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LETTRES SPIRITUELLES
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rneurnnt au pied do sa crois, et portant tous les effets de peine qu'il lui plaît vous imposer. Ayez respect pour sa justice, et amour pour sa bonté. Voyez sa grande douceur sur vous , de vous traiter avec tant de clémence après avoir mérité l'enfer. Je vous prie de soulfrir ces états, d'adorer ses desseins sur vous, d'aimer ses saintes miséricordes dans leurs elfels, et ses justices dans leur cause. Je l'adore avec vous, ce grand Dieu, qui me manifeste sa bonté sur vous, et je me consacre de nouveau pour lé servir, par les obligations que je lui ai de vous accepter à son divin service, et de vouloir bien daigner étendre ses soins et ses charitables bontés sur une créature qui me toucbe de si près , et qu'il m'a mise entre les mains. 11 me semble que tons les coups de sa justice sur vous me touchent, que tous les rayons de sa clarté m'éclairent, et que tous les traits de son amour me pressent intimement le cœur. Adieu. Tout à vous en Dieu notre tout.
LETTRE CXIX
De la vie de Je'sus en Marie , qu'il propose pour modèle d'une sainte communauté.
Honorez particulièrement, dans le mystère que l'Eglise nous propose en ces jours, la vie de Notre-Seigneur en la très-sainte Vierge. Jamais communion n'a été plus pariaite, jamais possession n'a été plus commune que celle de Jésus et de Marie. Le Fils de Dieu disait autrefois à son Père : Tout ce qui est à moi est à vous, et tout ce qui est à vous est à moi; n'y ayant rien en eux qui ne leur fût commun, en quoi consiste la vraie et la parfaite société du Père et du Fils dans l'éternité. Or, il en est de même de Jésus et de sa Mère dans le temps. Tout ce qui est à moi, lui dit-il, est à vous , et tout ce qui est à vous est à moi , ou, pour mieux dire, tout est commun entre nous. Je n'ai qu'un même esprit avec vous, j'ai les mêmes mouvements et les mêmes dispositions que vous en toutes choses ; tout est un parfaitement en nous.
Or, cet anéantissement de toute propriété est le principe et le fondement de toute parfaite société et unité dans l'Eglise : et comme jamais il n'y a eu d'âme si anéantie en soi, ni si pleine de Jésus que Marie; comme il n'y a rien eu où Jésus, ait habité avec plus de plénitude qu'en sa Mère, en laquelle il vivait et triomphait de tout, la sentant parfaitement une en lui, de là vient que nous ne saurions prendre un modèle plus saint, plus pur, ni plus parfait pour notre petite société, que celle-ci, qui établit les sujets entre eux dans une unité toute divine.
Jésus-Christ, notre maître, infiniment jaloux d'être vu, aimé et adoré en cette société divine avec sa Mère, ne la propose pas simplement à l'Eglise comme une chose libre et indifférente, mais comme une dévotion d'engagement et d'obligation : car il est vrai qu'il vit en sa divine Mère en des manières si nécessaires à sa famille, qu'il
veut qu'elle soit obligée d'aller à elle pour subsister et pour se tirer h tout moment par elle de sa défaillance.
Il vit en elle comme dans son temple, car il y est victime de l'amour de son Père, et il y consomme sa Mère, pour la faire avec lui une hostie de louange. Il vit aussi en elle comme dans les couches de ses délices, lui communiquant ses joies et ses consolations, mais les lui communiquant comme à sa chère épouse, et d'une f'çon particulière à son unique amante , qui a ses prérogatives d'amour qui ne se communiquent point h aucun autre. En soi te que, comme Dieu le Père a des délices en son Fils et des complaisances singulières pour lui , qu'il n'a point pour tous les hommes; ainsi Notre- Seigneur en a-t-i! de toutes spéciales pour sa divine Mère, qui est la toute belle et son unique amante.
Dieu le Père a pour son Fils des grâces qui ne seront données a aucun autre qu'à lui seul; et Jésus-Christ de même a dos grâces éminentes qu'il ne fera jamais passer en aucun autre qu'en sa divine Mère ; et quoique, choisissant la très-sainte Vierge pour la Mère de son corps naturel , il l'ait en même temps choisie pour être Mère de son Eglise, qui est son corps mystique, qu'elle nourrit de la grâce et de ia vie de son Fils, elle a néanmoins en elle-même des dons et des grâces particulières , qu'elle porte en son âme comme le caractère da singulier et do l'unique amour de Jésus- Christ.
