LETTRE LXVIII
Il exhorte des religieuses à faire quelques ouvrages pour le service des saints autels.
Ne trouvez pas mauvais si je vous renvoie vos belles dévotions : j'ai pensé qu'il serait mieux d'en user ainsi pour la charité de1 votre pauvre communauté. J'ai pourtant pris deux croix pour servir de patron à des filles que j'emploie pour les petits enfants. Je vous supplierais bien de me faire encore la même charité, si je ne croyais qu'il fût plus ex-
LETTRES SPIRITUELLES
pédient que vous employassiez voire temps de travail à orner vos autels et à iaire quelques ouvrages pour honorer la personne de Notre-Seigneur. C'est de quoi je vous supplie, et dont je conjure vos sœurs qui travaillent à l'aguille.Pour moi, je vous avoue que je serais ravi si je pouvais m'occuper à quelque petit travail extérieur qui dût servir à Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui daigne venir parmi nous et se servir de nos petits ouvrages. Quelle joie à Notre-Dame, quand elle faisait les langes et les linges de son cher Filsl On regarde dans l'Eglise les corporaux et les autres linges comme les langes de Jésus, et pour cela même les diacres, dans les offices célèhres et aux grandes Messes, portent les corporaux dans les bourses à la hauteur de leurs têtes, sur leurs deux mains, avec tant de révérence et de religion. Que ce soit là désormais l'esprit de votre travail, de servir Notre-Seigneur et
son Eglise.
LETTRE LXIX
// donne quelques avis à une âme sur l'état d'obscurité où elle se trouve, et il lui parle de l'amour de la croix.
Ne soyez point en peine de votre voie, dont vous êtes incertaine. Il faut vous en remettre à Dieu. Il ne faut pas que la créature ait cette certitude ; c'est la chose qui nous est la plus importante. Comme Dieu veut que nous vivions dans- sa dépendance, il veut aussi nous laisser en ténèbres, pour nous tenir totalement abandonnés à sa bonté. Je vous dirai néanmoins une règle dont vous pouvez vous servir au milieu de cet abandon , pour être dans l'état où Dieu vous peut vouloir. C'est d'y éviter la trop grande activité d'esprit , l'oisiveté et la distraction , et , sans vous laisser aller à aucun de ces trois défauts, de vous tenir dnns un état milieu, qui est celui où Dieu vous veut; c'est là la règle de votre très- cher père. Nous expliquerons un jour ces choses plus au long quand Dieu l'ordonnera, quoique ce ne soit point de ce néant si orgueilleux dont vous deviez en attendre la connaissance. Je prie Noire-Seigneur qu'il nous fasse croître en lui , selon le souhait de saint Pierre , dont nous honorons demain les liens avec l'Eglise. Elle apprend à tous ses enfants, par l'honneur qu'elle rend à ses sacrées chaînes, l'estime qu'ils doivent faire de la croix , comme du plus cher trésor de cette vie, dont nous serons privés dans le ciel , mais non pas du regret , pour ainsi dire , de n'avoir pas assez souffert. .Malheur à nous , dit l'Apôtre, si nous mettons la gloire de cette vie en quelque autre chose qu'en la croix de Jésus-Christ , notre grand tout, par lequel et pour lequel le monde nous crucitie , et nous crucifions le monde. Adieu. Notre-Seigneur nous veuille consommer entièrement en son divin amour.
"', LETTRE LXX
Il donne à une âme quelques avis utiles pour les tentations.
