‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 292 sur 394 · SOC · texte numérisé non relu

SOC

le dessein do connaîtro sa volonté, et que, de plus, vous faites en cela un sacrifice de votre propre volonté, qui est impatiente de voir réussir ses propres desseins. Vous savez qu'il ne faut rien mêler de propre en cet œuvre divin, et moins à cette heure que iamais, puisqu'il y va de la décision des volontés suprêmes. Il y a longtemps que le grand Maître a commencé cet œuvre, et qu'il a promis de l'achever en sa sainteté. L'empressement et l'inquiétude feraient voir que Dieu ne régnerait pas absolument dans le cœur; car il est un Dieu de paix, et son royaume, comme dit saint Paul , consiste dans la joie et dans la paix. Ce grand Maître agira en nombre, poids et mesure, et il fera mieux qu'on ne peut désirer. Ce n'est pas à nous a lui donner la loi, mais à la recevoir de lui, quand môme elle serait contre noire raison et contre notre volonté. Je prie Notre-Seigneur d'accomplir ses desseins en vous, et qu'il ne vous laisse jamais faire votre propre volonté, pour sainte qu'elle paraisse, et dans quelque circonstance que ce soit. Notre- Seigneur, plus saint que toute la créature, faisait cette prière à Dieu son Père : Mon Père, je vous supplie non-seulement d'accomplir votre volonté sur moi et sur ma mort, mais que cela se passe en toute la manière qu'il vous plaira, pour les personnes, pour le temps, et pour toutes les circonstances que vous voudrez : Puter, non sicut ego volo, sed sicut tu. (Matth. xxvi, 17.) Otfrez-vous bien à Notre-Seigneur, et vous donnez à sa grâce pour faire les choses en sa lumière et en sa tharité, selon qu'il vous les dictera. Allez aussi avant, mais n'allez pas aussi plus loin qu'il vous poussera. Ce que vous ne ferez, pas en un jour, vous le ferez en un autre. 11 suffit si vous le faites dans le moment de Dieu et dans sa conduite. Je laisse le tout au divin Maître en vous, qui veut et qui doit être votre voie, votre vérité et votre vie, et principalement dans ces choses importantes de votre conduite, où vous ne voulez rien que lui et l'accomplissement de ses divines volontés.

LETTRE LXII

Il témoigne un grand désir de voir un jour la vie commune de Jésus et de Marie renouvelée sur la terre.

Je n'ai jamais été plus consolé ni plus rempli de joie qu'en faisant lecture de votre chère lettre. Je suis dans un désir aussi pressant que vous, de voir Ja vie commune de Jésus et de Marie pratiquée sur la terre. Rien ne m'a pressé le cœur plus ardemment et plus fortement que cette charité de Jésus. Autant que la séparation m'en serait dure, autant la vue de ce bonheur me ferait bienheureux. Ce matin, dans la prière, mon cœur s'est vu renouvelé si puissamment dans cette volonté, qu'il n'y a sorte de liens dont je n'aie souhaité d'être attaché indissolublement à Dieu et à son œuvre en Jésus et Marie. J'ai eu l'honneur de voir la disposition admirable de Jésus-Christ envers Dieu, et comme il n'avait de joie que de se

