CHAPITRE III
Explication du psaume xxiii, « Domini est terra, etc. » que l'Eglise citante en la promotion des clercs.
Le bonheur d'un clerc est d'avoir pris Notre-seigneur pour son partage, de s'être abandonné à lui sans réserve, et de s'être confié entièrement en la grandeur et en la libéralité de celui, qui dat omnibus af/luenler et non improperat, qui donne abondamment à tous ceux qui lui demandent, sans reprocher jamais ses grâces, ni regretter le bien qu'il l'ait à ses fidèles serviteurs (361).
C'est vers cet adorable Tout que le prêtre doit avoir toujours les yeux élevés ; et il les doit arrêter incessamment sur lui comme sur son héritage et sur sa portion (362), parce que, trouvant en lui des trésors infinis et des richesses immenses, il possède des biens qui ne s'épuisent point, et il est ainsi nulle fois plus heureux et plus riche que tous les hommes de la terre (363). Car alors il jouit de celui qui soutient tout le monde, qui nourrit tout le monde, qui a en soi de quoi pourvoir aux nécessités de tout le monde (36'i). Ainsi il atout à lui, rien ne lui manque; il a un trésor de biens intarissable, en un mot, il en a mille fois plus qu'il ne lui en faut, puisqu'il possède ce-
(558) Mulliplicata domorum alque agrorum possessione diiabittir, quisquis una doino pro Clnisii dilectione rejecia, eic. (Gassian., collât. 2i, e. 26.)
Non vidi justum derelicinm nec semen cjus querens panent. (Psal. xx.xvi, 25.)
(359) Beat uni ac felicem nuncupat eum qui om nem pnesentis vil* necessitaiem pro nihilu ducii, et soli spei quam in Deo lixam liabit, lidit. (Tiieo- Don., ibid.)
(360) llle sperare dicilur in Deo qui mundaua omnia despicil et ab co solo dépendit. (Eutii., ibid.)
(561) Sine pœnilentia enim sunl doua Dei. (Jac. i,5.)
Homo cujus Deus est, quid amplius qtiseril; si suflicis tu Deo, sufliciat libi Deus. (s. Cypk., Serm. de Ascens. Cliriili.)
(562) Cum sint Dei omnia, liabenti Dominum niliil deeril, si Deo ipse non desit. (S. Gïpr., serm. 6 De oral. Dont.
(365) Quid ei déesse potest qui habentem omnia baliet. (S. Aug. Hug. caïd., In ps. xxu, 1.)
(564) Nec potest in lioc s;eeulo iiuligenlia laborare, cui doiialum est in omnium rerum Domino omnia possidere. (S. Léo, serin. 4 in Quadrag )
OEUVRES COMPLETES DE 11. OLII.lî.
lui qui en a pour tout le monde ensemble (365).
Après cela, je ne m'étonne pas devoir des âmes saintes dans de si grands transports, et dans des désirs si ardents et si continuels pour servir Dieu dans sa maison ; car si l'on sollicite si puissamment dans le monde pour être reçu dans la maison des grands, et pour servir les rois qui meurent et qui périssent , combien plus doit-on désirer d'être admis ââhs la maison de Dieu pour y servir ce grand Tout, ce souverain Monarque, ce Roi dea rois, si auguste, si bon, si charitable et si miséricordieux (366).
C'est là tout le désir et toute la joie des saints clercs. Leur unique consolation est de se voir si heureux que de pouvoir vivre et mourir pour le service des saints autels. Ils sont ravis de quitter tout sans réserve, pour posséder ce grand bonheur; et ils s'abandonnent pour cela à Dieu avec une parfaite confiance, le regardant comme le grand Père de l'univers, comme le libéral dispensateur de tous ses biens, comme celui qui embrasse et nourrit tout le monde, de même que s'il ne nourrissait qu'une fourmi.