Les anges dans le ciel, quoiqu'ils donnent aux inférieurs leur lumière et leur vie, se réservent toutefois, chacun en leur particulier, quelque appropriation de grâces qu'ils ne répandent pas sur les autres; et dans le cœur de la très-sainte Vierge, Jésus- Christ y a mis des grâces et des dons singuliers qu'elle seule possède, qui ne seront jamais donnés à aucune autre créature; et je ne sais même si les anges les comprennent, et si jamais ils seront découverts aux bienheureux, étant toujours très-vrai que la singularité de ces dons ne sera jamais mise en commun avec personne. C'est le cachet quu Jésus-Christ a mis sur son cœur, que je crois que personne ne lèvera jamais.
Jésus-Christ a ievé les sept sceaux et les sept caractères qui tenaient renfermés en lui ces grands mystères de son amour envers son Eglise, qui se débordent et se communiquent par lesdonsetparlessacrements.
Cet adorable vainqueur les a levés eu découvrant par ses présents son saint amour à ses fidèles. Mais pour ce feu divin dont il brûle pour la très-sainte Vierge, il ne l'a jamais entièrement découvert et ne le manifeste qu'à elle. Nous devons nous contenter d'adorer ce mystère inexplicable en ses expressions secrètes et singulières de l'amour de Jésus envers Marie; et il faut que notre religion confesse qu'elle n'a que le silence et la nuit de la foi pour ce mystère
Outre un nombre innombrable de qualité»
et de prérogatives, selon lesquelles Notre-
OEIYKES COMPLETES DE M. OLIEH.
Seigneur habite en sa très-sainte Mère, il est en elle source de vie pour l'Eglise; et comme Dieu avant donné à son Fils, en récompense de ce qu'il était mort pour les hommes, la qualité de Père du siècle futur, et l'ayant mis à sa place pour être plus naturellement et plus scrtablement à notre état le Père des vivants, il lui a donné la plénitude de la vie qui doit nourrir les hommes; de même, vivant en sa Mère, il la met en communion de sa vie pour l'Eglise ; et, toute stérile qu'elle est, comme dit le Prophète, il la rend Mère de tous ses membres et d'un nombre innombrable d'enfants qui se nourrissent du lait de ses mamelles et s'abreuvent de la substance dont Jésus-Christ la vivifie. C'est là où il appelle toute l'Eglise; c'est là où il désire qu'aillent ses enfants pour être faits participants du pur amour et de la belle diiection. C'est en son sein qù l'on cueille les fruits de la sainte honnêteté, comme dit l'Ecriture; en un mot, c'est en elle que Jésus- Christ réside, comme source de vie, car il la met en société de la vie qu'il a reçue de son Père pour abreuver et nourrir l'Eglise, qui est cette fille unique que ce Père adorable a engendrée en Marie eu engendrant son Fils.
C'est ce qui est exprimé par ces paroles du Prophète (Psal. lxxxvi, 5) : Homo ethomo natus est in ea : L'homme et l'homme est né en la très-sainte Vierge. L'homme et l'homme : c'est-à-dire Jésus-Christ et son Eglise, parce que Jésus-Christ naissant dans les entrailles de sa Mère, toute l'Eglise y est née en même temps avec lui; car Notre- Seigneur, recevant en soi la plénitude de la vie du Père, a reçu en même temps la vie suffisante et nécessaire pour vivifier tous ses membres ; et Dieu le Père, communiquant continuellement à son Fils cette vie divine pour la conserver à l'Eglise, est toujours en lui versant la nourriture de l'Eglise avec la sienne. Et comme Jésus-Christ, uni intimement à sa divine Mère, reçoit la vie pour soi et pour toute l'Eglise, il selrouve que la très-sainte Vierge, participante de cette vie divine, devient aussi en son Fils Jésus- Christ la Mère nourrice de l'Eglise. Aipsi, par une dépendance très-absolue, Dieu le l'ère attache tous ses enfants à ce sein adorable, à ce sein très-aimable; et l'Eglise se sent tous les jours infiniment heureuse que le sang et la substance de Jésus-Christ se changent en lait pour elle dans les mamelles de la très-sainte Vierge.
