LETTRE LXXIV
Il encourage une personne persécutée, et l'exhorte à bien aimer la croix.
Si je ne craignais d'appesantir vos chaînes et d'augmenter vos peines, je m'offrirais à vous pour vous aller secourir et porter avec vous le joug de Dieu, comme mon obligation y est entière. J'en ressens même un désir extrême dans mon cœur, et il n'y a rien au monde qui m'eût empêché de le faire et de me rendre auprès de vous pour vous assister, que la seule crainte de surcharger vos maux dans la disposition des choses présentes; car on ne manquerait pas de redoubler les violences contre vous, et on allumerait de nouveau les passions qui tourmentent vos ennemis, que vous devez regarder comme vos bienfaiteurs en Jésus- Christ. Je vous dirai pour cela que notre divin Maître, le bon des bons et la bonté suréminente, qui est industrieux à secourir les âmes et très-ingénieux dans l'art d'aimer pour ne laisser point sa chanté oisive et sa grâee inutile, m'a fait une miséricorde ce matin, que j'espère qu'il me continuera le reste de ma vie. C'est de me rendre sensiblement présent à votre esprit, pour me tenir uni à votre intérieur et pour porter en vous et avec vous vos peines.
C'est, ce me semble, la grâce la plus heureuse, la bénédiction la plus grande, la consolation la plus solide, la justice la plus équitable, l'obligation la plus raisonnable, la charité la plus souhaitable, en un mot, le bien le plus universel qui me pût arriver, et qui peut-être me soit jamais arrivé en ma vie. Hélas! il mesemble que j'ai maintenant tout ce que je demande en ce monde, qui est de satisfaire à cette obligation si pressante, et que Notre-Seigneur m'a imposée avec plus de soin et plus d'amour; car luimême, en sa bienheureuse Mère, me parlant da nos souffrances communes, m'obligeait à
cela. Et il me semble que cet aimable Sauveur, ce divin époux des âmes, n'a point de joie plus forte et plus tendre que celle de se rendre présent aux âmes, pour porter en elles et avec elles le joug que son Père daigne leur imposer.
Lorsque les pasteurs avertissent les personnes qui se marient qu'elles sont les images de Jésus-Christ et de l'Eglise, et qu'ils leur expliquent le mot latin conjugium, qui signifie mariage, ils leur disent qu'elles doivent porter un joug commun en Jésus-Christ. Notre-Seigneur est au milieu des âmes, portant en sa vertu, qu'il répand en ses épouses, le joug de Dieu son Père,c'esl-à-dire la croix qu'il leur a préparée, et qu'un chacun doit porter comme Chrétien ; car nous y sommes tous engagés par le baptême, où, nous chargeant de la croix à l'extérieur, on nous a fait connaître l'obligation que nous avions à la mort et au crucifiement intérieur.
Je me sens obligé à Jésus-Christ de me trouver lié en lui à votre intérieur, pour porter avec lui tous vos maux; et je me sens en même temps dans le désir de me voirencore en lui autant qu'il lui plaira.au milieu de tous ceux qu'il m'a unis, pour porter leur joug et leurs fatigues. Je souhaitais autrefois d'être présent en Jésus-Christ en tous les lieux où il repose en son Saint-Sacrement, pour louer et glorifier Dieu son Père avec lui et en lui-même, mais c'est uh trône de gloire et un lit de délices qu'il ne faut pas espérer d'occuper que par l'étendue de la croix et par la souffrance universelle de tous maux.
Je vois qu'on veut vous dépouiller de vos biens. C'est à présent qu'il faut vous dénuer en esprit de toutes choses. Vous voyez les désirs que Jésus votre époux vous a mis dans le cœur par avance : c'est maintenant qu'il veut que vous fassiez usage de ses dons et de ses grâces ; c'est à présent qu'il veut que vous pratiquiez la pauvreté en esprit en la manière qu'il le désire, et que vous n'aviez pas préméditée.
Vous la vouliez universelle, il la veut en partie. Il la veut en un sens et d'une façon qui vous confonde et vous charge de honte. 11 faut vouloir cette façon de pauvreté, qui est mille fois plus pénible que celle de notre choix, lequel rend toutes choses aisées et même glorieuses en sa façon.
Oh! que l'amour-propre est pris et serré de près dans les ordres de ia sagesse de Dieu, qui voit où nous tenons, ce que nous ne voyons pas ! Oh! que la conformité universelle à tous les ordres de Dieu, et dans toutes leurs circonstances, est une chose difficile ! On ne peut les subir sans de grandes peines et sans déraciner tous nos vouloirs et les désirs de notre propre volontéy laquelle est infinie en ses propres souhaits' et en ses convoitises !
