LETTRE LXXXIX
Il exhorte une sainte âme à coopérer à la grâce et à s'humilier, pour établir la vie de Jésus-Christ en elle'.
Puisqu'il plait à la divine Providence me charger de votre âme très-chère, et qu'il vous donne en même temps la confiance de suivre ses avis en ma bouche pour le progrès de votre intérieur, je dois avec fidélité répondre à la grâce qui m'y appelle, et à la confiance de votre cœur qui le d'ésire. Et, comme vous avez voulu que je vous misse par écrit quelque petit mémoire sur le sujet de l'humilité, j'ai tracé ces lignes pour obéir à votre désir, que je crois être celui de Dieu, puisqu'il est si" utile et,si important à l'état présent de votre âme. Comme vous avez été jusqu'à présent orévenue Dar les
grâces divines, qui sont comme autant de semences delà perfection chrétienne , ces grâces ont besoin maintenant d'être cultivées pour les faire germer en votre cœur et pour y produire le fruit des solides vertus, sans quoi il n'y a rien de stable dans le christianisme. Souvenez-vous, ma Fille, que l'ange, en visitant et abordant la sainte Vierge, lui dit : Je vous salue, pleine de grâce (Luc. i, 28 ), ensuite de quoi elle devait coopérer de sa part et donner son consentement pour former Jésus-Christ en elle. C'était pour averli-r l'âme fidèle et l'épouse du Saint-Esprit, en laquelle Notre-Seigneur se devait former intérieurement, que ce n'est pas assez qu'elle ait été prévenue par ses grâces, quand même elle en aurait été remplie comme la sainte Vierge, mais qu'il faut de plus qu'elle travaille courageusement par la coopération fidèle à l'esprit, pour former en elle toutes les vertus chrétiennes qui font le Christ, que l'Apôtre (Galat. iv, 19) désire qu'on forme dans son cœur.
Ma Fille, à qui je dois fidélité pour l'établissement solide du Fils de Dieu en vous, croyez-moi en une chose dont j'ai l'expérience depuis longtemps : c'est que les grâces de Dieu sont douces et agréables, et même fort précieuses ; mais elles passent promptement, et, s'écoulant de l'âme avec la visite de Dieu, elles la laissent après toute nue et sans fruit. Les grâces passagères ne minent point le fond malin qui est dans l'homme, et elles ne le pénètrent pas assez pour arracher les racines qui font germer les ronces et les épines dans ses œuvres. 11 n'y a que les vertus solides de Jésus-Christ qui vont creuser jusqu'au fond de l'impureté du cœur pour en ôter la vie maligne, et qui, jetant les semences de la vie chrétienne à la place de celles du péché au plus profond de l'âme, font prendre racine à cet arbre de vie, qui est Notre-Seigneur môme, lequel produit après des fruits stables et permanents en l'âme du Chrétien.
Or, entre toutes les vertus chrétiennes, il n'y en a point qui yous soit plus utile et même plus nécessaire que la sainte vertu d'humilité, à laquelle vous désirez de vous exercer. C'est elle qui, selon l'ordre du Fils de Dieu, doit servir comme de fondement à tout votre édifice intérieur; car il veut que l'on assure son bâtiment sur cette pierre ferme, afin que les vents des vanités et les agitations du siècle ne puissent le ruiner; ce qui arrive à tous ces édifices de dévotion que l'on élève sur le sable mouvant, sans avoir creusé auparavant jusqu'à la terre ieruie, pour y poser les pierres fondamentales nécessaires pour soutenir inébranlablement cet édifice.
Allez donc avec courage en l'entreprise de celte œuvre, aidée de sa sagesse et des conseils de Jésus-Christ. Ne craignez point de blesser eu de briser le cœur d'Adam, pour préparer une demeure à votre Dieu; ne vous lassez jamais dans celte entreprise; et, quoique vous voyez qu'il faille creuser profon-
dément, comme dit saint Augustin, souvenez-vous que l'édifice doit être haut, et que la résidence d'un Dieu demande une capacité très-profonde et très-vaste.