Vous vous donnez en vain beaucoup de peine pour faire un sacrifice que Dieu ne demande pas de vous. C'est une tentation du diable pour vous peiner et vous traverser en la paix, que Dieu vous demande pour lui. Usez toujours avec sobriété du don que Dieu vous a fait : il le veut de la sorte. Si je croyais le contraire, je vous le dirais simplement; car vous savez que je ne veux amuser personne, ni que personne m'amuse. Mgr de P*** m'a dit un exemple de Mgr de Genève, répondant à des peines de Mme de Chantai bien plus périlleuses que les vôtres , et il pourra lui-même vous le dire. Ne vous amusez point à d'autres exercices qu'à ceux de Dieu. Le diable est un faux maître et un faux directeur et conseiller, qu'ii ne faut pas écouter en nos troubles , au lieu de Jésus , dont les voies sont claires el paisibles. Lisez le psaume liv de David , qui est prophétique des tentations du Fils de Dieu : vous y verrez plusieurs sortes d'attaques et de tentations, qui faisaient divers effets en son âme délaissée de Dieu à ia faiblesse humaine. Il y a des craintes et des terreurs, il y a des sentiments de pusillanimité et de découragements sensibles sous les délaissements et les menaces de Dieu, à cause des péchés des hommes dont il était 'chargé. Et dans toute cette diversité de mouvements qui agitaient son âme et son esprit intérieur , il avait entre autres dispositions saintes , selon que le dit le prophète David, une humble et confiante patience , qui lui faisait attendre le secours de son Père , pour le délivrer en son temps de l'agitation du malin, qui est le tentateur du chef et des membres. Liezvous souvent en esprit au divin intérieur de cet adorable Sauveur. Il suffit de le faire en désir , non pas pour en recevoir consolation, mais pour y recevoir force et sainteté chrétienne. Unissez-vous aussi en foi et en charité à cette douce attente de Dieu où était Jésus-Christ dans ses peines , et dans l'état où il vous tient. Soyez particulièrement liée au Fils de Dieu tenté dans le désert, et adorez ce grand Dieu, Père de Jésus-Christ et Dieu de toute consolation , qui vous apprend , par l'exemple de Jésus et de Marie, que les croix et les privations de la vie présente sont les voies pour parvenir à l'accroissement des jouissances futures de l'éternité, qui s'approche tous les jours. Ceux qui sèment en larmes recueilleront en bénédiction.
LETTRE LXXI
Il conseille à une personne qui avait fait quelque faute de recourir à la miséricorde de Dieu et de s'appliquer au pur amour. J'ai reçu deux de vos lettres , et j'ai déjà répondu à la première. Pour ce qui me regarde , vous avez tout pardon. Vous avez offensé un pjus grand que moi , lequel est
plus ju^to et aussi plus rempli de bonté pour laisser etïacer vos fautes à vos larmes. Soyez contenle de faire ce qui est contenu dans ma dernière, qui est de redoubler votre ferveur et votre courage pour aimer. Votre péché est grand , mais auprès de la miséricorde de Dieu il est petit. Qu'est-ce que cette bonté n'a pas déjà consommé et de vous , et de moi , el du reste du monde ? Aimons, aimons, et ne craignons plus rien. L'amour efface tout ; tout cède à ses sacrées inventions. L'enfer n'oserait l'aborder , le ciel ne saurait s'en défendre; et, quelque menace qu'il nous fasse, quelque justice qu'il nous montre , je délie ses armes avec le saint amour.
Brûlons donc, chère Fille, et mourons de n'aimer qu'à demi. Hé ! quand sera-ce que nous aimerons tout notre soûl ? Ce sera , épouse de Jésus, quand tout vous sera petit et que tout ne vous sera rien auprès de l'amour. Ce sera quand l'amour surmontera la mort , et qu'elle vous sera douce de la main de l'amour. Ce sera quand ce saint charme vous fera oublier tous vos sens, qu'il les fera tous mourir à leurs objets , et que vous serez ravie de les crucifier. Aimez donc la croix, et chérissez-la jusqu'à ce que vous en fassiez votre félicité. Ça été celle de l'amant, c'a été l'objet de ses désirs les plus puissants et de ses saintes impatientes, et il n'a été à la croix qu'après l'avoir incessamment désirée. Il est pour cela sorti du sein du Père , et il n'a voulu, avoir de vie en ce monde que pour y être attaché et y mourir à la gloire de son Père. Je ne sais quand vous ferez de même, et que votre amour-propre et votre orgueil seront crucifiés, soit par vos mains, soit par celles de Dieu. Si vous aimiez comme il faut , vous seriez bientôt en cet état ; faites-le donc, et rendez votre amour le plus fervent et le plus actuel qu'il vous sera possible. Aimez incessamment. C'est ce que je désire pardessus tout , et ce que je demande à ce divin amour du cœur de Madeleine, que nous honorons en ce jour.