‹ Œuvres complètes de M. NeckerChapitre 3 sur 20 · IX. Q · texte numérisé non relu

IX. Q

8a DE LA REVOLUTION

Youdroil'OQ remonter moins haut dans ces recherches? ce seroit reconnoître la nécessité d'étudier la différence des temps, et Timitation servile du passé ne paroitroit plus ainsi la loi ÀouTéraine. I

On seroit alors obligé d'apprécier les chan^ getnens considérables survenus dans l'intervalle de deux siècles , et depuis Tépoque des derniers états^générauit, en i6i4* I»ê liers-état, par exemple» n'avoit*-il pas acquis des droits k une dépulatiou plus nombreuse , lorsqtie Findustrie nationale et l'activité du commerce étoiei4 parvenues au plus haut période, et valaient au royaume la moitié de l'or et de Targent qui servent à solder annuellement le»

échanges du monde ? Le tiers-état eticdre n'a*' voit-il pas acquis, des droit» à une députatiofi |>lus nombreuse , lorsque l'édueatiôn , com-^ pagne de la £ortatie , avoit généraliste les h»^ mièrea el les connoisBances , et lorsque fou» les citoyen» indistinctement avaient aoqoisi une part indirecte aux revenu» des teppè», à la faveur des nouveaux genres de ppoppiét^ q.ue l'accumulation progressive de» richesses, numéraires et l'imm^psité de ladelte |>ublique avoient introduits et multipliés ?" -^

La plupart des usages ne sont que ^e» ré»

S|}ltats figuratifs de la plénitude des circoa^

FHAIfÇOISE. 83

stances 'f ainsi lorsque le temps altère pat ses féToIutions les rapports essentiels de la société , persi^er alors également dans toutes( les anciennes pratiques , c'est abandonner Tesprit pour la lettre , c'est croire encore à la vérité de l'iniage quand Foriginal est changé.

Je finirai cette discussion par une consi« dération importante, et qui n'a jamais été remarquée. Le rot, dans la désignation du nombre des députés , dans cette désignation qu'il faisoit aux bailliages par ses lettres dé' convocation^ exerçoit une autorité de simple direction, et non une autorité dont il pût assurer le maintien ; car il appafrtenoit aux trois' ordres, dès* qu'ils étoient réuiiis, d'approuver ou de rejeter les titres d'élection ; et l'on a vu* distinct€m:ent le système des états-généraux BUT ce point, lorsque les trois ordres, ensemble et séparément, refusèrent au monarque eri 178g le droit de' décider, même par appel , de la validité des po^uvoirs donnés par les bailliages.

Ainsi, dans un gouvernement représentatif, où le nombre général , lenombre respectif des députés n'aùroit jamais été fixé par une loi nationale, le moi^rque ne pourroit suppléer à cette imperfection politique que dans là mesure^de son^ ascendant , et selon le degré de

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déférence qu'on auroit pour lui au moment des élections ; car les représen tans de la nation une fois rassemblés, le pouvoir législatif commence, et le chef de Tétat voudroit çn vain régler, de sa seule autorité, les différentes controverses auxquelles le fait des élections donne naissance.

Tels étoient les rapports du gouvernement françois avec les états-généraux ; et comme il importoit à la majesté du trône que les limites de la prérogative royale restassent dans l'obscurité, on agissoit habilement en fixant le nombre général et le nombre respectif des députés, dans une mesure et dans une proportion qui pouvoient assurer l'appui de l'opinion aux décisions du gouvernement.

Ici l'on entendra dire à quelques personnes : Nul ménagement n'étoit nécessaire en fixant le nombre des députés du tiers-état selon le Yoeu dps deux premiers ordres, njille difficulté n'étoit à craindre ; la majorité des notables en avoit donné le conseil , et leur avis imposant aucoit «ervi d'égide au gouvernement.

