‹ Œuvres complètes de M. NeckerChapitre 9 sur 20 · SECTION V · texte numérisé non relu

SECTION V

Réunion des ordres.

Jjes inquiétudes qui se manifestèrent à Ver-* sailles , dans la soirée du a3 juin , et qui parurent se concentrer un moment sur ma personne, servirent le gouvernement en faisant diversion au mécontentement qu'a voit inspiré la séance royale. Le peuple quitte toujours facilement les choses pour les hommes, et cette disposition de sa part, souvent si funeste ou si dangereuse, eut un heureux effet dans cette occasion.

Ma résolution de rester dans le ministère une fois connue , le calme revint, et Ton considéra la séance royale comme une affaire d'intrigue dont il ne resteroit bientôt aucune trace. C*étoit, au milieu de l'effervescence générale y ce qui pou voit arriver de plus heureux ; et cependant je profitai des marques d'intérêt que le tiers-état m'avoit données pour le porter à des mesures de sagesse et à un esprit de môdé- \ ration. Toute la France étoit chez moi le jour

où je déclarai aux députés de cet ordre que \ mon nouvel engagement ne seroit pas long,

V s'ils continuoient à se séparer du gouverne-

ment, et s'ils refusoient de chercher avec hii les moyens de conciliation qui pou voient assurer la paix intérieure et^ donner aux étatsgénéraux une marche régulière. Ils me firent alors les plus grandes promesses; et peut-être les auroient-îls tenues , si la cour, cédant en^ core à de mauvais conseils , n'avoit pas adopté des mesures qui dévoient nécessairement entretenir les soupçons et semer la défiance.

Le roi cependant, en me pressant avec tant d'instance de rester près de lui , m'avoit persuadé , qu'averti par la jqurnée du 2t3 juin de la force agressive et résistante de l'opinion publique , il vouloit de moi pour l'aider à re*? gagner une si bonne alliée et une si dangereuse ennemie. Et en effet, je ne pouvois l'assister dans aucune mesure violente ; mon caractère et ma position n'y étoient nullement propres. J'étois allé bien loin en m'engageant de soutenir vigoureusement le plan que j'avois formé pour la séance royale ; et ma décision à cet égard venoit de la persuasion où j'étois que ce plan auroit pour lui la grande majorité de la nation. Mais, pour déclarer la guerre à cette .majorité et pour narguer l'opinion publique, il falloit jeter les yeux sur un $iutre que moi. Je crois donc encore que dans la soirée du ^3 juin p et au moment où le roi voulut absolu-*

ai8 DE LA. RÉVOLUTION

ment me garder, ses vues étoient conformes aux miennes; et toujours j'ai vu ses premiers mouvemens décidés par la raison ou par la bonté : mais quand on Fentottroit , quand on Tobsédoit, il. cédoit trop facilement, et sembloit ignorer, à lui seul , la valeur de son opi-* nion et le mérite de son instinct.

Ce caractère , qui peut se concilier avec les plus excellentes qualités du cœur et de Tes* prit , a été préjudiciable aux affaires publiques et d'un grand dommage au roi lui-même, car il Ta entraîné tantôt dans une route et tantôt dans une autre, et Ta empêché de montrer à sa nation un sentiment de volonté et de volonté persévérante, le seul propre à imposer, le seul propre à fixer les opinions et à diriger les esprits dans un même sens.

Après la séance du 23 juin, la clameur pu^blique et le mouvement des communes ren* dirent chaque jour plus nécessaire la réunion des trois ordres. Quarante-sept membres de la noblesse , et un plus grand nombre de députés ecclésiastiques a voient déjà pris séance à la chambre du tiers-état, et s'étoient associés à ses délibérations. Ils avoient été couverts d'ap^ plaudisfiTemens ; et dans le même temps om commençoit k insulter les députés des' deux premiers ordlres qui s'étoient le plus fdrteilient

FKÀITÇOISE. liQ

prononcés contre toute espèce de réunton. Il ■n'y avoit plus un moment à perdre pour arrêter de grands excès; il n'y avoit plus un moment à perdre pour ménager au prince une part d'autorité, dans une disposition politique que la nécessité commandoit, et pour sauver, en apparence, le relief et la considération du trône.

Il étoit encore évident que la plupart des députés des deux premiers ordres, instruits parfaitement de l'impuissance où étoit le roi de combattre par la force un vœu général , désiroient en secret un ordre de sa part , un ordre qni leur permit de céder honorablement à l'empire des circonstances, qui leur permit du moiQS de renoncer, sans aucune honte, sans aucune apparence de foiblesse , à l'espèce d'engagement qu'une longue obstination leur* avoit fait prendre.

