‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 288 sur 394 · LETTRE XLIII · texte numérisé non relu

LETTRE XLIII

Il donne quelques avis utiles aux âmes qui veulent travailler à la perfection.

Je vous conjure au nom de Notre-Seigneur de ne point altérer la simplicité de vos lettres en m'exposant votre intérieur ; car rien n'est capable de ruiner les ruses de Satan, et d'attirer sur vous les bénédictions de Dieu, et sur moi ses lumières pour votre chère conduite, comme la continuation de votre naïveté et de votre confiance. Hé quoil êies-vous bien capable de croire, ou plutôt êtes-vous bien susceptible de cette maligne impression, que rien qui soit au monde puisse altérer le fond de charité que Jésus- Christ a mis en moi pour le salut et la perfection de votre âme 1 Le monde ni l'enfer n'ont point d'atleinle au royaume de Dieu. Vos craintes ne sont que des ruses du malin, qui cherche toujours à inquiéter et à troubler les âmes, pour dérober autant de leur

LEÏTUES SPIRITUELLES.

occupation en Jésus-Christ, qui veut la paix des cœurs où il habite. Il dit par son Prophète, que son lieu est en paix (Psal. lxxv, 3), parce qu'il ne veut point que sa demeure ni que son trône soient agités. Ne manquez pas tous les jours de mourir à votre sens, car vous y êtes encore trop attachée ; et si vous ne faites continuellement la guerre à ce cruel ennemi, vous en serez à la tin accablée.

Ne vous inquiétez point tant néanmoins do vos faiblesses, et ne souffrez point d'autre amertume ni d'autre douleur après vos fautes, que parce qu'elles déplaisent à Dieu. Si vous y prenez garde, vous verrez que les sujets de vos abattements viennent d'ailleurs.

L'amour ne trouble point, et puis il n'est pas ordinairement si sensible en ces rencontres, qu'il puisse produire les effets que vous ressentez. Allez toujours vous confiant en votre époux Jésus. Tremblez en vous voyant, mais réjouissez-vous eh le considérant, et ne jierdez jamais la paix. Que ne devez-vous point l'aire pour réjouir en Père, qui pense tant a vous dans le fond de son cœur, dont la joie ou l'amertume dépend de celle de votre âme ?

Pour votre raison ne vous étonnez pas si, lorsque vous prétendez vous y rendre plus exacte, vous vous y trouvez moins recueillie. C'est qu'il y a en vous une petite créance secrète, (jue votre exactitude contribuera à vous unir à Dieu, et il veut vous faire connaître que rien ne vous peut unir à Jésus- Christ, que Jésus-Christ même par sa divine bonté. Ce n'est pas que vous ne deviez toujours y être le plus exacte que vous pourrez ; mais il veut avec cela que vous y apportiez une grande humilité, et que vous vous présentiez avec un profond anéantissement devant une si sainte majesté.

Pour ce que vous me mandez de la crainte que vous avez d'avoir été trompée, vous devez croire que vous méritez bien de l'être ; mais néanmoins vous devez toujours marcher en confiance. Même ce que vous marquez de particulier de la Visitation ne vousdoit point étonner ; car cela peut être vrai en un sens, quoique vous ne ie connaissiez pas. Abandonnez-vous à ce bon Dieu sans tant examiner sa conduite. Marchez simplement avec lui, et dans une totale confiance. Une fille doit ainsi vivre avec son père. Demeurez toute en lui, vous reposant sans souci sur sa poitrine paternelle. Que nous sommes heureux d'être nommés et d'être en effet les enfants de ce Pèrel Qu'il soit à jamais loué, adoré et aimé de toute créature I Qu'heureuse est l'âme qui le peut continuellement aimer, et que malheureuse est celle qui le méprise et s'y rend infidèle1. Aimez donc, louez et adorez cet unique objet des esprits et des cœurs.

