LETTRE LXXIX
Que la fréquente communion est utile aux âmes bien purifiées par la croix, desquelles il montre l'utilité.
Il me semble que je sens bien de la joie de vous parler de Dieu , et que mon cœurse console quand il vous rappelle à Jésus votre époux. Vous sentez et vous voyez bien comme tout est fade et obscur à votre cœur et à votre esprit hors de votre Jésus. Il ne vous manquera pasà la sainte communion, et vous n'y serez pas trompée , y allant avec l'assurance qui vous en sera donnée de la part de ceux qui vous conduisent, dans lesquels Notre-Seigneur vivra toujours pour vous , ainsi que vous l'avez expérimenté jusqu'à celte heure avec consolation.
Comme j'ai remarqué le grand secours que vous retirez de vous en approcher souvent , je vous prie de recevoir encore cette grâce que vous olfre la sainte Eglise , et de solenniser les octaves de saint Jean et de saint Pierre , comme vous avez fait celle du trèssaint Sacrement. Vous pourrezaussi en faire une de la visite de Notre-Dame à sainte Elisabeth, pour la sanctification de saint Jean, et une autre de sainte Madeleine dans le mois de juillet , afin que vous puissiez voiries desseins de Dieu sur votre âme , qui , ayant pris ces mois passés pour labourer et défricher avec le soc de la croix l'intérieurdevotre cœur, veut ensuite vous fat» e rerevoir la
semence de la vie divine par la bénédiction du très-saint Sacrement.
J'ai pris la plume au sortir de l'oraison, avec intention de ne vous écrire que ces uaroles suivantes, pour vous remplir et vous occuper de leur vérité toute une octave entière. La croix est la vie, la nourriture , la force et la perfection du pur amour. La consolation des sens ou de l'esprit sert à entretenir la corruption de l'amour-propre; et, au contraire, la privation et l'abstinence de toute consolation fait la santé de l'âme et entretient la pureté du saint amour, sans mélange de propre recherche et de propre satisfaction.
Il va certains fruits qui perdent leur goût et leur saveur quand ils croissent dans des fonds de terre grasse. Il en est de même de l'amour de Dieu. Les fruits n'en sont excellents et merveilleux que quand ils viennent dans des terres sèches et sablonneuses. Les œuvres du saint amour perdent 'leur agrément et leur pureté quand ils sont accompagnés de consolations et de délices, soit temporelles, soit spirituelles. Je ne pourrais pas vous exprimer ce que j'en concevais à l'oraison, et le grand désir que j'avais que toute ma vie fût en croix , et, comme dit saint Cyrille de Jérusalem, que je fusse couvert de croix depuis les pieds jusqu'à la tète, comme le baptême le demande. J estimerais ce trésor le plus grand de la terre , étant vrai que, par là , toute la créature corrompue qui ne vit que pour elle serait suspendue en affections , interdite dans le rassasiement de ses cupidités , et ne trouverait pas de quoi se satisfaire.
La créature, qui est toute née pour la béatitude , et qui ne cherche que son plaisir , est dans la faim et dans la soif de la consolation perpétuelle ; mais Notre-Seigneur lui donne la croix , qui , étant comme cet ange qui est à la porte du paradis terrestre, tient le glaive de feu à la main pour en interdire l'entrée. La croix est le glaive dont Jésus- Christ se sert pour réprimer tous les désirs du paradis terrestre de nos sens et de nos âmes , qui sont la consolation et la satisfaction ; et , pour tout appui de l'esprit, il vient nous communiquer sa foi , laquelle n'a rien que la force à donner et la voie à nous montrer pour notre direction. Et même les moyens dont il se sert pour nous donner et nous accroître cette foi sont si purs et si éloignés de toute consolation, qu'il n'y a rien de plus simple et de moins capable de satisfaire les sens et de les consoler. C'est ce que nous voyons dans les simples éléments qui couvrent nos sacrements, où rien ne paraît d'éclatant et de délicieux, rien de riche ni de superbe , tout pauvre , tout nu, tou', simple ; ce qui montre combien Notre- Seigneur est soigneux de sevrer cette natu re maligne, qui ne travaille qu'à sa consolation et à sa propre recherche. Adieu. Le zèle pour la croix a été ce matin dans l'oraison suivi de sa matière. Béni soit le divin amour, et qu'à jamais il soit aimé, de vouloir visiter les siens , les privant de leurs attentes et d«
leurs désirs, La sécheresse , la privation et la soustraction divine soit l'entretien de la nourriture de notre foi. Jésus crucifié , faites-moi cette grâce, qu'à jamais voire amour me cloue à votre croix, et que jamais jen'en sois séparé que pour entrer en jouissance de votre béatitude , en laquelle je ne puis avoir droit d'entrer que par la communication de vos soulfrances et de vos peines, et par votre crucifiement , votre mort et votre sépulture mystérieuse.