Comment croire à la bonne foi de ceux qui tiennent un pareil langage, à moins de leur supposer, ou la plus grande légèreté ou le plus parfait oubli oies circonstances passées ! Le sentiment de la majorité des no-

FRAI^ÇÔIftfi. 85

tables stifôsoif pour sanctionner les diverses tlispcsitions sur lesquelles Tesprit public ne s'étoit pas encore déclaré; mais il n*é'toit d'aucune autorité dans une question dont l'opinion nationale s'étoit emparée; et comme cette Tnéme question é toit un sujet de cotiflit entre les trois ordres, l'assemblée des Notables, composée presque en entier de prélats, de grands seigneurs«et de nobles , ne pouvoit pas donner à sa décision le respectable sc^au de l'impartialité. (*)

Enfin , il étoit connu que le premier bureau des notables avoit été favorable au vœu du tiers-état; que plusieurs personnes encore, et des plus distinguées par leur rang et par leur naissance, avoient fait partie de la minorité dans d'autres bureaux, et l'on citoit partout

(^) Cette alssemblëe étoit composée de '7 princes du* sang,

i5 archevêques on évêques, •

38'IiozD'ine^'litt>és\ •

la anciens mmisrtres du conseillers d'état , - 38 niénabres des cour^ souveraines , i6 députés<d«s pays d'états ; tous, un ou deul exceptés ,

ecclésiastiques , gentilshommes et anoblis.

1 Le lieutenant civil , 25 che6 municipaux des villes; tous^ à quatre ou cinq

près , nobles ou anoblis.

86 , DE LÀ BÉVOtUTIOW

que Mpn$îëur, frère du roi , avou déclaré dans &o,n s^visy qu'il croyoit juste et raîâonaable ^'aci^ord^r au tiers-état autant de députés qu'aux deux premiers ordres réunis.

Que pouYoient signifier près de ces circon* 9tances et le compte des voix et le calcul des suffrages ? Un résultat eu majorité , dans une âs^embléç de cent cinquante personnes, n'é*»

toit visiblfsment d'aucun fioids , mis en balance avjçc c@tte masse formidable d'opinions* et de volontés, qui prenoit chaque jour un nouvel accroissement Q

Les notables se séparèrent avant devoir pu connoitre l'espèce d^èrplosion que produisit Içur avis , relativement au nombi?e des députés des trois ordres; et probablement elle eût fait sur eux la même sensaitiôn que sur le

(*) On remai^qu^ d^!?^ Jf %^m>p^y g«^> xmiigré U composition tonte nobiliaire des not^bJ[«9^ dis vaixi tournées auroient suffi pour donner i T^vis 4ftiJ|oii^eiif lautant (Je bureaux qu'à l'opinion contriiiN;- {je Qii^f^i eist facile à faire. U y aymt $i^ J^n^eAii^ ^^' pir«mierV çielfii de Monsieur, se mon^r^ l^?or^ble au tierce ^i«|, «t aQX denY suivais, la minorité d^uscbs^cun fui; 4e huit diontre seize.

" Qu'eùt-ce été si rassemblée de^ noiabl«9 eût été conir posée 1 9a tier^ çeuienaent». d'boœmes ckoisia dana I^ ! communes ?

PRAirÇpISE. 87

parlement de Paris , s'ils en aroient été les té* moins. Je doute même, et aTec de bonnet raisons, que la majocité des notables eût éÊ6 contraire an vœu du tiers-état, si le gouver-» nement avoit cherché à travailler leur opinion ; mais le roi voulut qu'on s'en abstînt : il me le témoigna du moins, et je fais connoitre icl^ pour la première fois, le motif de la réserve que j'observai constamment avec les nota-^ bles; réserve dont les uns me foisoient un tort , et les autres un mérite. J'ajouterai seule-* ment, que la recommandation du roi ne me parut pas contraire à ses intérêts. On sb dônnoit le temps de voir le cours de l'opinion pu« blique , d'observer ses progrès et de juger de sa force; et le conseil laissant agir les nota^ bles, sans s'associer à leurs délibérations, ménageoit au rai l'oècasion de faire nri pètr plus qu'eux eri faveur du tiers-^état , et d'ac*^ quérir ainsi , s'il le vouloit, s'il y étoit appelé par les circonstances ^ un titre plus formel à la reconnpisaance de la plus graïKie partie de la nation.

, On a demandé pourquoi le gouvernement, en s'écartant de l'avis des notables sur le noiAbre des députés du tiers-état, a respecté leurs autres conseils ,. et n'a pas imposé , contre leur opinion , la nécessité d'une propriété , et é'une

88 DE LA lUEVOLUTrON

propriété importante, aux représeti tans de»

trois ordres; condition qui auroit éloigné les offres des états-généraux, et qui atiroit obligé , les communes du royaume à déposer leurs intérêts en de nieilieures mains? On ajoute , mais par simple présomption , que lesnota* blesn'auroient pas rejeté cette condition, n'auroient pas détourné le conseil de l'adopter , s'ils eussent iniaginé que le nombre des députés du tiers-étdt seroit mis en parité avec le nombre des députés des deux premiers ordres.

