LETTRE XCVIII
De la vie de Jésus en Marie, et de Marie en Jésus , en qui l'âme se doit perdre pour être toute à Dieu.
Je suis consolé, voyant la joie et le goût (jue vous prenez aux choses qui regardent la divine Mère, en qui vous devez établir tout votre intérieur. Il me semble que notre aimable .Tout est si content qu'on adore, qu'on imite et qu'on fasse connaître et honorer la vie divine de Jésus et de Marie, que nous ne devrions faire autre chose en ce monde. Il faut croître tous les jours dans la sainte charité, et tous les jours notre grand Tout nous donnera des moyens et des ouvertures admirables pour l'honorer et le servir. Que j'ai de joie que Jésus et Marie désirent
renouveler en terre leur vie inséparable en leur religion et en leurs respects envers Dieu! Il n'y a rien de plus admirable que cette vie de Jésus en Marie; cette sainte vie qu'il répand continuellement en elle, cette vie divine dont il l'anime, aimant en elle et y louant et adorant Dieu son Père, comme un digne supplément de son cœur, dans lequel il se dilate avec plaisir. Toute la vie de Jésus et tout son amour dans le reste de l'Eglise, et même dans ses apôtres et dans ses plus chers disciples, n'est rien en comparaison de ce qu'il est dans le cœur de Marie. Il y habite en plénitude; il y opère en l'étenduo de son divin esprit; il n'est qu'un cœur, qu'une âme, qu'une vie avec elle. Il n'y a rien do plus admirable que cette union, ou pour ainsi dire cette sainte et mystérieuse unité. C'est une chose en sa consommation, qui ne se peut comprendre ; et ce qui est en cela de consolant, c'est que ce chef-d'œuvre est pour durer toujours.
Ohl que Jésus est adorable dans sa Mèrel On ne peut pas comprendre ce qu'il y est, et de quelle manière Dieu le fait être à elle, et se rend en elle tout elle-même. C'est une œuvre de foi, et plus il est de foi, plus il est saint et divin, et donne plus à goûter dans l'intime de l'âme. C'est un abîme d'amour et de charité que l'on ne conçoit pas; car on ne peut connaître ni l'étendue de la dilection de Jésus envers Marie, ni la force et la pureté de l'amour de Marie envers Jésus. Soyons tous perclus en lui, pour être tout ce qu'il est envers Dieu son Père et envers sa divine Mère; savoir, hostie de religion vers l'un et victime d'amour vers l'autre, pour le temps et pour l'éternité. Bénissons ce grand tout, pour qui Jésus et Marie se consomment, et renouvelons nos vœuxdetidélitéà l'unetà l'autre, nous consacrant en eux à Dieu, comme ses hosties de charité, qui nedésirent que leur consommation.
Je vous dirai encore que je ressentais ce matin à la prière l'union et la perte du cœur de Marie en Jésus, qui était un aliment, une vie et une joie parfaite à cette divine Mère. Le cœur ue Jésus, séparé et dégagé de toutes choses, était uniquement vivant à Dieu son Père; et Marie, toute perdueensonFils,se trouvaitaussi entièrement en Dieu. Elle était pleine de ses mêmes sentiments, de ses dispositions, de ses désirs et de ses prières; en un mot, elle était plus en Jésus que toute créature. Le reste des personnes qui vivent à Dieu en ce monde paraissent si propriétaires d'elles-mêmes, si attachées à leurs sentiments, si pleines en leur cœur de leurs propres désirs, que presque tout y parait grossier et séparé de Jésus, en comparaison des dispositions et de l'état très-pur et très-saint de Marie. Bénissons incessamment l'amour qui sait sacrifier parfaitement la créature et la consommer eu un pour la gloire de Dieu. Je désire de tout mon cœur que la divine Mère achève son ouvrage en "vous pour toute I éternité, et qu'elle vous tienne toujours perdue eu elle, afin que vous ne puissiez rien sur
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0LLV1ŒS COMPLETES DE M. OLIER.
vous, et que ni Satan, ni le monde, ni aucune créature ne trouvent accès pour blesser votre cœur, qui doit être inviolable, en l'imitation de Marie. Je suis en elle tout vôtre, sans réserve pour la sainte éternité. Adieu.
LETTRE XC1X
5a dévotion et son amour pour la très-sainte Vierge.
Votre dernière lettre m'a servi de préparation au saint Jubilé, que j'ai taché d'achever aujourd'hui par Jésus en la très-sainte Vierge, qui m'a paru comme mon jubilé et le trésor des grâces et de l'amour qui devait l'aire tout mon bien. Elle a bien voulu ce matin, au très-saint sacrifice de la Messe, offrir ce divin mystère en l'honneur de la délivrance des douleurs de Jésus-Christ son Fils, pour être aussi ma propre délivrance et me tirer de l'esclavage de mes péchés. Il lui a plu aussi me faire sentir la plénitude de ses trésors divins, et donner la paix à mon âme en ce saint sacrifice, que je présentais dans les intentions de notre jubilé, et que j'offrais aussi pour vous, demandant à la divine Mère qu'elle vous accordât le même bien qu'elle me faisait. Je m'en vais travailler en la force de la divine Maîtresse , en laquelle son Fils me veut être plus que jamais toutes choses. Je prie Dieu qu'eu aucun moment de ma vie je n'aie de regard intérieur que vers la sainte Vierge pleine de Jésus, de laquelle l'ordre de Dieu m'a rendu si dépendant, que je ne trouve rien hors de là qui me touche. 11 me semble que je suis infiniment heureux et obligé à la divine majesté de me rendre un te! bien nécessaire, et que j'aie une obligation tulle que celle de mon salut et de l'éternité, pour être lié à elle. J'ai demandé autrefois de tout mon cœur cette grâce. Elle m'est maintenant présentée, et je la tiens infiniment chère à mon âme, de même que je la souhaite à la vôtre, selon le saint désir de Dieu qui me parait tel sur vous.
LETTRE C
// reprend une personne de la crainte qu'elle mail eue qu'il ne fit lire à d'autres les lettres qu'elle lui écrivait.
Eh bien! ma très-chère et très-unique Fille! que je rougis de vous nommer ainsi, voyant tant de dignes et de pieux, hommes vous nommer mère et sœur! vous oubliez bien aisément les protestations que je vous ai faites par mes lettres, et combien de joie je recevais à la vue des vôtres. J'ai été souvent dans l'impuissance de les lire, mais je les regarde plutôt que de permettre que personne les lise à mon soulagement, sachant bien de quelle nature elles sont. Mon Dieu, ma chère Fille, qu'il faudra bien étouffer de réfiexions de cet esprit si vif, et aller plus simplement et plus rondement en besogne, comme le doivent faire les Chrétiens, qui doivent être simples ainsi que des colombes! Quoi 1 ma pauvre et très-unique, que votre esprit aille jusque-là, que de se méfier de
notre charité envers elle, quand je lui parle de la Providence, dont nous sommes les enfants inséparables, et de se laisser serrer le cœur et avoir soupçon de la charité de ce Père, qui n'a rien de si cher au monde que sa pauvre fille. Oui, je vous le répète, je n'ai rien au monde de plus cher en Notre- Seigneur que vous. Quel sujet donc de me soupçonner et de traiter avec moi comme vous faites? Vous avez en apparence quelque sujet de plainte de ce que je ne vous fais point de réponse, mais en vérité vous n'en avez pas, et vous serez contente quand vous saurez que j'avais un mal de tète qui m'en empêchait, et qui, jusqu'à présent, m'a empêché de lire plusieurs lettres assez importantes. J'ai eu aujourd'hui un intervalle assez heureux, et je vous puis dire, en notre Maître, que vous écrire m'a été une joie, et que j'ai souffert peine en écrivant ailleurs. Donc, ma très-chère Fille, apprenez encore une fois les dispositions de mon âme pour la vôtre, et les désirs que j'ai de vous servir en Jésus-Christ, qui m'obligent, nonobstant ma confusion, de vous appeler ma très-chère et unique Fille.
LETTRE CL
Il montre les avantages qu'il y a à suivre les voies communes.
Je bénis Dieu de ce qu'il vous fait suivre la vie commune. Tenez-vous toujours dans cette voie sûre, qui est celle que Notre-Seigneur même et sa très-sainte Mère ont tenue pendant leur vie. Ils pouvaient bien embrasser des voies extraordinaires et singulières; mais ils ont voulu s'en abstenir, pour donner aux hommes l'exemple de la vie commune. 11 ne faut pas tenter Dieu, et le vouloir obliger à faire des miracles pour nous. Ce serait une voie pernicieuse, et qui ne serait pas exempte de superbe cachée. Si vous vous considérez toujours comme trèsvile et très-misérable pécheresse, il ne vous viendra jamais en l'esprit que Dieu doive faire pour vous des choses extraordinaires.
Le Fils de Dieu n'a pas voulu suivre la vie de saint Jean, qui était si sainte et si extraordinaire; et il en prend une commune pour nous en donner l'exemple. L'ne vie humble et cachée est bien plus précieuse aux yeux de Jésus et de Marie que toutes ces voies singulières, dont la perfection extérieure flatte toujours l'amour-propre. La soumission d'esprit à ceux que le Fils de Dieu a établis sur nous est préférable aux choses les plus éclatantes qui vous peuvent venir dans l'esprit. Faites toujours cas des voies humbles et cachées qui vous conduisent à la vie intérieure de Jésus. Elles sont d'autant plus excellentes qu'elles n'ont que Dieu pour témoin et le Saint-Esprit pour principe. C'est là où la vanité n'a point de part, parce que toutes ces choses sout cachées à ses yeux. Bienheureux celui qui soustrait tous les jours quelque repas à '.a superbe. Elle demande sans cesse à manger et à mordre dans nos œuvres. Et bienheureux le jeûne qui fuit languir notre aaKur-
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propre et notre vanité. C'est un jeûne intérieur qui est d'autant plus excellent que l'extérieur, que si celui-ci n'est bien détrempé dans l'humilité et dans les mortifications sensibles, il nourrit souvent et engraisse notre propre volonté. Témoin la peine que nous souffrons lorsqu'on vient à nous l'empêcher et à contredire en cela à notre désir.
Voyez comme j'use toujours du droit que vous m'avez donné sur vous, n'oubliant jamais votre âme el ses besoins devant Notre- Seigneur. Je perdrais la charité paternelle, si de temps en temps je n'exerçais en vous les vertus chrétiennes; et je ne cesserais point que vous ne me déclariez que vous en êtes lassée, et que cela ne vous plaît pas. Notre-Seigneur nous apprend qu'il faut souvent tailler la vigne, afin qu'elle apporte plus de fruit.
LETTRE Cil.
Qu'il faut attendre en paix la manifestation des ordres et des desseins de Noire-Seigneur sur nous.
Je n'ai point d'ouverture certaine sur ce que Dieu peut demander de vous. Les moments du Seigneur ne sont pas encore venus. Cependant tenez-vous simplement en paix en lui et en sa divine Mère, attendantses ordres, et les saintes ouvertures de sa divine volonté. Dieu est au ciel vivant en sainteté au milieu de la splendeur de sa lumière; et nous sommes ici-bas en terre dans les ténèbres et dans l'obscurité, où il veut que nous gémissions en notre exil. C'est un état pénible et bien contraire à la prudence des enfants du siècle, qui veulent toujours savoir à point nommé ce qu'ils feront et ce qu'ils deviendront. 11 n'en, est pas de même des enfants de Dieu. Us ont une sagesse qui les rend dépendants de lui à tout moment, qui les tient continuellement attentifs pour apprendre sa volonté, et qui, leur faisant demander qu'il se manifeste en la manière qu'il lui plaira, les tient dans une confiance certaine qu'il le fera dans son
I temps et dans l'ordre qu'il a promis à son Eglise.