LETTRE LXXX
Sa douleur sur l'égarement d'une dîne qu'il conduisait , et la consolation qu'il reçut au tombeau de sœur Marie de Valence.
J'ai été voir la personne que vous savez , et j'y ai trouvé ce que j'avais toujours appréhendé: c'est une personne pleine d'artitices et de conduite humaine , et séparée de la simplicité et de l'anéantissement que Jésus- Christ Notre-Seigneur nous fait paraître. Après lui avoir reproché ses défauts et fait connaître visiblement son manque de vertu , son dénûment de grâce, et la nécessité de s'abandonner en sincérité à une conduite chrétienne et divine pour s'établir dans les vertus de Jésus-Christ , je lui dis pour tout remède que je lui conseillais de se soumettre à son prélat , qui est un très-grand personnage , et de quitter la personne qu'elle avait auprès d'elle, que ce prélat condamne. Mais comme je la vis aheurtée à n'en rien faire, je la priai de souffrir que je me retirasse et que je lui disse le dernier adieu. Je lui dis aussi de ne m'écrire plus , cela ne lui servant que de matière de feintise ; après quoi je m'en revins. Jugez où j'en puis être , et quelle est ma désolation, de voir une âme courir le risque que fait dans le monde un esprit propriétaire. J'appréhende pour elle quelque chute fâcheuse et presque inévitable , Vu la manière où elle me paraît marcher et se conduire. Je vous dis ceci pour vous prier de la recommandera Dieu, comme une âme immortitiée, et qui deviendra le jouet des démons, si Dieu n'y met la main; elle en prend le train. Voyez quelle obligation vous avez à la bonté de Dieu et à la puissance de sa grâce , de vous avoir donné l'amour des vertus chrétiennes et le désir d'y profiter.
Que béni soit l'amour qui vous donne les mêmes sentiments etdispositions en m'écrivant vos lettres, que je reçois en les lisant. On vient de m'en rendre une que j'ai lue à la hâte, mais pourtant en goûtant avec plaisir etavec 'oie les dispositions de voire âme, qui est 'unique consolation sensible que notre divin Maître me laisse goûter en cet exil d'amertume et de désolation. Autrefois saint Paul, voyant redoubler le soin de Dieu et de sa providence, lui envoyant à l'arrivée de saint Antoine une double pitance , s'écria : Dieu a multiplié et augmenté à ses pauvres serviteurs le soutien de leur vie. J'en dis de même au sniet de votre chère et plus que très-chère lettre, qui est plusampleau double qu'a l'ordinaire. Car il me semble que
Notre-Seigneur, m 'ayant reconnu désolé au double, par la rencontre fâcheuse de cette pauvre âme indisposée qu'il m'avaitautrefois confiée, a voulu mesoutuniret redoubler ma joie et ma consolation parcelle qui me tient lieu de toutes les autres , et qui toute seule me donne plus de joie que tout le reste ensemble.
Je vous dirai aussi que j'ai été visiter le tombeau de sœur Marie de Valence , laquelle tu'a reçu selon sa bonté ordinaire. J'eus assez de peine à me retirer de dessus sa tombe , où elle m'occupait fort suavement et fortement. Enfin , m'en étant séparé , je m'en allai en passant chez un peintre, où l'on me faisait espérer que j'y trouverais son portrait fort bien fait; mais j'y trouvai une autre chose , pour laquelle sans doute celte bonne âme m y conduisait; car, outre que je ne rencontrai point de ressemblance en son portrait, dont je n'étais pas beaucoup en peine , aimant mieux son esprit et l'expression de sa grâce que son extérieur, j'y trouvai un grand tableau qui était fort déshonnête. Ce qui fit que , m'adressant au peintre pour lui montrer sa faute , je lui parlai avec tant de force dans le zèle de cette grande servante de Dieu, que, s'étant soumis à tout ce que je désirais, il me vendit ce tableau, quoiqu'il eût déjà reçu des arrhes d'une autre personne qui le voulait avoir, et sur l'heure l'ayant mis en pièces et ayant fait allumer du feu pour le brûler en sa présence, ce bon homme en fut tellement touché que, nous souhaitant mille bénédictions , il protesta que jamais pour qui que ce pût être il ne ferait de ces infâmes peintures. Comme je m'en allais ensuite à l'église pour prendre congé de notre divin Maître , cette sainte âme se rendit présente à mon intérieur; je ne voyais et ne reconnaissais rien en elle que Dieu, en qui elle était tout abîmée et consommée. Elle me congratula d'avoir fait cette action , et me promit qu'elle me serait intérieurement présente toute ma vie, et qu'ejle me rendrait participant de sa force et de sa sainteté. Béni soit Dieu de tout. Excusez ia précipitation de mon départ , qui m'arrache la plume et me la fait quitter avec peine, me laissant l'esprit tout entier avec vous pour le temps et pour l'éternité.