutes les espérances. Certes ils avoient raison et les uns et les autres; car, en supposant un plein respect envers la constitution civile et politique d'un pays , en supposant une libre obéissance aux diverses dispositions dont elle est composée, la foiblesse et la nullité même du pouvoir exécutif deviendroient indifférentes , puisque l'action d'un pareil pouvoir est surtout nécessaire pour dominer les résistances et pour assurer le maintien de l'ordre et de la subordination.

Ainsi donc cette réserve , pourvu que la constitution soit exactement observée^ ne peut pas être reçue comme une condition transitoire :

elle est la question même et toute la question. En effet, et l'on ne peut trop le rappeler, le premier but d'une constitution politique , et en même temps la plus grande difficulté , c'est de former un gouvernement où , sans aucun aide du despotisme, sans aucune mesure extraordinaire, toutes les lois aient un appuis toutes les autorités soient respectées.

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Telle fut sans doute Tidée que se formèrent d'abord de leurs devoirs et du terme de leurs traraux les premiers législateurs de la France. On doit le supposer du moins, quoiqu'ils aient toujours parlé de liberté , et si rarement d'ordre public. Mais ils crurent que les lois civiles et criminelles pouvoieot suffire à tout, ils le crurent avec complaisance , parce qu'ils $e sentoient le zèle d'en faire en quantité et qu'ils y trou voient du plai^r. Ils jCirurent qu'en ordonnant des peines, et contre les violations de la paix sociale , et contre Ti^sùbordination des diverses autorités dépendant tes les unes des autres , ils feroient assez pour l'ordre , et que raffermissement de la liberté étoit en politique la seule combinaison difficile, la seule vers laquelle toute leur atten* tion de voit se diriger. C'étoit voir grossement, car le maintien de l'ordre sans despptisme tient à des précautions aussi délicates, à des idées aussi fines que le maintien de la liberté sans abus.

Le gouvernement d'Angleterre étoit là pour servir d'exemple à rassemblée constituante ; mais elle aspiroit à l'honneur d'une invention. Elle vouloit faire oublier les Numa, les Solon, lesLycurgue; elle vouloit étouffer de sa gloire les législateurs passés, présens et avenir, et

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de grands maux ont été le résultat d'une am-» bition si déniisonnable. Quelle différence, je l'ai dit, je le redirai , puisque j'y pense toujours; quelle différence, si, au lieu de laisser errer et diyaguer sans fin tant de parleurs politiques, tant de commençans, tant de novi* ces, on eût chargé un simple greffier de mon* ter à la tribune , et d'y lire , d'une voix de stentor, la| constitution briIJinnique! On eût ouvert ensuite la discussioiï sur les diverses modifications que cette constitution pouvolt exiger, et en elle-même, et dans son application à la France. Hélas! à quelle force est suspendue la destinée des empires! L'esprit se perd en se livrant à cette méditation. La vanité, dans l'univers moral, agite de ses petits fils les plus grands colosses, et la raison , av^c i»es câbles à doubles et triples liens , ne peut xien mouvoir ni rien retenir.

On retrouve lempreinte de cette vérité dans le grand exemple offert à r£urope par les premiers législateurs de la France ; et l'on ose le dire , un goût de jeunes gens pour les choses nouvelles, un désir glorieux d'originalité, une répugnance vaniteuse et pusillanime pour toute espèce d'imitation , enfin une confiance crédule aux figures tracées par la théorie, et lin mépris inconsidéré pour les réalités gra«-

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vées par l'expérience : voilà peut-être, entre plusieurs causes morales, celles qui ont le plus empêché l'assemblée nationale d'être une bonne ouvrière en législation. Elle fuyoit les choses connues, et s'embarrassant dans son travail, elle a multiplié les anneaux : ces anneaux en image paroissoient se toucher et former un plan symétrique, mais ils ne tenoient ensemble par aucun lien éprouvé, et dès les premiers mouvemeus ils se sont détachés , et la gloire des compositeurs s'est évanouie.

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