Notre bon Père est si aise de voir ses enfants faire profession de ne savoir où ils vont et de marchera tâtons en attendant ses ordres et sa voix, pour la suivre avec fidélité ; il est si eontent de les voir, dans cet état, ne vouloir pas seulement ouvrir les yeux ni se servir de leur prudence pour se conduire eux-mêmes et sortir de la voie pénible de la foi, qui est si sûre et si avantageuse à l'âme; cette voie est si certaine et si infaillible, qu'elle ne peut non plus manquer que Dieu même, qui a le droit de tenter ses enfants, mais qui, en prenant expérience de leur fidélité tout autant qu'il lui plaît, ne laisse pourtant jamais manquer pour un moment la lumière et le secours aux âmes qui l'attendent en paix, en patience et en confiance.
Dieu tente lui-même ses emants, et les tente en diverses manières pour éprouver
leur foi et leur fidélité. Tantôt il permet qu'ils soient persécutés; après il suspend pour quelque temps l'effet des violences qui les pressent : puis il fait naître d'autres peines qui les tourmentent d'une nouvelle manière, en sorte qu'ils voient que la fin d'une tentation est le commencement d'une autre. La vie du Chrétien, dit Job (vu, 1), est une milice et un combat perpétuel, dans lequel Dieu exerce l'âme pour la dégager et la détacher des créatures et d'elle-même. Et c'est te que la sagesse du monde a peine de souffrir; car, comme elle porte l'homme a se fier à soi-même, et à se régler par sa propre prudence, elle ne peut, sans une peiné extrême, se voir suspendue hors de soi, et dépendante continuellement d'autrui et de Dieu même, à moins que la foi ne l'abîme et ne l'absorbe. Il faut que vous imitiez Abraham, ce modèle admirable d'une foi parfaite, afin que, vous oubliant vous-même, vous marchiez en foi, vous alliez en espérance contre espérance, el vous vous teniez certaine que Dieu, le Père des croyants, sera le vôtre, et ne vous laissera pas dans vos besoins. Quand le temps sera venu de vous faire voir sa volonté, à laquelle il veut cependant que vous vous abandonniez et que vous vous soumettiez en paix et en foi, il vous manifestera plus clair que le jour ce qu'il désirera de vous. En attendant, aimez votre cher et unique Epoux Jésus, de dessus lequel vous ne devez pas, même pour un instant, retirer votre vue ni votre cœur, étant toute à lui et ne vivant que pour lui. Adieu. Je le prie qu'il vous détache de vous et de toutes choses.
LETTRE C1I1
Il conseille à une personne de s'humilier pour honorer Jésus-Christ ressuscite , et lui donne plusieurs avis très-utiles sur ce sujet.
Le temps de la résurrection où nous sommes demande que nous adorions l'état parfait de Jésus-Christ en ce mystère. 11 faut pour cela nous humilier en sa présence, et nous confondre de l'état de pécheur et de corruption où nous sommes réduits. Il faut désirer de rendre hommage par cet état à celui de Jésus-Christ, nous réjouissant de ce qu'il n'a rien de nos infirmités, et de ce que maintenant il est sorti de l'abjection où il vivait en ce monde, sous la résidence de la chair de péché. Il faut soupirer incessamment après cet esprit intérieur et adorable qui l'animait en terre, et qui fondait en lui la vie intérieure des Chrétiens, leur préparant un esprit nouveau, tout opposé en ses sentiments à la vie grossière et maligne de notre chair.
Outre l'oraison mentale que vous ferez pour cela assidûment par application à Jésus-Clirist, toujours humilié et anéanti en son intérieur, et que vous ferez avec grande simplicité, confiance, ferveur et persévérance, vous userez de temps en temps de certains traits d'amour et d'élans vers ce même esprit de Jésus-Christ, par des élé-
valions simples et ardentes, mais fréquentes, lui demandant qu'il vienne en vous comme principe de la vie chrétienne, et le suppliant de remplir votre âme des mômes sentiments dont il remplissait celle de votre divin Maître, et entre autres du sentiment qui inclinait son cœur à l'humiliation, et lui faisait si fort aimer les choses basses et méprisables. Vous le conjurerez de détruire en vous ce désir si naturel à tous les hommes qui leur fait souhaiter la grandeur; et les porte à rechercher l'estime, l'amitié, la flatterie et l'applaudissement des créatures.
Vous pourrez en ces élévations inléiieures vous servir de ces paroles de l'Ecriture sainte, que prononçait si amoureusement la reine Eslher, comme figure de l'humble reine du ciel, la sainte Vierge, en l'union de laquelle vous les pourrez dire : Mon Dieu, j'ai en horreur tout signe de grandeur et toute marque de superbe. [Est fier xiv, 16.) Vous serez soigneux , dans les occasions d'estime et d'applaudissement, d'être en séparation et en éloignemenl de ces choses, redonnant tout à Dieu comme à l'auteur do tonte perfection , et qui seul mérite de l'honneur et de la louange pour son ouvrage.
Vous pourrez aussi vous servir fréquemment de celte prière : Yeni, Spiritus humilitatis, reple tuorum corda fidelium, et tui amoris in cis iynem accende. « Venez, esprit d'humilité de Jésus-Christ, remplissez le cœur de votre serviteur, et y allumez le feu de votre amour.»
S'il s'élève en vous quelque mouvement de superbe ou de complaisance pour vousmême, vous entrerez en zèle et en horreur contre vous et contre ce fonds malin de péché qui vit en votre chair : ce que vous .erez en union à l'esprit intérieur de Notre- Seigneur, invoquant l'esprit d'humiliation du Fils de Dieu, et le priant de s'établir en vous, et d'y former des sentiments parfaits d'anéantissement. Vous pouvez même à cette intention vous exercer pendant la journée à quelques mortifications extérieures de vos sens, et à quelque sacrifice intérieur et extérieur de vous-même.
Si outre les désirs de superbe, vous vous trouvez quelquefois assiégé ou environné de pensées de vanité, il faudra vous unir encore intimement à Jésus-Christ en vous ; car il faut se servir de toutes choses pour s'élever et s'unir à lui ; et comme il est la vraie lumière qui chasse le mensonge et son obscurité, il fera dissiper et évanouir tous ces fantômes. Que si, après l'union intime de votre âme avec Jésus-Christ, il reste encore quelque chose d'importun qui voltige autour de vous, méprisez tout cela. Car la peine que cela vous donne marque assez la condamnation et l'aversion de votre cœur, et les choses extérieures ne nuiront jamais à un esprit et à une volonté unis à Jésus- Christ en son intérieur.
L'âme, établie et renouvelée en Jésus- Christ, trouve en lui un fort qui lui doit faire mépriser toutes les attaques extérieures
de l'ennemi, qui souvent ne nous approche ^ar la permission de Dieu, qu'afin que nous rentrions soudain en notre forteresse, et que nous retournions à notre refuge, duquel, par négligence ou par divagation inutile, nous nous étions éloignés.
Que l'âme fidèle se souvienne que plus elle est aimée de Jésus-Christ son Epoux, plus il se sert d'inventions pour la tenir proche de lui; tantôt par tentations, tantôt pa- la croix, tantôt par la solitude et tantôt jiar les seuls attraits et par des sollicitations intérieures, qui suffisent souvent pour l'attirer à lui , et pour la mettre en état, qu'étant libre et dégagée de toutes choses et d'elle-même, il puisse la posséder pleinement.
Ne vous contentez pas aussi d'attirer à vous une fois ou deux seulement l'Esprit saint de Jésus-Christ ; car il faut, non-seulement qu'il s'établisse en vous et qu'il y vive, mais qu'il y croisse, qu'il s'y fo ri i fie , et qu'il consomme votre cœur dans les sentiments parfaits de sa vie humble et anéantie. C'est pourquoi, après que par vos prières et par la contrition de votre cœur, il se sera établi dans votre âme, vous lui donnerez lieu d'y faire progrès : 1° par la mortification ; 2° par l'action ; 3" par la récollection en Jésus-Christ.
Ne perdez jamais les sentiments d'humiliation que vous aurez une fois puisés dans l'esprit de Notre- Seigneur, qui, étant la source de votre vie , doit après abreuver, nourrir et vivifier toutes les œuvres, soit extérieures, soit intérieures de votre journée. C'est pourquoi , sans sortir de cet état d'anéantissement, exercez-vous souvent par des actes fréquents à de bas sontiments de vous-même, vous réjouissant devant Dieu de ce qi'e votre vileté et votre abjection adorent sa grandeur, sa majesté et sa magnificence. Il faut aussi vous exercer aux œuvres extérieures de bassesse et d'humiliation, autant que la prudence chréiienns le peut permettre, embrassant surtout avec plaisir celles que la Providence divine vous présente en votre condition, et étant soigneux de les remplir toutes de l'esprit intérieur d'humiliation et d'anéantissement, qui -vous tienne beaucoup au-dessous des actions les plus basses et les plus abjectes que vous pourriez pratiquer, sans interrompre jamais ces exercices, jusqu'à ce que vous avez acquis une telle facilité, promptitude, joie et fidélité dans les rencontres qui se présenteront, que vous ne soyez jamais surpris pour quelque occasion que ce puisse être.
Comme vous devez porter partout le sentiment de votre pro;u-e abjection, soit dans les œuvres qui regardent Dieu, soit dans celles qui concernent le prochain, ou qui vous regardent vous-même ; ne paraissez jamais devant Dieu que couvert de confusion, et anéanti en sa présence , comme un pauvre pécheur, rougissant d'être obligé de paraître devant lui en cet état. Si vous approchez des sacrements, et que vous vous
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exerciez en quelque œuvre de piété, que ce soit toujours en cette disposition. Et si les sentiments de la grâce de Dieu semblent elTacer quelquefois la honte et lever la confusion de votre âme , ne laissez pas de conserver toujours en vous cette môme disposition d'anéantissement. Car, quoiqu'elle paraisse cesser pour quelque temps, il faut qu'au premier retour à Dieu et dans vos premiers exercices, après que ces sentiments familiers de grâce seront passés, vous la rappeliez aussitôt, la faisant comme sortir du fond intérieur où l'Esprit-Scint vous tenait recueilli.
Que si vous traitez avec le prochain, vivez aussi avec lui dans un esprit anéanti, adorant Dieu et ses divines perfections ; ne souffrant jamais aucune pensée, ni de mépris pour lui, ni d'estime pour vous; et prenant bien garde de ne dire jamais aucune parole pour paraître ou pour vous en faire estimer; car c'est ce que l'esprit humilié de Jésus-Christ en nous ne souffre point ; au contraire, il opère en notre âme un oubli et une confusion de nous-mêmes, et une vue et estime de la perfection de nos frères en qui Dieu établit sa résidence. Et c'est là l'artifice amoureux de l'esprit d'humilité, d'ouvrir les yeux sur les perfections des autres pour y adorer Dieu qui les y met ; et de ne voir en nous que nos défauts et nos imperfections pour nous tenir toujours anéantis en leur présence. Ce n'est pas que l'esprit de religion et de gratitude envers Dieu ne nous ouvre bien aussi quelquefois les yeux sur les biens et les grâces qu'il met en nous, pour l'en remercier et l'en bénir en notre intérieur : mais , pour l'humilité, elle nous les cache autant qu'elle peut, pour nous obliger à ne nous voir que comme dénués de tout, et indignes de toute grâce.