le crois aussi vous devoir avertir que vous preniez bien garde à ne pas travailler jusqu'au bout de vos forces. Il ne faut pas suivre le zèle indiscret et cette ferveur qui se donne, comme dit saint Pierre, par tentation,' laquelle n'aboutit qu'à miner les

serviteurs de Dieu. Pour la discipline, ne la prenez pas au delà des ordres que .'on vous donne ; mais pour la prendre par souhaits et par désirs très-ardents, vous le pouvez autant qu'il vous plaira, gardant cette disposition jusqu'au jour où il faudra la souffrir en effet. Encore une fois, soyez fidèle aux ordres qui vous sont donnés, afin que vous ne soyez pas trompée par les ruses du démon et par l'artifice de l'amour-propre, qui, pour satisfaire à une passion, ne craint point d'en affliger une autre

Pour votre occupation intérieure pendant vos chapelets deNotre-Seigneuretde la sainte Vierge, je vous prie, en récitant la couronne de Jésus, de vous unir intérieurement à la très-sainte Vierge, pour rendre en elle à Jésus-Christ tout ce qu'elle lui est et qu'elle lui rend ; et, en récitant le chapelet de Notre- Dame, de vous unir intimement à Jésus, pour entrer en son intérieur envers la trèssainte Vierge. Vous y trouverez un grand fonds de substance et de vie intérieure qui vous renouvellera toute.

Soyez toujours courageuse à vous huinitier. Dieu n'a rien de si cher que de voir triompher la grâce de la nature ; rien ne lui plaît tant que de voir son Fils unique et la puissance de son sang triompher du démon et du venin mortel dont il avait empoisonné notre nature. Faites donc généreusement et magnifiquement ce que vous faites, pour le l'aire chrétiennement, et pour triompher liignement des restes de la nature. La grâce ne sera jamais maîtresse en rougissant et en tremblant. Le moyen de vous fortifier est de prendre en votre esprit des pensées sortables aux actions viles et basses que l'on vous donne à l'aire, comme serait la vue do votre néant et de vos péchés; car il n'y a point de bassesse et d'abjection qui ne leur soient dues, et il n'y a point de mépris qu'ils ne méritent. L'enfer et ses confusions eu sont des marques assurées, et c'est pour lu l'aire expérimenter aux réprouvés, et en donner connaissance aux élus, que Dieu a formé ces abîmes. Après cela, ne faut-il pas nous plonger et nous abîmer dans toutes sortes d'abjections, d'avilissements, de mépris, de confusions, d'oubliance des respects humains et des retours sur nous-mêmes, qui ne sont que des fantômes et des chimères? C'est là où il faut se plonger entièrement, et non pas craindre de se mouiller le bout des doigts. Je serai ravi quand je vous verrai avancer dans ces pratiques, et que je saurai que vous aurez été un peu méprisée ; comme ce sera le comble de ma joie quand je saurai que vous l'aurez été beaucoup t Voilà les choses principales sur lesquelles vous aviez besoin d'être instruite. Ne vous étonnez pas si je ne réponds pointa plusieurs autres que vous m'écrivez. Je m'arrête aux plus importantes, et je remets les autres au temps que la Providence-me permettra de vous voir; cependant je me consolerai avec elle, attendant le succès de tout ce qu'elle opérera dans votre âme en sa divine ctianté,

hors de laquelle tome la vio n'est qu'une langueur perpétuelle.

LETTRE XL1V

une dame à faire un continuel

et devant les hommes. C'est là parfait du saint amour, qui fait

exhorte

proyrès dans le saint amour

La nature se lasse quelquefois dans sa joie et s'ennuie de son plaisir; mais la charité ne dit jamais: C'est assez; elle se fortifie, sa renouvelle et s'augmente en la possession de ce qu'elle aime. Quelle joie a Jésus vivant et conversant avec sa Mère dans le monde! Quelle consolation de voir la complaisance de son Père sur leurs entretiens, et le feu de l'Esprit divin opérant toujours par eux de nouveaux effets d'amour et de gr3re I Un jour défiait l'autre en l'exercice iJe l'amour, et le premier se voyait toujours surmonté par le second. Us allaient toujours croissant en grâce et en sagesse devant Dieu