voir lié, engagé et obligé à lui par tous les liens imaginables de l'amour et de la religion. Il me semblait voir ce désir répandu en lui-même et en tous ses membres, pour être avec eux totalement attaché et amoureusement lié à son Père. J'y ai appris que les liaisons et les engagements d'amoursont des décharges et des soulagements à lame bien disposée et remplie de ferveur; et, au contraire, à l'âme tiède et languissante, et à la nature qui fuit la liaison à Dieu, ce sont des embarras, des gènes et des contraintes très-pénibles. Je voyais alors deux différents états de notre âme : l'un de langueur, et l'autre de ferveur; cl je reconnaissais la disposition d'amour et de zèle pour Dieu qui vous faisait sentir l'état que vous me dépeignez par votre lettre. Ce que je voyais en vous, je le portais en moi ; et cette charité commune, qui doitanimer lesChrétiens, vivifiait mon âme conjointement avec vous. Déni soit de tout celui qui a fait avec poids et mesure les démarches admirables et les progrès de sa famille et de tousses enfants. JJ manifestera un jour dans sa vérité ce que l'œil ne peut voir, l'oreille ne peut entendre, ni le cœur concevoir, des choses qu'il opère dans les siens. Laissons tout à l'amour et au zèle qu'a ce grand Dieu de se glorifier en sou œuvre. Jésus-Christ et Marie seront dans l'éternité les objets principaux de sa complaisance, après la communication éternelle des trois personnes divines; et au-dessous de ces mers et de ces océans d'amour, tout ce que Dieu aura rempli et animé de son amour céleste, paraîtra pour jamais aux yeux des justes pour leur joie, et aux yeux des maudits amateurs du siècle pour leur confusion. Vive l'amour de Dieu en Jésus et Marie. Je prie sa bonté, qu'il veuille consommer en lui l'Eglise et ses plus chers enfants. Adieu.

LETTRE LXI1I

Comme t. faut recevoir de ta main de Dieu toutes les peines qui nous arrivent.

Je ne puis vous celer les sentiments de ma douleur et de nia compassion sur votre état; et, voyant ce que vous m'en maniiez par votre dernière lettre, il me semble que, comme Notre-Seigneur souffrait plus des maux de sa très-sainte Mère que de ses propres peines, les peines que vous souffrez me sont mille fois plus sensibles que tous mes propres maux. Mais, après avoir considéré toutes ces choses dam: l'esprit de la foi, et avoir mis sous les pieds tout ce que peut souffrir la nature attendrie, qui ne doit espérer ni attendre autre chose en ce monde que la croix, puisque la souffrance est tout ce qu'elle mérite, je vous dirai que je me trouve comme un père qui voit les incisions des rasoirs que l'on fait sur les apostumes de son enfant. D'une part, il en souffre luimême et en ressent de vives douleurs, mais, de l'autre, il se voit obligé de souffrir que ces plaies lui soient faites pour lui sauver la vie et lui procurer la santé. Ma Fille, il faut porter la croix. Vous êtes entre les mains de chi-

rurgiens fâcheux, je le confesse; ils ne savent eux-mêmes ce qu'ils sont; mais la main savante et experte de la sagesse de l'esprit qui les conduit, sans qu'ils y pensent ni qu'ils le voient, vous fait ces maux pour le bien de votre Ame, et pour faire sortir la boue et l'apostume de votre intérieur. O ma Fille, que d'ulcères, d'ordures et de maux cachés nous portons dans notre intérieur, que Dieu seul connaît et veut guérir 1 Notre bon Dieu, ce père si aimable dont la nature est la bonté môme, et qui n'use de sévérité qu'avec peine et douleur, voit sans doute la nécessité des souffrances qu'il nous fait endurer par sa sagesse inexplicable. Prêtons le cou au joug .le Dieu, portons avec respect les coups de sa divine providence, et nous assurons qu'ils sont tous nécessaires, puisqu'il ne met pas son plaisir à affliger ni à tourmenter ses pauvres créatures. La première condition de. l'homme était un état de béatitude dans le paradis terrestre, ce qui marque la première inclination de Dieu sur les hommes; mais la seconde a été de croix. Le premier état a perdu tous les hommes, mais le second les a sauvés; en sorte que maintenant plus la croix est sévère, plus le salut et la gloire est certaine. Notre grand Père fait sur nous comme il a fait sur son premier-né : il l'a le plus affligé de tous pour le rendre le plus glorieux de tous. C'est ainsi qu'il en use envers les autres. Ce Père adorable qui voulait rendre sou Fds l'ornement et la lumière du ciel, la gloire et l'éclat de tous les bienheureux, l'a traité de la même manière qu'un grand orfèvre traite une belle pierre de diamant, sur laquelle, avec mille coups différents, il forme mille faces pour la rendre plus brillante et plus belle. Ce divin Père de l'amour qui vous a tirée, <;omme dit l'Apôtre, de la pierre angulaire, c'est-à-dire de son Fils, veut faire sur vous ce qu'il a fait sur lui; il vous veut donner mille coups afin de vous donner mille beaux jours pour le temps et pour l'éternité. Demeures seulement en patience, et laissez-vous entre les mains de cet orfèvre charitable et bienaimé , qui sait la place et le lieu qu'il vous destine, pour vous enchâsser en la couronne de son Fils. Ne refusez point des coups si précieux, qui ne vont qu'à ôtcr de vous le su péril u , et à vous rendre polie, unie, agréable et belle aux yeux de ce divin époux. 11 faut donner le temps à Dieu de faire son ouvrage. Il a présentement en main le marteau et le ciseau qu'il a préparés sur vous de toute éternité, et il s'en sert d'une manière sortable à votre condition et à votre état. 11 y en a peu d'autres au monde qui vous fussent si convenables , et qui pussent servir [dus avantageusement et plus utilement à votre salut. Ce n'est pas à nous à choisir notre croix; ce n'est pas à nous à choisir les instruments de notre passion; ce n'est pas à nous à donner ni à aiguiser les lancettes ou les rasoirs des chirurgiens: c'est à nous à offrir et à porter en patience les plaies qui nous sont faites et les coups oui nous sont imnosés nar la justice divine,

