LETTRES SI
de ses ministres, qu'il destine dans l'Eglise a son culte et à son divin service.
Voilà quel est le grand dessein de Dieu dans la vocation des prêtres, et ce qui doit ê-tre aussi toute votre vue dans le désir que vous avez de vous approcher de ce divin état. 11 faut que vous preniez Dieu pour votre seule occupation, et son culte pour l'unique emploi de votre vie. 11 faut que vous le regardiez comme celui que vous devez incessamment servir et honorer. 11 faut que vous renonciez pour cela aux occupations séculières, que vous reliriez votre cœur des richesses, de l'honneur et de la vanité; enfin que vous ne fassiez plus état que de Dieu , le regardant comme une mer immense et comme un abîme de perfections adorables, où on ne peut trouver de fond dans les devoirs qu'on lui doit rendre. Il faut que vous considériez que votre vie étant trop courte et votre cœur trop petit et trop faible, quand môme il y en aurait cinq cent mille comme le vôtre, pour rendre à Dieu ce qu'il mérite, vous ne devez point partager votre esprit et vos soins, pour en donner une partie aux bagatelles de la terre, aux sottises du siècle, aux vains amusements du monde. Il faut que votre âme soit toute pénétrée de cette grande maxime de l'Apôtre : Nemo militons Ueo implicat se negotiis secularibus : « Que personne de ceux qui se destinent au service de Dieu ne s'embarrasse dans les soins terrestres et grossiers de ce monde. » (II Tînt, n, k.) Voyez quels sont sur cela vos sentiments, et sondez votre cœur. Voyez si vous voulez être appliqué uniquement à Dieu ; si vous voulez le servir en tout ce que vous pourrez dans son Eglise; si vous voulez renoncera tout autre intérêt qu'à celui de sa gloire ; si vous voulez désormais qu'il vous soit toutes choses. Si vous n'êtes pas dans ces dispositions, vous ferez mieux de demeurer dans la condition où vous êtes, celui à qui Dieu ne suffit pas n'étant pas digne du sacerdoce.
LETTRE XLIX
Il témoigne sa douleur du peu de respect qu'on portait à de bons prêtres, et il invite une personne à les retirer chez elle.
J'ai été tout à fait affligé par la lecture de votre lettre , et je ne puis me consoler, voyant les mauvais traitements que reçoivent de la noblesse et du peuple les prêtres de vos quartiers. C'est un effet do l'aveuglement du monde sur lequel il faut gémir. Si les Chrétiens étaient plus éclairés dans la religion, ils en auraient bien une autre estime; et connaissant à quoi leur servent les bons prêtres, et de combien de services et de devoirs envers Dieu ils les déchargent, je pense qu'ils les voudraient toujours avoir avec eux, et il n'y aurait point de témoignage de respect et d'amour qu'ils ne leur rendissent. Jésus-Christ, qui satisfait pour nous à Dieu, nous est si cher, qu'il n'y a point de sentiments de respect et de reconnaissance que nous ne lui rendions, et nous ne saurions nous contenter dans nos amours
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qu'en nous unissant à lui et nous y donnant, afin qu'il nous change en lui-même. Ne lui refusons pas de l'honorer et de l'aimer encore dans ses prêtres , en qui il veut être comme dans des ciboires et des tabernacles pour y recevoir nos hommages. Combien d'âmes fidèles qui, connaissant l'importance de leurs devoirs envers Dieu et leur impuissance à y satisfaire, seraient ravies d'avoir chez elles ces bons prêtres vaquant jour et nuit à les en acquitterl Quelle joie n'auraieiit-elles point, en consentant intérieurement et s'unissent à tous les actes de religion qu'ils rendent à Dieu, de se voir soulagées et déchargées de leurs obligations dans l'état où l'impuissance les réduit ) C'est avoir un avantage bien considérable que d'avoir chez soi les amis de son juge, et de pouvoir gagner ses bonnes grâces par le bon accueil qu'on leur fait. Quel bonheur d'avoir sa cause entre les mains d'un avocat qui lui est agréable, et qui y prend intérêt comme à la sienne propre 1 Tels sont ces bons prêtres qu'on persécute, qui attirent la bénédiction de Dieu par leur présence. Je vous conjure donc de les retirer chez vous. Ils prendront vos intérêts auprès de Notre-Seigneur, et ils n'apporteront pas de moindres grâces dans votre famille que fit autrefois l'arche dans celle d'Obededom. Je suis.