Tout est fiction dans cette* présomption. Les notables n'ont point uni, n'ont poipl examiné ensemble et d'une manière parallèle, lesques* tions relatives au nombre respectif des députés des trois ordres et aux conditions qu'on pouvoit imposer à la représentation nationale ; mais 'ils l'eussent fait, qu'une telle marche de leur part n'auroit ni changé ni dû changer les mesures adoptées par le gouvernement.

• Le roi pouvoit sans inconvénient s^écarter de l'avis des notables, dans une question où leur avis étoit en opposition avec le voeu na-» trônai.

Il ne le pouvoit pas, dans tme question où leur avis étoit conforme à ce voeu.

Jamais on n*avoit. imposé la preuve d'une

propriété aux députés du tiers-état et aux députés de l'église , et les notables sanctionnerent d'un commun accord cet ancien iisage.

Ils rejetèrent de même toute espèce d'entrave * dans les élections des députés de la noblesse.

. Ces trois votes se for tifioien t l'un par l'autre.;, car Ton rie pouvoit évidemment assujettir l'ordre du tiers -état à une règle dont on affranchîssoit les deux autres ordres, et cette liberté, pour tous, étoitsi agréable à la majorité de la nation , que si le gouvernement eût essayé d'y apjporter des restrictions, il auroit compromis son autorité. Et l'on doit rappor-i ter à cette réflexion ce que j'ai déjà dit sur rimpuissarïce où éto^ le monarque d'écartée les députés d'aii eu n prdre, lorsque, rassemblés en corps: législatif, leur titre d'élecr tion étoit admis par les états-généraux euxmérne^. •:..'. .

Il n'est, pas indifférent néanmoins d'indiquer pourquoi les élections du tiers-état , en ' particulier, nepouvotent pas étre:assuj<ptties à une preuve de propriété. Cet éclaircissement, qui n'a jamais été donné, servira de répbn£ie en même temps à la censure sévère de plusieurs écrivains étrangers. Ils ont prelsque tous confondu les communes de France avec les communes d'Angleterre, et ils ont ensuite

go DE LA REVOLUTION

accusé le gouvernement de n^avoîr pas senti que la qualité de propriétaire et de proprié^ taire territorial devoit être étroitement unie * au droit de représentation politique;

Mais falloit-il croire qu'une vérité si simple n'eût pas été connue du gouvernement et des notables qu'il avoit assemblés ?

Les communes d'Angleterre présentent au choix des électeurs tous les propriétaires du ro3^ume, exceptéles pairs. Et dans Tancienne France ce n'étoit pas seulement les pairs qui étoient hors des communes , mais encore tous les nobles 9 même les plus modernes.

Cette différence entre les deux pays devoit être connue des écrivains étriuigers; mais ils ont pu ignorer une disposition fiscale qui avoit toujours éloigné les roturiers • riches de se rendre propriétaires de biens territoriaux.

Ces biens, entre leurs mains, étoient sou.-* ifiis à deux tributs humilians, et propres à rappeler sans ceise l'infériorité de leur naissance; Tun étoit la taille, impôt si connu par son nom et par la haine des campagnes; Tautre i*n droit appelé de franc-fief^ et qu^on exig6i>it de tous les roturiers lorsqu'ils prenoient la tiberté d'acheter une terre seigneuriale.

Aussi, parmi eux, les hommes riches, lés hommes aisés , et qui teuQÎent de leur éduca-

tioif îm sentixQent naturel de fierté,.évitpi^ntil$ en généra de se rendre propriétaires d^ terres 9 avant répoq.i)e où quelque charge les anoblissoit; mais dès ce morne (>t-là , ils n'ér toient plus com pri/^ dans le tiers<^état.'4^ussi, 1^ grande participatipa . des comipunes ^ la pos-r cession des biei)s-£cmds dérivai t-^elle ^q cett# immensité de petites propriétés rurales y Vhé-r ritage ou l'acquêt ^^^ payt&aus et de$ petits bourgeois, encore loin les unsçtl^^aiitfesda^ idées de parallèle et d^ senti9)^ui^ qiû e0 rér sultent.

On aurait (ÎQWc ei^du de la r^p^é^e^tatiQa nationale les iH9li^.ifier$ \w plw în^niiis^t les plus marquans dans Tordre social, si Ton avait exigé» çovame en Angleterre, Hïi0 propriété territorial^ d^ 1^ P9rt 4i9«t ^épiAtés à la eb^m^brie de commune^.

