LETTRE XXXIII
// montre à un directeur de séminaire l'obligation qu'il a de faire pénitence, et d'inspirer ce même esprit aux ecclésiastiques qui sont sous sa conduite.
La profession que vous faites de vouloir vivre et mourir à la croix m'a donné une des plus sensibles consolations que je puisse recevoir en cette vie. C'est là la grande vocation de tous les Chrétiens, et particulièrement celle des prêtres, dont toute la gloire ('oit être de soutfrir et d'être trouvés dignes d'endurer quelque chose pour la gloire de leur Maître. L'esprit de pénitence, qui remplit l'âme de douleur et le cœur d'amertume en vue des offenses de Dieu, leur doit donner ces sentiments; et il les doit convaincre qu'il ne faut point que l'âme d'un prèire en cette vie ait de relâche en son oruciliement. C'est ce que vous lâcherez de nien faire comprendre à tous les ecclésias-
tiques du séminaire, afin qu'ils s'accoutument aux humiliations et aux violences qu'il se faut faire, et que l'Evangile dit être nécessaires pour emporter le royaume de Dieu. Notre-Seigneur, tout saint et tout innocent qu'il était, fut relégué parle Saint- Esprit dans le désert pour faire pénitence. Ce qui apprend à l'Eglise et à tous ses membres qu'en quelque état que l'on [misse être, il faut se résoudre à ce même exercice. C'est pour cela aussi que ce divin Esprit nous est donné, qui, étant un-esprit de sainteté, vient en nous pour nous séparer, nous diviser, nous crucifier, nous mortifier et nous ensevelir avec Jésus-Christ. Par cette voie, qui ôte tout mélange d'impureté, nous irons croissant de clarté en clarté par l'opéraiion de ce même Esprit : notre intérieur se transformera de plus en plus en Dieu, jusqu'au jour de sa consommation parfaite, comme dit saint Grégoire de Nazianze; et alors, pour me servir des ternies de l'Ecriture sainte, le feu divin nous salera saintement en sa manière, omnis igné salietur (Marc.ix, 48) ; c'est-à-dire que le feu de l'amour, consommant, pénétrant et absorbant toute mortalité, nous servira de soutien et de conservation en notre consommation même, par opposition au feu d'enfer, qui est le sel des damnés qui les conserve et les consume tout ensemble.
C'est ce qu'il faut que les prêtres sachent, et dont les clercs doivent être bien instruits dans le séminaire, afin qu'ils se nourrissent de ce même Esprit et qu'ils en soient remplis dans tous leurs exercices. S'ils vont à l'oraison, qu'ils y aillent comme de pauvres et misérables mendiants, selon que le dit saint Augustin: qu'ils y aillent comme ce pauvre blessé de l'Evangile, laissé tout nu, meurtri de coups, percé de plaies, à demi mort, criant miséricorde et demandant la vie. Il a recours à sa foi et à l'ardeur de son amour, qui le vivifie et lui aide, comme par sa force et sa chaleur naturelle, à réparer ses plaies et les maux de son âme, qui est tout ulcérée et toute fumante de l'ordure de ses désirs impurs, et dégouttant le pus et l'apostume de ses œuvres honteuses.
S'ils se présentent à l'étude, que ce soit comme ces pauvres aveugles de l'Evangile qui crient après Notre-Seigneur : Jesu, fili David. Qu'ils demandent au Fils de Dieu : Domine, ut videam. (Luc. xvm,43.) Qu'ils se regardent dans la chair et dans celte masse obscure et aveugle du corps humain comme de pauvres prisonniers dans les cachots obscurs et sous terre, qui travaillent en vain à chercher la lumière, si le saint geôlier de l'Esprit ne vient ouvrir la porte, et ne leur vient donner le jour dont lui seul a les clefs.
Qu'ils se considèrent comme ces pauvres ensevelis dans les tombeaux, ou comme ces misérables accablés, mais encore vivants, sous les masures d'une maison ruinée et abattue par surprise. Dans la nécessité où ils se voient captifs et esclaves de leur malheur, sans pouvoir se retirer de leurs mi-
LETTRES SPIKITUELLES.
sères, ni se taire jour par eux-mêmes, ils sont contraints de finir en gémissant la langueur de leur vie, à moins qu'ils ne soient secourus parla main des vivants, ou par le soin d'un habile architecte, qui les délivre promptement par les inventions de sa sagesse. Ainsi en est-il de l'homme qui se trouve accablé sous les ruines de la nature humaine. Jamais ii ne doil prétendre de s'en retirer par lui-même, et à moins que Notre-Seigneur, ce saint architecte et ce divin réparateur de nos ruines, ne le retire de sa captivité, il faut nécessairement qu'il périsse dans sa misère.