Ainsi, à l'égard de vous-même, il faut vous tenir toujours pour la chose la plus abjecte et la plus vile qui soit au monde. Car qu'y a-t-il de pins bas et de plus vil que le néant et le péché qui sont en nous? Par le néant ne sommes-nous pas dignes de tout mépris, de tout délaissement et d'un entier oubli ? Et par le péché dont nous sommes tous remplis, et dont toute la nature est abreuvée, no sommes- nous pas dignes des injures les plus honteuses, des accusations les plus infâmes, des calomnies les plus noires, des contradictions, des persécutions, des supplices, des agonies et des morts les plus sanglantes de la terre? En un mot, tout ce que l'on peut faire, dire ou penser à notre désavantage, est au-dessous de ce que nous méritons, puisque nous ne pouvons par nous-mêmes mériter que l'enfer.
Enfin, pour quelque grâce que vous receviez de Dieu, n'oubliez jamais ce que vous êtes par vous-même. La vue de la foi vous doit rendre votre misèru si familière, et vous devez être tellement instruit du fond de crime et de péché qui est en vous, que vous ne vous étonniez jamais de vos chutes, mais que vous ne vous estimiez aussi jamais pour fes dons de Dieu , ayant toujours en vous
un discernement habituel, par lequel vous voyez distinctement les dons de Dieu en vous, naissant de lui incessamment, et' vos propres misères naissant de votre fond et de l'abîme de votre impureté. En vue de quoi il faut que vous disiez souvent avec le Prophète : A vous seul, ô mon Dieu ! honneur et gloire pour tous vos biens : et à moi confusion et mépris pour mes misères.
(Dan. ix, 7.)
LETTRE C1V
Il exhorte une bonne àmc à ne point s'attacher aux dons sensibles, et à ne point désirer des grâces extraordinaires.
Vous ne doutez pas de toute la part que je prends à l'affliction que vous avez de vous voir privée de l'oraison active, qui était l'unique joie qui vous restait en cette vie. Je sais ce que vaut ce sacrifice, puisque je suis depuis un an et plus dans cet exercice. Rien n'est plus riche, plus précieux, ni plus sanctifiant ; et rien aussi ne vous rendra plus agréable à Dieu. Vous me mandez la peine que vous aurez en ces jours de ne pas rendre vos devoirs à Jésus en adhérant à ses grâces. Je ne puis pas empêcher votre souverain directeur de vous faire des faveurs extraordinaires et très-sensibles, mais j'ai bien le pouvoir de vous défendre de vous y appliquer. Le directeur de sainte Thérèse ne pouvait pas empêcher le crucifix de lui apparaître; mais il avait bien le pouvoir de faire cracher la bonne fille contre le crucifix sans l'offenser. Je ne vous dis pas de faire la même chose, mais je vous prie, quand vous recevrez de ces grâces sensibles, de vous retireren la très-sainte Vierge, qui est votre retraite certaine, et qui vous servira toujours de supplément auprès de Jésus-Christ; et en elle vous trouverez par la foi insensible, plus de fond de devoirs que vous ne lui en pourriez rendre par vousmême.
Je vous ai dit souvent de vous détacher le plus que vous pourrez de ces faveurs sensibles, pour vous attacher uniquement à Dieu, et pour ne voir [jurement que lui en toutes choses. Et cela vous est absolument nécessaire. Car autrement l'amour-propro et la superbe se mêleront tellement avec les dons de Dieu en vous, que vous demeurerez vide de Notre-Seigneur et toute pleine d'illusions. C'est là ordinairement où, par permission de Dieu, le diable se fourre. Car, parce qu'on aura estimé les dons de Dieu au-dessus de Dieu même, il laisse au démon la puissance d'en fournir d'autre* que les siens à nos appétits affamés; et comme l'âme ne voit pas alors que c'est par justice et par miséricorde tout ensemble que Dieu se retire, et qu'il la sèvre de peur de gâter son estomac, elle ne laisse pas de désirer toujours les goûts, et de vouloir des plaisirs sensibles dans la grâce. De sorte (pue l'ennemi en substituant d'autres, qui ne sont que de faux dons, de fausses grâces et de pures illusions, elle se trouve séduite par sa faute et par le trop grand amour
UEUVKES COMPLETAS UE M. OLIER.
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des plaisirs spirituels qu'elle cherche avec impureté, au défaut de ceux du corps qu'elle a quittés.
Ainsi, autant que vous pourrez, sevrezvous de ces goûts et ne goûtez point ces sentiments que vous remarquez aller jusqu'au corps, ensuite do quelque mouvement intérieur que le Saint-Esprit aura opéré dans votre âme ; mais soyez seulement fidèle à conserver dans votre cœur la vérité des sentiments intérieurs de ce divin Esprit. 11 faut, comme dit l'Ecriture sainte, séparer le précieux du vil. Or le sentiment extérieur et corporel est une chose extrêmement vile, auprès de l'opération précieuse du Saint-Esprit dans Pâme, et pour l'ordinaire, la privation du vil est la conservation et l'augmentation du précieux; et, selon la promesse de l'Evangile, elle mérite auprès de Dieu la récompense au centuple, c'està-dire la grâce et les dons intérieurs que Jésus-Christ donne en échange aux âmes qui se sèvrent pour lui des biens extérieurs.
Vous savez même l'inconvénient qui vous arrive quand vous vous arrêtez à ces goûts, et comme, en épuisant votre corps et le rendant infirme, ils vous mettent hors d'état de servir Dieu et le prochain. Ainsi ne laissez jamais aller votre cœur au désir de ces consolations sensibles, ni d'aucune autre grâce extraordinaire; une âme humble a un extrême éloignement de ces désirs. Il y a une infinité de personnes qui se perdent eu s'j amusant; et souvent même, sous de beaux prétextes, elles ne se contentent pas des lumières ordinaires et des simples motions dont le Saint-Esprit les touche par inspiration commune pour les solliciter à leur devoir; mais elles demandent des miracles; elles souhaitent des lumières extraordinaires; elles désirent des extases, des ravissements et des transports ; elles voudraient toujours des révélations et des merveilles qui les obligeassent tellement à recevoir l'Epoux, que l'on pût dire : Digitus Dei est hic : « Le doigt de Dieu, c'est-à-dire l'opération extraordinaire du Saint-Esprit, est ici. » [Exod. vm, 19.) Or c'est ce qui déplaît extrêmement à Dieu, car il veut que l'on se contente de la conduite de la foi, et qu'on ne cherche point d'autre voie, parce que ce serait un orgueil, une curiosité et une impureté qui lui seraientinsupportables. Ce serait un orgueil, comme s'il fallait qu'il travaillât extraordinairement pour nous; ce serait aussi une curiosité, car en désirant des choses nouvelles et singulières, on se repaîtrait de vent, sans s'arrêter au solide du service de Dieu, qui n'est rien moins que toutes ces choses; ce serait même une impureté; car , outre la propre satisfaction sensible que l'on y goûterait, on n'aurait dus de pure attention à regarder Dieu, ni à 'aimer ; mais d'un œil louche et d'un regard gauchissant, on s'amuserait à des niaiseries et à des bagatelles, on aimerait ces petites choses, on eu serait friand, et on s'y arrêterail d'une telle manière, qu'on ne pour-
rait plus goûter Dieu quand il viendrait tout seul sans ces doueeurs.
11 me semblait, ces jours passés, que c'était là le sujet qui le portait dans le Cantique à s'éloigner de son épouse ; car la nuit, qui est le temps où il s'approche d'elle, et la manière dont il la vient visiter, c'est-àdire sans éclat et sans bruit, et sans la prévenir de lumières éclatantes, sont une expression de la voie de la foi ; et comme elle fait difficulté de le recevoir en cet état : Exspoliavi me, lui dit-elle, lunica mea, quomodo induar Ma? lavi pedes meos, quomodo inquinabo iîlos? (Cant. v, 3.) Il se retire d'auprès d'elle avec douleur, en sorte qu'elle ne le retrouve qu'après beaucoup de recherches et de travaux, et après avoir essuyé de grands périls.
Ne aonnez point ce sujet de douleur h votre Epoux et ne vous exposez pas à vous faire ce tort à vous-même. Regardez ses goûts, ses sentiments, ses lumières et ses révélations comme lui étant à charge, si ce n'est que malgré vous et contre votre recherche il les répande exprès en votre âme pour le bien de l'Eglise. Et au lieu de vous arrêter à des lumières apparentes ou à des faveurs passagères, attachez-vous à Dieu seul, qui est toujours la vérité de la lumière et le solide jour, quoiqu'il vienne à vous en ténèbres et enveloppé sous l'ombre de la foi. Ainsi, quoiqu'il quitte ces petits sentiments et ces tendresses, sous lesquels il s'approche des amantes imparfaites et qui ont besoin de ses attraits pour l'aimer, recevez-le toujours avec le même amour, puisque c'est pour s'unir à vous plus intimement qu'il se présente de la sorte, et qu'il ne se dépouille de toutes ces caresses sensibles et corporelles, qui sont comme un vêtement importun à ce saint amant qui veut des approches plus pures et plus intimes, que pou* se donner à vous dans la pureté ue la foi.
LETTRE CX
Il console une personne sur quelque peine quelle avait de ce qu'il ne lui avait pas écrit. ■ — // lui conseille de se retirer du siècle, si elle y est inutile pour le service de Dieu, et de ménager sa retraite avec douceur et sagesse.
Je ne vous puis exprimer la douleur que j'ai ressentie lorsque j'ai appris par votre lettre que vous avez été privée de la consolation et du soutien dont la Providence de Dieu a accoutumé de vous fortifier dans le temps de vos besoins par nos chélifs écrits. Je ne vous cèlerai pas que, dans le temps de votre peine, je ressentis, par une grâce de Dieu particulière, l'état de votre âme affligée et même un peu peinée contre ce pauvre pécheur très-infidèle à votre service, et très-attentif à satisfaire aux justes désirs de votre cœur. Car je vous avais écrit soigneusement selon mon désir et mes obligations, quoique imparfaitement, et j'avais abandonné le tout à Notre-Seigneur et à sa divine Mère. Mais je >o:s maintenant que le
LETTRES SPIRITUELLES
sujet est juste de votre part, et de la mienne innocent, puisque, vous ayant adressé un gros paquet, vous ne l'avez pas encore reçu. Vous en aviez doublement besoin, comme je l'apprends par votre dernière, qui me fait voir que les choses ne cessent point, et qu'il y a grande apparence qu'elles n'en demeureront pas là. Je vous avoue que j'en souffre beaucoup et que je recommande incessamment à Dieu cette affaire si importante et si difficile à accomplir, soit à cause de toute votre famille, si intéressée en cela, soit à cause de la personne que vous savez.
Je vous proposai par le dernier ordinaire, le sentiment solide et assuré qui regarde le temporel, que tout homme de bon sens jugera être comme je vous l'ai écrit, mais que je ne croyais pas être un motif suffisant pour reculer ou pour avancer dans la rerecherche du repos où l'Epoux semble vous appeler. De plus, je ne vous en écrivis pas délerminément, à cause du peu de temps que j'avais eu pour présenter cela à Dieu; et je vous demandais vos sentiments, auxquels je veux déférer d'autant plus en cette rencontre , que , vous voyant dénuée de toute propre volonté, j'espère y trouver du secours solide et selon Dieu, pour me déterminer avec vous, sans quoi je ne puis pleinement et fortement vous bien résoudre. Depuis ce temps-là j'ai examiné plus à loisir l'affaire du côté du spirituel, qui est le principal, et dont le tout dépend. Mais, comme vous le voyez mieux que moi, vous m'en devez avertir fidèlement, afin que je vous parle après avec certitude.