Oh! que la maison de Dieu est grande! s'écrie le prophète (Baruch, ni, 2i), et que le lieu de sa possession est vaste et étendu! Il faut un grand cœur à votre Dieu; il ne lui faut rien de petit, de rétréci ni de chétif. Dieu est grand en lui-même, et il demande le cœur tout entier de ceux où il habite ; tout est à lui ; il ne vous a point acquise à demi, et il ne s'est point donné à demi pour vous. Aussi veut-il tout votre cœur et toute l'étendue de votre âme ; i! lui faut donc tout laisser, et détruire entièrement ce qui peut occuper sa place en votre cœur.
Je vous ai marqué en abrégé les voies par lesquelles vous pouvez parvenir à l'établissement de la sainte vertu d'humilité en votre âme, qui sont la pénitence, l'oraison mentale et vocale, les oraisons jaculatoires fréquentes, la mortification, les bonnes œuvres ; les tentations mêmes ne vous y seront pas inutiles, car elles serviront à vider le fond de la malice qui s'écoule de votre chair en votre âme, pour y insinuer le fond de la vie chrétienne et les vertus de Jésus-Christ, et surtout sou humilité, qui est opposée au vice|capital de la nature humaine. La superbe ne se peut détruire qu'en travaillant avec vigilance, fidélité et persévérance; et pour cela il faut, comme dit expressément Notre- Seigneur, faire violence à la chair et à la vieille créature, qui, dans l'exercice des vertus, se voit arracher les entrailles, qui se voit dans l'abstinence et comme périr de faim en tous ses appétits malins, et qui enfin sent ainsi dessécher et épuiser à tout moment sa vie de péché.
Qui prétendra trouver une autre voie pour s'établir solidement dans les vertus chrétiennes se trompera grossièrement, etje lui donne peu de jours pour en faire l'expérience. Je dis bien plus : lorsque Dieu veut par infusion, et par une grâce spéciale qui n'est pas donnée au commun de l'Eglise, répandre les vertus dans les âmes, il ne le fait ordinairement que par des renversements, par des épuisements, par des délaissements et des agonies, qui sont mille fois plus pénibles que les travaux communs et ordinaires dont on se sert pour l'acquisition des vertus. Et la raison en est visible, car la plénitude de la vertu et de la perfection qu'il veut communiquer par cette voie d'infusion, étant tout extraordinaire, il se doit préparer un lieu sortable à sa grâce, par une exinanition et un anéantissement plus entier, comme il le fait par la voie des peines intérieures.
Dieu même n'use de ces voies singulières que sur les âmes qu'il voit déjà fidèles au travail et résolues à toutes les violences qui sont nécessaires à l'acquisition des vertus, mais qui, étant encore faibles dans lessueurs de leurs exercices pénibles, ne sauraient parvenir à la plénitude des vertus héroïques qui leur sont nécessaires pour l'entreprise
S-il
LETTRES SPIRITUELLES
des grandes œuvres auxquelles il les destine : c'est ce qui fait qu'elles y sont élevées par des opérations plus puissantes, plus efficaces et plus fortes, recevant tout d'un coup et en peu île temps ce qu'elles n'auraient pu acquérir en quantité d'années.
Allons, nia Fille, allons d'un grand cœur au service de Dieu, et obligeons-le, par la fidélité à nos saints exercices, de mettre luimême sa main toute-puissante à l'œuvre que nous entreprenons pour sa gloire. Dites-lui souvent, suivant les dispositions que Jésus votre Epoux vous a communiquées, et selon les sentiments qu'il vous donne de vouloir vivre et mourir en lui et comme lui dans son esprit d'hostie; mais dites-le dans l'esprit de feu du grandsaintAugustin : Grand Dieu, coupez, brûlez, immolez, consommez cette victime par tel sacrifice qu'il vous plaira. Crucifiez, mortifiez et ensevelissez, si vous voulez, cette hostie dans l'ignominie, dans la pauvreté et dans la souffrance, avec votre Fils crucifié, mort et enseveli. Je vous demande d'y être unie inséparablement et en la vie et en la mort, ne voulant pas soutlVir un seul moment d'adhérence à la vie maligne de la chair, qui vous est si odieuse et qui est si ennemie de votre amour.