e modèle ce même effet dans les cœurs abandonnés au Saint- Esprit. Notre-Setgneur Jésus-Christ vit sur la terre dans les âmes , et prend accroissement en elles selon les opérations de sa grâce, comme il iaisait autrefois conversant en son enfance avec sa Mère, et il continue en nous sa> vie intérieure quand nous sommes à lui uniquement. Ce qu'il a commencé en soi, il le continue dans son Eglise, en sorte que la vie divine qu'il lui communique, et qui est si glorieuse à Dieu son Père, n'aura jamais de fin dans l'éternité. Il désire que toute la terre soit pleine de son feu, et il ne l'a envoyé ici-bas qu'atin qu'il dévore le monde. Ne voulez-vous pas vous laisser consommer à l'amour? Je vous y eusse invitée dès hier matin, m'y trouvant .porté par .a charité de Jésus-Christ qui me presse; mais me ressouvenant que je vous avais donné assez de sujet et de matière pour vous appliquer et vous renouveler en l'amour de Marie envers Jésus, je voulus vous laisser le loisir de tout lire, remettant a aujourd'hui à vous exciter à faire un progrès continuel dans le saint amour.

Me promenant hier au soir et voyant coucher le soleil, je considérais combien de pas avait faits ce grand astre, visitant le monde en un jour; et je disais en moi-même : Quelle joie serait-ce à une âme qui aurait fait de pareilles démarches en l'amour divin 1 Oh 1 qu'elle se coucherait avec grande douceur et consolation, si elle s'était avancée et acquittée de son devoir comme lui I

Nous avons en nous l'esprit de Dieu et Jésus-Christ même, qui est comparé au soleil et nommé un géant , dont les pas et les démarches sont du ciel en la terre et de la terre au ciel. Et n'est-il pas étrange que nous arrêtions sa vertu, et que nous l'empêchions d'avancer en ses voies! Au nom de Dieu, n'arrêtez pas d'un moment la course de son esprit, et la vitesse avec laquelle il voudrait emporter votre âme. Dites-lui que s'il est géant, comme vous le croyez, qu'il vous enlève sur ses bras et vous emporte avec lui. Dites-lui uue vous êtes un enfant faible

et petit, qui ne peut pas avancer comme il fait ; mais que, s'il veut vous faire la grâce de vous élever en sa force et de vous porter en son sein , vous marcherez comme lui à grands pas, vous avancerez toujours dans la vitesse de voire course, vous arriverez heureusement avec lui. Je vous laisse en ce saintsentiment, que vous trouverez conforme à celui de Notre-Seigneur, qui, excitant à toute heure l'Eglise , lui dit qu'elle se lève, et qu'elle avance promptement sans chercher du repos en ses voies, lesquelles sont toutes en paix et en consolation au milieu de leur vitesse et de leur rapidité.

Il n'y a rien de plus doux, ni qui donne plus île repos et de consolation à l'âme, que d'être ravi hors de soi-même par Jésus- Christ et par son divin esprit , qui n'a pasbesoin pour cela du char ardent d'Elie, dont nous honorons aujourd'hui la mémoire; mais qui, par sa seule puissance , nous élève de la terre dans le ciel , et tlu fond de nousmêmes nous transporte dans le sein de Dieu. Je serais infidèle à Jésus votre Epoux, si je ne pressais incessamment votre âme pour l'empêcher de se reposer un seul moment sur elle-même. C'est l'unique appréhension de l'amant, qui veut que son amante s'appuie et se repose sur lui seul, selon les termes de l'Ecriture, qui dit que l'Eglise , Epouse de Jésus-Christ, s'élevant au ciel, est appuyée sur son bien-aimé.

LETTRE XLV

Il écrit au sujet d'une personne qu'on lui avait mandé avoir été choquée de sa conduite, et qui le croyait opposé à quelque bonne œuvre.

Vous me marquez que M. N***, ù qui on a voulu que je parlasse, a été choqué de ma conduite. Je ne m'en étonne pas , parce qu'ordinairement je donne du rebut aux gens de bien par ma mauvaise grâce, et puis les ouvertures de Dieu et ses conjonctions se font toujours en suavité. Mais quand on fait quelque chose par déférence humaine, quoique ce soit à bonne fin, cela n'a pas la même influence de grâce et ne porte pas la même bénédiction , parce que ce n'est pas alors une vertu divine qui opère d'une personne dans l'autre et qui agit en toutes les deux.