Examinez donc si vous êtes encore en état de faire quelque chose pour Dieu dans l'esprit de la personne que vous savez, et de lui pouvoir être utile à l'avenir pour la religion et pour l'Eglise. Car si vous perdez crédit et que vous lui soyez inutile ; si vous ne profitez de rien, et que vous ayez les mains et la langue liées pour opérer et proposer le bien ; si vous ne voyez point que cela change, et que pendant ce tempslà la mauvaise humeur de l'autre s'augmente, il n'y a point de doute que vous ne deviez venir chercher la solitude où le céleste Epoux vous attend pour vous parler au cœur, selon la promesse qu'il en a faite dans l'Ecriture : Je la mènerai, dit-il, dans la solitude, et je lui parlerai au cœur. (Osée 11, 14..) Vous ne pouvez que vous ne tentiez de bonne grâce votre départ, et que vous ne demandiez la permission de traiter de votre charge ; vous verrez même par là le sentiment de M***, et vous connaîtrez la disposition de son esprit, et de quelle force il peut et veut agir dans cette affaire. Il est bien difficile, après les choses où il a cédé depuis peu, qu'il puisse se faire cette violence et tenir bon contre cela. Obi que Dieu est bon de vous convaincre de la vanité du monde, de vous ouvrir son cœur et de vous préparer un lieu de paix pour votre chère demeure !
, Tout ceci demande douceur , sagesse ,
agrément, pour ne rien faire qu'en l'esprit de Noire-Seigneur, qui prépare toujours les choses avec suavité- et avec efficace, et qui mûrit peu à peu ses fruits, pour les faire tomber d'eux-mêmes et les séparer de leurs arbres. Vous voyez par expérience ces choses; il les faut ménager selon cet esprit admirable de grâce et de bénédiction, et vous y conduire en la manière de votre divin et admirable Epoux. Prenez le temps et le loisir pour exécuter ce que je vous marque ici.
Je vous demande surtout deux choses :
l'une est de consulter votre intérieur et me mander en simplicité ce qui s'y passe sur cela; car vous devez être en part de votre vocation, et la première manifestation s'en doit faire à votre cœur. Ge sera ensuite à nous à déclarer si les choses sont de Dieu, par toutes les circonstances intérieures et extérieures, que nous devons examiner selon la foi, après votre rapport; et, par l'examen de nos cœurs en l'unité de l'esprit divin qui les doit animer, nous verrons clairement la volonté du souverain qui conduit son ouvrage en l'Eglise, et qui ne laisse point tomber en confusion ceux qui le cherchent en confiance. La seconde chose que je vous demande est d'examiner en vérité et en sincérité si, dans le lieu et l'état où vous êtes, il y a espérance que vous puissiez encore faire quelque chose pour Dieu, et si vous voyez quelque utilité de votre séjour et de votre demeure à la cour; car, si vous n'y voyez rien à faire, vous serez obligée de vous mettre en liberté.
Mon Dieu, mon enfant, où êtes-vous? Que j'en suis en peine à toute heure 1 Je vous prie de croire que je ne suis jamais hors d'avec vous pour le soin du succès des volontés de Dieu sur vous. Il suppléera à tout avec suavité, sagesse et puissance.
Je vous ai écrit les trois ordinaires derniers avec tout le soin que j'ai pu et que ma santé m'a pu permettre, pour satisfaire au défaut de ce que j'eusse souhaité de faire pour soulager et adoucir votre croix, qui est plus mienne que vôtre. Adieu.
LETTRE CVI
Il porte une âme au pur amour de Notre- Seigneur.
Je prie Notre-Seigneur de vous donner la santé qu'il juge vous être nécessaire pour son divin service et pour la perfection de votre âme, à quoi vous devez sacrifier toutes choses. Ne doutez point de la charité entière de votre Jésus, qui vous est toujours présent, et qui ne se lasse jamais de vous vouloir tout le bien imaginable et plus que vous ne sauriez penser. Ce qui est éternel ne passe point, et l'amour qui a été allume en lui dès les premiers moments de sa génération dans le sein de son Père, lui sert de règle pour l'amour et la charité parfaite et éternelle qu'il vous porte en l'Eglise.
Vivez inébranlable sur ce fondement, qui doit être aussi le fondement de votre paix
Mo
et de votre
joie, et qui vous dilatera le cœur, comme l'Apôtre le désire (// Cor. vi, 13), pour opérer avec plus de ferveur, plus de zèle, plus de force et de perfection. Que votre cœur se broie et se consomme en la pureté du saint amour, et que la sainte Vierge soit la fournaise ardente qui vous tienne perdue, comme les enfants ne Babylone, en Jésus-Christ, qui seul vive et règne en votre intérieur, comme il fait dans tous les saints et dans tous les anges du ciel. Je gémis bien de n'être pas en cet état, et de me voir encore sur la terre si rempli de moimême. Que la puissance de Marie en Jésus, cette puissance de sainteté et cette fécondité divine, anéantisse toute génération d'Adam, en vous et en moi et en toute l'Eglise, pour n'y former que Jésus - Christ régnant et triomphant. N'est-ce pas là votre souhait, que votre cher Epoux soit honoré et glorifié, et qu'il règne partout ? Ne .passez-vous pas les jours entiers dans ce saint exercice de l'amour? Votre cœur ne soupire-t-il pas après Jésus? Ne s'écoule-t-il pas et ne se liquéfie-t-il pointen lui? Le feu fait fondre l'acier, pourquoi l'amour ne fera-t-il pas le œème sur votre cœur? Sus donc, ma trèschère Fille, aimez uniquement, et, mille fois le jour, faites des actes d'amour de Jésus votre amour. Que ce Tout est aimable, qui a tant d'amour pour son épouse 1 Qu'il trente d'être servi et aimé fortement et courageusement dans l'oubli de toutes choses 1 Encore une fois, allons à l'amour qui doit être le tout unique de ses amantes, et hors duquel elles ne doivent plus être ni vivre en elles-mêmes.
LETTRE CVII
Commette il faut converser avec les âmes élevées qui reçoivent beaucoup de Dieu.
Vous pouvez continuer de voir la personne dont vous m'avez écrit. Bien loin de le trouver mauvais, je crois que vous ferez bien d'avoir pour elle une entière ouverture, puisque Notre-Seigneur lui en donne une si grande pour vous. C'est une âme de grâce qui a grande part aux secrets de l'Epoux, et dont je ne doute point que l'entretien ne vous soit très-utile; mais prenez bien garde que le récit de ces grâces et de ces faveurs singulières qu'elle reçoit de la miséricorde de Dieu n'excite en vous un esprit de curiosité, de jalousie, d'envie, d'attache ou d'amusement à sa personne.
Ce sont là les mauvais etfets que la communication avec les âmes élevées, et qui reçoivent beaucoup de Dieu, laissent souvent dans les cœurs mal disposés. Vous savez combien sur cela vous devez craindre, et combien dans ces rencontres vous devez vous rendre tidèleaux pratiques que je vous ai données.
Il faut, dans l'entretien non-seulement de cette personne, mais de toutes les autres si saintes que vous voyez souvent, élever d'abord votre esprit à Dieu pour adorer et admirer sa bonté infinie, qui se communiqué si libéralement hors de lui, et qui par là
nous apprend bien à ne point faire les cloches de nos personnes , les avares dans nos entretiens, les retenus dans la communication des biens qui sont entre nos mains, puisqu'un Dieu est si libéral et si ouvert pour nous.
Secondement , il est bon de vous réjouir de la satisfaction que Dieu prend à se communiquer ; mais de vous en réjouir d'une telle manière, que vous ayez plus de consolation et plus de joie de cette satisfaction de Dieu que de tous les biens qui vous en peuvent arriver, ou aux âmes qui. reçoivent ses plus intimes communications.
Troisièmement, il faut vous réjouir encore du bien de votre prochain, et du choix qu'il plaît à Dieu d'en faire pour lui communiquer ses grâces, et les verser dans son âme : en sorte que vous ayez plus de joie de ce qu'il les reçoit que si vous les receviez vous-même, dans l'espérance qu'il en usera mieux que vous pour la gloire de
Quatrièmement , il faut remercier Dieu pour lui de toutes les grâces qu'il lui fait, vous en détachant le plus que vous pourrez, pour vous attacher uniquement à Dieu, et pour ne voir que lui purement en toutes choses. Autrement l'amour-propre et la superbe se mêleront tellement avec le désir de ces mêmes grâces en vous, que vous demeurerez vide de Dieu , et très-souvent tout rempli d'illusion. C'est de quoi j'ai cru vous devoir avertir, afin que vous ne donniez point lieu au démon de vous surprendre.
LETTRE ÇVII1.
// exhorte une religieuse à bien conserver Jésus-Christ dans son cœur, à faire quelque mortification corporelle, et -à former peu à peu sa prière à l'oruison mentale.
Je ne puis vous exprimer la joie que je ressens dans le fond de mon âme, reconnaissant le progrès de Dieu dans la vôtre. Oui, Dieu est en votre cœur, et je ne puis douter qu'il n'y habite; mais qu'il en soit de vous comme de l'épouse : Deus in média ejus non commovebitur : « Dieu ne sera point ébranlé au milieu de son âme. » (Psal. xlv, 6.) Or, pour cela, il ne faut rien faire qui lui déplaise. Possédez et jouissez avec plaisir de ce trésor; serrez-le mille fois le jour dans votre âme et sur votre cœur, le conjurant qu'il n'en sorte jamais, et qu'il ne souffre pas que vous l'offensiez en quoi que ce puisse être. Oh 1 que ce saint amour est doux ! 11 ne s'écartera jamais de vous, qu'il ne vous en avertisse par mille petits mouvements, auxquels vous devez être fidèle.
Ne négligez pas la moindre de ses menaces, ni le moindre de ses reproches intérieurs; et tremblez souvent, voyant que, s'il ne tient qu'à vous de conserver cetavan tage, fort peu de chose négligé vous le peut faire perdre. Je vous conjure de m'a \ertir souvent de vos dispositions, afin .jue
LETTRES SPIRITUELLES
«SGG
je remarque le progrès de la grâce de Dieu en vous. 11 vous traite comme l'enfant de la maison, et comme sa plus chère épouse. et il demande aussi de vous des devoirs, dont je vous avertirai très-fidèlement, a proportion que vous me découvrirez votre état.
Vous pourrez vous servir des instruments de pénitence que vous avez; mais comme il ne faut pas tuer d'abord ce pauvre corps , qui mériterait de l'être cent mille fois, et qu'il faut, comme dit saint Paul, qu'il serve autant à la justice, comme il a fait à l'iniquité, vous suivrez en cela les règles que vous a données votre directeur. Et quand vous en userez, songez quelque temps auparavant à ce que vos péchés méritent, et combien il vous faudrait souffrir de peines pour satisfaire pleinement à la justice divine, attendant la valeur de votre satisfaction plus de la contrition et de, la pénitence intérieure que de l'extérieure.