sous le voile et l'extérieur des créatures qui nous exercent. Respectez en ces personnes Jésus-Christ et son Père, qui sous eux vous crucifient , et qui sous eux vous font beaucoup de bien. Regardez les choses en la foi ; oubliez-vous vous-même; quittez tout regard des créatures , et vivez comme s'il n'y avait que Dieu et vous au monde, pour ne voir en toutes choses que lui seul, de qui vous voulez tout recevoir avec respect. Que la justice ou l'amour, que la sagesse ou la puissance, que la miséricorde ou la rigueur de Dieu agissent sur ncus, tout est également adorable; car toutes les grandeurs et les perfections de Dieu sont Dieu même. Ainsi , ma Fille , pour peu de temps que nous avons à vivre, soyons toujours en Jésus-Christ soumis au Père, pour porter avec vénération , amour, louange et souveraine religion , tous les états où il nous met. C'est ce divin Tout qui vous a mise en celui où vous êtes. Il vous a donné quelque lieu de croire, pardes raisons très-pures et très-saintes qu'il voulait que vous en sortissiez. Vous avez fait pour cela vos efforts et votre tentative. Demeurez maintenant en paix , jusqu'à ce qu'il vous manifeste, par d'autres ouvertures plus fortes et plus évidentes, sa sainte volonté. C'est assez, ma chère Fille, qui m'êtes mille fois plus tendre et plus chère h cette heure que je vo^j vois dans la pressure et dans la tribulation. Ce temps-ci est précieux : c'est le temps des richesses chrétiennes; c'est le temps de la moisson éternelle et divine ; c'est le temps de nous préparer à l'union parfaite du paradis. Il me semble que vous êtes comme la croix de Notre-Seigneur, de laquelle on ôte l'écorce pour l'aplanir, afin que notre divin Maître y fût uni plus intimement. Notre aimable Tout ôte de vous présentement le superflu et l'inutile, pour vous mettre en état d'être unie plus intimement à son cher Fiis, L'honneur est grand , la disposition en est pénible; mais la possession un jour en sera très-heureuse.

LETTRE LXIV

Qu'il ne faut point quitter le lieu où Dieu nous met pour les croix que l'on y trouve.