Ne pouvait-Qi^ pas , dans cette situation particqUpreà ]a Frs^nceïî&tta^heiv le droit de re^présentation à une mesure de;mke$Sfl', lAobî* U^iire« fixe.et d^termiiM^ë?

O^ ne le pouyoM p^asuon plus; fîar il n'exiatoit en Frano^nu'çpii0 contribution prôpm à marqu^]^ les degl^és de ce genre d^fortutie.

I^e seql impôt qui auroit puserviir de'guide dans une appréciation, cetoil la capitation; Dîais dès long-temps an ayoifc reno^ncé à la ré-

C^Ol de la. AlivOLTTTION ^

partir selon l'esprit de son institution ; tan\ on avoit éproùTé de difficultés à la régler sur une échelle spéculative des revenus et des profits de tous les tributaires! On s'étoit donc déterminé à la réunir dans les campagnes à l'impôt delà taille, tandis que, dans les villes, on l'avpit tariffée en raison des charges, des états et des professions.

Enfin, lacapitation n'étoit pas établie dans loùt le royaume, et un grand nombre d'abonnemens , contractés avec les provinces et avec des corporations, ne permettoient plus de distinguer les premiers indicés que cette taxe avoit donnés sur la différence des fortunes.

Un impôt de ce genre, et qui doit par conséquent se rapporter au connu et à l'inconnu , afu certain et au vraisemblable, ne pourra jamais subsister que dans les* petites républiques , eiicôi^ daïis leur bel âgè'èt aiix: premiers temps de leur vertu;

Il n'étoit pas indifférent d'expliquer aux étra[]lgers, par quelles raisons la propriété feiritoriale ou môbiliaire n'buroit pu fixer le droit de répiésentation dans l'ordre du tiersétat. Il eût fallu, pour rendre cette innovation praticable dans une monarchie telle que la France , la préparer long-temps à l'avance. On

aiiroit ouvert l'accès des propriétés territoriales à tous les j|Muriers , en abolissant les impôts huniiliapiPPIti servoient à repousser de cette sorte d'acquisition les hommes du tiers-état susceptibles de quelque sentiment d'élévation ; ou si l'on eût voulu se contenter de requérir la preuve d'une propriété mobiliaire, on auroit essayé de connoître, et par théorie et par une longue expérience, s'il étoit, un moyen de distinguer la mesure des fortunés qu'aucun type certain ne sîgnaloit.

Je présente ici des- observations .nouvelles pour les François eux-mêmes , car a^icune n'a^ été saisie dans le temps où Ton s'occupoit de ces questions. Le mouvement politique a été tellement accéléré, et de si bonoie heure, que pour se trouver à temps sur la ligne des événeraens , on s'est chargé légèrement de pensées et de réflexions. On mettoit une ou deux idées dans son petit bagage, et l'on faisoit route ainsi, sans vouloir jamais y ajouter aucun supplément.

Les notables ne firent pas attention au^ ' difficultés que je viens d'expliquer ; mais ayant été conduits à un même, résultat par leur obéissstnce. aux. anciens uss^ges, ils approuvèrent , .àtinsi que je l'ai dit, l'absolue liberté d'élection dont le tiers-état avoit joui

94 i^E ^^ ÈÈTOÉtn^ioir

dt tout temps. Et l'on doit absérvcr, qu'une condition de propriété ^^Éfc apporté peu de changemens à la campcJHKti du troisième ordre auic états-généf aux , puisque la mesure de cette propriété n'auroit pas excédé la fortune de la grande pluralité des députés des communes.

On aperçoit moins facilement le motif qui engagea les notables à désapprouver l'habitude où étoit afïtrefois l'ordre de la noblesse de choisir ses représentans parmi les proprîé-^ taires de fiefs. I! est vrai que la constance de cette habitude étoit devenue un sujet de coti* troverse, comme tant d'autres parti culariféâ * i^latives à Fanciennc formation âts états-géfiéraux. Et la haute noblesse, qui voyoit eri 1^89 un si grand nombre de fiefs eùtre les mains de la noblesse moderne , devoit désirer que cette possession ne fùtpas un titre exclusif d'élection. Elle aimoit mieux alors compter sur la considération attachée stux noms et à l'éclat des familles, et elle espéroit qu'à la fa* veur de ce genre de distinction , les Cadets des bonnes maisons, sans étre^ possesseurs de Èeisy

obtiendroient beaucoup de suffrages»

Quoi qu'il en soit^ l'opinion des notables, s'écartant des idées de féodalité, devoit réunir •n sa faveur le voeu de la natfik>ii} et si le gdu-