Je vous prie de dire à notre bonne mère la prieure qu'en priant Dieu pour elle, et pensant à la difficulté qu'elle a sur son grand âge, le discours du Fils deDieu m'est venu en l'esprit, qui dit que les ouvriers qu'il envoya sur le soir à sa vigne gagnèrent autant que ceux qui étaient partis au point du jour. C'est là une grande consolation pour elle ; car, en travaillant avec zèle dans sa charge, elle peut faire beaucoup, surtout si elle agit comme elle doit pour la perfection de votre maison, la réglant dans la seule et pure vue de plaire à Dieu, et continuant à faire ainsi toutes ses actions le reste de ses jours : c'est ce que je lui désire de tout mon cœur, comme à notre bonne mère. Faiteslui lire le chapiire des aspirations et oraisons jaculatoires de Philothée. C'est la manière dont je crois qu'elle doit prier présentement, en attendant qu'elle ait facilité à l'oraison mentale, dont vous l'entretiendrez souvent, aussi bien que des profits qu'on en retire, afin de ne point la peiner. Elle pourra se servir des méditations de Philothée, et il sera bon dans les commencements qu'elle ait toujours son livre devant elle, et qu'après avoir mâché et ruminé une pensée, quand elle se sera évanouie, elle reprenne le livre, pour y prendre une autre pensée, et qu'elle passe ainsi les quartsd'heure ou demi-heures en oraison. Qu'elle fasse aussi quelque quart-d'heure ou demiheure, l'après-dîner, de lecture spirituelle en la manière que je vous l'ai proposée: c'est ce qu'il faudra lui conseiller pour le commencement.
Priez Dieu pour votre pauvre père, qui est tout à vous, et dans le zèle de vous sauver. Adieu. Croyez-moi en Jésus, Marie et Joseph tout vôtre, en notre tout Jésus.
LETTRE C1X
Il reprend une personne de l'attache qu'elle avait à communier à la Messe de son directeur.
Je ne crois point que vous deviez vous
arrêter, comme vous faites, à vouloir toujours entendre la Messe de votre confesseur, et à ne communier que de sa main. C'est une attache qui ôlera beaucoup à votre âme, et qui diminuera de l'opération de Dieu, et de sa complaisance en vous ; car il est impossible que cela ne vous expose, aussi bien que votre directeur, s'il est également porté d'affection pour vous, à avoir quelque inclination, complaisance et satisfaction intérieure, qui ira à vous reposer, à vous appuyer, à vous complaire en quelque chose de créé, et non pas en Dieu et en sa divine essence et pureté, où il veut pourtant que votre âme tende purement.
Tout objet qui nous tente de détourner de Dieu nos yeux et nos regards intérieurs, pour les porter sur quelque autre chose, est une distraction qui lui est odieuse, surtout quand c'est dans des choses saintes, comme dans le sacrifice et la prière. 11 faudrait aller au bout du monde, s'il se pouvait, pour se mettre en état d'être appliqué à Dieu tout seul, et d'être séparé de tout ce qui pourrait en distraire et en désappliquer un seul moment. Oui, une désapplication et un détour de Dieu nous devrait être une chose de si grande affliction, et d'une peine si sensible, qu'il faudrait fuir tout ce qui le peut causer, et au contraire chercher par tous les moyens possibles tout ce qui peut nous mettre en pleine liberté, pour être en application libre et entière vers ce divin objet, qui fait lui seul tout notre bonheur. Vous y penserez sérieusement devant Notre-Seigneur, afin de ne plus marcherdans ces voies qui éloignent les âmes de la pureté de Dieu. Vous savez qu'il veut des âmes qui soient en nudité parfaite. Que votre cœur soit donc vide de tout, et mort à toutes choses. Je ne réponds qu'au premier article de votre lettre, remettant le reste à notre première entrevue, où nous pourrons vous donne? un ample éclaircissement sur tout ce que vous désirez.
LETTRE CX
Il avertit une personne que la connaissance de ses fautes ne diminuera point sa charité pour elle, et lui montre le péril qu'il y a dans les f/rdecs sensibles, et la sûreté que l'on trouve en la croix.
J'ai appris par votre dernière lettre la peine que vous avez soufferte par la lecture d'une des miennes : ce qui m'a beaucoup affligé, n'ayant point eu d'autre intention que de vous faire connaître l'opération merveilleuse de Dieu dans nos âmes, qui les tient dans une telle union, que leurs sentiments sont communs en quelque éloignement de lieux qu'elles se trouvent. Quelle fidélité de Dieu, qu'il veuille toujours tenir votre âme ouverte et sensible à celui dans lequel il vivra toujours pour vous, comme il vous l'a promis I Celte grâce est nonpareille, et elle me semble très-singulière et pour vous et pour moi, tout indigne et misérable que je suis. Et, bien loin que cela fasse un mauvais effet en moi, quelque chose que la srâce
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me découvre, il ne peut qu'augmenter le soin et la charité de Jésus-Christ pour vous, laquelle Notre-Seigneur permet que j'éprouve en moi d'une nature immobile et étemelle, selon qu'il l'exprimait par le prophète : Charilate perpétua dilexi te : « Je l'ai aime d'un amour éternel.» (Jerem. xxxi, 3.) Vous êtes persuadée de cette vérité par votre Epoux, sur lequel vous êtes appuyée comme sur un rocher. Votre cœur est établi sur cette pierre ferme, sans en craindre le changement et l'inconstance. Je sais cela de tous, et je le sens en votre fond, quoique le démon en veuille dire. Plus Notre-Seigneur fait connaître d'infirmités en vous, plus il fait voir et manifeste ses soins et sa vig- lance assidue sur vous; ce qui est un surcroît de sa charité, qui le tient toujours présent, comme un miroir à son épouse, afin de lui faire connaître ce qu'elle est, et ne laisser jamais oublier la condition de sa basïesseetde son infirmité. Nous savez bien ce que le saint Epoux disait dans le Cantique à son épouse : Si vous vous méconnaissez, la plus belle d'entre les femmes, allez après les pistes de vos troupeaux et de vos compagnes. [Cant. 1, 7.) Voulant dire que si une âme intérieure, après la jouissance et l'union intime en l'oraison avec i'Epoux, commence à l'oublier, et à faire cas d'ellemême dans le secret de son cœur, ce qui se fait imperceptiblement , alors, tout d'un coup, le saint Epoux, qui voit souvent ce que l'épouse ne voit pas, s'apercevant qu'elle commence à s'estimer et à se reposer sur elle-même, il la renvoie, il la rebute, et la met dans le commun des âmes qui s'égarent dans le monde, et qui marchent dans un esprit grossier, et qui ne regardent que la terre ei le sensible.
Après les grâces sensibles, il y a presque toujours à craindre pour l'âme; car, ordinairement il s'y glissequelques petites complaisances, estime et approbation d'ellemême. Et c'est là une marque très-spéciale du saint amour de l'Epoux, quand il permet quelques faiblesses particulières qu'il fait connaître à son amante. 11 y a plus de peine à vivre dans la sainte croix; mais il y a plus de sûreté, et la pureté de l'amour de Jésus s'y conserve mieux , la confiance en lui s'y exerce davantage , et la défiance de soi y est bien plus sensible, ce qui est tout le contraire de ce qui arrive dans l'état des consolations et des goûts de l'esprit.
Vous souvenez-vous que déjà par deux fois après les grands goûts et sentiments intérieurs , le malin voulait vous tenter de vous conduire vous-même, quoique je sache bien que vous n'y ayez jamais consenti, et 1411e vous l'ayez condamné avec borreur?Mais cela vous doit faire connaître que, pendant les goûts et les grands sentiments, le malin esprit croit que l'âme est dans 11a état bien plus susceptible de la présomption que dans la croix, où l'âme, toujours craintive, toujours humiliée et menante d'elle-même, a recours à son Epoux,
et le cherche toujours pour s'appuyer sur lui : et c'est ce qui fait désespérer le démon et le fait fuir de l'âme sur laquelle il voit qu'il n'y a rien à gagner en cet état; car dans cette abnégation d'elle-même, et dans cet abandon à Dieu où elle se trouve, Jésus-Christ est le tout de son épouse, laquelle, séparée de toutes choses et d'elle-même, ne veut plus vivre qu'à lui uniquement, par le ressort admirable de la croix.
Au reste, ne vous inquiétez pas de ce que je vous dis. Recevez la douceur et la consolation avec humilité, comme en ayant besoin en votre infirmité, et comme vous étant donnée de celui qui voit votre faiblesse ; mais recevez aussi la croix avec amour et joie, comme étant l'état qui purifie plus saintement , qui fortifie plus puissamment, qui unit plus intimement, et qui fait rendre à l'Epoux plus de témoignages du. pur amour.
Notre-Seigneur me donne toujours tant de choses à vous dire, que je ne puis finir. Quand je me vois si inutile en ce monde, et que je pense que Dieu me laisse encore quelque grâce pour vous aider, et pour servir à vos intérêts et à ce qui vous regarde, je m'estime assez heureux. Il me semble que Dieu me tira dernièrement du tombeau, et m'a laissé au monde pour vous servir, et prendre soin de tout ce qui vous appartient. Ayez donc agrément pour mes devoirs et mes services en Dieu, et je suis très-conlent et ne craignez non plus de me demander tout ce que vous pouvez désirer de ce pauvre inutile, que si je n'étais resté au monde que pour cela seul. Notre-Seigneur me fait toujours ressentir les obligations que je lui ai en vous, et il me renouvelle souvent le souvenir de vos charités et de vos prières, de vos larmes, de vos jeûnes, de vos douleurs et de vos veilles dans ma maladie mortelle, où Dieu seul me rendit la vie, et se laissa fléchir par vous et pour vous. Ainsi n'ayez jamais l'appréhension de ce que vous me mandez, car cela m'est impossible. Et quand je cesserais d'être en ce monde, je ne cesserais point d'être tout vôtre en Jésus- Christ, qui est au ciel comme en la terre; et de l'être autant que la charité et l'esprit d'unité le peut opérer en ceux qu'il lie en la communion de sa vie divine, et qu'il unit pour la gloire et pour l'œuvre de son Père. Tout ce que je vous rends de devoirs et de soins, qui sont très-faibles, m'aide à aimer Dieu, et à rue rendre plus prêt à faire le reste des fonctions de ma vocation. Et il me semble toujours que ce sont des moyens pour me faciliter mes obligations dans ce pèlerinage. Adieu.
Je crois devoir encore vous dire que le dessein que vous avez de me faire savoir vos fautes est une invention du saint amour pour crucifier votre superbe et votre vanité, qui se fourre partout; car, parce moyen, elle se verra, en la liaison que vous aurez à Jésus-Christ crucifié, dérober sa proie atout moment. Ces coniessiens et ces aveux de
LETTRES SPIRITUELLES
nos infirmités et de nos tentations ont toujours leur récompense. Vous en avez eu déjà l'expérience dans les dernières occasions que vous m'avez mandées, aussi bien qu'en toutes les autres, où parle passé vous vous êtes déclarée à fond de votre intérieur. C'est ce i|ui fait la communion parfaite de la vie de l'épouse à l'Epoux. Aussi, depuis le temps que vous avez pris cette résolution , je vous puis assurer d'un renouvellement d'union admirable, et qu'on ne peut comprendre, qui s'est faite entre nous dans la pureté et sainteté de l'esprit. Et la divine Mère de charité me disait encore dernièrement, me parlant de vous, et me donnant une vue d'unité et de perte commune en la divine charité : Vous ne serez jamais séparés. J'ai cru vous devoir mander ceci pour vous montrer que, bien loin que cette ouverture de cœur, avec laquelle vous me découvrez vos défauts et vos infirmités, fasse en moi des ell'ets contraires à l'union du saint amour, elle en renouvelle la vie, et la consomme en sa perfection. Ne craignez pas aussi de me rendre compte de votre intérieur, par l'appréhension de la pénitence qu'on vous imposerait; car rien ne me touche tant que votre simplicité; surtout depuis peu, qu'elle me parait être tout à fait d'un enfant de Dieu.
LETTRE CXI
Exercice spirituel pour lésâmes qui sont dans les peines.