Il faut donc que nous allions sucer ce lait, ce sang et cette substance divine avec amour et avec joie , reconnaissant que Dieu nous y assujettit et que l'Eglise nous y appelle, bienheureuse lame qui ne voit plus que J<'5us et Marie, qui ne converse plus qu'avec Jésus et Marie; qui n'a plus de joie ni de désir en ce monde que de savoir des nouvelles de Marie en Jésus et de Jésus en Marie. C'est un moyen merveilleux que Dieu nous présente pour l'occupation sainte de mitre vie pendant le séjour fâcheux du siècle présent, C'est là où je vous souhaite
abîmé et tout perdu , afin que le monae ne vous voie plus et que vous soyez parce moyen caché à toutes les créatures.
LETTRE CXX
Que se perdre avec Jésus-Christ en Dieu, c'est le moyen d'être tout d'un coup parfuit. — Du bonheur des privations et des crois.
N'ayant point eu de vos nouvelles depuis huit jours, je ne puis vous écrire sur un autre sujet que sur celui qui est et qui doit être encore toute la joie et toutes les délices de votre cœur, qui est le grand et le divin Jésus, par lequel et avec lequel je vous désire toute perdue en Dieu. C'est à quoi j'appelle votre cœur, étant convaincu, plus que jamais, que c'est là tout ce que Dieu désire de vous et en cette vie et en l'autre. C'est ainsique,toutd'uncoupetenuninstant,'nous devenons parfaits comme Dieu le Père, selon le souhait de Jésus-Christ, et que nous nous trouvons très-humbles, très-doux, très-justes, très-simples, très-charitables et trèssaints. C'est par cette union intime qui nous perd en Dieu dans l'oraison, que nous ne sommes plus nous-mêmes, mais que nous passons en lui et nous trouvons revêtus de mille dons, de millegrâceset de mille vertus. Mon Dieu, que je dis peu, et que je suis grossier en voulant exprimer ce que je vois, et dont ce matin l'oraison me tenait si convaincu que j'eusse voulu ne me retirer jamais de cette expérience I C'est ce que je ne doute pas que vous ne commenciez à goûter dans tous vos travaux et toutes vos fatigues.
Je vous oirai aussi que>la providence de Dieu qui, desa part, satisfait toujours àtoulu l'étendue de notre vocation, et nous donne toutes les choses nécessaires pour nous obliger à la fidélité, me lie et me cloue avec lui à la croix dans la privation de toutes les choses qui pourraient me consoler l'intérieur. 11 y a bien longtemps que je lui ai demancfô la croix pour toute la vieille créature, afin qu'elle fût soumise et réprimée;par ce saint instrument de la sagesse, de la justice, de la miséricorde, de l'amour et de la sainteté de Jésus-Christ. Cette immense bonté passe plus avant, car il me soustrait encore ce qu'il. y a de consolant en l'âme de la part de son amour intérieur, afin que je ne m'appuie sur rien et que je n'aie rien que lui seul, en qui, selon le pur esprit, j'aie tout mon appui, mon soutien, ma vertu et ma vie, quoique cachée aux sens et à la raison, et donnée imperceptiblement à l'âme. Béni soit Dieu qui nous donne la foi, qui peut suffire à tout : c'est elle qui nous lie plus purement, plus saintement et plus sûrement à Dieu; c'est elle qui nous abîme et nous perd plus fortement, plus solidement et plus divinement en Dieu; c'est elle enfin qui, nous suspendant en tout nous-mêmes par une privation universelle de toutes les choses qui seraient capables de nous plaire et de nous soutenir hors de lui, nous tient dans une
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dépendance plus grande el plus absolue de lui-même
Oh ! que bienheureux serontceux quiauront jeûné en tous leurs appétits et en tous leurs désirs sur la terre 1 Si le jeûne de la bouche, qui n'est rien que le jeûne d'un sens, est couronné et hautement récompensé dans le ciel, que sera-ce du jeûne universel de tout soi-même, dont la privation est une croix insupportable à la nature ? Que dirat-on de ceux qui ont faim et soif de la justice et des choses les plus pures et les plus saintes de la grâce, sinon qu'ils seront un jour rassasiés et satisfaits dans leur désir et leur attente ? Courage donc; cette vie n'est qu'un instant, ses privations sont passagères et les possessions de la vie future sont éternelles. Je vous dis ceci en la force et en la vertu de la foi, le reste pâtissant et gémissant. Ne faut-il pas des gibets, des roues et des gênes continuelles aux criminels ? Si l'innocent Jésus est sur la croix, où doivent être les pécheurs ? Il est privé de tout, il a soif de tout; il vit et meurt ainsi dans la privation et l'abstinence de toutes choses. C'est justice et amour de Dieu de me tenir ainsi dans une privation universelle. Il ne faut point de roses sur le Calvaire; il faut y être privé de tout; il faut y être collé à la croix toute nue, et être couché sur les épines, pour en être percé et piqué de toutes parts.