FRAlfÇOISfi. 95

▼ernemenl avoît eu le dessein d'agir dans un i^ens opposé, il n'auroit par réussi. On repré-* sentoit d'ailleurs au roi que Fancienne no^ blesse, propriétaire ou non, auroit plus que ]a nouvelle des liens de gratitude ou d'espé^rance afreo le prince et avéd $a cour; et dans un temps où la lEuigie des noms subsistoit encore , c'étoit une vue politique de ménager à Tordre de la noblesse tout le relief que Fopi« nion pouYoit lui donner»

On demandera mainlenant pourquoi Ton n'a pas du moins circonserît le droit de rc<« présenter le clergé dans le cercle des bénéficiera d'une certaine fortune et d'une certaine classe. La réponse à cette question seroit în-« finiment simple. Il étoit impossible aux nota^ blés de proposer des distinctions parmi les eeclésiastiqueâ^ tancMs qu'ils n'en admettaient aucune pour la noblesse et pour le tiers-état, et ils crurent , avec raison , que le même principe devoit s^vir de régulateur à là députation des trois ordres.

Ils virent de plus que le choix des ecelésîas-' tiques n'avoit jamais été restreint , et ils savoient que l'uniformité des privîl^es et l'esprit de corps entre les divers membres du clergé avoient inspiré daihs toutes les classes le même zèle pour la cause communei

g6 DE LA. AÉVOLUTlOÎr

Nul intérêt particulier ne détermina les notables à l'avis qu'ils embrassèrent; car aucun bénéficier du second ordre n'étoit membre de leur assemblée; tandis que plusieurs prélats du plus haut rang, non-seulement en faisoient partie, mais y jouissoient encore d'un grand crédit. Ils ne prévirent point' que de simples curés auroient une si grande part aux élections ; mais ils l'auroient prévu , que difficilement auroient-ils pu demander des distinctions et des exceptions, partictilières unique- • ment aux ecclésiastiques?

- Le conseil adopta le sentiment des notables , et après avoir partagé Topinion des principaux chefs de l'église sur Tissue des élections, après s'y être associé , il fut surpris comme eux, du nombre de curés qui avoient obtenu dans les diocèses une supériorité de suffrages.

Le conseil, en l'apprenant, n'en fut point effrayé. Je ne le fus pas du nfbins, et il est mieux de parler de soi seul , quand nulle action , nulle délibération , ne peuvent faire preuve de l'opinion d'autrui. On va juger des motifs qui dirigeaient la mieftne^ ils méritent quelque attention par leur rapport avec des idées générales d'une grande importance.

L'état des affaires,le mouvement des esprits,

le sentiment que le tiers-état avoit de ses forces et les avertissemens qu'on lui donnoit à cet égard par de nombreux écrits, toutes sortes de notions enfin , me persuadoient chaque jour un peu plus, que la nation entière al (oit prendre part aux grandes délibérations des états -généraux; et je présumois déjà qu'au milieu des combats d'autorité dont oïi apercevoit les avant-coureurs, le triomphe appartiendroit eu meilleur allié de l'opinion publique. Ainsi le nombre des voix à la dévotion du,gouvernement, dans les états-généraux, me paroissoit moins important pour lui que le nombre de ses partisans dans la nation , et en suivant cette idée, je pensois que la partie des curés appelée aux états-généraux par l'événement des élections, seroit un lien de plus entre le prince et le peuple. «

Les membres du haut clergé présentoient à l'autorité royale des amis éprouvas ;* mais la voix des ecclésiastiques d'un ordre inférieur, cette voix moins suspecte et plus écoutée , pouvoit réunir à elle et rassembler, dans le royaume, une grande quantité de suffrages. On est parvenu sans doute à détruire jusqu'au crédit des pasteurs placés le plus près des opinions et de la conscience du peuple; mais ce crédit a été le dernier renversé , et les moyens IX. 7

98 DE LA RÉVOLTJTIOTT

extraordinaires dont on a fait usage pour en saper leà fotidemens, consacrent encore aujourd'hui son exislence et son ancienne force.

Les curés députés aux états - généraux , térnoignèrenit de bonne heure aux ministres du roi leur dévouement à l'autorité royale; et ils aToient tant de rapports de dépendance avec elle ^ et par leur modique fortune, et par leurs vœux, et par leurs espérances , qu'on ne pouvoit douter de la réalité de leurs disposltions<

Sans doute, le moment est venu où beaucoup d'ètitre eux ont changé de route ; mais Faltération de leurs sentimens, la déviation de leur conduite, ont été le résultat des grands évén«emens et des fautes majeures dont je rendrai compte dans la suite de cet ouvrage.