Je vous demande encore par votre charité que vous me rendiez digne deprendre quelque part à la vie nouvelle de votre Fils, ne pouvant plus souffrir de vivre intérieurement d'une autre vie que de la sienne, qui n'est autre ici-bas que la vie de la foi et de la charité, pour n'agir plus que danscette lumière, dans la conduite dece saint mouvement, et dans l'espérance de vivre ensuite de votre vie parfaite en la consommation de votre gloire. Ce sont là les desseins de Dieu sur toute son Eglise, comme le dit saint Paul {Ephes. i, 11); et ce sont aussi en particulier ses desseins sur votre âme, qu'il se veut préparer comme une épouse sans tache et qui n'a aucune ride de la vieille créature, pour la revêtir des beautés et des attraits intérieurs de ses vertus, et de la splendeur de sa grâce divine. C'est à quoi vous invite de travailler uniquement celui qui est, en Jésus-Christ, votre très-humble, très-obéissant et très-obligé serviteur et p3steur.
LETTRE XC
// donne quelques avis très-utiles pour marcher en sûreté sous la conduite d'un directeur.
Notre-Seigneur vous soit toutes choses.
Après avoir différé longtemps à vous écrire, je vous dirai que vous ne devez point vous mettre tant en peine pour votre directeur. C'est un abus qui fait grand tort à la plupart des esprits qui se veulent mettre Oans la dévotion, que d'établir leur confiance sur les hommes. Souvent, parce qu'on s'y attache trop, on se voit privé des véritables lumières qui seraient nécessaires; et Notre-Seigne.ur les retire même aux directeurs, parce qu'il est jaloux d'être connu pour le grand directeur de l'Eglise et de tous ses enfants. J'ai moi-même connu par expérience le tort
OEluies compl. de M, Olieb.
que m'a fait l'attache et la trop grande confiance que j'avais au mien, qu'il plut hier à Dieu me retirer. J'apprends tous les jours combien Notre-Seigneur est jaloux qu'on s'abandonne à lui, que l'on s'adresse à lui, et que, quand on consulte les hommes, ce soit lui qu'on aille chercher en eux. Il veut que souvent on lui renouvelle la protestalion, que ce n'est pas des créatures, mais de lui parleur bouche, qu'on désire d'êire instruit et dirigé, ayant grande confiance en sa bonté qu'il nous éclairera et conduira par leur moyen. Mais il faut surtout prendre bien garde de ne point biaiser ou gauchir en rien ; de ne point pallier nos fautes ; de les leur découvrir nettement comme à Notre- Seigneur même, sans craindre qu'on les connaisse et qu'on aperçoive le bien ou le mal de notre conscience. Car, allantaveccesdispositions trouver un directeur, ou plutôt cherchant Notre-Seigneur en lui, en humilité, simplicité et confiance, on ne pourra manquer. C'est pourquoi priez Notre-Seigneur qu'il vous fasse découvrir quelqu'un qui vous assiste de sa part à vous sauver. Enquêtez-vous même de vos bons amis s'ils n'en connaissent point qui pussent vous rendre ce bon office; mais en attendant, tenez-vous fort en paix et demeurez tranquille. Si vous aviez vécu dans ces dispositions, vous n'auriez pas tant perdu de temps, vous n'auriez pas tant brouillé votre conscience, et vous auriez été autant agréable à Notre- Seigneur, que vous lui avez pu déplaire. Une chose vous excuse : c'est le défaut de lumière; je le vois bien. Mais on n'est pas éclairé tout d'un coup. Il faut que l'expérience et la croix nous ouvrent les yeux de jour en jour. Prions Notre-Seigneur qu'il nous illumine, alin de ne plus biaiser ni nous fourvoyer dans sa voie. Liez-vous uniquement à lui, puisqu'il est votre tout.
LETTRE XCI
La fidélité de l'auteur à servir une âme, et son zèle pour le service de l'Eglise.
Je vous écris ce mot pour vous demander si vous n'avez point besoin de mon service, ets'iln'ya point quelque chose qui m'oblige de me rendre auprès de vous au plus tôt. Je suis ici retenu par une rencontre de la divine Providence ; qui, ayant affligé uu homme de condition d'une grande maladie, lui a fait désirer de faire une confession générale et de remettre son âme entre mes mains pour se donner à Dieu; mais je puis retrancher absolument quelques jours des services.qu'il souhaite queje lui rende. Ainsi, selon que vous aurez besoin de moi, faites-moi la grâce de m'en mander un mot.