Cependant les mêmes personnes qui, sans aucuneprévoyance,avoient toujours empêché le roi de faire à temps un acte de prudence et de politique, les mêmes qui l'engagèrent inconsidérément dans une démarche hardie dont il ne put pas sortir; ces mêmes personnes, après la séance du 'l'i juin, vouloient encoru détourner le roi de décider, par sa volonté, la réuniondestrois ordres. Il s'y détermfuiicepon'

aaO DE LA REVOLDTIOir

dant le ^7, et aussitôt que les députés du clergé et de la noblesse reçurent de sa part un mot d'invitation , ils obéirent diligemment et sans aucune représentation. Mais ensuite ils se plaignirent de la décision du rot; ils le poukvoient sans inconvénient , car on les avoit mis au port rappelle de leurs paroles à leur sentiment intérieur ; ils étoient alors trop instruits de l'accroissement journalier du mouvement populaire , pour n'avoir pas ressenti secrète* ment leur obligation aux ministres prudens et fidèles qui avoient hâté , par leurs instances, la détermination du roi.

Les trois ordres se réunirent aussitpt que les députés du clergé et les députés de la noblesse eurent reçu l'ordre ou l'invitation du roi. Jamais il n'y eut de joie plus générale et plus éclatante. Cet événement fut célébré par trois jours consécutifs de fête et d'illumination; et comme un voile léger étoit encore resté sur les motifs impérieux qui avoient fixé l'incertitude <^u monarque, on lui porta de toutes parts des tributs de reconnoissance , et je le vis heureux de ces hommages.

Combien je regrettois alors qu'il eût perdu le moment de soumettre cette réunion des ordres aux conditions tutélaires dont j'ai donné le développement, en exposant mon projet

pour la séance royale ! Il n'étoit plus temps, et c'étoft beaucoup que l'on tînt compte encore au roi de ssi résolution tardive.

Combien ne regrettai-je pas aussi que les deux premiers ordres ne se fussent pas déter** minés, dès le commencement des états-généraux, à une démarche dont ils aufoient alors réglé les conditions , et qui leur eûtyalu tant de suffrages, et peut-être tant d'autorité! Mais leur inflexibilité, leur aveugle confiance, les avoient détournés constamment de prêter l'oreille aux avertissemens les plus sages. Ils demandoient au roi de défendre , à tout risque, leurs droit» Ou leurs prétentions, et ils ne vôyoient pas que', appelés eux-mêmes à soutenir cette autorité chancelante , il$ dévoient éviter soigneusement d'élever contre eux la clameur nationale, et de ranimer ainsi le souvenir de tous les abus auxquels ils avoient eu tant de part^ Ils regardoient toujours le temps passé, et ne fixoient pas assez leur attention sur les grands chângemens qu'une suite d'événèmens avoit introduits. •

Les corps politiques participent aux fautes des individus, et la plus commune est l'imprévoyance. La révolution de Danemarck, en 1660, diffère absoluiAent, et dans son but et dans sa marche^ de la révolution françoise;

aSH DE LA REVOLUTION

mais plusieurs phrases du judicieu:c. écrivain qui eu a consacré la Hiécpoire sout remarquables par leur application précise à la conduite des députés de la noblesse de France au commencemeat des états-géoérauxv

a Peut-être (c'est Thistorien qui parie) , peut* <c êtrequela noblesse, en sacrifiant dans ce moa mentunepartiedeses privilèges, se seroitas* « sure pour toujours la jouissance du reste. • •

« Ce qu'il y a de piqs étonnant, c'est qu'en a réclamant ses anciens droits, la noblesse ou- « blia combieu les circonstances étoient chan* «gées.».»

«Loin que l'indignation de la noblesse en ce imposât aux commîmes , elles prirentde jour « en jour plus de confiance. • • .

a Ici la noblesse ne se dissimula pas , sans « doute, qu'il n'y eût de la fermentation dans c( les esprits du peuple ; mais elle pensa que «cette fois encore elle s'exhaleroit en vaines c( clameurs. • .:•

oc Ils ne vireo^t le mal: que lorsqu'il étoit- in- « évitable, etc. ...» (i)

Toutes ces/paroles , prises mot à mot dans l'histoire d'une époque peu éloignée de nou»

(i) Histoire de Danemarck. Voir la troisième ëditioa puUiée en 1787.

FRANÇOISE* aa3

semblent appartenir au temps que je décris.

L'indifférence à l'esprit public risquera toujours de compi*om^ttre les corps politiques en possession de faveurs particulières. On le dédaigne, cet esprit; on le prend pour un accident, et il est le résultat d'une longue suite d'inpipressipns ; on peut le combattre, et plus sûrement encore le modifier lorsqu'il se forme, lorsqu'il commence à se signaler; mais quand il a pris tout son accroissement, lorsqu'il est au plus haut degré de sa force , on doit nécessaire^ meut entrer en composition avec lui, et sou-« vent une légère différence suffit encore pour le calmer. L'autorité première elle-même aur^ toujours besoin de circonspection : on l'a vuçi triompher des plus grands obstacles , on l'a vue sortir victorieuse de ses différentes luttes; maii» ellen'avoit pas alors l'opinion nationale contre elle. Ce genre d'opinion ne pouvoit pas même existe? dans les temps d'ignorance ,, et bien moins encore sous le règne discordant de la féodalité. C'est uûe pyissance de nos jours; aussi l'a-t-pn traitée comme une inconnue. £t Ion doit. eii^pliquer ainsi l'imprudence de la noblesse, et cette grande faute de la co^ux dont je dois parler dans la Section suivante.

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