Au reste , la petite digression dans laquelle je viens de m'engager ne doit point laisser conjecturer que le gouvernement eût cherché à favoriser l'élection des ecclésiastiques du second ordre.

Je déclare, au contraire, que les ministres du roi, dans la mesure de leurs moyens et autant qu'ils le purent avec sagesse, tâchèrent de diriger les suffrages des ecclésiastiques vers les hommes les plus distingués de leur ordres

et les iseuls alors généralement connus oc€u<> poient les premiers rangs dans le clergé.

Le roi désiroit, avec un intérêt digne d'éloges , de voir appelés aux étaisrgénéraux les hommes les plus distingués dans les trois or«* dres, et par leur caractèreet par leur probité. Et si dans un parti , dans un ordre de censeurs auxquels le malheur a donné tant de droits , on avoit pu conserver un jugement impartial, on auroit au inoins relevé favorablement Tintention qu'avoit eue le monarque, en autorisant les trois états à choisir des députés dahs un ordre différent du leur. Ce n'étoit pas Tavis des notables , et cependant cette liberté fit en^ trer dans la chambre du tiers un grand nom« bre.de nobles, un grand nombre d'hommes destinés à le devenir ou par leurs charges oti par les offices de leurs pères, et un grand nombre encore de privilégiés à différenis titres; tandis qu'aucun roturier, comme on ne pourvoit en douter, ne fut nommé député que par les siens.

Choix de f^ersailles pour la tenue des états.

Le roi fixa le rassemblement des états-géné* raux à Versailles, et tout le monde alors approuva sa détermination. C'est après des événemens hors de toute attente, qu'on ^ demandé

lOO DE LA RÉVOLtJTrON

si rôn n'auroit |>as mieux fait de réunir les députés des trois ordres à une distance de Paris beaucoup plus grande. Mais au coramencement de 1789, on craignoit uniquement les dispositions des provinces contre les nombreux créanciers de l'état , et l'on ne cessoit de dire que l'opinion de Paris pouvoit seule servir de sauvegardera la dette publique. Le gouvernement, témoin de ces inquiétudes, devoit-il s'y montrer indifférent? Étoit-ce d'ailleurs une chose simple, que de transporter le siège de l'administration à cinquante lieues de la capitale, dans un temps où la pénurie du trésor royal et les signes alarmans d'une grande disette exigeoient une assistance journalière au lieu central des ressources et des gens d'affaires.

Lesderniersétats-généraux,en i6i4i s'étoient tenus à Paris (*). Louis xvi devoit-il montrer plus de «défiance que Marie de Médicis? Le devoit-il, au milieu des profusions d'amour et de reconnoissance qui lui veno^ent de la part du

(*) Ce fut le séjour de Louis xi et de son successeur au château du Plessis-les-Tours qui décida la convocation des états dans la ville de Tours, vers la fin du quinzième, siècle. Tous les précédens , à une exception près , avoient été rassemblés à Paris.

FRANÇOISp. lOI

tiers-état? Les lettres adressées dans ce tempslà, et ail monarque, et à ses ministres, témoigneroîent encore aujourd'hui du dévouement sans bornes dont les villes et les communautés faisoient alors profession, et pour le prince, et pour le gouvernement.

Je n'ai point oublié qu'à mon retour au ministère en 1788, le roi, personnellement offensé de' la conduite de la noblesse de Bre-* tagne, croyoit devoir fortifier son autorité de l'attachement du tiers-état. Étoit-ce un sentiment si nouveau de la part des monarques françois? Étoit-ce le tiers-état qui les avoit réduits à être, aux derniers temps de la seconde race, des rois sans domination, et^de simples seigneurs de Soisspns^ de la Fère et de Laon? Étoit-ce le tiers-état qui les avoit obligés, durant trois siècles, à partager leur autorité avec tous les feudataires de la couronne? Et ne de*voîent-ils pas à l'appui des communes la reprise de leur poîivoir et le rétablissenpent dç leurs droits? Cet appui ne leur fut-il pas encore nécessaire pour réprimer de nouvelles usurpations, pour étouffer entièrement le germe renaissant de l'ambition des grands, et pour éteindre une espérance dont ont aperçut les.