Vous savez ce que je dois à votre âme, préalablement à toute autre. Je dois tellement étudier les moments de votre service, que tout vous doit céder par l'ordre de la chaiité de Jésus votre Epoux et de la sainte Vierge. Llle disait ce matin avec conjouissance à son pauvre serviteur, sur le sujet de la dernière liaison qu'elle avait opérée en nous : Vous me l'avez donnée , et je vous
SU
l'ai rendue avec l'assurance d'une demeure inconcevable en elle. 0 ma Fille, aimez bien cette divine Mère, et son bien-aimé tout Jésus Noire-Seigneur, qui veut être en nous comme un autre nous-mêmes, afin que nous puissions dire comme l'apôtre saint Paul (Gai. ii,20): Je ne vis plus, mais c'est vous qui vivez en moi. Comme ces jours qui me tiendront absent de vous extérieurement seront employés en retraite et en solitude avec Noire- Seigneur notre tout, pour me renouveler et tout lui-même et y traiter des atfaires importantes de notre charge auprès de Dieu, je ne doute point qu'il ne m'ouvre de plus en plus son cœur sur le sujet de Jésus eldc Marie et sur le reste des œuvres de l'Eglise, à laquelle il me paraît qu'il y a de grands services à rendre , et à quoi il veut que notre âme soit tout abandonnée pour son amour. Je me livre pour cela auxdivines opérations de son esprit, qui demande incessamment de nous le zèle pour son service.
LETTRE XÇII.
Il exhorte une dme que Dieu avait attirée à son service dès sa jeunesse de se rendre bien fidèle à cette grâce.
J'ai bien à remercier le Ciel de me rendre témoin de .votre zèle et participant de la grâce qu'il vous accorde. C'est se sauver et sauver avec soi les autres, que de faire ce q îe vous faites. Quelle bénédiction de Dieu plus grande, qu'à votre âge il vous donne la force et le courage de le servir! N'est-ce pas une obligation bien grande que vous lui avez, et qui vous oblige de vous abîmer dans ses miséricordes? Je veux me joindre à vous pour vous aider à chanter ses louanges et à le remercier dans la plénitude de mon cœur et de mon âme. Mais ce n'est pas assez : il faut être fidèle à reconnaître ses biens par les nouvelles occasions qu'il vous présentera. 11 n'y a qu'un Dieu à servir ; toute la terre est née pour lui ; toutes les créatures sont faites pour cela. 11 ne faut
>nc pas qu'elles vous en empêchent. Servez-vous, au contraire, de toutes celles que vous avez en main pour le glorifier ; demandez pour les unes, remerciez pour les autres, fortifiez les unes et tempérez les autres, et surtout, selon saint Paul (Tit. ii,7), montrezvous exemple des vertus et des règles que les autres doivent pratiquer, autant toutefois que votre âge pourra vous le permettre. Je suis lout cœur pour votre maison; ce qui servira d'excuse à la liberté que je prends de vous écrire comme je fais.
LETTRE XC111
Du chant de l'Eglise.
J'apprends avec ,bien de la joie l'assiduité que vous rendez maintenant aux offices divins, et l'amour que vous avez pour le chant de l'Eglise. C'est un emploi tout saint, tout divin, et qui ne peut être en vous qu'une source de beaucoup de bénédictions et de grâces , si vous vous y appliquez avec religion. 11 me semble que c'est là proprement l'occupation des saints et >'exêréice
du paradis; car que fait-on dans le ciel? qua glorifier Dieu et chanter ses louanges. Le chant, dans l'Eglise, est une expression des louanges que dans le secret de notre cœur nous rendons à Dieu en l'esprit intérieur de Jésus-Christ. Le Fils de Dieu est la véritable hostie de louange de Dieu, son Père ; et l'Ecriture sainte le nomme pour cela , chez le Prophète (Psal. xxvi, 6), hostie de vocifération. Cependant il est muet sur nos autels et dans le sein du Père, au moins à notre égard ; car nous n'entendons rien de sa voix, et l'Eglise n'en est pas secourue extérieurement et d'une manière sensible. C'est de quoi même elle se plaint amoureusement dans les Cantiques , et ce qui lui lait dire : Sonet vox tua in auribus meis. [Cant. u, ik.) Votre Père, et les âmes même favorisées de votre amour et de vos visites intérieures , entendent assez le son intérieur de votre voix, dont vous parlez au milieu du silence. Mais les peuples grossiers qui ne peuvent entendre que la voix extérieure et sensible , et qui n'ont pas ces oreilles du cœur ouvertes pour les paroles de l'esprit et pour entendre quid spiritus dicat Ecclesiis (Apoc. m, 6 et passim), ils ont besoin d'une autre voix que de celle qui ne parle qu'au cœur. C'est pour cela que le Fils de Dieu anime de son esprit les prêtres, pour publier en eux les louanges de son Père, et on entend sa voix comme la voix d'une multitude, tanquam vox multitudinis, ainsi que l'Ecriture sainte le remarque (Dan. x, 6), parce qu'il se rend en chacun d'eux une hostie de vocifération.