LETTRE CXXI
Que dans les obscurités où l'âme se Irouvepour sa conduite, elle doit s'abandonner à Jésus-Christ, qui est sa voie.
Je remercie Dieu de tout mon cœur de la netteté qu'il vous donne pour exprimer votre intérieur, et il me semble que depuis la lettre à laquelle j'eus l'honneur de répondre, vous commencez à respirer el à voir un peu clair. 11 paraît bien en votre conduite que Notre-Seigneur vous traite comme sa chère épouse, qu'il ne veut pas laisser longtemps en peine sans lui faire savoirde ses nouvelles, pour la relever de son infirmité et de sa langueur. Je vous dirai que j'admire la sagesse et l'amour de votre Epoux en sa conduite, qui ne vous accable pas tout à la fois de ses dons, de peur que vous ne détourniez votre vue de dessus lui pour les considérer. Il ne vous donne à cette heure purement que pour vousfaire regarder la majesté deDieu son Père, et pour vous apprendre qu'il n'est rien que la voie pour vous porter à lui. En quoi vous devez voir la fidélité même de votre Epoux envers Dieu son Père, qui ne veut point avoir d'amantes que pour les porter à lui et leur montrer leur fin, qui est, comme dit saint Paul, de vivre à Dieu en Jésus-Christ et par Jésus-Christ même. 11 nous apprend, dans le Prophète, que notre voie est dans le Saint, qui est Jésus : In sanclo via tua [Psal. lxxvi, 14 ), afin de nous faire perdre toute vue de nous-mêmes et de ce que nous sommes pour nous perdre en lui. Il vous doit être plus doux et plus sûr que Jésus-Christ soit votre voie et la connaisse, que si vous ta voyiez en vous-même. Tenez-vous seule-
ment bien liée et bien unie à lui, et il vous fera faire les démarches du géant, qui est Jésus-Christ même -.Exsultavit ut gigas ad cur* rendant viam [Psal. xvni, 6), sans que vous le connaissiez. Plus vos voies seront profondes et cachées, ce qui ira toujours croissant, plus vous devez vous perdre en Jésus- Christ, lui laissant la connaissance de ce qu'il ne vous manifeste pas pour votre bien. Il sera votre règle et votre vérité sans lumière sensible, et vous fera faire souvent les choses de votre devoir avant que de vous les montrer. Perdez-vous donc, ma chère Fille, en ce divin amant qui a plus d'amour pour vous que vous-même, et oui sait la beauté et la pureté des voies par lesquelles il veut conduire son épouse. Perdez-vous dans le sein de l'Epoux qui vous portera dans le sein de son Père, où il est assis et où il vous fera reposer avec lui. Il ne vous quittera jamais et ne vous privera point de ses chastes caresses. Que vous y verrez de belles choses en un moment et que vous les goûterez à plaisir I Car en même temps qu'il est votre voie, il est votre vérité pour vous découvrir toutes choses, et il est votre vie pour vous nourrir et vous vivifier de lui. Je voudrais mettre potre divin Maître bien avant dans les âmes, pour les faire entrerdans l'oubli de toutes choses et d'elles-mêmes. Votre très-humble et très-obéissant serviteur en Jésus, notte tout, en qui je veux vous être toutes chose*.
LETTRE CXXII
Il exhorte une âme à vitre aussi saintement que le demande la qualité d'épouse de Jésus-Christ.
