LIV. VII
pour en faire paraître la valeur; et je te répète souvent, pour faire comprendre en quelle estime on doit avoir cet auguste sacrice.
Or, comme l'offrande du Fils de Dieu en terre a été de peu de durée, et qu'elle a été pour tout le g»nre humain tout ensemble : In qua voluntate sanctificati sumus per oblationem corporis Jesu Christi semel ( Hebr. x, 10); nous avons été tous dédiés, offerts et consacrés à Dieu en cette offrande et volonté; de là vient que la première offrande que fait le prêtre se fait sans pause et connue en passant, et il la fait même pour tous les fidèles ensemble : Pro omnibus Christianis vivis atque defunctis. C'est pour tous les Chrétiens vivants et défunts.
Au contraire, l'offrande du Canon se fait avec pause, pour montrer la durée du sacrifice et de I offrande du paradis, el elle se fait même en particularisant les sujets pour lesquels on l'offre, pour montrer l'avantage de ce sacrifice par-dessus l'autre, et pour faire connaître qu'il s'offre tout entier pour chaque particulier pour qui on désire l'offrir, et que chacun a pour soi tout entier le même sacrifice offert à Dieu pour tout le monde ensemble. J'ai pour moi maintenant Jésus-Christ tout entier priant, et tous les saints ensemble, s'otfiant avec lui pour moi tout seul, comme autrefois toute l'Eglise ensemble l'a eu pour soi.
Quel avantage, quelle grâce et quelle bénédiction pournousl Que la libéralité de Dieu est grande en notre endroit 1 Nous avons un ciel entier qui répand sur nos têtes ses influences et ses grâces. Ce n'est pas un astre tout seul qui intlue sur nous, et qui regarde notre naissance d'un aspect favorable; c'est tout le ciel ensemble, ce sont les astres et le soleil unis, qui conspirent à notre saltit. Et qui n'aura confiance parfaite en ses demandes auprès de Dieu, ayant de tels intercesseurs? C'est pourquoi, à la fin de chaque Mémento, on fait mémoire des saints, pour dire que nous invoquons Dieu sur nous par Jésus-Christ et tous les saints, et que notre prière est unie à l'esprit de Jésus- Christ répandu dans les saints, qui prie en soi et dans tous les saints du ciel, couime nous le voulons, et comme Dieu le désire, car l'Esprit ne prie point pour les saints que selon Dieu : Spiritus secundum Deum postulat pro sanctis. (Rom. vin, 27.)
Qui nos prœcesserunl cum siyno fidei. L'Eglise prie pour ceux qui nous ont précédés avec le signe de la foi, c'est-à-dire, pour ceux qui ont vécu selon la foi, dont les œuvres ont donné des marques et des signes de leur foi pendant leur vie. Voyez, dit saint Pierre, que vous fassiez des œuvres qui fassent voir que vous avez en vous le don de votre vocation et de votre sainte élection, et ayez soin de la rendre ferme, stable et assurée, en vous y rendant fidèles : Quapropter, fratres, magis satagite, ut per bona opéra certain ve.itram racationem et electionem facialis. (11 Petr. i, 10.) Ce don est le Saint-Esprit, qui nous conduit intérieure-
ment paria lumière de la foi, et par le mouvement de la charité, et qui nous donne dans le cœur des affections douces, et des inclinations puissantes pourtoutes les choses de la foi.
C'est ainsi que le Saint-Esprit donne inclination, attrait et mouvement au cœur pour l'oraison; où l'on va prier .ce que l'on ne voit pas, goûter ce que l'on ne sent pas , écouter ce que l'on n'entend pas, recevoir ce que l'on ne connaît pas; en un mot, on va faire chercher tout ce que la seule foi nous dicte, et à quoi elle nous porte avec poids et efficace, sans que la chair, ni les sens, ni même l'esprit humain nous y puissent conduire. Et quoique par la raison humaineon puisse appréhender quelque légère chose de Dieu, quand on la consulterait, on ne trouverait jamais par son moyen le goût et la joie du cœur nécessaire pour être fidèle et assidu à son service, et pour persévérer en son amour , ni la force et la vertu de surmonter les obstacles et les difficultés que l'amonr-propre et tous.les sens nous y présentent. Ainsi il faut appeler l'oraison un signe de foi vive en nous, c'est-à-dire, foi animée de la charité, d'une foi et d'une lumière accompagnée d'inclination et de mouvement efficace, qui surmonte les difficultés que les sens apportent au chemin de la vertu, et toutes les répugnances de l'amour-propi e et de la raison humaine.