Jésus-Christ, unique dans sa religion et dans les hommages qu'il rend à Dieu dans le cœur des prêtres, se sert des anges dans le ciel pour dilater spirituellement sa religion, et il se sert sur la terre de l'organe des hommes pour la dilater corporellement, faisant ainsi en la terre et au ciel un concert perpétuel de louanges divines Ce doit être là la consolation de ceux qui chantent le plain-chant , qui , dans ses mesures et dans ses pauses, est réglé sur la méthode et sur la règle ordinaire de Dieu. Car, comme il fait tout avec poids et mesure , et avec société et unité dans l'Eglise du ciel et de la terre, il fait aussi que le chant se trouve tellement réglé, que de plusieurs il ne s'en fait qu'une voix, ou plutôt qu'une seule harmonie.
Ces âmes appliquées au chant sont assurées qu'elles ont une des fonctions des plus pures et des plus éminentes de l'Eglise de Dieu. Elles sont comme les anges des plus hautes hiérarchies , qui , séparés du commerce ries hommes, sont appliqués à ce seul ministère de la louange ; et elles ont non seulement société avec toute l'Eglise, qui ne chante et ne loue la majesté de Dieu en tous que dans un même esprit, mais elles sont encore en sociélé avec tous les anges du ciel , qui ne sont appliqués à Dieu qu'en Jésus-Christ; et elles sont rie plus en sociélé avec Jésus-Christ même, à qui elles servent de supplément, pour être entendu de l'Eglise par leur organe; ainsi elles sont l'achèvc-
LETTRES SPIRITUELLES
ment et la plénitude de Jésus-Christ, qui dilate et multiplie par eux les louanges de son Père; et elles font la fonction même du Verbe en l'éternité-, qui est la louange universelle et parfaite de Dieu. C'est pourquoi que tous les chantres se perdent en Jésus- Christ et qu'ils s'y tiennent incessamment unis , pour être animés d'un profond respect, d'un vif amour et d'une parfaite religion en leurs louanges. C'est à quoi je vous exhorte par-dessus tout, pour vous pouvoir acquitter dignement de ce saint ministère.
LETTRE XC1V
Ce que les orgues représentent dans l'Eglise, et pourquoi on s'en sert dans les offices divins, plutôt que d'autres instruments.
Je vous dirai simplement ce qui m'est venu en l'esprit sur la demande que vous me faites. Il me semble que les orgues, dans leur arrangement, représentent l'harmonie réglée et ordonnée du ciel. La multiplicité des tu vaux représente la multiplicité des saints qui chantent tous les louanges divines selon leur rang ; et cette harmonie se fait par le moyen du vent, qui exprime le Saint- Esprit, qui remplit chaque saint selon sa capacité, et qui le fait aussi résonnera proportion de sa portée, et louer Dieu selon la mesure de sa grandeur et de sa grâce. Le vent est porté par le secours d'un homme qui le pousse, qui signifie Jésus-Christ, lequel, comme serviteur de l'Eglise et des saints, leur suscite le Saint-Esprit et leur distribue par lui ses grâces et ses bénédictions. Car, soit en la terre, soit au ciel, c'est Jésus-Christ en nous qui pousse les souffles de l'esprit. «Je vous donnerai l'Esprit, «ditil, « qui vous distribuera ses dons selon la mesure que je jugerai à propos. » (Joan. xvi, 13.) Celui qui joue représente le Père, qui ne remue rien que conformément à l'idée qu'il a conçue en son esprit, et qui, après evoir préparé et forgé lui-même les instruments de sa louange et de sa gloire selon son bon plaisir, s'en sert après, selon ce qu'il lui plaît, pour composer cette divine musique et cette admirable harmonie de ses louanges. Ses louanges sont parfaites dans le ciel, où chaque saint est nécessaire pour l'assortiment et l'accomplissement d'une harmonie entière, et où chacun, appliqué à Dieu, est content de sa condition, ayant part à l'œuvre magniùque et auguste du corps des saints et de celte louange entière que Dieu reçoit par eux.