Voici quelques avis qui vous pourront servir d'exercice spirituel dans vos peines. Adorez souvent la conduite de Dieu sur vous, qui veut voir votre âme abandonnée à lui en toute confiance. Tenez-vous assurée dans la foi que c'est lui qui ordonne de toutes choses avec un amour merveilleux, et avec une sagesse immense, qu'il faut adorer sans connaître, et s'y soumettre avec douceur et avec patience. Ne doutez point que, quand il permet les afflictions, ce ne soit pour des causes très-justes et des raisons très-légitimes, qui surpassent infiniment toute sagesse humaine, mais qui nous obligent à nous tenir abandonnés à ses ordres, et soumis humblement à ses saintes conduites.
.'amais la créature, telle qu'elle soit, qui voudrait se roidir contre la volonté de Dieu, et aller contre le torrent des choses qu'elle ordonne, n'aura de paix en elle-même.
Quand elle entreprendra de faire quelque chose, tout lui défaudra. Elle n aura que des ténèbres dans ses desseins, et qu'irrésolutions dans ses volontés ; et si Dieu l'aime, il la tiendra toujours dans l'impuissance d'exécuter les conseils qu'elle aura pris en elle-même, lui fermant toutes les ouvertures qu'elle se pourrait proposer.
11 n'y a qu'une chose à faire pour la pauvre créature qui se voit aumilieudes peines et des renversements, qui est de se tenir intérieurement élevée vers Dieu, attendant son secours, pour entrer avec prudence dans les ouvertures que sa divine providence lui
donnera, et qui lui paraîtront plus convenables pour son bien.
11 ne faut pas s'attendre, en cet état, que les choses qui se présenteront puissent être agréables, n'étant pas ordonnées par notre choix. 11 les faut examiner par la foi pour y entrer en assurance, les embrassant avec sûreté après qu'elles auront été réglées de Dieu, qui a voulu faire les choses à sa façon et non pas à la nôtre, qui ignorons souvent ce qui est pour notre mieux.
Demeurez ainsi en paix avec Dieu sous sa sainte conduite, et assurez-vous que tout ce qui arrivera réussira pour votre bien et pour sa plus grande gloire. Considérez qu'il est auprès de vous en votre tribulation, et qu'il voit avec attention quelle est votre fidélité dans ce saint exercice de patience et d'humiliation. Quoiqu'il vous semble que tout aille périr, soyez certaine qu'un peu de foi dans votre cœur sera capable de le calmer et de lui faire tirer l'ordre de la confusion et la force de la faiblesse. Sachez que Dieu n'attend que cela seul devons, et que, lorsqu'il aura lire votre âme dans son unique dépendance audessus de toute créature, il réglera toutes choses selon sa divine sagesse, qui préfère la sainteté et la perfection de votre intérieur à tout votre repos extérieur. C'est pour cela qu'il permet que tous les appuis des créatures vous soient soustraits afin que vous viviez désormais dans la dépendance où il désire que soient établies les âmes qu'il aime fortement. Faites donc de bon cœur le sacrifice des choses dont il vous prive, et, sans aller en esprit après ce qu'il vous ôte, demeurez assurée qu'il sera votre supplément dans cette soustraction qui vous vient de sa part.
Honorez en Dieu deux choses qui paraissent visibles en toute cette conduite, qui sont sa justice et sa miséricorde sur vous, et qui sont les voies qu'il tient sur toutes les âmes qu'il chérit davantage.
Soumettez-vous premièrement à sa justice, qui , par ces peines et ces afflictions, veut purifier en vous les fautes qui lui déplaisent dont vous ne faites pas peut-être assez d'état , et qui cependant pourraient être la matière d'un jugement terrible. C'est pourquoi il vous importe beaucoup de souffrir ici en patience Jes châtiments de Dieu , dont le privilège est d'etî'acer en peu de temps les supplices des siècles entiers de l'auti? vie.
Reconnaissez en second lieu sa miséricorde infinie sur votre personne en cet état de peine, qu'il permet pour vous sanctifier de plus en plus, et, par ce moyen , vous faire porter plus de fruit. C'est par là qu'il veut renouveler en vous la ferveur de son amour, qui , s'étant peut - être attiédi , comme il arrive souvent en cette vie , avait besoin d'être rallumé par les inventions admirables de sa sagesse divine. C'est ce qu'il fait par les tribulations, qui sont un effet de miséricorde très-particulière, et un témoignage d'amour tout extraordinaire.
Donnez-vous souvent à Jésus-Christ , qui vit en vous comme roi , afin qu'en sa vertu
GEL VUES COMILEThS DE M. OLIER.
vous lui puissiet servir d'organe pour faire régner la majesté de Dieu sur toutes les personnes sur qui vous aurez quelque pouvoir, mais particulièrement sur votre âme.
Unissez-vous souvent à son esprit d'amour pour rentrer dans la ferveur avec laquelle vous avez commencé de vous donner à lui. Que ne pourrez-vous pas, secourue d'une telle vertu , et animée d'une telle sagesse qu'est celle de Jésus-Christ ? Vous (levez souvent l'invoquer sur vous, disant avec Salomon : Venez à moi , adorable sagesse , qni habitez dans le sein de Dieu. Il est assuré que bien souvent, faute d'invoquer sur soi cette sagesse de Dieu et sa sainte lumière , on demeure en ténèbres et en trouble. Faites donc résolution de ne résoudre jamais rien d'important , que vous n'ayez auparavant invoqué ce divin Esprit, qui peut et veut vous donner conseil.
Humiliez-vous souvent de vos fautes passées. Conjurez la puissance de Dieu de réparer les choses que vous avez faites ou omises au préjudice de sa gloire et du bien de votre âme. Protestez que vous voulez à l'avenir apporter tout le soin qui vous sera possible pour le faire vivre et régner uniquement sur votreâme, etmême, si vous pouviez, sur toutes les personnes qui sont au monde.
LETTRE CXII
Il avertit une âme des sujets qu'elle a de s'humilier, et quelle ne doit pas s'estimer darunlagepour les grâces que Dieu luiafaites.
Je ne puis vous celer ia joie que j'ai de vous voir un peu remise dans vos premières soumissions. Je suis aise que Notre - Seigneur vous ait fait connaître ce que vous êtes, et combien peu l'on avance sans le secours continuel de Dieu et de sa grâce. Vous avez de quoi vous humilier en cette abjection, d'être si fort fille d'Adam, attachée à votre sens, si peu soumise, si pleine de propre estime et de désir d'être chérie. Tout cela sont des sentiments d'Adam qu'il faut faire mourir comme étant eutièrement opposés à ceux de Notre-Seigneur, qui , par sa grâce et sa vie en nous, ne porte qu'anéantissement et amour du mépris. Oh 1 que vous vous en trouverez éloignée, si Notre- Seigneur vous ouvre les yeux I La vue de cette vieille vie est si peu chrétienne, si répugnante à votre baptême où vous avez été revêtue de Notre-Seigneur, et si éloignée de votre profession d'épouse de Jésus , qui doit être tout animée de son esprit , de ses mœurs et de ses sentiments, vous doit étrangement confondre ; et , si vous y ajoutez votre vie passée et vos fautes ordinaires, ce sont de beaux sujets de vous humilier.
M. B*** a raison de vous porter à vous humilier dans la vue de votre abjection: c'en est un des sujets les plus importants. Et quand je vous ai dit de vous humilier en union de Notre-Seigneur, cela n'empêche pas que ce ne soit aussi dans la vue de votre propre abjection. Je ne vous disais pas de vous humilier seulement parce que Notre-Sei-
gneur s'était humilié, et que les Chrétiens doivent porter en eux les vertus de Jésus- Christ, leur chef; mais qu'il fallait aussi le faire dans la vue de votre, néant et du péché, en la vue des sentiments du vieil Adam,, si contraires à ceux du Fils de Dieu, et le faire en vous unissant à Jésus-Christ ; car, hors de lui et de ses mérites , tout n'est rien. Ainsi , avec l'esprit de Jésus, auquel vous vous donnerez pour faire toutes vos actions, vous pourrez vous humilier en la vue de votre propre abjection , de votre néant , de votre péché , de vos inclinations malignes, de vos sentiments d'Adam, de votre peu de vertu, en un mot-, de tous vos défauts ; car l'humilité est l'amour de l'abjection due à notre état de néant et de péché; et il n'y a point de mépris, d'abjection, de confusion, que lenéantet le péché ne méritent. Jugez par là jusqu'à quel point d'abjection et de mépris nous sommes réduits. Et c'est ce que l'humilité nous fait aimer. C'est pourquoi , si on n'aime pas à être méprisé, oublié, mésestimé, rebuté, tenu pour néant, foulé aux pieds ; si on ne peut souffrir d'être injurié, souffleté, fouetté, crucifié, tourmenté en toutes manières, ainsi que Jésus portant nos péchés l'a été, nous ne sommes pas humbles autant que nous le devons être, que notre abjection, notre néant et notre péché le méritent. Or pour obtenir cette vertu et la bien pratiquer, ce que vous ne sauriez faire par vous-même , je vous dis encore qu'il faut que vous vous donniez au Saint-Esprit , à cet esprit tout-puissant, à cet esprit de Notre-Seigneur, afin qu'en sa vertu vous puissiez vous humilier autant que vous le devez.
Pour les grâces que Notre-Seigneur vous fait, elles ne doivent point vous ôter la vue de ce que vous êtes par vous-même. Son dessein est qu'on l'aime pour ses dons, et non pas qu'on s'en estime davantage. Les espèces du pain et du vin au très-saint Sacrement n'ont pointa se glorifier des grâces qu'elles contiennent et des biens qu'elles opèrent dans les âmes , n'en étant point les causes. Elles ne sont que des écorces fragiles et légères qui se corrompent aisément, quoiqu'elles approchent de si près la Divinité, il en est de même des âmes les plus saintes et les plus pleines du Saint-Esprit, qui sont des couvertures et des écorces, qui en fort peu de temps peuvent se gâter et se corrompre. Et comme , parla corruption des espèces du pain et du vin , le corps et le sang de Notre-Seigneur cessent d'y être présents, ainsi , à la première corruption et h la première impureté des âmes, le Saint-Esprit s'éloigne et laisse ces pauvres vases , ces pauvres vaisseaux pourris dans leur corruption. Jugez par là si les âmes, pour recevoir beaucoup de grAces , quand même elles en auraient d'aussi grandes qu'en contiennent les sacrements , ont de quoi se glorifier, et si , pour avoir Notre-Seigneur, comme les espèces du pain et du vin au très-saint Sacrement, ou pour porter le
LETTRES SPIRITUELLES
Saint-Esprit , comme le baume en la confirmation , elles ont sujet de s'estimer et de se croire pour cela quelque chose de plus qu'elles n'étaient auparavant. C'est pourquoi soyez toujours fidèle à vous humilier, quoique Notre-Seigneur vous favorise de ses dons ; et , au lieu de vous y arrêter par de vaines complaisances et de lui donner sujet, par l'altération ou par l'impureté de votre cœur, de se retirer île vous, mettezvous en état d'en recevoir toujours de nouvelles faveurs, en vous anéantissant sans cesse au milieu de ses grâces.
LETTRE CXI1I
// donne à une âme quelques atts sur ses scrupules. Il lui montre l'utilité' de ses peines , et l'avertit de ne point chercher d'autre consolation que Jésus-Christ.
