DES CEREMONIES DE LA GRAND-MESSE. — LIV. VI
Cette offrande publique, qui se faisait à l'entrée du tabernacle, était la première du sacrifice. Et comme Noire-Seigneur l'a faite une fois dans le temple, ainsi que nous avons dit, et qu'elle était une portion considérable do son sacrifice, elle doit être représentée dans la sainte Messe, dont les cérémonies expriment l'intérieur de Jésus- Christ, qui s'offre en ce mystère selon tout ce qu'il est et tout ce qui le regarde. 11 commence à l'Offertoire à exprimer les dispositions saintes qu'il avait eues au temple, lorsqu'on l'offrait à' Dieu sous la ligure de deux animaux. Car en même temps il se présentait intérieurement pour être sur le Calvaire une hostie pour le péché, et pour être consommé un jour dans le temple du ciel en holocauste à Dieu son Père. Et c'est ce qu'on exprime intérieurement à la sainte Messe par les deux espèces qu'on offre distinctement, qui figurent très-bien ce qui se passe intérieurement dans l'esprit de Jésus-Christ. Nous sommes semblables à la loi dans nos cérémonies; nous exprimons comme elle par diverses figures ce qui est un et simple dans le cœur de Jésus-Christ : et, dans l'impuissance qui nous est commune de l'exprimer par une seule cérémonie, nous différons seulement en ce que la Loi figurait les choses à venir, et nous représentons les choses passées, et souvent même les présentes. Il est bien vrai que les cérémonies qui se passèrent dans le temple au jour de la Présentation, figuraient aussi ce qui était présent; mais ce fut par une rencontre particulière, puisque, par leur institution, elles n'avaient été destinées qu'à signifier l'avenir ; et les nôtres, au contraire, sont instituées pour exprimer les vérités secrètes et cachées, mais présentes, et même parfois quelque chose d'extérieur et de visible, niais absent et passé. Ainsi cette cérémonie de l'Offerte représente l'offrande extérieure de Jésus-Christ au temple, qui est passée; et signifie en même temps son offrande intérieure et ses dispositions qui sont encore présentes en ce mystère. Car les ayant eues dès le commencement de sa vie en son esprit, il les y retient toujours; elles n'ont point passé, et demeurent encore dans le fond de son âme. Parce qu'elle est bienheureuse, elle ne change point ses sentiments : elle n'a rien en un temps, qui soit contraire à ce qu'elle a dans un autre, ni qui soit incompatible avec aucun de ses états : ce qu'il est vrai de dire, surtout de l'offrande dont nous parlons, qui ayant été une fois commem:ée sur la terre, a continué dans le ciel, et y continuera toute l'éternité; avec cette seule différence, que dans le temps Notre- Seigneur s'est offert sous divers extérieurs, et sous des circonstances qui ont changé selon la diversité de ses mystères : mais dans l'éternité, son offrande est sans diversité, sans succession et sans changement. C'est pourquoi dans l'Offerte, qui signifie l'offrande du temps, on offre le pain et le vin séparément et successivement; mais dans le Canon, on les offre tout ensemble, parce qu'on
y exprime l'offrande que Jésus-Christ fait de lui-même dans le ciel : Hœc d<ma, hœc munera, hœc sancla sacrificia iltibala, etc., offerimus.
C'est encore pour ce sujet que les Chartreux, qui représentent dans l'Eglise la vie des bienheureux, offrent le pain et le vin tout ensemble, même au temps de l'Offerte. Ils n'offrent point séparément les deux espèces, parce qu'ils offrent ce sacrifice dans l'esprit du ciel, et qu'ils expriment l'état et les dispositions dans lesquelles les saints l'offrent dans l'éternité. Et même parce que ces saints personnages représentent la religion du ciel, et les sentiments des anges et des bienheureux, ils se prosternent par terre dans le chœur, pendant qu'à l'autel on élève la sainte hostie. Cette cérémonie, qu'eux seuls pratiquent dans l'Eglise, exprime bien la posture et la disposition des bienheureux oui se prosternent devant l'Agneau : Ceciaerunt coram Àgno. (Apoc. v, 8.) Et l'esprit qui a établi cette religion dans l'Eglise, nous montre assez, par cette pratique, avec combien de sentiment et de respect on doit s'approcher de ces divins et augustes mystères, lis en contemplent la beauté plus à découvert que le commun des peuples ; et tout surpris de ce qu'ils voient, ils s'abaissent et se cachent, comme n'en pouvant supporter l'éclat, qui ne venant point jusqu'aux yeux du peuple, le laisse dans l'insensibilité d'une foi morte et languissante. Ce sont donc les Chartreux qui représentent l'état du ciel, et qui offrent pour ce sujet le sacrifice d'une manière différente du commun de l'Eglise. Ils laissent aux autres h l'offrir sous le pain et sous le vin distinctement; ce qui exprime la diversité des mystères, qui, parmi nous, sont séparés : mais pour eux, ils offrent les deux espèces conjointement, parce que dans le ciel, où l'extérieur est effacé, et où l'intérieur paraît en son entier sans figure ni symbole distinct, tout est réduit à l'unité.