Les anges sont encore exprimés par les orgues, lesquels, tous ensemble, font la sainte musique de Dieu, lui rendant, selon leur état et leur grandeur, plus ou moins d'honneur et de louange. Chacun en rend selon qu'il est dans la mesure de son être, et chacun, toutefois, en rend dans toute la plénitude de son être ; en sorte que , tous étant employés aux louanges de Dieu, chacun est content de sa mesure et de sa condition , à cause qu'il sert à louer Dieu et à le glorifier comme il le veut et comme sa gloire le demande. Ohl la douce harmonie
et l'agréable concert que celui de ces esprits angéliquesl C'est une agréable louange que celle que nous nous rendons à nous-mêmes et que nous nous procurons par des choses qui nous aiment, ou qui sont comme une partie de nous. Or les anges sont tout à Dieu, tout pour Dieu, tout en Dieu. Ils sont tout appliqués à lui, comme il le désire, et ils sont plus à lui et en lui qu'à eux-mêmes et en eux-mêmes. Et c'est pour avoir part en cette harmonie que dans nos sacrifices nous nous unissons aux anges , et nous les invitons de se joindre à nous dans nos prières. Et peut être est-ce aussi pour ce sujet qu'à la sainte Messe on joue des orgues au Gloria in excelsis , quoiqu'on n'en joue pas au Credo; parce que le Gloria in excelsis est le cantique des anges, en la société desquels nous entrons, prenant part à leurs louanges; mais le Credo étant une profession de foi qui ne se fait que sur la terre , les orgues , qui figurent l'harmonie du ciel , y sont muettes. Voilà les pensées que j'ai eues sur votre demande, que je vous écris avec toute la simplicité que vous désirez.
LETTRE XCV
Il reprend une personne de sa trop grande retenue à découvrir ses peines , et il l'exhorte à vivre dans une plus grande simplicité.
J'ai été bien longtemps privé de vos nouvelles , quoique je les eusse fort souhaitées pour l'adoucissement et le soulagement de vos peines. J'en laisse à Dieu le remède efficace, qu'il vous donnera dans le temps qu'il a prémédité de toute éternité. Vous me pardonnerez si je vous dis qu'il y a eu un peu de prudence humaine en votre conduite, lorsque vous vous êtes privée de m'écrire. Je vous ai dit souvent que votre sagesse vous ferait tort, et que vous auriez besoin d'enfance en toutes vos actions pour vivre dans la simplicité avec Dieu et avec les hommes, et surtout avec ceux qui vous sont donnés de sa part. Quand je serai auprès de vous, je vous expliquerai plus au long mes pensées, et les désirs que j'ai de votre avancement dans les voies de Jésus- Christ.
LETTRE XCVI
Sur la nativité de la sainte Vierge, et sur le profit qu'on tire des croix.
Je ne puis assez honorer et bénir la charité de Jésus en ce jour de la Nativité de .a très-sainte Vierge; et je ne saurais douter que les effets de grâce que vous portez, et dont votre lettre est remplie, ne soient les productions de l'esprit de cette très-sainte Mère, dont les premières opérations ont regardé Jésus-Christ, étant née pour lui, et ne prenant accroissement de vie que pour lui seul. J'avais bien cru qu'en ce saint jour vous éprouveriez un renouvellement de grâce et de vie divine au fond de votre âme, et que votre cœur serait un des lieux qu'elle choisirait pour naître spirituellement et pour vous faire sentir les mouvements
UEl YRES COMPLETES DE H. OL1ER.