Adorable grandeur de Dieu, doit dire un saint clerc, abîme de sagesse et d'amour, abîme de richesses et de puissance, que je me perde en vous pour n'espérer jamais qu'en vos bontés! O Tout de tout 1 c'est en vous que je mets ma confiance. Hélas 1 je puis bien m'y confier, puisque par vous cent mille créatures subsistent, et par vous cent millions de millions de créatures vivent sans autre soin que celui de votre amour et de votre providence. O amour! je ne dis pas grand'chose à votre honneur, mais je dis des prodiges de biens pour moi, d'être reçu entre vos bras, et d'être nourri dans votre sein (367).
O amour! que je suce à jamais vos divines mamelles! que je 'sois nourri de votre lait! Vos mamelles valent mieux que tous les vins du monde : Meliora \sunt ubera tua vi-
no.(Cant. i, 1.) Vos celliers, ô mon Dieu! ne tarissent jamais, et vos greniers ne peuvent s'épuiser. Votre sein est comme un trésor inépuisable de richesses : Venter tuus sicut acervus tritici. (Cant. vu, 2.) (368)
C'est à ce divin Tout qu'il faut que le clerc se confie pour toutes ses nécessités et pour tousses besoins. Rien ne peut manquer à celui qui est entre les mains d'un Père si soigneux, si puissant et si riche (369). Celui qui a son Dieu pour partage a tout entre ses mains; il a de quoi entretenir toutes les créatures, puisqu'il a pour sa part celui qui les entrelient toutes (370).
Et c'est pour cela qu'après que le clerc a fait sa profession publique entre les mains de l'évèque, et qu'il a dit : Le Seigneur est ma part et ma portion, l'Eglise lui répond à haute voix ce beau cantique de David (Psnl. xxiii, 1) : Domini est terra et plenitudo ejus. Comme si elle voulait dire : c'est avec grande raison que vous vous confiez en Dieu. Vous pouvez bien vous remettre entre ses mains, et vous contenter de votre portion, puisque le Seigneur qui vous est échu en partage est le Seigneur universel et le Dieu de tout le monde : la terre avec toute sa plénitude lui appartient : Domini est terra, et plenitudo ejus : et tous ceux même qui l'occupent sont trop heureux d'être ses serviteurs, et de vivre sous son domaine (371).
Quia ipse eam super maria fundarit eam ■ et super (lumina prœpararit illam (372). Il soutient de ses mains tout le monde, il porte entre ses bras toutela terre suspendue, et il ne lui a pas même voulu donner d'autre fondement que les eaux, pour faire connaître qu'elle dépend toujours de lui dans son appui, étant soutenue par sa seule puissance (373) ; et pour instruire par là tous les hommes de leur dépendance, puisqu'ils sont aussi dépendants de sa main et dans un aussi grand besoin de son appui que la terre qui les porte, laquelle sans son secours se verrait abîmée sous les eaux.
(365) IN î li il mihi deerit si Deum liabuero : et niliil mil» alia prosunl si Deum non liabuero. (S. Ait;., Desymb. lib. î, c. 5.)
(566) Quid quaerit a Deo, cui non suffieil Deus. (S. Aie, serin. 1 De diversis.)
(567) Si aliqnid in boc sœculo possidere deleclaiimr, Deum qui possidet omnia, qui creavit omnia expodit ut mente possidcainus, ei .in eo babeamus quaecunque féliciter et sancte desideramus. Seu quouiain nemo possidet Deum nisi qui possidetur ab eo, simus nos ipsi facli Dei possessio, et etlîcitur nobis possessio Deus. Et quid potest esse in mundo felicius, quam qui emeiiur suus imperalor et redeniptor census, et bœreditas dignaUir esse ipsa divinitas. Quid ultra quaerit cui oinne gaudium et omnia suus redemptor esse débet. (S. Ace, De saluitir. docum., cap. 10.)