Le bien que fait à l'âme la persécution du siècle est incroyable. Outre qu'elle nous fait mourir au monde et qu'elle nous donne sa haine, elle nous fait aussi mourir à nous.
Le siècle aussi bien que les diables sanctifient les membres de Jésus-Christ,, de même qu'ils l'ont glorifié. La charité de Jésus-Christ nous fait miséricorde, et la haine de ses ennemis nous fait grâce, en nous donnant sujet de souffrir pour son amour.
Le siècle nous maltraitant , comme dit HEcriture, témoigne que nous ne sommes plus à lui; car, si nous iui appartenions, il aurait amour pour nous et nous ferait du bien. Ce siècle, dit saint Jean (/ Joan. ni, li), nous hait, parce que nous sommes transportés de la mort à la vie, à cause que nous aimons ce qu'il ne voit pas et ne sait pas; et il nous voit jouir d'un bien intérieur, qui est lapais, qui lui donne une jalousie insupportable. Regardons cette séparation par avance, comme celle que Jésus-Christ, par les saints anges, au jour du jugement, doit faire de vous d'avec les amateurs du siècle.
Prenez le temps en cette sainte saison de bien mourir à tout vous-même, vous laissant porter tous les coups de mort jusqu'au fond du cœur sans vous plaindre, quoique vous en souffriez ; car c'est la voie divine pour entrer dans la vie de Dieu, laquelle doit succéder à cette mort.
Je vous vois trop seule en ce rude combat pour ne pas vouloir être en Jésus avec vous, afin d'y avoir part. Je sais que vous n'avez que faire de moi ; car votre tout est tout en vous ; mais pensez que Jésus, tout rempli de la divinité, a été secondé et visité par l'ange confortant. Dieu me fasse cette miséricorde de n'être pas absent de vous un seul moment, comme Dieu par ma charge m'oblige à cela.
Avec ces préparations et ces dispositions de cœur, ne laissez fias de vivre en simplicité et de dire les choses en liberté, sans crainte et en esprit de charité, de douceur et d'humilité. Désintéressez-vous en tout devant Dieu. Entrez dans l'intérêt spirituel de la personne qui vous persécute, et faites tout ce que vous pourrez pour son bien, soit par prières en votre esprit, soit par douceur, humilité et patience en votre extérieur, soit même par de douces et d'humbles remontrances que vous lui pourriez faire, mais seulement dans la nécessité. Du reste, vivez en paix. Pour moi, je ne puis croire que cet excès et ces violences puissent durer longtemps. C'est un orage et une saison fâcheuse; mais après l'hiver, comme dit l'Epoux, doit venir le printemps, auquel succéderont les autres saisons plus favorables de l'année. Dans la rigueur de l'hiver on se tient caché et retiré auprès du feu. Il faut vous tenir retirée en vous auprès de votre époux, qui est pour vous tout amour et toute charité, qui est pour vous tout feu et toute ardeur, ainsi qu'il est descendu en ces jours sur ses apôtres. Vous me demandez des ouvertures pour votre délivrance. Vous voyez bien que présentement les portes sont fermées, et que vos grilles sont remplies de pointes de fer qui vous empêchent de tenter votre sortie, ni d'approcher de là. Il faut jwrtir. J'aurai l'honneur de vous voir inces-
samment au travers de votre grille par ,'es yeux de la foi, et d'entrer même en votre cloître par l'union et le lien intime de la divine charité, pour partager avec vous le fardeau de votre croix.
Vous me priez de ne m'afiliger pas et de ne pas souffrir avec vous. Je vous répondrai que Notre-Seigneur fit bien la charité à Simon le Cyrénéen de souffrir qu'il portât une partie de sa croix. Notre-Seigneur ne m'a pas fait l'honneur de m'unir et de m'approcher de vous, pour avoir seulement part à vos consolations et à vos grâces sensibles, mais aussi pour me faire le bien d'avoir part aux grâces purement de l'esprit, grâces nobles, riches, précieuses et glorieuses, qui sont les qualités de la croix de Jésus-Christ, quoique dans le siècle on la regarde avec honte, horreur, dédain, rebut et anathème.
Dites souvent avec saint Paul, et moi de ma part je le dirai avec vous, qu'il ne iri arrive jamais que je me glorifie qu'en la croix de Jésus-Christ (Gulat. vi, l'+); car autrement je serais délaissé de la vraie lumière de salut. Par elle, dit encore saint Paul (ILid.), le monde m'est un crucifix, et je suis le crucifix du monde; car il me regarde avec mépris et confusion, comme les Juifs regardaient le gibet du divin. Maître, que lui-même considérait, en sa bassesse et en son ignominie, comme le trône de sa grandeur et de sa gloire. Adieu. Je ne puis cesser de vous écrire et de vous exhorter à la croix : et vous voulez bien me le permettre , puisque c'est mon devoir et celui de la charité.
