LETTRE VIII
Il conseille à un ecclésiastique de ne point s'emjaijer sitôt dans les ordres sucrés, et de ne point écouter sur cela les empressements de la nature.
Je bénis Dieu des dispositions qu'il met en votre âme pour l'accomplissement de ses desseins, et de la miséricorde qu'il vous fait de n'acquiescer pas aux empressements de la nature, qui voudrait vous régler et vous conduire dans l'œuvre de la grâce. Elle ne peut avoir d'accès et ne doit point même être écoutée dans les choses qui sont pardessus son état : Quœ supra illam, nihil ad illam. 11 faut, par conséquent, que nous imposions silence en notre vocation à tout co qui n'est pas Jésus-Christ ou son Eglise, réglée par son esprit, que nous devons écouter en patience, fermant les oreilles à toute l'humeur et à toute la raison humaine, qui veut avoir sa part dans le conseil de Dieu. Quand vous étiez président, et que, les portes fermées, vous traitiez des affaires de conséquence en votre cour, vous n'eussiez pas souffert qu'un valet ou un laquais eût pris séance ou donné son avis dans vos sacrés conseils. La sainte Trinité, qui est toujours attentive sur la conduite de ses ministres et qui anime son Eglise de son conseil, ne veut pas admettre dans cette assemblée divine, qui se règle et qui examine les choses par l'esprit de cette sagesse éternelle, une infâme ni une harongère insensée, pour y faire vacarme et y troubler la paix et le calme qui préside dans le conclave de la «•■âce. C'est une insensée et une folle que la nature; il la faut laisser et l'abandonner aux portes de notre cœur, et lui laisser faire là ses vacarmes parmi les peuples. Les mi-
nistres de Dieu ne font point cas de ses murmures, et lui laissant évaporer ses chaleurs avec, mépris, ils ne font attention qu'aux sacrés conseils de la Sagesse, et ils n'écoutent que la voix de Jésus, qui parle avec douceur et paix dans l'âme qui est en silence, et qui entend en patience celte suprême Majesté, qui donne ses arrêts avec tant de force et de gravité, qu'on ne peut pas douter de ses ordres.
Vous savez par expérience quelle est la joie de votre cœur quand ce grand Tout y préside et parle. In pace locus ejus. (Psal. i/xxv, 3.) Votre âme est alors en paix, et rien ne l'inquiète. Mais quand, au contraire, la nature, cette esclave révoltée et cette libertine insensée, vous parle, elle ne porte dans le cœur qu'inquiétude, qu'ardeur, que chagrin, que murmure, et elle trouble la paix et la suavité qui nous doit toujours accompagner.
Mon cher Monsieur, notre grand Maître disait à ses disciples (Luc. xxi, 19) : In patientia vcstra possidcbitis animas vestras. Et en cela l'on connaît la sagesse des serviteurs, quand ils attendent en paix les ordres de leur maître, qui voit ce qui se passe en sa maison, et qui ne révèle ses desseins que dans la moment qu'il lui plaît, avançant ou reculant toutes choses, selon son plaisir. Puisque Jésus notre grand Maître voit les besoins de son Eglise et veille incessamment sur les sujets qu'il désire avancer, i. le faut laisser faire. 11 apprend en l'Evangile la méthode de se conduire, disant à un chacun de prendre la dernière place en sa maison et à sa table : Recumbe in novissimo loco. (Luc. xiv, 10.) El il ajoute qu'il faut se laisser presser pour monter plus haut. Notre-Scigneur tient toujours une même méthode. Comme il a donné ses conseils à toute son Eglise, il ne s'en dément pas, do peur d'infirmer sa conduite et d'en ôter l'estime, la force et la créance dans l'esprit de ses disciples. Personne, dit-il, ne doit se presser ni se promouvoir soi-même ; il faut qu'il se laisse appeler; il faut qu'on le presse, qu'on le sollicite, qu'on lui fasse instance ; et comme c'est Jésus-Christ seul qui, pénétrant dans le fond des cœurs, voit la pureté, la sainteté, la force, la sagesse, le zèle véritable, la profonde humilité, la patience invincible, la douceur inaltérable et lé reste des vertus évangéliques nécessaires pour être dignes de ses charges, il impose le silence à son Eglise, pour l'empêcher d'y appeler ceux qu'il ne voit pas ;assez fondés pour être promus et élevés aux plus hautes dignités de son saint ministère.
