DE LA SUPERBE
L'humilité étant le mystère des vertus, et la plus difficile à comprendre, nous ajoutons ce chapitre de la superbe , qui pourra contribuer à son éclaircissement , et fournir quelque jour pour la connaître plus clairement.
I" Section. — Motifs pour faire détester la superbe.
La superbe est un monstre effroyable qui va toujours croissant, et qui n'a point de bornes en son excès. Le cœur du superbe n'est point content qu'il ne se fasse Dieu; mais il y va par degrés, et monte de désirs en désirs (42). Il n'en a pas été de même dans le démon. Car s'étant tout d'un coup abandonné au désir excessif de l'orgueil , il déclara en même temps sa prétention : Je monterai, dit-il, et je serai semblable au Très-
(42) Superbia eornm qui le oilcruut asceiutit scmpcr. (Psal. LXXlli, 33.)
(45) Ascendant super allitudinem nubium, similis era Al.issimo. (Isa. xiv, 14.)
(44) Erilit sicut dii, (Cen. m. 5.)
(43) C«m viderilis abominalionem desolatienis stantem in loco sanclo. (Malili xxiv, 15.) lia ul in templo Ih'i sedeal. (IH Thess. Il, i.)
(40) luïtium supcrbiw hoininit aposlalare a Deo, quoniam ab eo, qui fecit illum, recessit cor ejus. (Eccli. x, 14, l'j.)
(Il) Odibilis coram Djo est, et liomiiiibus superbia. [Ec:ti. ». ',
Haut (43). Ce fut aussi la pensée qu'il suggéra à Adam : Vous serez comme des dieux (44).
C'est ainsi que Nabuchodonosor et tous les autres princes se sont fait adorer comme Dieu. C'est ainsi même que l'Antéchrist, sur la fin des siècles, s'assiéra sur les autels en la place de Jésus-Christ (45). Et c'est là où va la prétention de cet horrible vice de la superbe dans les cœurs. Le commencement de lu superbe est de se faire apostat de Dieu (46) ; et sa prétention est de se mettre en sa place et de devenir Dieu même.
De là vient que le superbe est en exécration à Dieu et à. tous les hommes (47). Tout l'être de Dieu lui résiste pleinement, par l'intérêt naturel qu'il a de se maintenir et de se conserver, et même de détruire ce qui le veut anéantir. Et de même que toute une famille s'élève contre un traître valet, qui veut détruire le père et le chef de famille, ainsi toute la créature entre secrètement dans l'exécration contre un malheureux qui, plein de superbe, tend à détrôner Dieu, et à le détruire. C'est pour rela que, dans la punition du péché de superbe, qui a paru dans les démons, non seulement Dieu, mais tous les anges ensemble ont étéjointsàDieu pour les abattre et les détruire. Ce n'est donc pas sans fondement que la sainte Ecriture dit que Dieu re'sisteaux superbes (48), ce qu'elle ne dit point des autres vices; parce que la superbe s'attaquant directement .à Dieu, et en voulant à sa propre personne, il résista à ses prétentions insolentes et horribles; et comme il se veut conserver en ce qu'il est, il abat et détruit ce qui s'élève contre lui.
D'où vient que F Ecclésiastique, aprèsavoir dit que le commencement de tout pcehé est la superbe (49), ajoute : Qui tenuerit illamadimplebitur maledictis, et subvertet eiun infinem. {Eccli. x, 15.) Après que Dieu, et par soimême et par sa créature, aura rempli les superbes de malédiction, enfin il les détruira, non-seulement en leurs personnes, mais encore en toutes leurs générations. 11 détruira leurs biens; il renversera de fond en comble leurs maisons (50). Et ce qui est encore plus, pour témoigner l'horreur qu'il a de sa créature superbe, il en effacera même la mémoire, qui est tout ce qu'il y a de plus léger qui peut rester de l'homme (51) ; comme si par impossible, après avoir détruit une statue, il en restait une ombre, et qu'on voulût encore aller jusqu'à la destruction de cette ombre; c'est la persécution que Dieu fait au superbe, lorsqu'il en veut détruire la mémoire.
(48) Deus superbis rcsislil. (Jac. iv, <i.) * (4',l) Initium munis pecculi est superbia. (Eccli. x, 15.)
(50) Disrumpet illos inflatos sine voce, et eommovebit illos a [undamentu , et usque ad supremum desolabunlur. (Sap. iv, 19.)