LETTRE L
// parle d'une grâce extraordinaire qu'il avait reçue pour lui et pour le bien de la personne à qui il écrit, dont ils doivent ensemble remercier beaucoup Notre-Seigneur.
Je vous écris de la part du bien-aimé Jésus, auprès duquel il y deux heures entières que je pleure de joie, et que je m'épanche en bénédictions, louanges et actions de grâces pour la chose qu'il m'a ordonné d'écrire. C'est une grâce dont je m'estime si heureux, qu'il me semble que je n'ai plus rien à désirer au ciel ni en la terre, et que je dois dire par cette expérience ce que disait David : que Dieu fait la volonté de ceux qui le craignent et qui le cherchent, et qu'il la l'ait non-seulement dans les petites choses et ordinaires , mais dans les plus grandes. Car enfin la chose de toutes celles que notre Maître me pouvait accorder la plus pressante et la plus forte dans les désirs de la charité, ce divin et suraimable Epoux des âmes, ce cher lien des cœurs, Jésus, qui appelle toute l'Eglise à la consommation universelle de son amour dans les cieux, m'a l'ait entendre qu'elle arriverait.
Voici ses propres termes. Lisez-les à genoux, comme je les écris de même, croyant que nous ne saurions apporter trop de respect et de religion, trop d'amour, de ressentiments, de louanges et d'actions de grâces pour cet insigne don, pour lequel la vie entière et mille vies offertes en reconnaissance ne pourraient pas suffire. Mandez-lui, me disait-il, parlant de vous, quelle, ne soit pas en peine ; vos degrés de gloire seront égaux. Et, ajoutant les moyens d'y parvenir,
7ï)5 (EUVRES COMPI.
il dit : Elle priera pour vous, vous agirez pour elle, et vos souffrances seront communes.
Noire divin et toujours très-saint et adorable Maître m'a cou firme par là dans ce qu'il lui avait plu autrefois me faire entendre, que toute la vie chrétienne et intérieure consistait en trois choses : à prier, à faire et à souffrir. Et comme il veut que nous fassions cela dans un esprit commun, quoique extérieurement nous soyons appliqués avec différence auxexercicesde notre vocation, il prétend qu'en faisant l'un pour l'autre, par l'autre et en l'autre, tout ce que nous ferons et souffrirons nous servira pour acquérir une gloire et une couronne commune.
Qu'il soit béni h jamais cet aimable Jésus, qui appelle après lui si doucement les siens, qui les instruit si fortement, et qui les pousse si efficacement à porter sa croix avec lui. Oh! qu'il entend à merveille à adoucir ce joug si posant en lui-même, mais si léger à l'amour 1 Qu'il entend bien à faire entrer ses victimes, par d'agréables portes, dans le temple ! II me semble qu'il n'y a rien qui ne soit très-doux à souffrir maintenant. Nous ne pouvons, ce me semble, trouver aucune chose qui mérite que nous la nommions un sacrifice, nous souvenant de la promesse, laquelle nous est faite aujourd'hui, il me semble que nous serons désormais ingénieux à trouver des moyens de nous crucifier, et de sacrifier les choses qui augmenteront la gloire de Jésus-Christ en nous. Oh 1 que l'espérance est forte, et que c'est avec raison que Dieu l'a mise entre la foi et la chanté 1 Jusqu'à cette heure je n'avais point été assez convaincu da ce que pouvait l'espérance sur uu cœur chrétien, et quoique la charité pressante puisse tout, c'est une merveilleuse préparation à la très-sainte charité, que l'effet de la sainte espérance, qui nous rend présentes la charité, la justice et la miséricorde de Dieu, lequel rend à un chacun dans le ciel, selon ce qu'il a souffert et opéré pour son amour sur la terre. Je me suis vu si fort rempli d'obligation à Dieu dans cette rencontre, que je me suis engagé pour tous les jours de ma vie à offrir le divin sacrifice et ues prières particulières pour cela. Je crois que vous eu ferez de même de tout votre cœur, lequel se trouvera trop petit pour aimer, bénir, louer et remercier Dieu pour cette faveur. Vos yeux auront bien peu de larmes pour satisfaire à l'étendue de ce bienfait; et de ma part je vous puis dire que je ne pense pas que les miens s'étanchent jamais dan.i le souvenir de cette grâce. Je ne croyais pas môme que les pleurs me dussent permettre de vous écrire, tant j'en étais baigné et détrempé en la prière. Je vous écris ceci dès les six heures du malin, pour vous faire savoir le plus tôt que je puis celte bonne nouvelle, n'y ayant point de temps à perdre pour commencer no» actions de grâces, et l'exercice <ie l'emploi que Dieu nous prescrit à tous
ETES DE M. OLIEK.