Anéantissez-vous donc devant Dieu; vivez en patience et attendez en paix la voix de votre Maître. Il parlera bientôt, mais laissez-le parler; et que l'humble sentiment de votre cœur, qui se voit éloigné des parfaites vertus de l'ordre où vous aspirez, vous fasse trembler, de peur d'être promu, n'étant pas aussi établi comme votre divin Maître le désire en tout ce qu'il demande
LETTRES SPIRITUELLES
de ce
de vous. Travaillez encore avec courage jusqu'aux quatre-temps de septembre, où toute l'Eglise sera en pénitence et en jeûne, pour demander le supplément des vertus qui manquent aux ministres qui se présentent à l'onction. Tout le bien et toute la bénédiction de vos jours dépend des saintes dispositions de votre ordination et de l'obéissance à la loi du divin Maître, qui n'agrée jamais les services de celui qui entre en sa maison par force, et qui n'a pas attendu son choix et sa vocation 8vec respect, humilité et patience. Adieu, mon cher Monsieur; je suis, dans toute la tendresse que votre bonté exige d'un pauvre misérable pécheur, le très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur.
LETTRE IX
De l'Exaltation de la sainte croix, et quelques dispositions pour honorer mystère.
Je vous écris cette lettre dans le temps que l'on fait dans ce diocèse l'octave de l'Exaltation de la sainte Croix. Ce mystère renferme tant de trésors et tant de richesses divines pour les hommes, qu'il n'y a pas assez d'un jour pour l'adorer, et même mille octaves ne seraient pas suffisantes jour rendre à Dieu tous les hommages qui lui sont dus pour ce précieux chef-d'œuvre oe son amour.
C'est ce mystère qui nous a mérité le bien de jouir et de profiter de la grâce de tous les autres; et si la sainte croix n'avait levé l'anathème et la malédiction que Pieu avait versés sur nous pour nos péchés, jamais nous n'aurions été admis à la communion de tous ses biens. C'est pour cela que Jésus- Christ s'est fait la malédiction pour nous sur la croix; car, ayant porté sur lui le coup exécrable de l'analhème de son Père, qui l'a foudroyé comme un saint Siméon Stylite sur la colonne, et y ayant été rendu la victime pour tous les hommes, il les a lous réconciliés en lui à Dieu son Père; de sorte que la sainte Croix, qui était auparavant l'opprobre et la malédiction du monde, selon l'Ecriture, qui dit que maudit est l homme qui est pendu en croix (Galat, ni, 13) , est devenue, depuis la mort de Jésus-Christ, la gloire et le triomphe de toute la créature.
C'est elle qui est l'autel auguste et adorable qui a démoli tous les anciens autels, qui a aboli les sacrifices, qui a consommé les victimes, et qui a détruit ce temple magnifique de toute la vraie religion du monde qui était en Jérusalem. Toute cette grandeur auguste, toute cette magnificence de trésors, tout cet éclat, cette pompe et cette multitude immense de richesses du temple de Salomon, que l'Ecriture nous remarque, a été effacée et s'est évanouie à la présence de la croix; car elle a offert à Dieu Jésus Notte-Seigneur, cet auguste et infini trésor des richesses divines; et avec Jésus-Christ elle a porté aussi tous les fidèles, qui ont été attachés avec lui à la croix, et qui n'ont pus 'seulement été offerts et sanctifiés au
grand Dieu, mais encore qui ont été avec lui sacrifiés et consommés à son honneur et à sa gloire.