(51) Et memoria itlorum peribil. (Ibid.) Iludices gallium super b arum arefecit Ucus. (Eccli. x, 18.) Terras genlium everlil Dominas, c! perdidit cas usque ad [undumentum. (Ibid., 19.) Cessare fecil memvrium eorùm a terra. (Ibid., 20.) Memoriam superboru'm perdidit Ueus. (Ibid., il.)
1NTU0DUCTI0N A LA VIE CHRETIENNE. — CHAP. Yl.
I>e ce dessein maudit de l'homme superbe naît celui de son malheur perpétuel en cette vie, en attendant le jugement de Dieu en sa mortel après sa mort. Car si la prétention du superbe, qui persiste toujours opiniâtrement dans ses desseins, rencontre toujours la main toute-puissante de Dieu, qui lui résiste et qui l'accable, quelle peut être la vie de ce pauvre misérable ?
Le superbe s'élève toujours, et toujours Dieu lui résiste. Le superbe est toujours en contention et en mouvement, et toujours il ressent le rebutet la pesanteur de la droite de Dieu, qui écrase son orgueil. Dieu écrase celui sur lequel il tombe, et qui s'attaque à lui (52). Quelle paix en cet état, quelle joie et que) repos d'esprit (53) ? Contritio et in félicitas in viis eorum, et viam pacis non cognoverunt. (Psal. xiu, 3.)
Or sa peine est d'autant plus grande et plus universelle, qu'outre que ce rebut est directement opposé à sa prétention, ce vice élève universellement tous les désirs de l'homme. Car la superbe fait qu'on veut être grand et excellent en tout ce qu'on est, parce que comme le fond caché de la prétention du superbe est de se faire Dieu, dont tout l'être est infiniment grand et parfait; delà vientqu'il veut êtregrand etexcelleuten tout.
Le superbe veut êtregrand en richesses, en terres, en meubles, en dignités, en charges, en honneurs; excellent en beauté, en force, en science; en un mot, en toutes choses. Mais étant impuissant pour avoir tout en soi, d'autant plus qu'il a de désirs naissants de sa superbe, d'autant a-t-il de sujets et d'occasions d'inquiétude et de souffrance. La privation le tue ; le bien d'autrui l'accable. Enfin, le superbe est le spectacle le plus funeste et le plusaccablant de toute la créature.
Après tout, quelle folie et quel aveuglement de se sentir et de s'expérimenter si pauvre, si vil, si misérable, et d'e vouloir s'estimer pouvoir être, et avoir toutes choses ! Ledésirdusuperbe l'élève, etson impuissance l'abat et le rebute. Telle est lacontradiction que le superbe ressent contre soi-même.
IIe Section. — De la nature delà superbe.
La superbe est un désir excessif de sa propre excellence. Premièrement, c'est un désir, et non pas un appétit. Car l'appétit est un mouvement naturel et nécessaire, qui est en nous sans nous, et même contre notre propre désir. Mais le désir est un mouvement et une inclination libre, et que nous approuvons par notre consentement. Il est en nous, avec nous, et il est conforme à notre volonté, qui en est la mère et la maîtresse.
L'appétit excessif de grandeur est en nous par le péché originel et par le principe de la génération maligne, qui a rempli notre chair de sa corruption abominable; en sorte que notre chair en a infecté notre esprit, si bien que la masse de l'homme, revêtue et
(52) Super quem ceciderii, conteret eum Deus.
(Malili. xxi, 44.)
(55) iVon est puximpiis. (ha. xlviii. 22; i.vu, 21 .) (5i) Vos ex paire tliubulo eslis, et dvsideria palris
vesiri vullis lacère. Uoun. vm,4i.)
remplie de cette infection, et maudite semence, nous rend tout semblables au démon en notre fond (54). C'est pourquoi nous sommes horribles, abominables et exécrables devant les yeux île Di-eu.
Dieu, en formant notre être conforme à lui, et animé de sa vie divine, nous avait faits semblables à ses perfections. Nous tenions sa place en la terre, et toute la créature nous devait rendre honneur, hommage et respect , comme à la personne de Dieu môme. L'homme alors était grand et parfait, et demeurant intimement uni et adhérant à Dieu, qui se rendait sensible en lui, il ne recevait que pour Dieu et en Dieu, sans appropriation à soi-même, tous les honneurs et les hommages de la Divinité.