deux. J'offrirai demain et après-demain le divin sacrifice sur les huit heures, pour commencer ma gratitude et la vôtre envers Dieu, en Jésus-Christ son Fils et en sa divine Mère
LETTRE LI
Il marque ses dispositions dans quelque rebut qu'il reçut chez un grand.
Depuis les complots qui se sont faits pour empêcher l'œuvre de Dieu, et le refus que vous savez que nous avons soulfert , j'ai reçu un honneur, à cette occasion, de la part de notre divin Maître, que je n'eusse jamais osé désirer; car i! s'est par deux fois rendu présent à mon esprit en la manière qu'il parut devant Hérode. Quoique ce roi eût eu tant de désir de le voir, néanmoins, après sa première joie passée, il se moqua de lui, le traitant comme un innocent et un fou, et l'exposant à la risée de toute sa cour, qui s'en moqua comme lui-même avait fait. Oh! quelle sainte innocence, quelle modestie notre saint Maître ne fit-il pas paraître en cette occasion , quoiqu'il ne seplaignît pas et qu'il se tût! II voyait en son esprit, et son Père même lui laissait ressentir en paix tous ces sujets de peine qu'on lui donnait, pendant que son cœur était en joie, en bénédiction, en hommage et en adoration sous ses ordres divins. Cet aimable Sauveur s'était rendu présent en ce lieu pour faire du bien à ce roi et à toute sa cour ; et il voit tout se roidir et s'opposer au bien qu'il y voulait faire. 11 faut que nous apprenions, par cette exemple, à vivre en paix et en patience dans ces occasions, en la vertu de son esprit. Il me suffit pour cette heure de vous donner cette instruction, vous confiant encore celle-ci, qui m'a été donnée sur cette vue de Notre-Seigneur, savoir, que je n'avais point encore eu lieu d'imiter cette circonstance de la passion du divin Maître, et que je devais estimer heureuse cette rencontre qui m'y donnait quelque part. En effet, bien loin d'avoir peine de cette conduite, j'en adore, bénis et loue Dieu de tout mon cœur, et pour la personne que vous savez, je ne pouvais pas lui avoir plus d'obligation, que de m'avoir servi à un si grand bonheur. J'en porterai toujours la reconnaissance dans mon cœur, et je promets à Dieu que je prierai pour elle tous les jours de ma vie. J'aurais déjà oublié et étouffé le souvenir de ces choses, si Dieu ne voulait que je tisse usage en toute son étendue d'une rencontre si importante, et que je misse ordre aux suites de cette alfaire dans les voies de son esprit et de son Evangiie.
LETTRE LU
On accouvre, par la consolation qu'il donne dans cette lettre à une personne affligée, sa profonde humilité et sa grande charité pour le service des dînes.
