LETTRE LXXIII
Il parle à une âme fort élevée de l'entière consommation en Dieu où elle doit vivre.
Je prie la souveraineté de Dieu de tenir votre âme en soumission parfaite, et d'achever en vous ce qu'il désire pour l'accomplissement de son œuvre. Il ne prétend pas vous laisser dans l'état où vous êtes , mais il veut vous établir en sa consommation divine. C'est beaucoup d'être soumise à Dieu, mais cet état peut compatir encore avec la propre vie , et laisser les puissances entières en elles-mêmes et en leur propre vigueur. Il faut que l'esclave périsse , et qu'il se change en victime d'amour. Il faut que l'être propre soit détruit pour être anéanti en Dieu , qui seul doit être tout en vous. Plus de fonds propre en vous ; il doit être absorbé par état en Dieu. Plus de puissance propre ni de propre activité. Les puissances divines, ses opérations et ses vertus, doivent être en vous, pour ainsi dire , comme dans leur fonds nature). Dieu ne veut plus d'autre usage de liberté ni de vieen vous , quecelle que vous donne sa grâce. Sa sainte liberté et sa vie doivent être votre tout. Si vous sentez en la soumission divine la douce captivité de vos puissances et de votre liberté , c'est signe qu'elles sont encore vivantes , et que le respect les retient en leur devoir. Il y a un autre état où il vous appelle, où on ne sent plus rien de propre. Il veut que vous soyez divine, et que par conséquent il n'y art rien de reste intérieurement en vous de tout votre fonds propre. Que Dieu est ado-
LETTRES SPIRITUELLES
reble en ses desseins, de vouloir former avec soin et avec plaisir une de ses créatures , et de vouloir après cela qu'elle périsse et quelle s'anéantisse en tout ce qu'elle aura reçu de lui , quoique, à le bien prendre , elle ne périsse pas 1 Car elle entre par l;i dans un nouvel être; elle s'avance en Dieu, et s'établit dès la vie présente dans sa fin dernière. Ce grand tout , qui chérit avec excès les siens , ne souffre pas qu'ils attendent après la mort à se consommer en lui. Il commence dès à présent à les abîmer en lui-même, autant que l'état de la chair et de la vie présente peut le permettre. Il faut laisser à Dieu le temps pour opérer ses grâces , et nous tenir en confusion en la vue de nous-mêmes et de tout ce que nous sentons de propre vivant en nous. Que tout talent et que toute capacité propre soient changés en l'être éminent du tout qui remplit tous les saints. Que les trois puissances de l'âme soient comme ces trois enfants dans la fournaise que le feu engloutissait. Que la plénitude de la divinité sacrifie tout en vous et consume tout en lui.