L'homme établi en l'être et en la vie de Dieu, contemplait comme Dieu et en Dieu même la divinité dont il était rempli ; et ravi de sa beauté et de toutes ses perfections, il était enflammé de son divin amour; il était aussi transformé en Dieu, et tout déifié
Dans la lumière admirable qui remplissait son esprit, il voyait et contemplait Dieu en toutes ses créatures, imitant la vue que Dieu a de soi-même en toutes ses œuvres, marquée par ces paroles de Moïse : Vidil Deus cuncta quce fecerat, et eranl valde bona. (Gen. m, 31.) Enfin, l'homme en cet état admirable et divin, était, en l'adhérence et en l'intime union qu'il avait à Dieu, un ouvrage excellent et parfait (55).
Alorsiil ne s'appropriait rien, et n'était en rien divisé et désuni de Dieu ; il jouissait de tout en Dieu ; il ne se voyait en rien, mais il ne voyait en soi que Dieu excellent et perlait, et méritant tout honneur et louange.
Ainsi saint Paul, parlant des Chrétiens, dit r Qu'ils doivent venir jusqu'à cette simplicité, que d'entrer en l'unité de Jésus-Christ, en qui ils ont toute leur gloire : Qui ijloriatur, in Domino glorietur. (JI Cor. x, 17.)
Du défaut de cette simplicité et de celte unité, naît en nous la propriété et la recherche de la propre excellence. Et c'est ainsi que l'ange et l'homme se sont perdus en se désappliquant de Dieu, et s'appliquant à eux-mêmes; donc recherchant la propre excellence, ils sont devenus superbes. D'où vient, dit l'Ecriture, que le commencement de la superbe est de commencer à se séparer de Dieu (56), et à prendre quelque intérêt particulier.
Le démon ayant commencé à séparer l'homme de Dieu, en lui disant: Vous serez comme des dieux; ayant tiré sa vue de Dieu et l'ayant portée sur lui-même, il lui a suggéré et donné le désir d'être Dieu, et de paraître tel aux yeux de toute la créature, pour en recevoir les hommages en la place de Dieu, et s'appliquer toutes les louanges qui se rendaient à la Divinité.
En l'homme donc il y a deux choses : un
(53) Qui adliœrel Domino, unus spiiilusest.(l Cor* vi, 17.)
(56* Inilium suoerbiœ Hominis, uposta'.arc a D&q, (EcclL \, li.)
appétit déréglé, et un désir excessif de grandeur et de propre excellence. Cet appétit n'est pas le péché de superbe, quoiqu'il soit un reste du péché et un effet du diable, qui a corrompu la nature en nous, et lesinstinct; de Dieu. .Mais le désir, l'adhérence et la volonté formée et actuelle de suivre cet appétit, est ce qui fait le péché de superbe. L'appétit est un mouvement aveugle de la chair et de toute la créature viciée. Le désir est un mouvement raisonnable accompagne de la vie et de lallumière de la raison. Or le mal qui se fait avec cette vue et ce libre mouvement, est péché ; et si ce désir est ardent, et pour une chose excessive, c'est un péché mortel.
Secondement, la superbe est un désir de la propre excellence. Car il y aune excellence et une perfection qui est louable, et que Dieu même nous approprie : Soyez parfaits comme voire Père céleste est parfait{a1). VA il y en a une autre qui est vicieuse, qui est l'excellence en elle-même, et pour l'amour de nous-mêmes.
Le bon désir de l'excellence est celui qui est réglé selon une bonne fin, le mauvaisau contraire. Or, pour ne point se tromper dans la fin, qui souvent est imaginaire, il en faut examiner les effets.