Prenez donc quelques moments pendant le reste de cette sainte octave, que je souhaite fort que nous fassions ensemble les années suivantes, et que vous commenciez dès celle-ci ; prenez, dis-je, du temps pour contempler avec admiration cet autel magnifique et cet arbre adorable chargé de tant de fruits, et portant en même temps cent millions de victimes attachées et enfermées dans ses bras avec Jésus-Christ. L'on compte dans l'Ecriture des vingi-deux mille bœufs et six-vingt mille moutons que Salomon offrit tout d'un coup à Dieu à la dédicace de son temple; j'ai lu cela depuis peu plusieurs fois en l'admirant. Mais qu'est-ce que cette figure légère et ce petit nombre de victimes grossières, auprès des millions de saints que l'Ecriture dit être sans nombre, qui sont tous pendants à cet arbre et portés sur cet autel, chantant tous le cantique de bénédiction à l'Agneau qui les n sanctifiés à Dieu avec lui ? car ils reconnaissent la croix comme la source de leur bien et le signe par lequel ils triomphent en la gloire. Que de cantiques de louanges et que d'hymnes d'honneur sont dus à cette divine Croix 1 Perdez-vous avec les saints dans les sentiments de leur amour et dans leur jubilation en exaltant la croix, et magnifiez le lieu du triomphe de Jésus-Christ, exalté et magnifié par cette même croix. Car, comme oit saint Paul, ce divin Seigneur et Maître a été humilié jusqu'à la mort de la croix, et pour cela la sagesse de Dieu l'a exalté et lui a donné un nom qui est celui de Jésus, que tout le monde adore.
Mon Dieu ! qui eût contemplé par les sens et mesuré selon la règle de la raison la grandeur et la gloire de Jésus-Christ dans les opprobres et dans les confusions de la croix, qu'il aurait bien été trompé 1 car c'est dans ces temps d'abaissement et de mépris qu'il délivrait tous les hommes du péché, de la mort, du démon et de l'enfer. C'est dans ces temps d'agonie et de combat qu'il défaisait ses ennemis, qu'il triomphait de leur puissance, et qu'il les assujettissait même au moindre de tous les hommes. C'est alors que, par la pauvreté, par les souffrances et par la folie de la croix, il domptait l'orgueil du monde, la superbe du diable et tous les charmes de la chair. Quel prodige 1 que Jésus-Christ, par ces instruments d'impuissance qui le rendaient aux yeux du monde le plus faible, le plus ridicule et le plus inhabile à triompher qui fût jamais, méritât son triomphe et sa gloire éternelle I Quel spectacle de voir le Fils de Dieu, dans les infirmités et les opprobres de la croix, faire paraître la vertu et la force de la divinité de son Père, qui seul peut agir avec tant d'efficace sous de si vils et de si faibles instruments I Qui l'aurait cru, que ce Jésus exalté dans la gloire eût acquis à l'Eglise tout ce qu'elle possède de grâce et de gloire pour l'avoir arrosée et teinte de sou sang à
'a croix! Après cela.
qui pourrait refuser d'aimer cette croix? Et ne faut-il pas avouer q Telle mérite bien d'être exallée en notre cœur et révérée par tout le inonde, puisqu'elle a servi à exalter ainsi notre Maître et à enrichir son Epouse?
Ayons un peu de foi, et perçons dans ce divin mystère , que tout le monde veut ignorer, et que l'on abandonne pour s'arrêter aux mystères de douceur et d'exaltation. Votre amour et votre amant se plaint, dans l'Ecriture sainte, qu'il ne rencontre plus de personne qui le console et le soulage dans sa croix. Personne ne s'en charge; on ne veut point participer à ses opprobres, et cependant il est un époux de sang. 11 épouse l'Eglise dans la croix, et c'est à la croix où il fait l'expérience du véritable amour de ses amantes; car c'est là où il reconnaît si elles l'aiment mieux qu'elles ne s'aiment elles-mêmes, et si elles font moins d'état de leur plaisir, de leur honneur et de leurs richesses, que de luimême.
