LETTRE XLVII
// reprend une personne de condition de ce qu'elle choisissait les plus mal faits de ses enfants pour les mettre dans le clergé ou dans le monastère, sans examiner beaucoup leur vocation et leur esprit.
Je bénis Dieu de la résolution que vous avez [irise de lui consacrer particulièrement quelques-uns de vos enfants; et j'ai bien^ de la joie que vous vouliez les soustraire h la malignité du siècle, pour les donnera l'Eglise et les dédier au service des saints autels. Mais je ne nuis approuver que vous choisissiez pour cela ceux qui ont le moins d'esprit, et que vous ne vouliez donner au Fils de Dieu que le rebut du siècle. C'est une conduite qui fait paraître bien peu de foi el de religion; et si elle est commune dans la plupart des familles, c'est qu'on aime mieux y voir régner l'esprit du monde que celui du Fils de Dieu, S'il y a un stupide, un étourdi, un lâche, un éventé, en un mot, quelqu'un dont on n'ait pas grande espérance, on dit aussitôt: Il le faut faire moine ; il le faut faire d'Eglise ; il n'est bon qu'à cela. Si même il y a quelque personne mal faite , quelque boiteux , borgne ou bossu, c'est celui qu'on o (frira à Dieu; et on ne songe pas qu'il ne veut rien d'imparfait qui approche de ses autels, qu'il rejette les présents et les victimes qui ont quelque tache ou quelque défaut , et que le sacrifice d'Abel lui fut agréable, et non pas celui de Caïn, à cause de la dill'érence des victimes qu'ils présentaient à Dieu. Et c'est ce qui me fait craindre qu'il ne veuille point de vos présents, qu'il ne répudie vos sacrifices, et qu'il ne vous perde, à cause de ces victimes imparfaites que vous lui présentez comme Caïn. Hé quoi ! si dans l'ancienne Loi, où on n'offrait à Dieu dans le temple que des animaux et des bêtes* et où la religion n'était qu'une figure de la nôtre, il élan expressément ordonné que les prêtres n'eussent aucun défaut en leur corps, que ne doiton point faire maintenant pour bannir de sa maison tout ce qui peut y être de messéant ?. 11 demande assurément plus de circonspection et plus de révérence des adorateurs en vérité, qu'il n'en demandait autrefois de ceux qui ne l'adoraient qu'en figure
Souvenez-vous en particulier de ce que vous avez fait autrefois, quand vous avez offert vos enfants au roi pour être ses pages. N'avez-vous pas choisi les plus beaux et les mieux faits de votre fam'lle? Pourquoi
donc refuserez.-vflus la môme ennse à Dieu, qui est le Dieu de la beauté, et celui qui les conservera bien mieux que les rois de la terre? Notre Dieu veut être adoré intérieurement et extérieurement; il veut être servi et de corps et d'esprit; il veut un culte extérieur et un intérieur, une beauté spirituelle et une corporelle. Il faut donc que la beaulé du corps et la bonne grâce en ses serviteurs soientaccompagnées d'une beauté intérieure; car tous les Pères remarquent que ces défauts extérieurs ne sont que des figures de. défauts intérieurs qu'il ne peut souffrir dans ses prêtres. Ainsi ayez soin, avec la bonne grâce extérieure, de leur procurer par une sainte éducation la beauté de l'âme, qui est nécessaire pour servir aux autels, afin de ne lui présenter que des enfants dignes de sa grandeur, et dont vous ne receviez point île reproche. Vous craindriez assurément le reproche du roi, si vous lui présentiez un enfant stupide et contrefait pour le servir. Or vous avez inliniment plus à craindre, si vous offrez à Dieu des enfants qui ne soient pas sains et nets, qui soient souillés et poilus, qui se portent à l'impureté, à la vanité et à l'avarice: car ce sont ces vases souillés qui irriteront Dieu, et qui pourraient bien attirer sur vous la malédiction de Balthazar.