Après avoir béni et glorifié Dieu par Jésus et Marie de toutes les bénédictions et de toutes les grâces dont il a comblé son âme pendant cette octave de notre divin Maître , qui a toujours promis ses consolations à proportion de la part qu'on aura eue à ses souffrances et à sa croix, je vous dirai comme j'ai lu la lettre de votre bonne sœur, qui accompagnait la simple et la cordiale expression des miséricordes de Dieu sur vous. Je vois, par les choses qu'elle mande, qu'il serait à propos de soulager ce bon enfant qui s'embarrasse dans ses liens et qui s'embrouille dans sa croix. C'est ce qui vous doit obliger de lui écrire en sœur chrétienne, pour lui faire connaître l'usage qu'elle doit en faire, en attendant q-ue la Provideuee divine vous donne le moyen et les ouvertures de la servir. 11 v a de l'anparence qu'il

LETTRES SPIRITUELLES

sera utile de la retirer du 'milieu de ces esprits rudes et fâcheux avec lesquels elle vit. Car les esprits de la R.... sont fort rudes et difficiles, surtout à des personnes douces et délicates, comme est l'esprit de votre bonne sœur. Mais il faut qu'elle attende la miséricorde de Dieu en patience, et cependant qu'elle se soumette avec humilité à sa justice , de laquelle elle doit porter les etfets avec douceur et avec joie selon l'esprit, adorant tous ses desseins sur elle. Notre-Seigneur vous donnera suffisamment pour elle ce qui lui sera utile. Vous êtes nouvellement sortie de cet état: ainsi vous êtes tout instruite par vos expériences de l'usage qu'il en faut faire pour Dieu, et de la conduite qu'il faut tenir durant ce temps avec les créatures. Si elle agit de la manière que je vous ai écrit lorsque vous étiez dans ces états, où je vous conseillais des choses qui n'étaient que pour vous, j'ai peur qu'elle ne s'embarrasse à un point, qu'elle sera ensuite bien marrie d'avoir usé de son esprit et de ses mouvements propres , qui pendant ces temps sont fort vifs et peu réglés.

II y aurait encore è souhaiter une chose du côté de votre sœur: c'est qu'elle eût avec elle des religieuses de conduite et de sainteté , pour être utile à l'œuvre de Dieu et à elle-même. Car, comme elle est fort jeune, il ne faut pas l'exposer à avoir aucun commandement dans la faiblesse de son âge , et peut-être de sa vertu, qui doit être forte et très-bien établie avant que de conduire les autres et avant que de se voir exposée à un emploi si dangereux. Il vaudrait bien mieux qu'elle fût embarrassée dans son couvent , où, par la patience et l'humilité véritable, elle pourrait profiter beaucoup, que de la tirer de là pour exposer son salut dans ce changement , en la mettant dans un lieu où peut-être serait-il difficile d'établir une communauté entière avec la clôture, et avec les choses nécessaires à sa défense et à sa sûreté contre les embûches du siècle et de Satan. Vous savez ce que c'est que la créature , quelle est son infirmité , et ce qu'elle doit appréhender, si elle est vraiment convaincue de ce qu'elle est. Combien de risques et de faiblesses en ce sexe? Combien de tentations et d'occasions, desquelles Dieu n'est pas le garant, quand par soi-même on s'expose , et on se retire du lieu et de l'engagement où il nous avait attachés? La croix, la persécution et la peine sont les voies de bénédiction pour mourir à soimême, et pour être enseveli comme le grain, atin de ressusciter. Il n'est pas utile de retirer le grain de la terre quand il pourrit : c'est lui ôler le moyen de germer et de prendre une nouvelle vie ; c'est le moyen de le faire mourir et de ne porter jamais aucun fruit solide et véritable. Quand vous lui écrirez, mandez-lui quelque chose "de ceci, pour la faire pensera elle , et pour l'obliger beaucoup à prier, afin qu'elle ne s'expose pas en sortant à perdre beaucoup de grâces, et à faire sa propre volonté , pour chercher son soulagement et sa délivrance , qui peut-

OEdvres compl. de M. Olier.

être un jour lui pourrait être périlleuse. LETTRE LXV.

// console une âme dans ses peines , en lui en montrant l'utilité.