La même chose se doit dire de tous les sacrements que l'on a fréquentés avec répugnance des sens, avec contradiction de la raison, et avec assujettissement d'esprit, car cela est un signe d'une foi vive et animée du Saint-Esprit, qui nous porte malgré nous aux devoirs du christianisme, comme à la confession, malgré la répugnance et la confusion de la superbe. Il faut avoir la foi pour se convaincre de la sorte, et c'est un signe qu'on l'a lorsqu'on s'assujettit à ses devoirs : In captivitatem redigentes omnem intellectum in obseguium Christi. ( Il Cor. x, 5. ) Assujettissant la raison révoltée à l'empire et au commandement de notre foi, qui fait que nous nous attachons tellement à ce que nous conseille notre avocat et notre maître, que nous faisons ce qu'il nous dit et ce qu'il nous montre, quelque raison qui contredise el s'oppose à cela : nous avons telle croyance en lui, que tout ce qu'il nous dit, nous le croyons.
S'il nous dit que ce qui nous semble blanc est noir, nous le croyons; que ce qui paraît bon est mauvais, nous le croyons; que la raison est folie, nous le croyons; que la pauvreté est la richesse de tout le monde, et que le dépouillement en Dieu est la possession de tout l'univers ; que la privation du plaisir est la puissance des délices immenses de Dieu; que la confusion et le mépris est tout ce qu'il y a d'honneur et de gloire en Dieu : Quod est honoris, gloriœf virtutis, etc., super vos requiescit ( 11 Petr. iv, 14), nous n'en doutons point. C'est par cette soumission que l'on rend à sa parole, que l'on croit que bienheureux sont les
pauvres d'esprit, et qu'ils sont délivrés des amertumes et piqûres qu'il faut souffrir en maniant les épines des richesses ; que bienheureux sont ceux qui pleurent et qui s'affligent; que bienheureux sont ceux qui souffrent les calomnies et les persécutions.
C'est pour ceux-là qui croient tout ce qui est enseigné dans l'Evangile que l'on prie, parce qu'ils ont donné des marques de leur foi en Jésus-Christ, et de l'estime qu'ils faisaient de sa personne. Na méprise-t-on pas un avocat que l'on consulte sur une affaire, et qui en donne son avis, quand on ne le suit pas ; et, au contraire, ne témoignet-on pas l'estimer, quand on fait ce qu'il dit. C'est estimer un maître, que de croire à des maximes et des propositions que l'on ne comprend pas, se soumettant universellement à ce qu'il enseigne. Ainsi juge-t-on dans l'Eglise de ceux qui estiment Notre- Seigneur, qui font cas de ses maximes et de ses conseils; qui soumettent parfaitement leur esprit à sa doctrine, et qui accomplissent fidèlement ce quiil a ordonné et prescrit en la conduite de la grande affaire du salut. Ceux qui ont vécu de la sorte méritent qu'on prie pour eux , et qu'on travaille d'avancer leur bonheur que leur infirmité retarde, et la condition humaine dans laquelle ils ont vécu; et comme nous y vivons maintenant, notre propre expérience nous fait juger de leur nécessité, et nous invitée les secourir, car les grandes chutes que nous faisons tous les jours par nos in;irmilés et résistances à la foi nous font justement
croire qu'ils ont grand besoin qu'on lesaidj à expier les fautes qu'ils ont commises.
Et dormiunt in somno pacis. Le sommeil de la paix s'entend surtout du corps qui repose dans le tombeau. Il n'est pas mort, mais il attend que le bruit de la trompette le réveille. En ce jour il sortira de son sépulcre comme un homme qui se lève du Ut quand on l'appelle : il se lèvera lorsque son âme se rendra présente à lui, comme elle l'est en la personne qui se réveille. L'âme d'un mort s'est retirée, et a laissé le corps tout assoupi et comme en léthargie, d'où après il est retiré par la présence de l'esprit qui revient à lui, et le réveille de son sommeil par les ordres et par la vertu toutepuissante de Dieu.
Dormiunt in somno pacis. Cela s'entend encore de l'âme qui repose dans le purgatoire, où elle vit en paix sous les ordres de Dieu et sous son bon plaisir. Ce lieu s'appelle lieu de sommeil, à cause qu'il est dans les ténèbres, et non encore dans le plein jour du paradis, où l'Eglise demande qu'elle aille : Locum refrigerii tucis et pacis, ut indulgeas , dcprecamur. Nous prions , mon Dieu, que vous donniez entrée dans le lieu de vutre gloire à l'âme qui vit dans le purgatoire soumise en paix en votre loi. Ce sera un lieu de rafraîchissement à cette âme qui brûle dans les flammes : là elle trouvera la lumière dont elle est privée en ce lieu , et elle y jouira de la paix substantielle dont Dieu" la remplira par lui-même.