J'ai trouvé ce matin, en disant la sainte Messe, tant rie bien dans la croix en la considérant dans sa nudité, et j'ai goûté si suavement la douceur d'être privé de tout et de n'avoir que Jésus, que je ne vois rien qu'il ne faille faire pour posséder ce bonheur; car qu'y a-t-il autre chose à désirer? Le monde, en sa folle sagesse, s'imagine et publie que le bien est en la jouissance des choses de la terre ; mais je suis si fort persuadé du contraire, que je crois que la moindre créature est un empêchement à la totale liberté et à la parfaite possession de ce divin Epoux. Mais qui pourra comprendre ceci? à moins que la sagesse divine l'imprime dans le cœur et le fasse goûter à l'âme, jamais on ne sera pleinement et parfaitement instruit et persuadé avec goût de cette vérité. La divine Providence, qui m'a laissé cette nuit passée chercher une paillasse avec tous les rebuts du monde, ce qui me paraissait ce matin à l'autel une chose très-sainte, m'a fait comprendre qu'il y avait un délaissement universel et une privation générale de toutes choses, qui était la source de la parfaite paix de l'âme. C'est ce que j'ai choisi pour mon partage, et ce que je vous supplie de demander à Dieu pour tout le reste de mes jours. Les misères des guerres qui ont été en ces endroits ont tout réduit à l'extrémité, et fait avec justice que tous ceux qui en approchent y participent. Oh 1 que Jésus assis sur la paille était content et riait avec mépris des richesses du monde 1 Oh ! que Jésus crucifié et cloué sur la croix aimait la pauvreté, les opprobres et les soutfrances, et qu'il y méprisait tous les sages de ce monde, qui estiment et magnifient leurs honneurs et leurs joies 1 Entrons dans les sentiments de notre Maître; magnifions et exaltons en notre cœur la sainte Croix, et taisons plus de cas de la folie de Jésus que de la folle sagesse de tout le monde.
Après que vous avez longtemps >olen-
nisé et magnifié l'amour de jouissance, qui est l'amour des faibles et des personnes (jui commencent, il est bien juste que vous exaltiez présentement en votre cœur l'amour des forts et la nourriture des âmes consacrées absolument à Jésus-Christ. Souvenez-vous aussi, pour l'estime de la croix adorable de Jésus, qu'elle est la règle qui doit paraître en gloire au jour du jugement, et quelle servira de sceptre à Jésus-Christ, pour ordonner et mesurer le bonheur et la gloire de ses bons serviteurs et de ses fidèles servantes. Le défaut de cette vue et l'oubli de cette vérité rendent souvent les âmes paresseuses et négligentes en l'amour de la croix. Ni vous, ni moi, ne vivons point pour cette vie; mais nous vivons pour l'autre; nous ne vivons point à nous, mais à Jésus crucifié pour nous ; nous ne sommes point pour jouir en ce monde, mais pour souffrir et pour porter les privations de toutes choses, autant que notre condition nous le peut permettre. Vivons dans la persuation de ces divines vérités et de cette sagesse que la chair ne peut goûter, et qu'elle tâche toujours de condamtier ou d'effacer de sa pensée.
Pour moi, après vous avoir tant écrit et vous avoir ouvert mon cœur pour vous porter avec ferveur au divin amour de Jésus et à la jouissance de ses saintes délices, je suis résolu de vous entretenir désormais de votre bien - aimé comme d'un faisceau de myrrhe, qui doit continuellement reposer en votre sein pour exciter votre cœur aux justes ressentiments de l'amour de ce divin Sauveur crucifié, lequel et vous et moi ne pouvons reconnaître, non plus que le reste des amants de Jésus, que par l'abstinence universelle des choses délicieuses à la chair el par l'impression amoureuse de tout ce qui est contraire à ses inclinations et sentiments.