Pour ma disposition , elle est tout autre que ce saint serviteur de Dieu ne pense, et j'espère qu'avec le temps il connaîtra combien elle est éloignée du procédé qu'il soupçonne. Quoique je sois dans une chair de péché susceptible de toute malignité, et que je puisse tomber dans un grand abandon, je crois que notre Maître est si bon , qu'il m'ôterait plutôt la vie que de me laisser tomber dans ce dernier aveuglement. Aurionsnous, en vérité, la moindre étincelle de son amour sacré, si nous avions les mains liées pour son œuvre , ou seulement croisées eï inutiles pour n'y pas travailler? Que seraitce donc si nous les avions ouvertes pour le détruire? Ne serait-ce pas agir en démon? Pour uioi , je croirais cela un crime abomi-

LETTRES SPIRITUELLES

nable el un péché contre ie Saint-Esprit. Et quelle plus grande. joie que d'avoir part à un si saint ouvrage? Mais je no mérite pas cet honneur, et je ne suis pas digne qu'on m'y appelle. Je tiendrais même à une très-haute gloire de rendre les moindres services aux plus petits des serviteurs de Dieu qui s'y emploient; mais je ne suis pas môme digne de les approcher. Croyez que je suis disposé de la sorte. J'honore ce que je ne puis faire, et je me confonds en tout ce que je fais, tant je suis indigne et incapable de tout emploi.

LETTRE XLVI

// parle contre tes duels, et exhorte une personne à prendre hautement le parti de Dieu contre le monde.

Je reprends aujourd'hui la plume pour vous envoyer un Mémoire sur les duels, à l'occasion de M. N***, qui , après s'être battu contre son proche parent, s'est retiré chez son A*** et réfugié dans sa maison. C'est une chose bien odieuse , et sans doute bien contraire a ses inclinations. Ne pourrait-il pas en celte rencontre témoigner hautement combien il condamne ces crimes, et que, bien loin de les protéger et de vouroir que sa maison ser\'0 d'asile et de refuge à ceux qui les commettent, il veut absolument qu'ils s'en retirent?

11 faut que les respects humains cessent, quand on veut faire triompher Dieu et détruire ses ennemis capitaux, comme sont le péché et le monde. Il faut dans ces occasions faire violence à la mollesse de la nature et de la chair; et l'esprit de Jésus prend grand plaisir à voir qu'on n'hésite point, quand il y va de se sacrifier soimême et de s'anéantir, pour établir autant qu'on peut le royaume de Dieu son Père. Vous verrez en Noire-Seigneur et en la prudence chrétienne ce que vous aurez à faire en cela pour son service. Autrefois Moïse ordonna aux Lévites de mettre l'épée à la main, et d'aller tête baissée au milieu du peuple d'Israël qui sacrifiait au veau d'or, avec ordre de ne regarder ni père, ni mère, ni patent , ni ami ; mais de mettre tout à mort : ce qui nous apprend que, quand il est question de détruire l'idole du monde qui s'élève contre Dieu , on ne doit rien épargner, mais qu'il faut obéir absolument aux ordres de Jésus -Chnst. Il donne sa malédiction au monde pour ses scandales, Vœ mundo a scandalis (Matlh. xvui, 7); et il fulmine le même anathème contre ces misérables scandaleux qu'il fait contre les damnés ;Yœ! déclarant qu'il vaudrait mieux qu'ils fussent au fond des abîmes de la mer avec une meule de moulin au cou, que d'infecter par leur exemple funeste les âmes faibles de l'Eglise. Par là il veut faire entendre qu'il» sont déjà condamnés aux abîmes éternels de l'enfer, où ils seront perdus et abîmés dans un élément plus cruel que l'eau, qui ne les fera pas mourir, tuais les fera revivre éternellement dans leur consommation malheureuse. Et pour exprimer le poids

de la justice et de l'ire divine sur ses malheureux, qu'il prétend tenir écrasés sous 1» main de sa vengeance pour toute une éternité, ii témoigne cpiecette meule de moulin, qui les tiendrait abîmés sans ressource, leur serait bien moins fâcheuse que celle qu'il jettera sur la gueule de l'enfer au jour du jugement, pour les tenir éternellement renfermés dans ces épouvantables cachots.

Voyez de quels termes il se sert dans l'Ecriture sainte pour exprimer la rigueur de ces peines, et vous verrez ce que, etc.

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