Pour répondre à vos scrupules, qui vous font aller si souvent à confesse , je vous défends , au nom du divin Maître et de la sainte Maîtresse * de continuer cela. Une fois la semaine vous suffit, ou deux fois tout au plus. N'obéissez ni au malin esprit, qui veut vous décourager, ni aussi à l'amour-propre, qui veut vous porter à la confession pour y chercher le soulagement de votre cœur plus qu'autre chose. Il ne vient rien de bon de ces sources trompeuses.
11 sera bon de vous élever souvent vers Jésus-Christ, principe de notre vie et de noire lumière, afin de vous tirer des embarras et d(js ténèbres où vous plonge pour l'ordinaire cet état, qui , par sa malignilé, occupe l'âme incessamment de soi et de choses vaines et inutiles : ce qui ne fait pas un petit mal à l'âne, qui doit se trouver nette, vide et dégagée de tout, pour être unie intimement à Dieu , et occupée de lui seul et de son Fils Jésus, l'unique Epoux de l'âme fidèle, et le tout de son cœur.
Pour ce qui est de votre humeur, qui se fait sentir maintenant dans la sécheresse, ne vous en étonnez pas. Je vous ai dit souvent que Dieu traitait les faibles par la consolation des sens, parce que les sentiments de douceur tempéraient et modéraient les mouvements de la nature : et ainsi l'âme qui est faible en la vertu , et qui est incapable de résister encore aux ennemis domestiques,-est admirablement ménagée par la providence de Dieu. Mais, lorsqu'elle a été un temps sans agitation , et qu'elle a pris quelque racine en la vertu , il commence à retirer ses secours extérieurs , et laisse révolter les humeurs, afin que l'âme exercée résiste en la force de sa vertu , et croisse dans la grâce à proportion de ses victoires, que Dieu couronne toujours de nouvelles bénédictions. Il vous exerce maintenant de la sorte : et c'est le temps qu'il faut vous recueillir en l'Epoux, en qui seul vous devez trouver votre force : et vos chutes doivent servir à vous confirmer dans la foi , et à vous convaincre par vos faiblesses de la nécessité que vous avez de l'Epoux qui veut vous appeler à lui par toutes choses. Il veut
OEUVRES COMPL. DE M. OlIER,
que la crainte ae vous-même et l'horreur de vos ennemis vous servent aussi bien que son amour à vous unir à lui.
Allez, ma Fille, tout va bien. Fiez-vous à celui qui veut plus votre salut et votre perfection que vous-pjême. Vous ignorez les voies de l'Epoux; mais soyez toujours assurée que ce sont les meilleures, les plus certaines et les plus avantageuses pour votre perfection. L'Ecriture dit que l'on ignore la voie de l'oiseau qui vole dans l'air; cet oiseau est l'amant qui vole du ciel en terre , et qui vient à l'amante : elle ne sait d'où il vient ni où il va ; mais elle doit être trèscertaine qu'il va et vient pour elle; il la quitte et l'approche; il la console par sa présence , et la met en quête et en souci par son absence ; et il se plaît plus souvent aux empressements amoureux de sa recherche , aux douces inquiétudes de son absence sensible, aux désirs qu'elle a de le rappeler, et aux soupirs de sa solitude, pour laquelle elle gémit comme la colombe, qu'il ne se plaît dans les joies d'une possession et d'une jouissance paisible. Dans la possession, il est aisé d'aimer; car qui n'aimerait pas celui qui fait les bienheureux par sa seule présence? Mais dans l'absence de ce bonheur et dans cette fuite inopinée, où il laisse son amante, sans prendre congé d'elle et sans lui dire la cause de son délaissement , y voir les soins et les soucis de son épouse, y voir ses larmes et ses soupirs, ses espérances et ses craintes , y voir ses plaintes et ses sanglots, ses désirs et ses demandes, c'est ce qui ravit le cœur de l'amant. Il peut y avoir de l'amour- propre à goûter et à posséder les douceurs de l'Epoux ; mais il ne peut y avoir qu'un pur amour et une fidélité parfaite à chercher et à aimer celui qu'elle ne goûte pas , et qu'elle craint d'avoir fâché sans y penser, à cause de l'amour qu'elle lui porte et du respect qu'elle a pour sa sainte et divine personne. L'amante, dans le Cantique, dit qu'elle courra partout pour le trouver, et non pas pour chercher de la consolation dans les créatures. Ne pensez qu'à ce divin Epoux, car vous ne trouverez de la joie et du repos qu'en lui seul. Il examine de près vos démarches dans le temps de son absence pour éprouver votre fidélité. Prenez bien garde à vous, il est derrière la jalousie, qui vous regarde, etc.
LETTRE CXIV
// donne quelques avis importants touchant la conduite d'un séminaire , et la sainteté de vie qu'y doivent mener les clercs.
Les affaires qui vous sont survenues ne méritent pas votre application; il vaut mieux que vous les confiiez à quelqu'un de vos amis. Il ne serait pas juste qu'elles dérobassent le temps que vous devez à Notre-Seigneur et au service du saint clergé, et puisqu'il vous a fait ia grâce de vous y appeler, soyez fidèle à ce qu'il demande de vous dans l'emploi qu'il vous y donne. H faut pour cela que vous n'épargniez rien pour la sanctification et oour la perfection de ces jeunes
jilantes qui vous sont confiées et qui sont sous votre conduite ; il faut que vous les exerciez à toutes les vertus chrétiennes , afin qu'ils ne soient point promus à la eléricature et aux saints ordres, c'est-à-dire au nombre des serviteurs de Dieu et de ses domestiques, qu'ils ne soient bien parfaits; car. comme les enfants dont parle Daniel étaient choisis les plus beaux extérieurement et les plus parfaits qu'on pût trouver pour le service de Balthazar , ainsi en doit-il être des ministres de Dieu. Ses domestiques et ses ministres dans le ciel , qui sont les anges , sont les créatures les plus parfaites , et ceux d'entre eux qui sont destinés pour assister particulièrement devant son trône sont les plus beaux et les plus accomplis qui soient dans tout le corps des esprits angéliques. Ainsi, les clercs queDieudestine dans le chœur de son Eglise, pour être assistants devant son trône et servir assidûment aux tabernacles, doivent être les plus saints et les plus parfaits d'entre les Chrétiens; et c'est pourquoi il ne faut pas qu'ils s'engagent dans cet état, à moins qu'ils ne soient trouvés dans la perfection chrétienne , ou au moins qu'y étant déjà bien avancés , ils ne travaillent si assidûment pour acquérir ce qui leur manque , qu'ils ne laissent aucune vertu qu'ils ne tâchent d'obtenir par toute sorte de mortification , de peine et de travail.
Il est surtout important , pour les préparer à ee saint état où ils aspirent, de les exercer beaucoup à la pratique de ce précepte de Nôtre-Seigneur : Abnegel semetipiiim, Ainsi vous devez examiner s'ils veulent embrasser cette maxime dans toute son étendue, et s'ils y veulent ajouter la pratique de celle-ci: Tollat crucem suam, et puis de cette troisième : Et sequaturme (Luc. ix, 23); et s'ils veulent écouter les [impositions les plus saintes et les plus paras de l'Evangile, pour tâcher de les réduire en pratique. A moins de cela, ils ne sont point dans la disposition où ils devraient être pour latonsure, qui ne devrait être conférée qu'à des Chrétiens parfaits.
Tour ceux qui ont été déjà admis à la cléricature, vous verrez s'ils s'exercent aux vertus les plus sublimes de l'Evangile ; s'ils l'ont voir qu'ils soient morts au siècle et à ses maximes , au désir de s'établir dans le monde , de se divertir en ses vanités , de suivre ses coutumes et ses compliments, de se plaire en ses nouvelles; s'ils sont morts au désir d'avoir des biens, des honneurs et des plaisirs, qui sont les sentiments ordinaires de ceux qui suivent les inclinations de leur chair et qui acquiescent à ses désirs. C'est la maxime des hommes charnels, de suivre en tout leurs convoitises et de chercher à jouir des biens grossiers du monde. Mais c'est à quoi les clercs doivent avoir renoncé afin de ne vivre plus qu'en Jésus- Christ pour Dieu. Il faut, pour être digne do servir aux autels et de demeurer en la présence de ses saints tabernacles , qu'ils soient infiniment éloignés de la vie de la chair, qu'ils soient totalement opposés aux
maximes du monde, fit qu'ils soient comme des miroirs et des flambeaux dr toutes les vertus chrétiennes, pour servir d'exemple et de modèle de piété à tous les fidèles.
Vous aurez pour cela souvent recours à Noire-Seigneur, afin qu'il leur ouvre l'esprit à ses vérités , et qu'il leur inspire en sa vertu les maximes suivantes:
1. Qu'il ne faut plus qu'ils parlent du monde ni de ses maximes ;
2. Qu'il faut qu'ils aient horreur du siècle, en sorte qu'il leur soit en exécration, comme
à saint Paul , avec
eque
1 ils doivent dire :
Alihimundus cruciftxus est [Galat. vi, 14), le monde me fait une étrange peine et me crucifie au mourir ;
3. Qu'il faut aussi, à l'exemple de ce même Apôtre, qu'ils deviennent le crucifix du monde , c'est-à-dire ses persécuteurs et ceux qui le crucifient , et le mettent aux abois de la mort: Mihi mundus crucifixus est, et ego mundo {Ibid.) ;
i- Qu'il faut qu'ils fuient le monde et qu'ils craignent ses charmes et sa contagion : Si de mundo fuissetis , dit Jésus-Christ, mundus quod suum erat, diligeret (Joan. xv, 19) : si le monde vous aime, affligez-vous; car c'est une marque que vous avez en vous quelque chose de lui :
5. Qu'il faut qu'ils fuient l'approbation du siècle, bien loin de la chercher; car il ne les peut estimer, s'ils ne lui sont conformes, et s'ils ne lui applaudissent. Ainsi il faut qu'ils regardent comme une peste et une exécration la maxime, qu'il faut chercher l'estime du monde, se fondant *sur cette grande vérité de saint Paul (Galat. ï, 10): Si hominibus placerem, Christi servus non essem. Ce n'est pas que Dieu ne donne quelquefois au monde de l'estime pour ses serviteurs, mais c'est pour ceux qui ne le veulent pas et qui le fuient , le mépriseut et se moquent du monde.
11 faudra donc bien prendre garde que personne n'ait rien en soi qui soit semblable au siècle, soit en la façon d'agir, de parler ou de se vêtir, soit en toute sa conduite, selon cet avis de l'Apôtre (Rom. xu, 2) : Nolite confonnari huic sieculo : sed renovamini spiritu mentis vestrœ. Induimini Dominum Jesum Christian. C'est à quoi sont obligés particulièrement tous les Chrétiens, mais beaucoup plus les ecclésiastiques , qui doivent être revêtus en leur intérieur , aussi bien qu'en leur extérieur , des mœurs , des inclinations et des vertu* de Jésus-Christ, marchant en la simplicité du nouvel homme, qui est Notre-Seigneur.
Vous les avertirez aussi que la maison du séminaire est cette haie de l'Evangile , qui sépare la vigne du-Seigneur d'avec le monde. La haie est remplie d'épines ; le monde ne s'en doit point approcher qu'il n'y soit piqué, et qu'on ne lui donne horreur de soi et de ses maudites maximes de duplicité , de médisance, d'envie, de haine, de luxure, d'ambition, d'impiété , d'avarice , de gourmandise,de luxe , en un mot, de tout péché
La maison doit être si pleine des vertus
LETTRES SPIRITUELLES
opposées, qu'en même temps qu'elle en inspire l'aftioùr , elle donne dégoût , aversion ei horreur des vices contraires , etc.