11 est temps de croître dans l'amour solide et de nous retirer de l'amour entantin. Nous lisons aujourd'hui en l'Ecriture que Tobie ne fit aucune œuvre d'enfant en toute sa jeunesse, n'adhérant qu'à l'esprit de Jésus, qui le vivifiait dès lors. C'est ce qu'on devrait dire de nous avec bien plus de raison, puisque nous sommes sous !a sainte loi de l'Evangile, qui veut que l'on vive non pas en enfant selon les sens, mais en homme parfait selon l'esprit; esprit qui n'est autre que Jésus crucifié et privé de toutes choses, qui nous a été donné dans le baptême et dont nous sommes vivifiés, qui nous doit faire dire à Dieu, comme saint François, après qu'il se fut dépouillé de tout pour son amour : Mon Dieu, mon tout ei mon amour. •
J'espérais encore ajouter quelque chose à cette lettre; mais la surprise de la poste, qui me presse, m'oblige à quitter et à remettre à quelque autre occasion à continuer le doux sujet sur lequel j'avais commencé à vous écrire.
LF.TTRES SPIRITUELLES.
LETTRE X
// exhorte à procurer l'union chrétienne entre quelques personnes qui s'étaient divise'es.
La charité de Dieu le Père, qui unit en suavité ses enfants, et qui les appelle à l'union indissoluble pour le temps et pour l'éternité, se réjouit dans leur société, comme il se complaît en celle cju'il a avec son Fils. Il semble qu'il ne soit point content jusqu'à ce qu'il les ait attirés à leur dernière consommation dans le ciel ; et, en attendant, il les fait soupirer et gémir après ce sein adorable, dans lequel il les doit consommer en lui-même et les faire un en lui, comme il est un avec son Fils et avec son divin Esprit.
Dieu, qui ne peut cesser de vivre avec son Fils et de lui donner tout son être et toute sa vie, lui communiquant tout ce qu'il veut et tout ce qu'il pense, et versant tout son intérieur en lui, désire que l'Eglise fasse une expression de cette vie divine et de cette auguste société. C'est à quoi tous les anges et tous les saints sont consacrés dans'le ciel, et à quoi Dieu prépare ses enfants sur la terre ; et. c'est ce qui m'oblige de vous mander que, sans attendre davantage, vous préveniez vos filles qui s'écartent de cet esprit, pour les rappeler à leur devoir. Avertissez-les souvent qu'elles ne doivent être qu'un avec leurs sœurs en Dieu, dont l'esprit tend toujours à l'unité, et que la multiplicité, le partage et la division sont les opérations du diable et de l'amour-propre. Représentez-leur que l'esprit de la religion chrétienne étant de relier en un tout ce que la malice du démon avait partagé et divisé, ce n'est point vivre en Chrétien que de vivre dans cette désunion. Faites-leur connaître comme, portant par leur condition un habit et un extérieur de mort au monde et à elles-mêmes, elles ne doivent pas vivre selon les lois du siècle et de la chair. Conjurez-les au nom de Dieu de ne laisser point triompher le démon de Jésus-Christ et de leurs âmes. Dites-leur aussi que je ne leur écris point sur ce qu'elles me demandent, parce qu'il serait inutile de leur rien dire du progrès et de l'avancement en la vie chrétienne, si elles n'ôtent auparavant tout ce qui empêche en elles le principe de la sainte vie. En un mot, ne vous lassez point de leur remettre incessamment devant les yeux cette grande vérité, qu'il n'y a rien à faire auprès de Dieu, si l'on n'a la charité envers le prochain, et que sans cela il n'y a point de salut.
Au nom de Dieu, n'épargnez rien, afin qu'on ne trouve point cette zizanie parmi vous; car que dirait-on de nos travaux? Vous qui devez être ma couronne et ma joie, pour parler aux termes de saint Paul, voudriez- vous bien faire ma tristesse et ma confusion? Au nom de Dieu, tâchez, par toutes sortes de voies d'humiliation, de tendresse et de compassion, ou par quelque autre invention de charité, enfin par quel-
que moyen que ce puisse être, de les ramener à Notre-Seigneur, qui est un Dieu d'union et de paix. Celui qui fera plus de chemin aura plus de part a la couronne. Que je serais ravi d'être auprès de vous, pour refondre tous vos cœurs en charité 1
LETTRE XI
Il prie une personne de ne plus se servir, en lui écrivant, des termes d'honneur et des autres marques de respect dont on se sert dans te monde.