Je remercie la charité du Saint-Esprit de vous avoir donné le mouvement de me faire savoir les sentiments et les dispositions de votre âme. Qu'une seule visite de Dieu est chère à un cœur qui en fait l'estime que mérite cet adorable tout 1 Qu'une seule parole de sa part vaut d'entretiens et de promesses humaines! Oh ! que le ciel est distant de la terre, et que les biens qu'on y doit posséder éternellement nous doivent rendre méprisables toutes ces corruptions dont le monde se vante, et que Dieu toutefois estime et récompense dans le mépris et dans le sacrifice qu'on en fait ! Quelle joie à mon âme de savoir que la foi règne dans la vôtre, et que les yeux de votre esprit sont ouverts aux biens de votre éternité 1 Que ne voudrais-je pas donner à Dieu pour obtenir l'accroissement et la plénitude de cette sainte lumière! Si j'avais quelque chose de plus riche et de pi as efficace à lui offrir pour cela que Jésus-Christ, je le ferais. Je sais que mille vies ne pourraient pas mériter cette faveur, et que rien moins que le sang de Notre-Seigneur ne la peut obtenir. C'est en lui que mon âme veut se plonger, afin qu'étant baignée et enrichie de ce trésor, elle mérite auprès de Dieu les grâces dont la vôtre doit être revêtue, en qualité d'épouse du grand Tout. C'est à quoi votre soin et votre reconnaissance doivent travailler uniquement. 11 faut vous enrichir et vous parer des ornements irue votre con-'
ilition d'épouse demande. Qu'y a-t-il digne de Jésus? C'est justement la sainteté parfaite que vous n'avez pas encore, et que vous devez pourtant espérer de la prière et de l'union à votre divin Epoux. Soyez donc uniquement liée à lui, toujours communiquante à son très-pur amour et à ses saintes vertus, qui vous rendront belle à ses yeux, et digne de son agrément et de sa possession. Mon Dieu, que voulons-nous au ciel et en la terre, sinon Jésus-Christ et ses trésors pour être le sujet de sa divine complaisance? Puisqu'il ne peut se plaire. qu'en lui-même, rendonsnousunautre lui-mèmeen la communion parfaite aveelui. Laissons-nous a lui ; laissons-nous pénétrer et posséder par lui ; laissons-nous dévorer et consommer à sa divine charité, pour passer en sa vie, et nous perdre en lui-même. Vous pourlez aller faire demain vos dévotions chez..., où vous aurez loisir de traiter avec Notre- !.;eigneur sans être interrompue ni regardée, j'espère en vous de nouveaux progrès dans îa divine dilection, qui ne saurait demeurer en un même état, et qui demande incessamment de s'avancer en Dieu. Je prie son Saint- Esprit que sans relâche il vous fasse croître dans la profondeur de sa paix en sa divine grâce. Ainsi soit-il à jamais.
LETTRE CXXIII
Que le calme et le silence où Dieu tient quelquefois les dmes en l'oraison n'est pas une oisiveté, mais une grande grâce.
J'ai reçu votre lettre par laquelle vous me faites part d'une grâce singulière de Notre- Seigneur, sur laquelle vous avez eu quelque soupçon dont vous me demandez l'éclaircissement. Il me semble que, selon ce que vous m'en exposez, il n'y a pas sujet (te craindre par la miséricorde de Dieu, surtout dans l'appréhension que vous avez de ne rien faire dans cet état. C'est bon signe que de craindre l'oisiveté, de ne s'y plaire pas, et de n'être mise en l'état que vous me décrivez que par force, étant toujours prête et disposée en votre fond à vous exercer à l'amour de votre bien-aimé et de votre divin Epoux.
L'oisiveté esta craindre pour ceux qui, étant lâches et amateurs d'eux-mêmes et du repos, ne cherchent qu'à demeurer fainéants ; qui s'assoupissent et ne voudraient pas se donner la peinp des exercer et s'occuper en riea, mais ce n'est pas là votre état. Votre désir d'aimer est arrêté par une puissance supérieure et parla présence dusaint Epoux, qui impose silence à toutes vos facultés intérieures. Le prophète dit que la grandeur, la beauté et la sainteté de Jésus doivent être honorées par le silence. En effet, il n'y a point de parole qui ne soit indigne de "lui. Toutes les expressions et les louanges sont au-dessous de ce qu'il est : il est ineffable, et l'on ne peut parler dignement de lui eu sa présence. Sainte Madeleine n'est pas accusée d'oisiveté pour ne dire mol en la présence de Jésus. Elle le regarde, ellel'en- |end, elle est oléine de lui, et ne peut rien
vouloir que lui. Elle est contente en tout, et rien ne peut entrer en elle que son tout aimé. Cette âme recevait sans rien dire ; elle était occupée sans parler; elle était en tendance universelle detouteelle-même vers lui. Son amour était vivant, et, quoiqu'il fût renfermé en elle, il était très-bien connu de son Epoux, qui l'opérait dans le fond de son âme.