derniers vestiges sous Henri iv, lorsque le duc de Montpensier vint demander au roi de réta^'

blir, en faveur des gouverneurs de province j Tancienne constitution féodale? Louis xi ne disoit-il pas saus cesse qu il préféroit rattachement des bourgeois à la foi douteuse des grands; et ce prince, qui relevoif en toute occasion le tîers-état, a-t-il laissé la réputation d'un monarque inexpert en autorité? Le principe de la souveraineté du peuple, par qui fut-il mis en avant pour la première fois? Les monumens de l'histoire n'en accusent pas^ le tiersélat, mais les princes lorrains, qui vouloient donner de la puissanceau vœu de la nation, et se servir de ce vœu pour commencer une nouvelle dynastie. Enfin, nous resserrant dans les états-généraux de i6i4/ est-ce le tiers*- état qu'on y vit occupé de soutenir l'autorité suprême de l'Église , et de rendre au souverain pontife le droit de disposer des couronnes?

Non , sans doute; et tandis que le clergé pk'Oposoit, adoptoit ces principes; tandis que l'ordre de la noblesse avoit la foiblesse d'y adhérer tacitement, les députés du tiers-état y opposoient une résistance inébranlable. Et voici littéralement les tnaximes mémorables qu'il professa dans cette aissèmblée nationale , la dernière de toutes avant 1789.

« Que pour arrêter le cours de la pernicieuse a doctrine qui s'introduit depuis quelques an-

JHAIVGOISK. Io3

ff nées contra les rois et puissances souveraines « établies de Diei^, pai^des esprits séditieux qui a ne tendent qu'à les troubler et subyerl:ir , le « roi sera $upplié de faire arrêter en l'asseoir <c blée de Bes états , pour loi fondamef^t^ du ^royaume 9 qu'il soit ipvioUble et njojhHre à «( tous que , comm^ \\ est répondu souver^ain cr en soa état, ne tenant sa €ouronn.e que de « Dieu seul , il n'y a puis.sance en terre, quiell^ «qu'elle soit, spirituielle ou temporelle ^ qui 4xait aucun droit sur son royaume, pour en tf priver les personnes sacrées de nos rois, ni « dispenser ou absoudre leurs sujets de la fidé- «lité et obéissance qxji'ils Uli doiv^nit., pour « quelqiue cause ou pr^te-xte <q<ue ce soit....

a Que l'opinion >con4i*aire, même qu'il s<Ht « loisible de tuer ou déposer ii^^ ^ois, s'élever «et rebeller contre eux , seco^i^ei' le joug de itleur .obéissance, pour qtielque occasion que « ce soit 9 est iiïfipie^ déiestable, contre vérité.,.. «•Qu'e >tou6 livres qiui ensei^xent telle fausse et <( perviersé of>inioA s^r^out tienus poi^r séditieux <c et dAiaanables..*; toius fr^'iets ^e S. M. qui y « adbjéreronjt , 4e qu^q^e qualité et condition ce qu'ils soient, pour arebeUes^ iiufracleuxs des «lois fonid^nien taies du royaume....

« Que l'autorité du wfn soif et demeuré absolu lue sur tous ses sujets , de qu^l^ue profession

I04 DE Là BÉVOLUTIOUr

ce qu'ils'soient; et soit ce tenu pour loifonda>^ « mentale du royaume^ que la personne du roi tf est sainte et inviolable , auquel est due toute « obéissance et fidélité , sans qu'il soit loisible « à aucun de ses sujets , de quelque qualité et «condition qu'il soit, ecclésiastique ou sécu>- « lier, de s'en exempter »

Telle étoit la croyance du tiers-état en i6i4, et tel fut son langage.

Enfin en 1788, et avant les élati-généraux , qui prononça le premier le mot de constitution? qui l'unit le premier, et, si. l'on veut, d'une manière vague, à la confirmation des impots, à la stabilité des revenus publics? Ce fut le grand monde, ce fut l'ordre de la noblesse. Qu'en tendoit-on? où vouloît-on aller? Personne encore ne le savoit bien, et la tournure des évén.emens, le mouvement des forces, en auroient décidé. Le tiers-état marcha sur cette ligne d'un pas accéléré; mais on ne vit pas moins, dans les instructions données aux députés des différens ordres, que l'établissement d'une constitution avoit été généralement indiqué comme-la condition- préalable du consentement aux impôts.

