LETTRE IV
Il découvre ù une personne deux (/rares particulières qu'il avait reçues de Dieu en l'oraison.
La fidélité que je dois à la grâce du Fils de Dieu qui me lie à votre âme, et qui m'oblige tous les jours de plus en plus de la porter à lui, ne permet pas que je vous cèle l'honneur qu'il lui a plu me faire ce matin en l'oraison. Car après avoir humilié mon Aine, comme il a accoutumé défaire avant qu'il me fasse miséricorde, après l'avoir chargée de confusion sur son état présent comme elle le mérite, et après m'avoir demandé, avec une e>pèce de reproche, si j'aimais cet état dur et pesant, sans attendre que je lui fisse d'autre réponse que par mon si'ence et par ma confusion, il m'a fait entendre ces glorieuses paroles pour moi : Je veux vous emjloitlir en ma sagesse; et ces autres très-aimables pour vous : Je veux que vous l'y attiriez en moi. Oh ! qu'il y a longtemps que j'ai vu cet état, et que, laissant le tout a l'amour du divin Maître, sans oser toutefois en faire la demande, j'aurais désiré d'y entrer! Oh! qu'heureuse est l'âme en cet état ! Quel service n'est-elle pas capable de rendre h ce grand Tout? Et que n'auraisje pas promis à ce divin amour, si j eusse osé parler en sa présence ? Après ces paroles et ces assurances que j'ai reçues de mon divin Maître, et auxquelles j'eusse bien voulu répondre, j'ai demeuré derechef dans un silence que Dieu ne laissait pas d'entendre, avec tout ce que j'eusse voulu dire a son cœur.
J'irai durant ces trois jours suivants faire trois visites, comme autant de petits pèlerinages au très-saint Sacrement en notre paroisse. Au premier jour, je demanderai pat don à Dieu de tous les obstacles que j'ai mis jusqu'à présenta cette auguste grâce dont je viens de vous parler. Au second, je lui demanderai l'anéantissement et la destruction de tout ce qui empêche la libre et pleine entrée de mon âme en Dieu. Au troisième, je le prierai de me donner la fidélité à celte grâce et le saint usage qu'il désire que j'en fasse selon les ordres et les règles de sa maison. C'est à quoi il faut que je travaille durant quelque temps, et à quoi j'espère que vous m'aiderez dans tout le zèle de votre cœur devant Dieu, en Jésus et Marie.
Le saint Epoux a fait aussi sentir et entendre à mon âme, à votre sujet, ces douces paroles : Je l'ai choisie et l'ai faite une avec vous dans mon œuvre. Ce qui m'est une consolation merveilleuse, etque j'aicru vous devoir faire savoir aussitôt pour Ja joie de votre cœur.
LETTRE V
Il représente à une religieuse qui avait été choisie pour être infirmière, les avantages de cet emploi.
Je viens d'apprendre que vous êtes choisie pour être infirmière, ce qui me console beaucoup, parce que vous aurez dans cet
emploi de quoi vous exercer et surmonter votre délicatesse. Voici le temps où il faut mourirentièrementà soi. Noussommesdans les jours que l'Eglise dédie à faire honorer la passion du Fils de Dieu, et où le principal emploi d'une âme ne doit pas êtreà pleuler sur lui, comme il le témoigna lui-même aux filles de Jérusalem; mais à gémir sur soi-même, à mourir à soi et à mortifier tout ce qui est du vieil homme. C'est là la grâce qu'il nous a acquise par sa mort. Ce qui fait dire à saint Paul que la mort opère en nous, c'est-à-dire que la mort, qui a coutume d'être inutile et inefficace en elle-même, n'est pas de cette nature en Jésus-Christ, car elle opère en nous, parce qu'elle nous a mérité la grâce et la vertu de faire mourir notre vieil homme. C'est pourquoi le Fils de Dieu a voulu être crucifié et mourir dans une chair semblable à la nôtre, c'est-à-dire qui était en ressemblance de la chair du péché, pour nous montrer l'obligation que nous avons de crucifier en nous le péché avec nos passions qui en sont des rejetons, et même toutes nos inclinations déréglées. Et nous avons d'autant plus d'obligation de les mortifier, que, bien loin de nous porter à Dieu, pour lequel seul nous sommes faits, elles nous en détournent ordinairement pour nous appliquer à nous-mêmes ; car, en nous sollicitant à rechercher nos aises et notre propre satisfaction, elles nous jettent insensiblement dans la paresse et dans l'amour du repos en cette vie, qui doit être pourtant un temps de travail et de combat.
Job dit que la vie de l'homme est un combat perpétuel. Le sage remarque.que l'homme est né pour le travail, et saint Paul ajoute que la chair convoite et combat continuellement contre l'esprit, et l'esprit contre la chair. L'esprit, en ce lieu-là, signifie le Saint- Ksprit, qui nous sollicite perpétuellement de ne point adhérer à la chair. Réjouissezvous donc de ce que vous êtes dans un état où votre chair ne sera point contente, où vos inclinations ne seront point satisfaites, et où vous aurez mille occasions de les mortifier. Donnez-vous à ce divin Esprit de votre Maître, afin que vous soyez revêtu de lui et que vous viviez en lui à la gloire du Père. S'il veut tout faire en vous, et que le vieil homme n'y fasse rien, entrez dans ces mêmes sentiments et répondez à ses désirs. S'il vous porte à vous vaincre vous-même et à vous mortifier, suivez ces saints mouvements. S'il vous anime à la charité du prochain et au désir de l'assister pour l'amour de Jésus et comme Jésus même, soyez ravie de le servir, puisque c'est votre Epoux même que vous servez dans le prochain etque vous soulagez dans ses membres.
C'est un amour extrême que celui qu'on doit avoiF pour Jésus. Il me semble que si ce divin Sauveur se présentait à moi malade , estropié ou infirme, j'aurais des passions étranges de le servir, de l'assister et de le consoler. Si je le pouvais mettre en moi-même, je l'y mettrais, tant je voudrais le soulager et le conforter. Mon Dieu, que
LETTRES SPIRITUELLES
ne feriez-vous pas , si vous le voyiez en quelqu'un de ces états 1 Pour moi , il me semble que l'on devrait mourir de joie et de consolation, considérant l'honneur que ce bon Seigneur nous ferait de s'adresser à nous pour panser ses saintes plaies, ses saintes maladies, ses adorables infirmités. Oh bien, c'est à ce coup qu'il vous fait cet honneur et qu'il veut vous faire participante de cette consolation, en vous mettant à l'infirmerie, qui est une vraie sacristie et un trésor admirable , puisque les membres et les reliques de votre amour y reposent. Ce sont ces membres que vous devez honorer et chérir mille fois plus que vous-même. C'est une charge que vous devez recevoir avec respect et avec amour. C'est un emploi que vous devez estimer par-dessus tout. En un mot, c'est une grâce dont vous devez remercier Dieu infiniment. Que vous aviez besoin de ce supplément à votre foi pour aimer Jésus-Christ sensiblement ! Vous aviez passé trois années à tâcher de l'aimer en cachette et avec beaucoup de sentiment, et vous deviez avoir acquis en cette retraite la facilité de l'aimer dans la pureté de la foi, qui est insensible; mais je vois bien qu'il vous faut encore ce secours extérieur. C'est par là que Noire-Seigneur môme va prendre expérience de votre fidélité, et reconnaître si c'est lui vraiment ou bien ses consolations que vous aimez; il verra si vous l'aimerez dans l'apostume , dans la lèpre et dans la croix , de même qu'au Tbabor.
Adieu.