J'ai reçu une de vos lettres, qui m'apprend que votre amour-propre est crucifié par les mêmes choses qui vous consolaient autrefois. C'est justice et miséricorde tout ensemble de la part de votre Epoux, qui veut que vous n'ayez plus de joie qu'eu lui, et que vous ne soyez point partagée par d'autres sujets qui vous consolent. Cette voie est rigoureuse à la nature ; car elle se trouve par là crucifiée en tous ses désirs , même en ceux qui sont innocents et qui pourraient la satisfaire ; mais c'est un temps où l'amour divin s'augmente et l'intérieur se fortifie, se purifie, se sanctifie et s'unit plus intimement à Jésus. Lui-même se présente alors avec plus de satisfaction de sa part et plus de consolation pour l'âme, qui se sent libre et dégagée de toutes choses , pour posséder uniquement son tout.

C'est ici le temps de votre sacrifice et do votre dernier abandon à Jésus, qui est jaloux que cela soit ainsi, afin que rien ne prétende à vous et que vous ne prétendiez a rien qu'à lui tout seul. C'est aussi le temps de votre sûreté, et c'est même le temps de la préparation pour accomplir les desseins de Jésus-Christ sur vous, lorsque les moments de la divine Providence seront venus. Dieu vous en ouvrira la porte quand il voudra ; elle vous est encore fermée; il faut attendre ses ordres en patience et avec grande joie.

Cependant soyez toujours égale, comme je vous l'ai mandé, et ne témoignez rien de votre peine qu'à Jésus-Christ, votre époux et votre médecin, qui guérira fort doucement vos plaies; ce ne sont que des plaies de douleur et d'amertume, qui ne sont nullement périlleuses, et qui seront même utilités à la vie de votre âme. Mais il faut que vous empêchiez l'adresse imperceptible de l'auiour-propre, qui, sous quelque prétexte de charité ou de dévotion, vous ferait foire quelque avance et rechercher quelque propre satisfaction. Vivez en paix en ce martyre, et demeurez intérieurement occupée de l'Epoux, votre Tout, pour porter avec amour celte privation.

LETTRE LXVI

Du martyre de la sainte charité, et comme on doit toujours vivre en crainte et en défiance de soi-même.

Notre-Seigneur, qui opère toutes les saintes dispositions du cœur, et qui les communique et les fait sentir aux âmes qu'il unit entre elles, n'a pas caché à votre pauvre serviteur, cette après-dînée, les sentiments qu'il opérait en vous. Il a plu à ce Maître adorable, exposé sur le saint autel, me faire ressentir votre cœur humilié et dilaté dans la profondeur de son anéantissement, ce q.ui était une ouverture pour recevoir les saintes grâces que la'plénitude de vous-même au-

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OEUVRES COMPLETES DE M Ol.IEl!.

rait pu éloigner. J'en ai reçu beaucoup de joie et de soulagement, comme étant le souhait de mon cœur et le désir plus pressant de mon âme, qui souffrira tout ce qu'on peut endurer en la vie, quand i! ne verra pas votre intérieur vide de tout et ouvert à la plénitude de Jésus-Christ.

C'est un martyre qui ne se peut comprendre, que celui dont la charité est le principe. Les tourments et les supplices extérieurs ne vont point jusqu'au lieu où la charité règne et réside; mais c'est elle qui sait tourmenter l'âme par la même force qui la rend maîtresse de notre cœur. Que je serais heureux avec Jésus-Christ, mon maître, d'être mille fois martyr pour la gloire d'une âme qu'il a acquise par son sang ! Plût à Dieu (pie je souffrisse continuellement pour cela en la manière dont mon Maître a souffert, et dont il m'a laissé l'exemple pour le suivre 1

La charité qsi se nourrit dans le cœur est ingénieuse à trouver les moyens de souffrir, pour rendre à Jésus-Christ et à son Eglise des témoignages de sa vérité. Si les âmes dont elle prend un soin particulier s'appesantissent, elle souffre pour leur état; si elles croissent en la grâce et qu'elles fassent quelques progrès, elle souffre aussi beaucoup, dans la crainte que leurs démarches ne soient trop lentes et qu'elles ne puissent voir la consommation parfaite de son œuvre. Oh! que la charité aime à souffrir, et qu'elle se sent heureuse en ses tourments ! elle ne changerait pas ses maux pour toutes les délices du monde, et si elle n'endure, elle ne croit pas vivre. Ma Fille, au nom de Dieu, ouvrez votre cœur à l'Epoux; dilatez, comme dit le saint Apôtre, les espaces de la sainte charité; ne souffrez point de tristesse pour votre état passé; Dieu l'a permis pour votre bien et pour sa gloire; il fait estimer aux siens les trésors de sa présence et en fait appréhender la perte; il veut qu'on vive en crainte et en défiance perpétuelle de soi, pour obliger la créature de recourir toujours à lui et de ne se fier jamais sur son état présent, comme sur une chose sûre et qui lui soit appropriée.