Veillez donc très-particulièrement à leur éducation ; voyez avec quelles gens ils sont élevés ; prenez garde aux sentiments qu'on leur donne et aux maximes qu'on leur inspire. Surtout ne les poussez jamais à se faire ecclésiastiques par aucun intérêt. Faites leur connaître que ce n'est point pour leur acquérir des richesses, pour les faire entrer dans ies honneurs, ou pour les mettre à leur aise, mais pour les rendre plus saints, et pour procurer par eux la gloire et le service de Dieu, que vous avez en vue cet état. Car, si vous ne leur proposez point les intérêts de Dieu, mais les vôtres, mais votre avancement, mais le bien de la famille, mais leur plaisir, vous faites de vos enfants des victimes de vanité, vous immolez à l'honneur et aux richesses les hosties qui ne sont dues qu'à Dieu, présentant à des idoles des âmes qui lui sont consacrées : en un mot, vous laites des sacrifices aux faux Dieux, au lieu d'en faire au véritable Dieu. C'est à quoi je vous conjure de faire souvent réflexion, afin qu'en gémissant sur votre conduite passée vous agissiez désormais comme un père chrétien, qui ne veut point avoir d'autres vues ni d'autres desseins que ceux de Dieu sur ses enfants.
LETTRE XLVHI
II conseille à une personne de ne point s enyager dans le sacerdoce , à moins qu'elle n'aie dessein de renoncera tout pour y servir uniquement Notre-Scigncur.
Je crois que vous ne devez point quitter l'état où vous êtes pour vous engager dans le sacerdoce, à moins que vous n'ayez pris un temps considérable pour vous exercer à la sainteté qu'exige cette profession, qui de-
mande un grand dégagement du siècle, un grand zèle de la gloire de Dieu, et un désir ardent de l'honorer et de le servir incessamment dans son Eglisp. 11 me semble que c'est là le grand dessein de Dieu dans la vocation des prêtres, d'avoir des personnes qui, dégagées de tout, vaquent uniquement el sans relâche à son culte et à sa religion. Comme il est infiniment saint el parfait en lui-même, et inliniment bon et libéral envers ses créatures, il mérite d'être honoré en sa grandeur et reconnu en toutes ses bontés : et comme son état est éternel, que ses perfections ne changent point, et que ses bontés envers les hommes ne sont jamais interrompues, il veut aussi être glorifié incessamment et reconnu continuellement par ceux qui se ressentent de ses grâces.
Dans le ciel, il a établi les anges pour être en révérence, en respect, en louanges continuelles vers sa grandeur, et exercer incessamment leur religion envers sa majesté divine : si bien que non-seulement ils le louent et le glorifient pour les biens qu'ils reçoivent de ses bontés, mais encore ils l'honorent dans sa sainteté et dans les autres perfections absolues qui n'ont aucun rapport à la créature; et même leur soin principal est celui d'adorer Dieu en lui-même, sans avoir égard aux grands biens qu'ils en reçoivent, qui ne sont pas considérables auprès de ce qu'il est. D'où vient qu'ils chantent incessamment : Sanctus , Sanctus, Sanctus Dominus Sabaoth : « Saint, Saint, Saint le Dieu des armées : a honorant ainsi sa sainteté, qui est une perfection essentielle à Dieu et absolue, et qui ne lui donne aucun rapport aux créatures; et ils sont si assidus à ces devoirs qu'ils lui rendent et pour eux et pour les âmes dont ils ont quelque soin, qu'ils n'interrompent point ces divins exercices d'adoration, d'amour, de louange, da remercîments et de prières.
Or notre Dieu , qui désire avoir sur la terre une religion semblable à celle qu'il a dans les cieux, et qui veut y être honoré, et pour ses grandeurs adorables, et pour les biens qu'il fait continuellement à ses créatures, voyant que la plupart des hommes ne voudraient pas y satisfaire, il choisit les prêtres pour tenir leur place et pour lui rendre en leur nom les devoirs d'une religion perpétuelle. C'est pourquoi ils sont aussi appelés les anges de l'Eglise, à cause de la religion continuelle qu'ils exercent envers Dieu, et des louanges, des oraisons, desadorations, du culte, des vœux et du sacrifice qu'ils lui rendent incessamment. C'est pour cela que Dieu même se choisit de certains prêtres qui vaquent toujours à l'oraison; d'autres qui sont appliqués sans cesse à ses louanges ; d'autres qui s'emploient continuellement aux autres fonctions de l'Eglise. El c'est aussi pour ce même sujet qu'en l'ancienne Loi il y avait un sacrifice continuel que les prêtres devaient incessamment offrir à Dieu, et un feu qui, par leurs soins el leurs veilles, ne devait jamais s'éteindre; ce qui marquait les soins continuels et assidus qu'il demande