Je vous prie de n'user plus des fermes du siècle en m'écrivant; nous sommes d'un autre monde, d'une autre famille et d'une autre génération en Jésus-Christ. Il veut, dans ce temps de sa très-sainte enfance, que vous rentriez en votre simplicité, et que vous vous renouveliez dans votre première fidélité. Je vous le dis de la part de notre Maître. Plus donc de Monsieur, ni de soie, ni de feuille entière sans nécessité; mais toujours très-cordialement, simplement et humblement. Ne me croyez point changé à votre égard : je pense tous les jours à votre âme, et le cœur que l'Immuable vous a donné est toujours le même, sinon qu'il croît dans le désir de vous voir. Je prie Notre-Seigneur qu'éternellement il nous tienne unis en sa divine chanté, et que, comme de toute éternité il nous à portés dans le sein de son amour, qu'éternellement il nous consomme en lui-même.
Adieu. Vivez en paix, toute remplie de l'amour du grand Tout. C'est le souhait de celui qui est tout vôtre.
LETTRE XII
Il instruit une âme de ce qu'elle dnt faire pour vivre comme épouse de Jésus-
Puisque vous voulez être désormais toute à Jésus-Christ, et que vous désirez que je vous instruise de ce que vous devez faire pour vivre comme sa sainte épouse, je vous dirai que l'épouse de Jésus doit être anérnlie en elle-même et toujours remplie de son époux. Elle c loi t être désoccupée de soi et occupée de lui ; elle doit oublier ses propre? intérêts pour n'embrasser que les siens; elle ne doit désirer que sa gloire et l'établissement de son royaume en elle et en toutes les créatures; elle doit se laisser tellement à l'époux, qu'il la possède universellement et au dedans et au dehors, et qu'il use de toutes ses facultés pour agir et opérer en elle et par elle à la gloire de Dieu. Mais il faut pour cela qu'elle soit vide d'elle-même et qu'elle ne soit qu'une pure capacité, pour être animée et vivifiée de lui seul.
La véritable épouse doit avoir le désir que tous les hommes se remplissent. d'estime, de louange et d'amour de l'époux; elle le doit porter toujours en son esprit et en son cœur ; elle doit être ravie de trouver l'occasion d'en parler et de le faire aimer, connaître et admirer de tout le monde; elle doit prendre sa complaisance unique en lui et en ce qui est de lui; elle se doit souvent réjouir de €■?
qu'il est tout saint en lui-même et en toutes ses œuvres; elle doitôtre tellement unieavec lui, qu'elle regarde l'estime et les louanges de l'Epoux comme si elles étaient à elle; elle doit tressaillir de joie et vivre en jubilation de le voir suivi et honoré ; enfin la gloire de l'époux doit être son bonheur et sa vie.
L'épouse ne doit plus savoir ce que c'est que propriété; car, étant passée dans les propres de l'Epoux, et l'Epoux en ayant pris possession pour en jouir comme d'une chose qui est à lui. elle n'est plus à elle et elle n'a plus de droit sur elle-même : si bien qu'elle ne doit plus avoir de propre volonté pour agir et pour régler par elle-même sa vie et
sa conduite; mais elle doit être animée de la volonté de l'Epoux, qui, étant l'esprit vivifiant et de l'Eglise universelle, et de l'âme en particulier, veut occuper intimement toutes ses facultés et les animer de sa vie. De sorte que c'est Jésus-Christ qui doit lui faire vouloir ce qu'elle veut ; c'est Jésus- Christ qui doit lui faire connaître ce qu'elle connaît, et qui doit être tout universellement en son âme.