(508) Neque quispiam ad convivium iturus opuleuluni.de ipsius diei cibo enraie se patietur. Nec ; ad fontem aliquis accedens, sollieiludinem de suis necessitate perpatietur. Et nos liabe.mus liberalitatem et provideniiam Deicunctis omuino fonlibus et conviviis inslructissimis atlluentioiem. (S. Cn\sost., boni. 25, hiMallh. vi.)
(569) Fideli lotus mundus divitiarum est, et quasi nibil babens omnia possidet, inhaerendo ei, cui omnia serviimt. (S. Ace, lib. v Conf-, c. A.)
(570) Subslantia Dei pasius didicit coram Deo et cum Deo commoranlihiis vitse subsidia non déesse. (S. Chrysol , serm. 166.)
(571) Quid ulira quaerit cui omnia suus conditor fit : aut quid ei sullicil , cui ipse non sullicil. (S. Pnosp., lib. ii De vil. contemp., cap. 16.)
Dominus pars haereditatis niese. Quasi dicat : non mireris si omnia alia relinquo ut Deum possideani, in quo etiam alia omnia boua possidentur. (Idiota, in nadem verba psalm.)
Nonne possidelis- omnia , si babetis eum qui omnia liabet ? Cui Deus adest, niliil abest , et cui CliristilS sulficit, niliil déficit. (Petr. Blés., serm. 42. )
(572) Si telluiïs fundamenta scrutari volucris . audies Piopbciam dicenlem : Quoniam super maria fundavit eam. (S. Chbïs., liom. 28 in }{om.)
(375) Cum videris non lapillum parvum, sed terrain omnem super aquas terri , neque submergi , admiiare potenliam supra naturam haec mirabililev opeiantem. (Id., boni. 9 Ad popul.)
TRAITE DES SAINTS ORDRES
C'est ce qui apprend aux hommes à mettre leur confiance en Dieu et à reconnaître que sans lui rien ne peut être appuyé (374). La terre avec tout le secours et tout l'appui du monde ne peut seulement les porter, si Dieu lui-môme ne les soutient et s'il ne les empêche d'être abîmés avec la terre qui les porte (375). Tout vit en dépendance de son pouvoir, et tout est soutenu par sa divine providence (376).' C'est donc à cette providence qu'il faut nous abandonner avec confiance, reconnaissantquc nous vivons à toute heure soutenus dans ses bras (377).
Or, entre tous les hommes les clercs sont ceux qui doivent faire plus particulièrement cette profession. Ils doivent toujours avoir les yeux ouverts aux vérités de notre foi, qui découvre d'abord à ceux qui sont purs de cœur, ces vérités publiques.
Quis ascendet in montera Domini, etc. « Qui est-ce qui montera sur la montagne du Seigneur?» Qui est celui qui entrera dans l'Eglise, figurée parle temple, qui, élevé sur la montagne deSion, exprimait la haute perfection de ceux qui doivent entrer dans l'Eglise (378) ? Qui sont ceux qui peuvent espérer d'avoir entrée et de faire leurderneure dans cette sainte maison ? Quelles doivent être en un mot les conditions et les dispositions intérieures des âmes qui aspirent à la cléricature ?
Innocens manibus et mundo corde. L'innocence et la pureté sont les premières et les principales dispositions qui sont requises pour cet état. En elfet, celui qui prétend être clerc devrait être dans un état d'innocence, à cause qu'étant la victime et l'hostie de Dieu, il ne devrait avoir aucune tache (379). C'est ce que Dieu demandait autrefois des victimes anciennes : et dans la loi nouvelle il veut, comme dit saint Paul, présenter à Dieu une Eglise touie pure et sans ride, qui n'ait rien du vieil homme, et qui soit toute
(571) Terra; magniludo lanlo tempore aquis impnsita non est submersa, nec dissoluta, nec perdila. Quis hœe non obslupescat et cum iiducia dicat, non esse naturse opéra , seil providenliae naturam excedenlis. |S. Chrys., hom. 9 Ad popul.)