Sans doute, en Angleterre, et sous le règne de Charles i*^**, l'insurrection contre la couroniie prit naissance dans la chambre basse

FRANCOîSE. lOD

du parlement; mais les pairs seuls en étant exclus, il s'y trouvoit, à l'origine de la révolution, un mélange de tous les états; et l'on sait que, dans les temps antérieurs, l'autorité royale s'étoit affranchie, comme en France, du joug des seigneurs féodaux par Fassistanée des communes.

Il est connu de même que l'inclination et la volonté du tiers-état ont été l'origine de la puissance suprême attribuée aux rois de Danemarck dans Tannée 1660. Et l'un des premiers moyens que ses partisans adoptèrent, pour réussir dans leur entreprise , fut de convoquer les états-généraux au milieu de la bourgeoisie de Copenhague, au milieu de la capitale du royaume, au lieu qu'ils étoient communément réunis à Odensée.

Nous rapprochant encore d'un temps plus moderne, ne -voyons-nous; pas dans les annales de la Suède, que l'ordre de la noblesse n'a pas toujours uni ses intérêts et ses vœux au maintien intégral de l'autorité royale? Ce fut cet ordre qui, par sa prépondérance à la diète de 1766, excita, dirigea toutes. les attaques: contre les prérogatives de la couronne. On déclara que les actes des états étoient ou devaient être le bon plaisir, dit monarque. On exigea du roi son estampille, afin de s'en ser-

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vir dans les occasions où il refuseroit, où il différeroit d'apposer sa signature aux résolutions du sénat. On força le prince de renoncer aux horaraes dont il avoit fait choix pour l'éducation de ses enfans. Et, par une dureté sans bienséance , on voulut que la reine représentât ses diamans atix commissaires des états, afin de juger si la quantité dont on lui avoit fait hommage de la part du roi, à l'époque de se& fiançailles, existoit encore en entier. Tous ces procédés offensans et attentatoires à la majesté royale, étoientjnspirés aux états par un comité secret où les députés de la noblesse étoient dominans, et par leur nombre, et par leur crédit personnel. Enfin, on se souvient sans doute que Gustave m dut à l'attachement des bourgeois et des paysans la réussite ou le maintien de la révolution qui lui rendit, en 177a , l'autorité dont son père avoit été d^ pou il lé.

En France aussi la partie nombreuse de la nation avoit toujours été favorable au monarque et à son pouvoir : 5/ le roi le sa^^ity étoitlemotdu peuple. Il imputoit ses mauxaux ennemis du prince et à ses mauvais serviteurs; et, rempli d'espérance, lorsque les états-généraux furent promis, il se croyoit déjà redevable envers Louis xvi d'un avenir plus heureux.

Cependant, et parmi les antres classes de la société, les ambitions commençoient h se développer. L'époque des états-généraux approchoit, et une agitation universelle rappeloit le mouvement et le trouble d'une armée, Ija veille du jour où elle doit changer de position. Le roi seul, au milieu.de la fermentation des esprits, mofatra cette sérénité qui appartient à des intentions droites et aux sentimens mo-, dérés ; et tandis que tout lejnonde étoit occupé d'acquérir, il faisoit la revue des prérogatives auxquelles il pouvoit renoncer sans affpiblir l'autorité nécessaire au gouvernement , et il se préparait sans douleur à en faire le sacrifice. Il voùloit, il aimôit le bien avec la simplicité la plus parfaite, et, conservant un triste souvenir des traverses qu'il avoit essuyées, et des obstacles que l'impéritie de ces ministres avoit souvent apportés à l'accomplissement de ses vues, il se trouvôit soulagé par la résolution qu'il avoit prise d'appeler à son aide les représentans de la nation ; et saisissant les espérances qu'on pouvoit attacher à la réunion des ^fats-généraux , il s'occupoit de cet événement avec une douce confiance. Il se faisoit rendre compte fréquemment du progrès des travaux de la commission qu'il avoit nommée pour concerter et pour diriger la plus importante

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des' convocations. Il cherchoit lui-même dans les vieilles annales tout ce qui pouvoit convenir aux circonstances nouvelles. Et peu de temps avant l'ouverture des états-généraux, on lui vit donner une juste mesure d'intérêt aux différentes cérémonies qui dévoient rendre éclatante une si glorieuse journée.... Dieu! vers quelle idée sombre , vers quelle image funeste me rejette un pareil souvenir! Infortuné monarque ! hélas ! il a pu dire comme une autre victime :

<c Et déjà d'Ilîon présageant la conquête , « D'un triomphe si beau je préparois la fête } « Je ne m'attendois pas que pour la commencer, tt Mon sang fûjb le premier que vous dussiez verser ! »

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