N'accusez point si fort vos péchés sur la rupture de l'affaire qui vous afflige , que vous ne me lassiez la liberté de croire uue
LETTRES SPIRITUELLES
mes négligences et les infidélités en ma conduite, jointes aux crimes de ma vie, n'en aient été la cause. Dieu veut que vous leviez les yeux vers lui pour adorer ses desseins et ses ordres, et que ses pauvres serviteurs et servantes marchent sur les pas de leur maître et de leur maîtresse. Que reste-t-il au Fils de Dieu de tout ce qui s'est passé en sa vie, sinon ses plaies, ses douleurs et ses confusions? C'est ce qui paraît maintenant de plus glorieux en lui, et ce qui reluira à toute éternité sur sa personne. Nous sommes dans le temps de notre sacrifice. Plus Notre-Seigneur nous aura immolé, et plus tôt il nous consommera en lui-même. Pour ce que ce vous dites que vous ne trouvez point débouta votre peine et à votre privation, je vous avoué que je n'y puis penser sans un saisissement capable de faire des elfcts de mort et de langueur perpétuelle, si Dieu ne soutenait ma vie. Notre-Seigneur portait toujours sa mort devant ses yeux, et, si son Père ne l'eûtsoutenu, il eût mille fois succombé sous sa peine et prévenu ses bourreaux par une soudaine mort. Notre vie est en Dieu, et l'union de notre cœur à Jésus- Christ anéanti doit être le soutien de r.os jours. Toutes les fois que vous aurez besoin de moi, tout inutile que je suis, et que vous irouverez votre âme trop en peine et absorbée dans la douleur et dans la croix, comme il m'en vicntquelquefois des appréhensions, ce qui pourrait abréger votre vie, je vous prie de me faire le bien de me le mander. Rien ne m'empêchera de vous aller voir, ayant l'occasion de nos pèlerinages en vos quartiers. Ce m'est assez d'avoir l'honneur de vous servir en Notre-Seigneur; il n'y a rien que je n'essuie pour cela. Le bien que j'ai reçu' dans ce dernier pèlerinage a tellement passé la peine des épines qui se sont rencontrées en chemin, que je l'achèterais encore de mille croix et île mille tortures. Saint Jean, vivant pour la très-sainte Vierge, ne pouvait rien trouver de pénible en la servant; tout ce qui se pouvait présenter de plus fâcheux lui était des douceurs et des joies non pareilles, et le sacrifice seul eût été capable de le contenter en ce service.
LETTRE LUI
Sentiments d'une véritable humilité'.
Notre-Seigneur m'ouvre les yeux de jour en jour pour me découvrir ma misère. Je vous conjure de lui demander fidélité à cette grâce que j'estime entièrement, aussi bien que beaucoup d'autres, dont il m'a favorisé depuis quelques mois, qui vont toutes à mon anéantissement. Louez Dieu de sa bonté sur moi ; remerciez-le pour moi, et le priez qu'il me continue ses grâces, et qu'enfin il me change. Demandez-lui aussi la conduite de son esprit et quantité de choses que je connais m'être nécessaires et qu'il sait ; mais surtout l'humilité, à laquelle sa bonté m'appiique constamment. Le défaut de cette vertu m'a fait perdre cent mille biens, que sa bouté me peut rendre s'il veut, et dont sa justice me doit priver. Je connais mainte-
nant que je suis si rempli d'amour-propre, que j'y suis comme assujetti ; et depuis que Dieu m'a retiré les mouvements sensibles, qui ne servaient que de couverture à mes vices, je me suis trouvé si nu de vertu et si rempli de désordres, que je ne puis exprimer la moindre partie de nies défauts. Priez et faites prier extraordinairenient pour moi, car je vous ferais pitié, si je vous faisais voir qui je suis. J'espère maintenant de commencer solidement la pratique des vertus, si la bonté de Notre-Seigneur m'en fait la grâce, car jje commence à la connaître.
LETTRE L1V
Son estime et son zèle pour les missions de la Chine.