SiS
principaux de sa vie. O vie ailmii-able I mais vie cachée et inconnue aux anges et aux hommes ! o bonheur incompréhensible que celui (pie nous donne la participation de celte viel ô félicité inconcevable aux sens, q.ui surpassé infiniment toute intelligence, et que l'homme animal ne comprendra jamais et ne pourra jamais goûter en vivant a soi-même! oh ! qu'on quitte peu et qu'on meurt à peu de choses, quand on trouve ce bien et cette vie divine pour cette petite perte et pour cette moit universelle à tout ce monde! Mon Dieu, ma Fille, que l'on dit peu et que l'on est impuissant pour exprimer les richesses immenses de ce royaume de charité! le silence et la paix en sont les gardes, et celui qui possède ces trésors peut bien attendre en repos le bonheur éternel, qui seul surpasse cet état. 11 faut cependant être à Jésus-Christ crucifié, et demeurer en attente des exercices et des travaux qu'il prépare aux épouses et aux servantes qu'il a nourries, fortifiées et destinées aux peines de la croix. C'est là où il veut voir la fidélité de ses amantes, et recevoir le réciproque de l'amour qu'il leur a porté sur le Calvaire. C'est là où triomphe le pur amour. C'est là où il vit et où il règne dans la vérité, et où rien d'impur ne peut avoir de part. C'est là où le vil est séparé du précieux, où Dieu raûine ses âmes, comme l'or dans la fournaise, et où l'esprit est rendu digne de l'intime unité avec son Dieu. Car, comme Dieu estsaint en sol-même, il ne peut rien souffriren nousde grossieretd'impur. Il veut que tout y soit saint , parfaitement pur et dénué de tout, pour être tout à lui. Dieu nous délivre de tout ce qui n'est point luimême. Ainsi soit-il.
LETTRE XCV1I
// rend compte de quelques grâces que Dieu lui avait faites , et du silence que Notre- Seigncur lui fuit garder dans l'oraison. Il a plu à la divine bonté me faire entendre par expérience ce passage tiré de l'Ecriture, sainte (Psal. cxi.vu, li),dont l'Eglise se sert dansl'Ollice du Saint-Sacrement : Frumenti adipe satiat nos Dominas : « Le Seigneur nous nourrit et nous rassasie delà graisse et de la moelledufroment. «Car le divin Maître m'a fait ressentir dans le fond de mon âme, et dans la plus intime portion de moi-même, sa divine présence dans une délicatesse trèsgrande , et plus grande que je ne l'avais jamais ressentie. Et en même temps il m'a fait connaître que toutes les communications sensibles, dont il avait usé jusqu'à présent envers moi , étaient comme du son et de la grosse farine, en comparaison de la fine fleur dont il me nourrissait depuis quelques jours. En eifet, ces opérations sont maintenant si pures, si délicates, si intimes, si pénétrantes et si efficaces, qu'il n'y a point de rasoir qui tranche, qui coupe et qui pénètre si vivement; en sorte qu'on ne peut douter par ses expériences de ce que dit le grand Apôtre : que la parole de Dieu est vive cl efficace, et plus pénétrante qu'unglaiv eu deux tranchants. [Hcbr.vi, 12.)
Le divin Maître me donnait parla ungraml dégoût de tous les sentiments extérieurs qui se rencontrent en la piété , lesquels n'ont presque en eux aucune nourriture ni substance, et sont plus propres à nourrir nos sens, qui, comme des animaux ou des serviteurs, sont nourris de son ou de grosse farine, qu'à rassasier les enfants du père de famille, qui ne sert à sa table que du pain délicat. 11 est un si bon père , qu'il ne veut pas charger l'estomac de ses enfants si délicats et engendrés de sa substance, d'une viande moins exquise que la sienne. Il ne veut pas leur donner un mets moins délicieux que celui qui le nourrit lui-même; il veut que ce soit son propre Verbe, ce cher Fils qui est descendu du ciel pour être le pain vivant des hommes, qui devienne leur aliment. Et j'ai vu que cela s'accomplissait, non-seulement dans la communion sacramentelle, mais encore dans la spirituelle, par laquelle il se fait l'époux intérieur des âmes, se tenant toujours présent à elles, les rassasiant, en sa sainte union, de sa pure substance et de sa vie divine.