Tout est en dépendance cpntinuclle de Dieu, et doit rendre un hommage perpétuel à sa bonté, l'invoquant incessamment sur soi contre soi-même. Il est adorable en toutes ses conduites, et tire ses avantages de tout; il tire le bien des âmes qu'il chérit, de leurs propres maux, et c'est une merveille de lui voir convertir le péché même en notre sanctification, lorsqu'il nous choisit pour sa gloire.

Il me semble que je n'aurai jamais assez de temps pour vous parler des intérêts de votre âme. Je n'ai point encore commencé, et je crois que l'éternité me surprendra sans que j'aie pensé avoir satisfait au, moindre devoir qu'elle me demande. Jésus-Christ a fait peu, à l'égard de la charité infinie qu'il nous a portée. Qu'il me fait expérimenter de choses en l'intérieur, que la parole ni l'écriture ne peuvent exprimer 1 Silence,

ma Fille, silence, pour la grandeur du saint

amour de Jésus-Christ. Je suis en lui, etc.

LETTRE LXV1I

Que la mortification du propre esprit est nécessaire pour le rendre souple au service de Dieu.

Je vous écris une seconde lettre, pour vous dire que vous aviez besoin que Notre- Seigneur vous renversât l'esprit, ainsi qu'il fait à toutes ses grandes servantes. Comme l'esprit est la partie la plus utile à son service, il faut qu'il le rende souple pour lui être fidèle. Par la génération d'Adam, et depuis le péché, l'âme est comme ensevelie dans la chair : elle lui obéit, elle écoute ses sollicitations et elle lui est assujettie. Mais Noire-Seigneur vent, au contraire, qu'elle soit soumise à son esprit, et que, n'écoutant plus la chair, elle adhère aux conseils de Dieu. C'est pourquoi il permet qu'elle soit renversée, afin que, ne tirant plus sa nourriture et son entrelien de la terre, elle reçoive son aliment du ciel. Il fait en cette rencontre comme l'on ferait d'un arbre que l'on déracinerait de la terre, d'où les racines tiraient leur nourriture, pour les tourner vers le ciel et leur faire recevoir sa rosée et ses influences. C'est ce qui coûte à l'âme mais c'est ce qui lui est nécessaire; car sans cela elle ne peut être parfaitement assujettie à l'esprit de son Dieu, et elle ne le sert qu'à demi. Aujourd'hui elle obéit, et non pas demain; aujourd'hui elle écoute la voix de son époux, et demain elle n'y pensera pas; si elle s'y soumet en une chose, elle ne s'y soumet pas en l'autre, parce qu'elle n'est pas totalement déprise et détachée d'ellemême. C'est pourquoi il faut que Dieu fasse ce coup, afin d'avoir une âme également fidèle en tous temps et en toutes rencontres; c'est une grâre à désirer et non pas à appréhender ; grâce qui tout d'un coup détache et dépouille l'âme de toutes choses, et la dégage de toute servitude; car d'autant plus que Dieu prétend de fidélité d'une personne, d'autant plus fortement renverse-t-il l'esprit humain pour le rendre plus souple, plus libre et plus dégagé. Qu'il soit béni à jamais, et qu'il opère puissamment dans les âmes selon ses divines conduites, et non pas selon les nôtres, dont nous devrions nous confondre, nous qui sommes si tendres à nous-mêmes, que nous ne pouvons souffrir une saignée pour guérir d'une paralysie.

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