Pour assurer l'épouse en sa conduite, et pour lui rendre témoignage que c'est l'esprit de l'Epoux qui la dirige intérieurement et qui l'anime de sa vie et de son propre vouloir, lui-même se rend vivant sensiblement sous le directeur, qui est comme le sacrement, le procureur et l'oracle sensible de l'époux, qui se cache sous lui pour justifier ta vérité de son esprit par l'unité des sentiments qu'il met dans le cœur du directeur et de l'âme fidèle; et comme l'Eglise universelle, qui est l'épouse de Jésus, est dirigée universellement par lui sous l'extérieur de ses pontifes.de même il réside sous les directeurs et sous les pasteurs particuliers pour la direction de ses épouses particulières, comme il le promet en la sainte Ecriture.
L'esprit qui vivifie les pasteurs rend témoignage aux épouses de Jésus-Christ que c'est lui-même en eux qui les dirige en sa vertu, étant vrai qu'elles éprouvent en elles des opérations si pressantes de la parole de l'époux dans le pasteur, qu'elles se voient toutes portées et établies dans le bien en l'efficace de leurs seules paroles, qui, sans l'Esprit divin, ne pourraient pas former intérieurement dans les âmes ce qu'ils ordonnent extérieurement, n'y ayant que la force et la vigueur de la sainte parole de Dieu qui fasse ce qu'elle dit : Le Seigneur a parlé, dit l'Ecriture sainte [Psal. xxxn, 9), et les rhoses ont été faites. Le pasteur, animé de l'esprit de l'Eglise, imprime par expérience, avec force et avec suavité, l'amour et la vertu d'exécuter et d'accomplir ce qu'il ordonne à l'épouse de Jésus.
Que si quelquefois il arrive que l'âme souffre quelque peine contre l'obéissanceà Jésus-Christ dans le pasteur, elle doit s'y soumettre en la foi de Jésus, qui souvent permet ces résistances pour accoutumer les âmes à s'établir dans l'exercice du sacrifice de leurs désirs et de leur propre volonté, et les obliger à donner ce témoignage de leur
foi jiar-dessus la raison. Le grand désir do l'Epoux est que l'épouse ait renoncé si entièrement à sa sagesse et à sa raison, qu'il soit lui-même toute sa sagesse, et qu'elle ait une si grande foi en lui, qu'elle demeure toujours ferme et fortement persuadée que rien ne se fera jamais hors de ses volontés sous l'obéissance de l'Eglise, et qu'il fait toujours réussir toutes les choses selon ses ordres et ses desseins.
L'épouse donc, toujours unie en son intérieur à l'Epoux, doit laisser perdre et abîmer sa propre lumière et sa sagesse en celle de Jésus. Comme il est toute la splendeur des saints, en remplissant l'intérieur de son épouse il la couvre de lumière, il la délivre d'erreur et de ténèbres, et il l'empêche de courir et d'aller çà et là dans les voies égarées. Comme il est aussi toute sagesse, il tient l'esprit et tout l'intérieur en modestie et en respect devant Dieu, opérant la paix et le repos dans le fond de l'âme, sans quoi elle se verrait avec peine et à tout moment molestée et inquiétée par la vivacité et par l'agitation continuelle de l'esprit propre. Mais quand ces puissances intérieures sont occupées de l'Epoux et remplies des opérations divines, elles sont sans désir d'opérer en elles-mêmes, et elles sont contentes et satisfaites, parce qu'elles trouvent en lui leur plénitude naturelle; et il empêche qu'elles ne s'inquiètent ni ne s'émeuvent, parce qu'elles ont la fin de leur inquiétude qui est Dieu, ce bien universel qui remplit tout désir et toute capacité. Il faut encore que l'épouse soit d'autant plus soigneuse d'arrêter son esprit, que 'les légèretés, les dérèglements et les inutilités de son es-