LETTRE CXV
Il témoigne un grand amour pour la croix. Je vous dirai comme , en considérant ce matin la conduite de Dieu sur nous, je voyais que Notre-Seigneur était industrieux à faire faire la pénitence à tous les hommes et à les priver en terre de leur consolation , leur réservant dans le ciel la possession de tous les biens ensemble. On peut bien dire que les souffrances sur la terre sont communes aux âmes qui veulent aimeret servir Dieu ; que son soin est de les faire souffrir, et que tous les moments de cette vie sont des sacrifices bien pesants et bien pénibles. Que peut-on dire , sinon qu'on porte incessamment dans le sein ce glaive que Notre- Seigneur dit, dans l'Evangile, qu'il est venu plonger dans le cœur du monde ? Qui peut exprimer ces coups délicats et perçants, ces rasoirs à deux tranchants qui fendent le cœur et qui pénètrent l'âme jusqu'au plus intime sentiment d'elle-même? Pour moi , je ne m'en plaindrai pas, puisque je suis un malheureux pécheur, qui mérite île porter mille coups mortels tous les jours dans un cœur qui a si peu aimé celui à qui est dû tout notre amour. Mille morts en cette vie, et après la mort mille vies , si Dieu le veut par sa miséricorde. Malheur à nous si, pour ne vouloir pas vaincre notre délicatesse, nous recherchons, par attache aux plaisirs sensuels et aux délices de cette vie , à nous nourrir ici d'autre viande que de la croix. Ct» doit être notre aliment perpétuel , et notre boisson doit être le fiel et le vinaigre. Le Prophète disait {Psal. ci, 10) qu'il mêlait ses larmes avec sa boisson , et n'avait pour tout mets que le pain de douleur et d'amertume.
Si j'osais , je me plaindrais d'une chose , qui est que par tendresse vous ne me dites pas assez en détail les sentiments qu'on a de moi et le mépris que l'on en fait en vos quartiers. Ne savez- vous pas que, selon les discours des persécuteurs de Jésus-Christ, chez le Prophète, ils résolurent entre eux de faire du bois de sa croix son pain et sa nourriture ordinaire? Mon cher enfant, faites-moi ces présents , que je veux itien recevoir , et ne vous étonnez pas de ce que le prince du monde opère contre nous. Sa haine se changera en notre bien, et le divin Seigneur en saura bien tirer sa gloire et le salut de ses pauvres serviteurs, il est bien aise de les éloigner par là de ces lieux monstrueux en iniquité, et de les faire souffrir pour leurs péchés, afin de les rendre imitateurs de son exemple.
LETTRE CXVI
Qu'il faut nous retirer en Jésus-Christ , pour
faire avec lui notre résidence dans le sein
de Dieu, où nous portent les rebuts des
créatures et les croix.
Il faut avoir le cœur ouvert à Jésus-Christ,
sans s'arrêter aux créatures ei a cet extérieur du monde. C'est lin exercice qui est pénible à la chair, mais il faut se résoudre à lui faire souffrir cette peine ; il lui faut du bâton de la croix pour la réduire; il faut lui faire violence pour l'empêcher de se complaire au monde et pour faire que notre âme n'ait rien à goûter que Jésus. Aisément notre âme emporte notre esprit dans l'amusement; et ainsi il se trouve facilement surpris et desséché dans l'onction de la grâce.
Que notre esprit, notre âme et notre cœur soient tout à Jésus, et que rien ne leur donne lieu de s'épancher hors de lui 1 Que la terre se ferme, que le soleil s'obscurcisse, que tout le monde nous persécute pour nous retenir en Jésus 1 Tout est à lui en nous; tout doit vivre de lui; tout doit être recueilli en lui , pour être participant de lui , et être ainsi très-puissant en sa vertu et en sa grâce. C'est le moyen d'agir ensuite sur les cœurs de nos frères avec toute vertu. La grâce répandue en nos sens, et la joie de la chair qui se dilate dans les objets sensibles, énervent souvent l'a vigueur de l'esprit, qui , pour être puissant, doit toujours être renfermé dans le sein et l'intérieur de Dieu en nous.
'Jérémie rapporte que Dieu voulait qu'il fût comme une flèche aiguë , caché dans son carquois, c'est-à-dire dans son sein, qui est r'unique résidence des saints ministres de Jésus-Christ. Jésus-Christ , tout le premier , est demeuré en résidence perpétuelle dans le sein de Dieu son Père , vivant sur la terre toujours retiré dans son intérieur, afin d'être en exemple aux hommes. Il désirait que tout le siècle le rebutât , et que toute la créature lui fût contraire, pour apprendre à ses ministres à aimer cet état, qui conserve et fortifie l'esprit , et lui ôte tout moyeu de s'épancher hors de soi-même. 11 n'y a point d'autre principe ni d'autre fondement à jeter que la croix, et il n'y a rien par quoi Jésus-Christ , notre tout, nous veuille mieux instruire et nous attirer, que par ce saint et adorable moyen. C'est par là qu'il nous consommera , et qu'il nous ferd tous un en lui pour l'éternité.
LETTRE CXV1I
// donne un avis important à un directeur sur la conduite de l'oraison.
Un de vos soins principaux dans votre emploi doit être de bien former les âmes à l'oraison. C'est une voie des plus courtes, mais des plus sûres que nous ayons pour les rendre bientôt parfaites. Mais il faut bien prendre garde, en les y conduisant, qu'elles ne s'égarent, et qu'elles n'en perdent entièrement le fruit, pour n'y être pas assez instruites.
11 y a deux choses principalement que vous aurez soin de prévenir, qui suivent pour l'ordinaire la ferveur de ceux qui commencent, et qui leur font beaucoup de tort. L'une est de s'altérer la poitrine par la recherche des goûts et des consolations spiri-
se?
luel les ; l'autre est de s'échauffer la tête par une application trop vive et trop ardente aux sujets d'oraison , d'où naissent des incommodités très-notables.
Il est nécessaire pour cela dç les instruire d'abord de quelque voie sûre et facile pour se conduire dans cet exercice et dans cette occupation intérieure, qui, leur étant nouvelle , fait former à chacun des manières et des méthodes particulières, qui souvent les gâtent et les embarrassent beaucoup.
Secondement, il est bon de leur découvrir l'impureté qui se rencontre en la recherche des goûts ei des consolations sensibles en l'oraison, et de leur faire voir que ces manières d'agir grossières naissent de deux sources , l'une d'erreur, et l'autre d'amourpropre, mêlées ensemble. Car le pur amour de Dieu n'est point sensible, comme se l'imaginent ordinairement ceux qurcommeneent, qui mettent toute leur dévotion dans les opérations sensibles de l'esprit. Dieu est esprit, dit Notre-Seigneur (Joan. îv, 2i), et il veut que les âmes qui l'aiment, qui C adorent, et qui s'appliquent â lui, le fassent en esprit et en vérité, ne s'amusant point aux sentiments qui naissent bien souvent de l'esprit de la chair et du mensonge. Cette erreur est si commune dans les esprits, que la plupart se laissent aller au chagrin, à la tristesse, et au découragement, quand ils n'ont point en eux ces joies et ces douceurs sensibles. C'est pourquoi, quand Dieu ne leur en communique point, ils les excitent en eux, les tirant de leur fond, et les puisant dans leur chair, jusqu'à perdre haleine, à se dessécher, et à épuiser toutes leurs forces. Je laisse à penser de quelle utilité <ela peut être pour l'esprit, et quels effets île grâce et de sainteté le suc de notre chair, tiré par l'alambic de ï'amour-propre , peut produire et opérer en l'âme. Ils en sont si avides, qu'ils s'abandonnent à cela, et s'y jettent sans retenue, de même que dans une faim extrême ils se jetteraient avec une ardeur démesurée sur des viandes grossières : ce qui les épuise, consomme leur corps, et Mourrit avec cela leur amour-propre, qui se lepaît et se grossit en eux par cette voie. Or c'est là un très-gr3nd mal pour l'intérieur, qui, s'abreuvant ainsi des choses sensibles et grossières, s'éloigne d'autant plus de la pureté qu'il doit avoir. C'est à quoi doivent bien prendre garde tous les Chrétiens, mais particulièrement les prêtres et les ouvriers évangéliques, parce que, comme ils doivent agir par la foi opérante en pure charité, ils ont besoin de cette conduite pure, stable et ferme, qui ne s'altère point, mais qui s'affermit et S augmente dans le travail. Il faut donc les instruire que si Dieu leur donne quelquefois de ces goûts et de ces iceurs sensibles , c'est qu'il condescend à leur infirmité et à la faiblesse de leurs . Il voit (lue dans ces commencements, i i i ont quitté absolument tous les plaisirs de la chair et du monde, ils ne peuvent se voir sitôt sevrés de toute consolation. C'est rrqnoi il se fait sentir, de peur qu'ils ne
le quittent : mais il ne le peut faire qu'avec douleur, voyant qu'il n'est point aimé ni suivi purement pour l'amour de lui-même; que ce n'est pas lui, mais sa consolation que l'âme recherche; et qu'elle embrasse ses dons, non pas dans le désir unique de le posséder et de lui plaire, mais dans la vuo de s'amuser et de s'arrêter à ce qui la satisfait. 11 est bon de leur faire remarquer en cela la bonté de Dieu, et combien sa conduite est douce et suave à ses enfants. Car pour les délivrer peu à peu des plaisirs plus criminels, il s'accommode à eux et leur en fournit d'autres, en attendant qu'ils s'en dégagent, ou que lui-même, se découvrant à eux dans l'immensité de ses perfections, et tel qu'il est dans la vue de la foi, se fasse aimer pour lui-même purement et sans mélange, etc.
LETTRE CXVI1I
// instruit une personne que Dieu tenait dans l'impuissance de s'appliquer à l'oraison, de la manière dont elle s'y doit comporter.
Je ne vous envoie point de méthode d'oraison, parce qu'elle vous serait maintenant inutile. L'état où vous êtes est une impuissance manifeste , dans laquelle Dieu vous tient, afin que vous puissiez recevoir plus purement ses opérations divines. 11 rend pour cela vos facultés naturelles inutiles et impuissantes à le servir, parce que, s'il vous en laissait la disposition entre les mains, elles pourraient servir d'empêchement à ses desseins, au lieu qu'étant entre les siennes, elles seront un moyen de procurer sa gloire. Car, habitant en vous intimement, et pénétrant votre être par sa substance , et vos facultés par lui-même, qui est éminemment toute faculté et toute puissance, il les animera, les vivifiera, et les remplira de ses opérations divines; et, comme le principal moteur et agent, il élèvera tout votre être à la vie divine et à la contemplation de sa substance et de ses mystères. Mais en attendant il faut que vous portiez toutes les épreuves nécessaires pour parvenir à cet état. Il faut que vous passiez par les renversements, par les ténèbres, par les confusions, par les sécheresses, par les langueurs , par les impuissances , et par toutes ces autres peines que Dieu vous fait sentir, et qui servent h purger votre cœur. Ce grand laboureur fait de votre âme un champ d'agriculture : Vos agricultura estis. [I Cor. m , 9.) Ce grand Dieu défriche votre âme , il en arrache les ronces et les épines , il en ôte les plantes impures, pour y semer, après l'avoir aplanie, le bon grau de sa -grâce et de ses lumières, et faire germer la "semence qu'il y aura jetée. Ce sera le temps de son illumination, qu'il ne vous déniera pas, pour vous pouvoir porter après à l'union iiiiime de SOH être, et à la communion de sa vie divn de sa substance et de ses perfections. .ïiais présentement, dans l'état de croix et ue peine où vous êtes, vous n'avez qu'à souffrir et à vous soumettre à Jésus-Christ, de-