L'offrande du pain que le prêtre fait en Ja première partie de l'Offerte par cette oraison : Suscipe, sancte Pater omnipotens œterne Deus, hanc immaculalam hosliam, représente la première intention de Jésus- Christ, et l'esprit avec lequel il s'offrit dans le temple pour être un jour holocauste de Dieu, ce qui devait arriver en sa résurrection, par laquelle il est entré dans la splendeur des saints, représentée dans l'Evangile par la blancheur de la neige, comme elle l'est par celle du pain en ce sacrifice.
L'offrande du vin qui se fait eu la seconde, représente l'autre intention de Jésus-Christ, qui s'offrit pour être immolé en l'arbre de la croix, et présenté à Dieu comme hostie pour le péché sur le Calvaire, où son sang répandu est figuré par le vin du calice, offert à part et séparément du pain, qui représente son corps innocent et sans tache.
Or comme ce sacrifice se présente pour les péchés du monde, dont Notre-Seigneur s'était chargé en sa propre personne, la fin de l'oraison par laquelle on offre le pain, exprime cette intention : Quam ego indignus
famulus tutti offero tibi Dco meo vivo et vero, pro innumerabilibus peccatis et offewionibus et negligetUiis meis, et pro omnibus circùmstanlibus, etc. Notre-Seigneur en cette oraison prie premièrement pour soi, et demande pardon des fautes de ses membres, comme si elles lui étaient propres, pour témoigner qu'il s'en est chargé ; et secondement, il prie pour ses mêmes membres qui composent l'Eglise; il demande pardon de leurs péchés, parce qu'ils les ont commis; pour témoigner les soins qu'il a de son Epouse, et les regards continuels qu'il a sur elle. Ce terme : Indignas famulus tuus, exprime l'état de Jésus-Christ pénitent et gémissant au monde dans l'infirmité de la chair. C'est un terme dont il ne se sert point en tout le reste de la sainte Messe, ni principalement au Canon, où l'on exprime les sentiments et les dispositions de Jésus-Christ, se présentant au l'ère dans le ciel, dans la vertu et la beauté de son état parfait, où il n'a rien des sentiments auxquels le portait l'état de son infirmité première. Car portant l'habit, la forme et la ressemblance de péché, il était indigne île s'offrir et de se présenter au l'ère, qui rebute et éloigne de soi les pécheurs. Et il en était d'autant [dus indigne, qu'il était même chargé des malédictions dues à leurs péchés : Factus pro nobis tnalediclum. (Gulut. in, 13. )
L'oraison qu'on récite élevant le calice pour offrir le vin : Offerimus tibi, Domine, etc., exprime bien que J'offiande que Notre-Seigneur fait à Dieu par les mains du prêtre, est une préparation et une offrande qui fait partie du sacritice, et qui sert à son accomplissement; de même que toutes les offrandes des victimes qui étaient présentées à Dieu devant qu'on les mit à mort, ou qu'on les jetât au feu, faisaient partie des sacrifices anciens. Si bien que cette oraison se dit quelque temps avant le sacritice de mort de Jésus-Christ et de sa consommation en Dieu, soit exprimé par ces paroles : l't nobis corpus et sanguis pal dilectissimi Filii lui Domini nostri Jesu Lhrisli, et par deux signes de croix, l'un sur le pain, l'autre sur le calice, qui montrent que le prêtre, par la vertu de ses paroles, comme par un glaive tranchant, va séparer le corps de Jésus-Christ de son sang, et renouveler le sacrifice de la croix, où ils furent séparés l'un de l'autre.
Après que le prêtre a offert le calice, il dit, étant incliné et avant les mains jointes sur l'autel : In spiritu humililatis, et in anima contrito suscipiamur a te, Domine. Ce qui exprime l'état humilié et douloureux de Jésus-Christ. 11 ajoute : Et sic pal sacrificium nostrum in conspectu tuo, hodie, ut placent tibi. Domine Deus. 11 conjure le Père de le secourir de son esprit et de sa grâce ; en sorte qu'il puisse lui offrir un sacritice agréable. Ce qui fait bien voir que cette offrande du pain et du vin qu'on vient de faire, n'est qu'une préparation à l'accomplissement du sacrifice. Et cela est encore mieux, excrimé par l'oraison suivante :
T'en/, sanrtipcator omnipotins, œterne Deus, et benedic hoc sacrificium tuo sancto nomini prœparatum. Le prêtre, disant ces paroles, élève les mains et les yeux au ciel; il invoque le Saint-Esprit pour l'attirer sur soi ; et comme un autre Elie, il appelle le feu du ciel pour consommer ce sacrifice qui n'est encore que préparé : Tuo sancto nomini prœparatum.