En cet état, le divin Maître m'a appris, par une expérience intérieure de mes facul-
tés qui voulaient agir auprès de
que je
devais alors demeurer en silence et dans !a sainte oisiveté de sainte Madeleine en présence du maître et du divin Epoux. Il m'a fait remarquer que mes facultés allaient chercher bien loin ce que je possédais dans le fond de ma substance, et que le saint époux était bien plus intime dans le fond de mon âme que toutes mes facultés qui se mêlaient de le chercher. El il me semble que , pour me faire entendre cela sensiblement, il me donnait la comparaison d'une tour au milieu de laquelle il y aurait une belle chambre, et qui serait environnée de murailles, auxquelles seraient attachées plusieurs guérites, par où on pourrait voir ce qui se passe au dehors. 11 me faisait comprendre que notre âme, dont la subslance est très-profonde au dedans de nous, et le fond très-caché, était comme cette chambre qui servait de retraile à Jésus-Christ, et que les facultés opérantes en nous étaient comme des saillies et des guérites qui se poussent au dehors. De là j'apprenais encore une autre chose, qui est que l'âme en cet état, quand elle se veut recueillir, ne doit point faire d'efforts pour aller chercher Jésus-Christ, ni dans le ciel ni sur la terre. Il n'est point nécessaire qu'elle aille dans le sein de Dieu ni dans les cœurs des justes de ce monde, où il se rend si souvent sensible, pour exciter et réveiller l'amourdivin dans les âmes qui l'y cherchent et qui s'y unissent en esprit. 11 sullit pour le trouver qu'elle le cherche en elle-même et qu'elle le cherche comme un bien qu'elle possède, et non pas comme une chose qui serait éloignée. Car il faut savoir qu'il est en nous dans un fond inaccessible, d'où il sort pour se manifester et se faire sentir quand il lui plaît à l'âme. Il faut donc que l'âme, assurée de sou bien, retienne en respect et en silence ses facultés, qui alors
LETTKKS SPIRITUELLES.
S'SVi
parleraient inutilement, et qui , par leur indiscrétion, obligeraient l'Epoux à se taire. C'est la faute de la maîtresse de ne pas faire taire les enfa»ts de la maison , aussi bien que les serviteurs qui font du bruit, pendant que l'époux lui veut parler à l'oreille. Ce Dieu d'amour suréminent, et de majesté sainte, veut qu'on le révère en l'aimant, -et qu'on l'adore en le possédant en soi. Pour ce sujet, il appelle plutôt et plus souvent nos âmes ses tabernacles et ses temples, que ses couches d'amour, parce qu'il veut le respect, la retenue, la modestie et le silence de ses amantes.
Je ne puis dire quelle liberté celte présence intime et délicate de Jésus-Christ, et cette manière d'agir avec lui, ne donne pas à l'âme. Car elle la rend indépendante et dégagée de toute créature et d'elle-même, n'ayant besoin que de Jésus tout seul.
Bienheureuse l'âme qui est obligée de garder le silence auprès de Dieu, et qui n'a rien qu'à l'écouter, laissant au soin do l'Epoux de l'animer par son Esprit et del'exciter a lui parler et à l'aimer par les opérations de sa lumière et de son amour, et cela comme il lui plaît et quand il lui plait. Je ne doute pas que, comme l'on doit rendre compte de toutes les paroles extérieures, et même de la moindre des oiseuses, qu'il n'y ait de même un compte très-exact pour les paroles inutiles de l'esprit; surtout pour celles que l'on dit à Dieu quand on traite avec lui dans le sanctuaire dei'oraison. Mon Dieu, quelle modestie n'y est point requise; quelle retenue et quel silence de toute parole humaine qui n'est pas souvent sans amourpropre et sans recherche do soi-même! Qu'il faut être en dépendance absolue de l'esprit, quand on a l'honneur d'être appelé une fois à sa sainte société, et qu'il lait la grâce à l'âme de se manifestera elle 1 Je me manifesterai, dit-il (Joan. xiv,21), à celui qui m'aime, et je lui découvrirai, par expérience, ce que la foi lui tient caché. Je désire qu'il entre en possession des biens que je lui promets, l'épousant dans ma foi. C est alors que l'âme connaît avec quelle retenue il faut faire sa cour à son Seigneur et quel doit être le respect qui doit accompagner l'amour de celle qui épouse son roi, etc.