Il doit en être de même de la pratique des vertus, auxquelles il faut qu'ils s'appliquent avec le même esprit et la même disposition de pénitence. Il faut pour cela les instruire de la peine et de la difficulté que Notre- Seigneur fait souffrir à l'Ame pour jouir de son royaume, et pour entier en son paradis terrestre des vertus. L'ange du zèle de Dieu est à la porte avec l'épée ardente du feu, qui marque la peine , la douleur et la souffrance qu'il faut porter pour jouir de ce bonheur dont on est déchu, et où on ne rentre qu'à la sueur de son front. Nous sommes dans une faiblesse très-grande en ce monde, et cependant nous avons à traîner après nous un poids étrange, qui est notre chair. Il me semble que nous sommes en en cet état comme un esclave qui, traînant après soi une meule de moulin, veut pourtant monter à la cime d'une montagne, mais par un chemin où il trouve un million de puissances ennemies qui s'y opposent, qui l'assiègent, qui l'environnent, qui l'appesantissent, qui !e troublent, qui ('éblouissent, qui l'offusquent, le voilant de ténèbres et d'illusions, l'empêchant de voir son chemin, et le portant dans d'affreux précipices. Voila Où nous en sommes réduits. Car c'est une chose effroyable que la voie de la vertu et la vie de l'esprit en ces contradictions et résistances, et en la difficulté d'y faire progrès sans un total abandon à Dieu et une foi parfaite. Il faut leur montrer que Noire- Seigneur seul, en cet état, peut nous délivrer de nos maux et nous élever au-dessus de nous-mêmes pour nous établir en toute perfection, et que ce divin Sauveur nous soulage, en la vue des efforts, des sacrifices et des violences qu'il voit que nous souffrons et que nous nous faisons à nous-mêmes avec sa grâce, sans laquelle tous ces efforts seraient inutiles, lui seul pouvant nous délivrer du labyrinthe de notre chair et de l'accablement des vices qui nous dévorent et nous consomment.
C'est pourquoi exhortez-les souvent à entreprendre leur renouvellement avec beaucoup d'humilité, de patience et de longanimité. Apprenez-leur aussi dans ce même esprit à porter tous les états pénibles que Dieu a laissés comme des vestiges de sa justice en tous les exercices ; par exemple dans l'oraison, les sécheresses, les amertumes, les délaissements, les scrupules, et plusieurs antres tentations; dans l'exercice de la ch.i-
OlàVRES COMPL. DE M. Ol.lER.
rite du prochain, les rebuts, les contradictions, les délaissements, les afflictions; dans leur élude, les bouchements d'esprit, les dégoûts, les lassitudes et les ennuis, les troubles, les confusions, les impuissances d'avancer, de dire et de comprendre; dans la pratique des vertus, les résistances de la chair, les violences qu'il se faut faire à soimême, les contradictions du monde, la confusion de soi-même, les délaissements d'esprit, les découragements, les lâchetés, les timidités, et autres choses qui se trouvent à toute heure dans ce pénible exercice, où il faut de nouveau former et enfanter Notre- Seigneur.
Les femmes qui souffrent les douleurs de l'enfantement en punition du péché sont les images et les figures d'une âme qui enfante et engendre en elle Jésus-Christ âpre* l'avoir perdu. Jamais il ne renaîtra en elle qu'avec de très-grandes tranchées et d'extrêmes violences. Et c'est en cela que consiste la première et l'essentielle pénitence de l'homme. Il faut qu'il serve Dieu en pureté d'esprit, dans une séparation de tout et dans une mort universelle à tout soi-même ; ce qui ne se fait point sans gémissement, sans peine, sans violence et sans sueurs. 1! faut commencer par là notre pénitence, et. il la faut continuer ainsi toute notre vie; car sans cela toute la pénitence extérieure est vaine et inutile.