prit propre blessent et choquent beaucoup la majesté du saint époux. Car le moyen qu'il ne soit offensé de voir passer en sa présence tant de fantômes ridicules, qui ne servent qu'à donner confusion à sa sagesse ? L'épouse doit aussi porter la robe nuptiale, c'est-à-dire qu'elle doit paraître extérieurement revêtue des vertus de Jésus- Christ, et porter sur elle l'impression de son éclat et de sa beauté intérieure, en sorte que rien de nu ne paraisse en elle; c'est-à-dire qu'on n'y voie rien de la vie naturelle, mais que tout y soit revêtu de Jésus-Christ, couvert par ses vertus et animé de sa grâce et de sa vie divine. Elle doit même l'aire impression de sainteté partout en la vertu de l'esprit caché qui la remplit et la possède. Elle doit, ainsi que les espèces du trèssaint Sacrement, qui servent comme de robe et de vêtement qui renferment Jésus Christ, porter en elle la majesté de son époux et en imprimer l'amour et le respect. Elle doit, comme saint Jérôme dit que la sainte Vierge faisait durant sa vie, porter avec elle des effets excellents de grâce et de satisfaction dans les cœurs. Car, comme Dieu remplit la capacité de ;>es puissances et de ses facultés et qu'il agit en elle en paix, en majesté, en sagesse et en sainteté, sans qu'il y ait rien d'empressé, d'amer ni d'ardent en sa conduite, il est impossible qu'elle n'opère bé-
né'iictlon en toutos choses et qu'elle) ne porte au respect de PEpoui, soit par son extérieur, qu'il revêt de ses maintes vertus; soit par son intérieur, qu'il remplit de ses mômes dispositions et qu'il anime de son esprit.
Mais pour cela il faut que l'épouse soit en son intérieur dans un renoncement continuel à elle-même et à toute opération propre. Il faut qu'elle soit dans une mort universelle, afin qu'elle soit tellement vivifiée de l'Epoux, qu'il sot toute sa vie, sa voie et sa vérité: sa vérité, en sa lumière; sa vie, en sa charité; sa voie, en toutes ses vertus.
C'est l'effet de l'amour de transformer l'Ame en la chose qu'elle aime. Ainsi l'é-
Fouse doit être changée et transformée en Epoux, qui, se cachant sous elle pour vivre sous son extérieur, comme s'il était encore vivant dans le monde sous un extérieur commun, la veut remplir de ses mêmes dispositions et de tous ses sentiments. C'e;-t ainsi que la sainte Vierge, modèle unique des amantes et des épouses de Jésus, était en son intérieur disposée envers Dieu comme Jésus-Christ même l'était; et elle portait en son âme, par une participation intime des dispositions de son Fils, tous les sentiments dans lesquels il vivait envers son Père et même envers toutes choses. Et c'est ainsi que doivent être les vraies épouses de Jésus-Christ. 11 faut qu'elles aient une participation universelle de sa vie intérieure et divine, participation qui, à la vérité, est selon le degré et la mesure qu'il lui plaît, mais qui les met pourtant dans leur intérieur enjouissance-et en participation universelle de tout Jésus. Car l'épouse et l'amante fidèle et saintement jalouse de l'époux ne peut rien laisser eu lui qu'elle ne lâche de faire passer en elle-même.
Elle doit donc premièrement aspirer à cette abnégation parfaite en Jésus, abandonné uniquement à la conduite de Dieu son Père. Elle doit toujours vivre en Jésus- Christ dans une grande religion et un profond respect envers Dieu, en la présence duquel elle doit se tenir incessamment anéantie, séparée de tout, et embrassant par charité tout le bien à faire dans l'Eglise. Elle doit aspirer toujours vers son divin esprit, afin qu'il la remplisse de tout lui-même, ne voulant vivre qu'en lui seul, et n'ayant d'amour, d'estime ni de respect que pour lui. Elle doit lui rendre toujours en l'intérieur quelque devoir et quelque hommage, comme celui du sacrifice, de louange, de prière, d'offrande, d'action de grâces, ou quelque autre semblable.
Elle doit aussi, en vue du la souveraineté de Dieu sur se regarder comme pauvre tout, considérant toutes les prend pour soi comme dont elle lui deman'de lusage par miséricorde, et dont elle qu'Gn esprit de dépendance uioilé.
OEtVRES COMPL. DE M. OlIEB.
LETTRES SPIRITUELLES