J'aurai le bien, au premier jour, de conférer seul à seul avec ce grand apôtre dont ja vous ai écrit, afin de voir ce qui se pourra faire pour la gloire de Dieu en ces royaumes éloignés. Dieu y verse tant de bénédictions et tant de grâces, que le commun des Chrétiens y fait ordinairement des miracles. On y voit des prodiges pareils à ceux que Notre-Seigneur promet dans l'Evangile: In nomine meo dœmonia ejicient, super œgros manus imponent, et bene habcbunl. (Marc. xvi, 18.) On y passe les années entières sans qu'on trouve matière de les absoudre; en un mot, il me semble que c'est un paradis; et, ce qui est étrange, il ne se trouve que neuf ouvriers pour des trois cent mille âmes. Je consulterai avec lui si quelques-uns de nos sujets lui pourraient être utiles, supposé que je sois trop indigne pour y aller moi-même. J'ai un grand respect pour la grâce apostolique qui réside en ce .-aint personnage. J'espère que vous le verrez bientôt, parce qu'il fait état de passer par vos quartiers, en allant en Bretagne pour s'embarquer. J'ai acquis société intérieure avec lui par cette sainte rencontre, et j'en ai déjà ressenti les effets en l'oraison par une expérience sensible d'un jeune martyr nommé André, qu'il avait depuis trois ans acquis à Notre-Seigneur, et qui souffrit en la présence de son Père d'étranges tourments avec une constance merveilleuse. Je l'ai prié de nous donner part, et à vous et à moi. à sa vie et à son esprit, pour dilater son zèle, lui offrant même nos corps pour multiplier son martyre. Je lui ai aussi demandé qu'il nous obtînt par Notre-Seigueur cette grâce, flue nous fussions présents en esprit à tous ces saints ouvriers, qui travaillent en ces royaumes avec tant de charité, et qu'il nous obtint société et part à leur grâce et à leur amour, pour servir Dieu en tout et partout.
LETTRE LV
Son zèle pour la conversion aes infidèles.
M faut que je vous fasse part de la consolation et de la joie que je reçus le jour de la Purification de la sainte Vierge, entendant le récit de ce qui se passe dans la Chine, dans le Tonki'n et dans la Cochm-
OEUVRES COMPLETES DE M. OLIEIt.
chine. Il me semblait que ce récit était l'accomplissement de la prophétie de saint Siméon et d'Anne la prophéles>e, dont Dieu se servit pour relever l'humiliation de Jésus-Christ et de sa sainte Mère ; et il me venait en l'esprit que ce que l'on nous disait du christianisme parmi ces royaumes gentils, qui font confusion à nos Chrétiens et aux plus spirituels de ce royaume, nous donnait lieu de nous écrier : Lumen ad revelationem gentium ; quod parasti ante faciem omnium populorum, {Luc. h, 32.) Mais ce qui me faisait soupirer est la disette d'ouvriers en ces lieux, où, dans un royaume entier, il n'y en a que neuf pour trois cent mille personnes. Il y en a un autre où quatre cent mille âmes n'ont pas un prêtre ni un évoque. On vient chercher en France des ouvriers, et je me sentirais bien porté à secourir ces pauvres mais riches Etats en Jésus et Marie, selon les anciennes espérances que j'en ai toujours eues. Mais je n'ai que des larmes de douleur pour cette affaire, craignant que l'indignité et l'infidélité à la grâce de Jésus et Marie ne me rendent indigne de ce bonheur ; et, si l'on met obstacle à ces sentiments de miséricorde et de grâce, je ne serai pas consolable toute ma vie: je vous dirai, quand j'aurai le bien de vous voir, depuis quel temps j'aspire à cette grâce et à l'honneur d'aller donner ma vie et mon sang pour le salut de ces pauvres gentils. Je me souviens que vous me mandiez autrefois que vous étiez tellement disposé à tous les saints ordres de Dieu, que vous consentiriez de bon cœur de me voir aller au bout du monde, pourvu que l'esprit saint de Jésus-Christ conservât l'union de nos âmes. C'est ce que tout le monde ensemble ne saurait altérer, et ce que les grands sacrifices peuvent beaucoup augmenter. Demandons-lui que sa très-sainte volonté et tous ses adorables desseins sur nous s'accomplissent en toute la manière qu'il le désire.