.Dieu n'a établi la perfection en sa créature, et la recherche de l'excellence, que pour l'amour de lui et du prochain. Il veut, pour l'amour de lui, que nous soyons parfaits, et que nous fassions des œuvres excellentes, afin qu'il en soit honoré et glorifié. Que l'on voie, dit Notre-Seignëur, vos bonnes œuvres, afin que Dieu, qui est caché dans les cieux et inconnu au monde, soit vu et connu en la terre par la perfection et par les œuvres qu'il opérera en nous (58.) Or, afin de voir si c'est pour Dieu que l'on agit, il faut savoir si on ne veut point tirer d'estime ni de louanges des bonnes œuvres: si on ne s'en glorifie point, si on ne se réjouit point d'en être estimé et honoré, et si on rapporte tout à Dieu, dans le désir qu'il en soit seul estimé et glorifié en lui-même et par lui-même. Dieu veut aussi qu'il y ait des personnes excellentes et parfaites, pour le bien du prochain et pour le soulagement de leur besoin (59) Or, pour connaître si on entre dans ce dessein de Dieu, qui est le soulagement du prochain, il faut savoir si on emploie avec plaisir son industrie pour sa consolation et pour son soulagement : ou bien si c'est pour le propre intérêt, si on se voit, si on se recherche, si on se regarde, si on s'occupe de soi, si on fait attention, et si on s'arrêtera à l'estime; enfla si ou recherche quelque propre utilité, lien est de même des autres vocations, où les uns ne pensent qu'à se glorifier, à s'élever au dessus des autres, et à s'attirer des louanges ; et les autres ne cherchent que du lucre et du gain.
Cela n'est point dans tes intentions et dans les desseins de Dieu.
La superbe fait que l'on recherche l'excellence, no-i pas pour elle-même, ni pourentrer en elle, ni pour passer en Dieu, qui est le Père de toute excellence, et l'océan de toute perfection, mais on la recherche pour soi, et pour l'attirer à soi. Ainsi par le fond du malheureux amour-propre, on change la droiture des choses, qui porte le moins et l'imparfait à l'excellent, et non pas l'excellent au moins parfait.
L'être de Dieu ne peut venir en composition avec quoi que ce soit; non pas même» en Jésus-Christ, à cause qu'étant infiniment parfait, il ne peut être pour aucune chose, mais toutes choses sont pour lui : le superbe pourtant fait venir Dieu à soi. C'est l'effet du péché, de corrompre l'ordre et la nature des choses, mais particulièrement, c'est l'effet de l'arrogance et de l'amour-propre d'attirer tout à soi, et de rendre tout sien : où l'ordre de la charité est de sortir de soi, et de se porter dans l'Etre parfait pour passer en lui, et pour y être entièrement consommé.
C'est là l'abnégation admirable que fait do soi celui qui est animé de la vie pure do Dieu sanctifiant sa créature, et venant en elle pour la portera sa fin; pour l'unir à l'Etre souverain et parfait, et pour lui faire oublier tout ce qu'elle est dans son être imparfait, afin d'aller à sa source et à sa propre perfection, qui est Dieu même, où elle aura un être plus excellent que celui qu'elle possède : car il l'attend pour la consommer, et pour la faire passer dans l'être éminent desa divinité.
Le fond de l'amour-propre attirant Dieu à soi, le fait servir à sa superbe. Car, par un aveuglement effroyable, regardant Dieu en soi et ses perfections, comme une chose de soi-même, il se glorifie de tout ce qu'il a, et de tout ce qu'il participe de Dieu, comme si c'était une chose qui lui lût propre, et qu'il eût de lui-même . ainsi il ne voit point la cause qui répand en lui ce bien et cette grâce, par une diffusion très-charitable. Voilà le larcin, l'ingratitude et l'insolence de la superbe.
Si la superbe dans un homme ne lui fait point voir Dieu en soi connue sien, et ses désirs comme propres, et comme ne les tenant point par dépendance de la bonté divine, elle lui persuade que l'excellence de ses dons est en lui par ses propres mérites et par son travail : ce qui est une autre sorte de superbe, qui se nomme arrogance, laquelle fait que nous nous attribuons et à nos propres mérites, ce que nous n'avons eu que par la grâce et par la miséricorde ôj Dieu, qui a été en nous notre lumière, notre inclination, notre vie, notre vertu, et notre tout; hors duquel nous ne pouvons ni pen-
(57) Ustote vos perfecli, sicut et Pater rester nelesiii perfeclu» est. (Matili. v, -48.) -Yo/i alium sapère. [Rom. m, 20.) Quod hominihus alium <?»(. ubu minatio est unie Deum. [Luc. xvi, 15.)
(oS) Videant opéra veslra bona, et alorificent Patrem vestrum, qui in cœlis est.^Matih. v, 10.)
o!)) Honora medicitm propier nécessitaient :elenim uiuin creavil Altissimus. [Eccli. xviii, I.)