LETTRE LXXV
Il conseille à une dame de pieté de la cour, qui avait long temps souffert quelque calomnie, de se justifier. Il l'exhorte à parler peudes choses relevées et à être simple.
On m'a averti d'un nouveau vacarme qui s'élève contre vous à la cour, pour favoriser et flatter la peine de M***, qui ne se ramollit point. On m'a aussi témoigné que vous éclairciriez ces personnes, si je vous le disais. Je crois qu'après avoir assez longtemps rendu hommage aux humiliations de Jésus- Christ, vous devez cet éclaircissement à la charité du prochain qui se peine. Vous honorerez en cela la vérité de Jésus-Christ et sa candeur.
11 y a bien du temps que je remets à vous découvrir une malignité du diable, qui vous veut attaquer de toutes parts. Il veut secrètement et imperceptiblement vous remplir d'estime de votre propre capacité dans l'exer cice des dons du Saint-E.sprit. Je vois déji des préparatifs pour vous engager à de. choses qui sont au-dessus de votre condition, de votre âge et de votre sexe, et même contre l'ordre de l'Eglise et de son Esprit-Saint. Il nous défend par saint Paul d'avoir des sentiments qui tendent aux choses hautes et qui soient au-dessus de nous ; et il veut, au contraire, qu'on les redoute comme des pièges et qu'on s'en éloigne, pour se porter aux basses et aux humiliantes. Saint-Joseph, que nous honorons aujourd'hui, nous exhorta
LETTRES SPIRITUELLES
au profond et religieux silence en la présence de Dieu et des choses saintes et divines. Demandez cette grâce à ce grand saint, qui a été profondément attaché à la contemplation des grandeurs de Jésus et des perfections de Marie, mais qui a été dans un si grand silence, que nous ne voyons pas dans l'Evangile une seule parole sortie do sa bouche. Faites-moi savoir de vos nouvelles ; car je' serai bien aise d'apprendre les sentiments de votre cœur, et de savoir que vous êtes résolue à ne parler, ni de bouche, ni par écrit, des choses relevées.
Pour vos sécheresses, ne vous étonnez pas si elles continuent. Plus vous communierez au saint sacrifice de Jésus, plus vous serez participante de ses peines intérieures. A Pâques vous pourrez, dans la communion à Jésus-Christ ressuscité, avoir quelque relâche et communier à sa joie divine. Nous sommes dans le temps du sacrifice sanglant, dans lequel il s'est rendu l'Epoux de sang a toute son Eglise.
Examinez pourtant si en votre esprit ou en vos paroles il ne se serait point passé quelque infidélité contre le divin Epoux; car, l'excès de son amour croissant, l'excès aussi de sa jalousie et de sa sévérité croîtra sur votre âme.
Je vous dirai ce qui arriva dernièrement à un saint homme de mes amis, directeur d'une âme considérable devant Dieu et devant sa très-sainte Mère. Comme il priait pour elle , il vit la très-sainte Vierge descendre sur cette âme bien-aimée de Dieu, mais qui s'arrêta tout proche de sa tête sans entrer en elle. Et cette divine Mère fit entendre à ce bon directeur que le défaut de candeur,de simplicité et d'enfance, en cette âme qu'elle lui avait confiée, l'empêchait d'y entrer; en sorte qu'elle se trouva souffrir d'extrêmes peines et de très-grandes sécheresses. Voyez donc, ma Fille, si votre procédé est rempli de candeur, de simplicité et d'enfance, que la très-sainte Vierge vous demande pour imiter sa vie et participera sa grâce avec Notre-Seigneur. Point de respects humains, mais simplicité partout. Ne craignez rien : devant Dieu rien ne vous doit toucher. Je ne puis vous cacher que depuis quelque temps je souffre beaucoup pour vous auprès de Notre-Seigneur, et surtout depuis que vous me mandâtes de prier pour vos peines, qui vous environnent avec grande malignité. C'est ce que Notre-Seigneur n'avait point encore permis au malin depuis que je vous connais. Car vous n'aviez que des tentations humaines, lesquelles seules saint Paul souffrait dans les premiers Chrétiens. l'entatio, dit-il (/ Cor. x, 13), vos non appréhendât nisi humana. Vous m'en expliquerez un jour davantage, étant bon que je connaisse nettement les voies que Dieu tient sur votre âme, parce qu'il faut veiller beaucoup plus sur vous que sur d'autres, à cause de l'envie et de la rage du diable, qui est plus grande sur votre âme; et il n'oubliera rien pour vous perdre,
si vous n'êtes fidèle et exacte à l'imitation de la très-sainte Vierge.