LETTRE LXXVII
De la vie de Jésus en Marie.
Voyant l'obligation particulière où Dieu vous met, d'honorer la vie de Jésus en Marie et que vous croissez tous les jours dans le désir de vous consacrera ce divin mystère, pour l'adorer et pour lui rendre tous les devoirs de votre religion, je dois vous aider en cela, vous déclarant les sentiments que j'ai de cette piété, et l'estime singulière que vous en devez faire. Jésus-Christ , pour avoir sanctifié sa vie humaine à Dieu son Père, a reçu de lui ce privilège d'être dans l'Eglise une source de vie divine, dont il porte en soi la plénitude, pour en rendre participants tous ses enfants. C'est pourquoi le Saint-Esprit, dans l'Ecriture sainte, fait entendre à tous les Chrétiens, qui sont les membres de Jésus-Christ, qu'ils ont reçu la grâce de vivre de celte première plénitude, et qu'ils n'ont rien en eux de la vie de Dieu que ce qu'ils en reçoivent de Jésus-Christ, et selon la mesure qu'il la leur veut dispenser et les en rendre participants. Et l'Apôtre saint Paul, prêchant toujours la vie de son Maître et annonçant ce que Jésus-Christ est à l'Eglise, dit en plusieurs lieux que Jésus est la plénitude non-seulement de la loi , mais de toute l'Eglise, soit dans la terre, soit dans leciel. Car il remplit tout seul de sa grâce et de sa gloire tous les justes et tous les saints : il est en eux toute leur vie, leur grâce et leur vertu ; il est en eux tout ce
qu'ils ont. de Dieu, lequel est en Jésus le tout en toutes choses, consommant en soi toute sa créature.
Ce qu'est Notre-Seigneur 5 son Eglise, il l'est par excellence à sa très-sainte Mère. Ainsi il est sa plénitude intérieure etdivine; et comme il s'est sacrifié plus particulièrement pour elle que pour toute l'Eglise, il lui donne la vie de Dieu plus abondamment qu'à toute l'Eglise; et il la lui donne même par gratitude, et en reconnaissance de la vie qu'il a reçue d'elle. Car, comme il promet à tous ses membres de leur rendre au centuple de ce qu'il aura reçu de la charité en la terre, il veut aussi rendre à sa Mère le centuple de la vie humaine qu'il a reçue de son amour et de sa piété ; et ce centuple est la vie divine, infiniment précieuse et estimable. Et comme elle a tenu sur lui la qualité de père et de mère tout ensemble, lui fournissant toute la substance de sa vie, Jésus est maintenant en elle, lui donnant toute la plénitude et la surabondance de vie convenable à un si vaste sujet d'amour et à une capacité si grande de sa dilection et de sa vie divine.
11 faut donc considérer Jésus-Christ notre tout vivant en la très-sainte Vierge en la plénitude de la vie de Dieu, tant de celle qu'il a reçue de son Père que de celle qu'il a acquise et méritée aux hommes par le ministère de la vie de sa Mère. C'est en elle où il fait voir tous les trésors de ses richesses, l'éclat de sa beauté et les délices de sa vie divine. C'est là où l'on voit en raccourci la gloire que ses ignominies ont attirée sur l'Eglise, toute la joie et la félicité qu'il lui a acquises par ses souffrances, et toutes les richesses qu'il nous a méritées par la misère et par la pauvreté de la croix.
Là Jésus-Christ triomphe en ses dons ; là il est glorieux du chef-d'œuvre qu'il fait : là il est en sa joie et en la couche des délices qu'il s'est acquise et qu'il s'est préparée. O séjour adorable que celui de Jésusen Marie] O secret digne du silence I O mystère profond digne d'adoration 1 O commerce incompréhensible 1 O société de Jésus et de Marie, inaccessible aux yeux de toute créature 1 Si les anges, selon saint Paul, ne peuvent voir ni contempler la résidence, la communion et le mystère de la société spirituelle de Jésusavecson Eglise; si Jésus même ditaux apôtres qu'ils n'entendront que dans le ciel sa demeure en eux et leur résidence réciproque en lui, qui seront ceux qui pourront voir cette demeure, cette habitation céleste et divine de Jésus en Marie, et de Marie en 'ésus? Cette demeure est semblable à celle de Jésus en Dieu son Père, et de son Père en lui. Comme je suis, dit-il, en mon Père, et mon Père est en moi, de même vous êtes en moi, et je suis en vous. (Joan. xiv, 20.) S'il dit cela do l'âme des fidèles et de tout Je commun de l'Eglise universelle, combien plus le doit-on dire de sa divine Mère, qui surpasse autant le reste de l'Eglise que la lumière du soleil surpasse celle de tous les astres,
Sachez, ma très-chère el très-honorée fille, que vous ne pouvez avoir en partage un mystère à adorer plus glorieux à Dieu, plus agréable à Jésus-Christ, plus utile et plus précieux à votre état. Souvenez-vous qu'en toute la cour où vous êtes, tout ce que vous pourriez recevoir d'honneurs et de biens est si bas, si vil et si abject, que ce n'est rien qu'une faible figure auprès de cet auguste et ce solide mystère, et auprès de cet honneur sublime que Dieu vous fait de vous y appliquer. Qu'y a-t-il de plus doux et de plus agréable à Jésus-Christ, que de l'aller chercher dans le lieu de ses délices, sur ce trône de grâce, au milieu de cette adorable fournaise du saint amour pour le bien de tous les hommes? Quelle source plus abondante de grâce et de vie, que ce lieu où habile Jésus, comme en la source de la vie des hommes et en la mère nourrice de toute son Eglise? Allons ensemble jouir de ce bonheur , et profiter des ouvertures que son amour nous y donne.