LETTRE LVI
Son zèle pour aller travailler à la conversion des in/idètes. — Son humilité et son attrait pour la vie cachée.
Il y a huit jours que je vous fis paraître la superbe de mon cœur, vous témoignant le désir que j'avais de suivre ce grand apôtre du Tonkin et de la Cochinchine. Mais, après lui avoir parlé à fond de ce dessein ou plutôt de ce projet, ce saint homme, ou Notre- Seigneur en lui, m'a jugé indigne de cette grâce. Ainsi je me vois obligé de demeurer ici dans mon néant, attaché à remploi que la divine majesté m'a donné, où, rempli de la vue de ma misère et de mon indignité, je gémirai et soupirerai toute ma vie pour m'ètre rendu par mes infidélités si indigne de cet honneur. Si, dans le néant où la grâce me retire et me renferme, j'osais encore as pirer et regarder quelque chose de la solide gloire qu'on peut trouver dans le service du divin Maître, en donnant sa vie et répandant son sang pour lui, je regarderais l'Angle-
terre comme mon espérance. Et comme ce grand apôtre, dont je vous parle, me dit que toutes ses intentions avaient toujours été, dès sa jeunesse, d'aller ou du côté de la Chine, ou, s'il ne le pouvait obtenir, d'aller au moins dans l'Angleterre, je m'offris à lui pour accomplir son zèle en ce royaume par tous les services que je pourrais lui procurer, et à toute l'Eglise; le priant que de son côté il nous associât à ses travaux, et me portât en esprit en tous ces lieux éloignés, où l'Eglise est si magnifique en dons, en grâces et en richesses du Saint-Esprit. Mais, après tout, je vois qu'il faut nous tenir dans notre néant, recevant avec amour et avec joie les croix et les souffrances qui se renconlrent dans le service du Seigneur. La charité crucifiée est la plus sthe. Toutes choses en ces lieux de langueur s'opposent à la charité et à la splendeur de l'Eglise, mais il faut gémir en secret et faire pénitence en notre cœur, vivant martyrs do Jésus en l'Eglise. Cette vie cachée a' quelque chose qui me tient davantage en mon centre, qui est la petitesse d'esprit et le néant. Ces autres emplois ont quelque chose d'éclatant que j'appréhenderais. Mais celui où Notre-Seigneur a fait la grâce à ce pauvre pécheur de l'appeler est plus caché, plus inconnu, et a plus de rapport à l'anéantissement de notre Maître; car il n'est point sorti de la Judée pour faire tout le bien qu'il aurait pu par la prédication de l'Evangile ; mais laissant à ses disciples à accomplir le zèle caché et inconnu de son âme pour la gloire et la louange de Dieu, il s'est contenté de travailler dans ce petit pays, et parmi ce peuple où il avait été envoyé. Demandez à Notre-Seigneur qu'il me rende fidèle à ma vocation. Adieu.
LETTRE LVI
Ses grands souhaits pour l'esprit apostolique.
Je vous écris ce mot sur mon départ pour une mission où l'on m'envoie. Je vous conjure de demander pour moi fortement et souvent l'esprit apostolique, car le ciel me donne de puissants désirs pour cette grâce. Je vous regarde comme la personne qui êtes destinée à prier sans cesse pour tous lues besoins. Celui que je vous expose ici est mon plus grand; car, si j'obtiens cette faveur, je ne désire et ne demande plus rien à Notre-Seigneur que de la conserver. Quels biens ne serons-nous pas capables de faire avec cet' esprit? Que de cœurs seront convertis 1 que d'àmes reviendront à Dieu 1 que de bénédictions partout où nous irons I II faut employer toutes nos forces pour obtenir ce don. Voici la fête qui approche où cette grâce se distribue. Levez les mains au ciel, ouvrez votre poitrine, et fendez votre cœur. 11 ne faut rien épargner pour cela. Je vous le rendrai bien après, et vous en sentirez avantageusement les effets. Mais quand vous n'y auriez pas d'intérêt particulier, la pure gloire de Dieu, qui j est intéressée, vous oblige à le faire