(575) Terra quse lanlo calcalar pondère aique onere montiuni , suprenatat liquido l'undamcuto... ut quod siat, mandat! sit non nature divini operis non ralionis humanae. (S. Ghrys., serin. 101.)
(570) Quis adjuvat si lu non adjuvas. (S. Auc, In psal. xxi, expos. 1.)
(577) Quis adjuiorei cui Christus non esl. (Id., in psal. cviu, expos. I.)
\7>}$) Hoc de sacerdolibus puto prsediclum fuisse, ul desqriucret quales eos esse oporleiei. (Eutiiym., hic.)
Ter montent templum inlelligas. Per locum sancluin attaré quod in conspeclu Dei csl. (Euthym., ibid.)
(5/9) Punis in opère ei sanctus in cogitatione. (S. lliERON., hir.)
Per nianus actiones significat, p</r cor vero cogitaliones. lllh, iuquil, ascendel et slaliil, cujus et aciiones irrépréhensibles ei cogilaliones pinic fucrint ac monda? ; quasi ascensuium illum neget aut permansurum, qui hujusmodi non l'uei il , lanietsi aliler videalur. {Euthym., ibid.)
^580) Pars membrorum Christi prima. (S. Gr.cc,
PART. I. DE LA CLERICATURE. 5ït>
nouvelle en Jésus-Christ : Vt exhiberet sibi ghriosam Ecclesiam; non haberttem maculam aut rugam. aut aliquid hujusmodi, sed ut sit sancta et immaculala. (Ephes. v, 27.)
Il faut donc que le clerc, qui est une des principales portionsde cette Eglise (380), soit innocent en ses œuvres et pur en son cœur (381). Il faut qu'il le serve uniquement pour sa gloire, san« intérêt et sans vue de plaisir, d'honneur ni de bien sur la terre. Il faut que ce soit seulement pour le servir qu'il entre dans cet état, abandonnant tout pour son amour, et se tenant toujours prêt à lui sacrifier ses biens, son honneur et sa vie (382).
Qui non accepit in vano animam suam.
Comme ce n'e:>t point en vain qu'il a reçu son âme, il ne faut point aus^ qu'il en use jamais ponr les amusements du inonde ni pour ses vanités (383). 11, faut qu'il s'en sépare et qu'il renonce si universellement et si entièrement à toutes choses et à soi-même (384), suivant le premier précepte que Jésus- Christ donne à ceux qui le veulent servir, que, se trouvant mort à toutes les créatures qui ne sont que mensonge, aussi bien qu'à ses propres satisfactions et à ses propres intérêts, il ne s'attache plus qu'aux intérêts de Dieu et à son culte que Jésus-Christ luimême appelle vérité (385).
Nec juravit indolo proximo suo. Il ne doit point porter faux témoignage contre le prochain; il ne doit point avoir de haine contre personne ; il doit avoir un pur amour pour Dieu et ifne charité parfaite envers ses frères (386).
Hic accipict benedictionem a Domino. Le clerc, ainsi disposé, recevra la bénédiction de son Seigneur et une grande miséricorde de la part fe Dieu son salut.
IJœc est gencratio quœrcntium Dominant.
C'est là la disposition des clercs et le génie des enfants de Dieu qui le cherchent en vé-
Moral., lil). xiv, c. 55, edit, Migne.)
(581) Sanctiora inembra Eeclesiae. (Petr. Damian., Opuscttl. contra intemp. cleric.)
(582) Hoc tanto puriialis intima? bono gloriari non poiesl veraciter, nisi qui exirinsecas gloiiolas perfecle respuerit. Nec enim pure valet Dei vet proximi qmerere lucra , qui piopria non coniempserit. (S. Bern., episl. 42, Ad Henric. Sen.)
(585) Quia Deo animam suam propter vaniim aliquoil non accepit : hoc .esl, ut vaua pertractet. (Euthym., hic.)
(5s4) Qui non in rébus non permanentibus deputavit animam suam. (S. Auc, in eumdem vers. psal.