Pendant que l'esprit voit, considère, contemple, admire, adore, ou qu'il est occupé sur quelque chose de divin, il ne peut être oisif. Car alors il est en exercice. Si votre esprit ne pensait à rien, s'il était assoupi, si le cœur aussi ne tendait à rien, ce serait inutilité et oisiveté de vos puissances intérieures : mais le bien vous est présent; votre esprit en est rempli dans la vue de sa beauté; votre cœur est en paix et en joie, il est dans un amour muet, il est ravi de le voir proche, et d'être tout à lui. Oh ! si en ce temps le saint Epoux ouvrait le cœur à son épouse, et qu'il lui laissât la liberté d'agir vers lui, que ne dirait-elle pas? Elle lui ferait entendre le fond de ses amours. Elle l'appellerait son tout, son unique, sa vie, son bienaimé, son époux, sa joie, sa jubilation, ses délices, sa gloire, son trésor, ses richesses et sa béatitude
Que ne dirait-elle pas, et que ne raconterait-elle pas à l'ami et au confident de son cœur? Que de témoignages d'amour? que|de caresses ? que de saints embrassements ? Ne voudrait-elle pas le faire passer en elle, et l'obliger de la changer en lui ? Ne lui dirait-elle pas : Mon bien-aimé est à moi, et je suis toute à lui ? \Canl. il, 16.) Tout ce quo j'ai lui appartient, et tout ce qu'il a est à moi. Je suis plus vôtre, lui dirait votre cœur, que je ne suis à moi. Vous êtes le Dieu de mon amour, qui me possédez, qui me vivifiez, qui régnez et triomphez en moi. Vous êtes mon tout à jamais. Ce sont là les paroles de votre silence, et les sentiments de votre cœur muet, qui sont bien entendus des oreilles délicates, et aperçus par les yeux pénétrants du tout amour. Oh! que le sacré silence dans l'amour est précieux, et qu'il rend d'honneur et de gloire au Dieu aimable et sur-aimable, au Dieu qui passe toute louange et toute bénédiction 1
Soyez donc en paix dans votre silence lorsque le bien-aimé par sa présence vous réduira en cet état et vous obligera de vous taire pour vous obliger à le voir, à le considérer, à l'entendre, et à porter en paix ses opérations. Il n'est jamais présent à l'âme sans la vivifier, et sans opérer en elle quelque renouvellement imperceptible, et qu'elle ne connaît pas. Soyez à lui à jamais, puisqu'il est à vous pour une éternité. Obéissez toujours suavement et simplement aux règles qu'on vous prescrit pour l'extérieur et pour l'intérieur, l'esprit de Dieu sera votre loi, qui dans un moment fera plus en votre âme, si vous êtes -dans l'obéissance, que vous n'en recevriez en mille ans de solitude et d'oraison, si vous étiez dans la désobéissance, e* sous votre propre volonté,
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Quoique dans ces temps vous preniez votre nourrilure sans goût et sans sentiment, ne laissez pas de la prendre aux heures ordinaires, par la vue du besoin de votre corps. Ces actions extérieures ne font pas retirer l'Epoux, et quand môme le sentiment se retirerait du dehors, il ne quitterait pas votre âme et votre cœur : au contraire, il y opère avec d'autant plus de force et de vigueur, que l'extérieur s'exerce à l'obéissance. Prenez donctous vos besoins, écoutez la foi qui vous doit diriger, et laissez votre cœur à la disposition de l'amour.
LETTRE CXXIV
Il dorme des remèdes pour l'état de sécheresse.
Je viens de recevoir votre lettre, où je vois que Dieu retire encore de vous ses sentiments. Vous trouverez dans mes dernières quelque chose sur ce sujet : et comme j'ai à répondre à plusieurs autres chefs de votre lettre, assez pressés pour votre dessein, je vous donnerai seulement sur celui-ci ces trois remèdes, qui vous serviront de pratique pour votre éiat. Le premier est l'anéantissement et l'humiliation intérieure devant Dieu. Le second est la pénitence et contrition de vos péchés, ou connus ou cachés, qui vous réduisent en cet état. Le troisième est l'union à Jésus-Christ et la retraite en lui, portant avec amour et avec joie la soustraction des goûts et des sentiments de Dieu le Père. Je vous conjure de ne point couriraprès les goûts. Vous vous exposeriez à la tromperie et à l'illusion du diable, qui serait ravi de se pré>enter à la traverse, et de se transformer en ange de lumière, pour occuper en vous la place de Jésus-Christ. Laissez à votre cher Epoux à vous caresser et visiter autant qu'il le juge à propos : et quand il se retire, sachez qu'il le fait avec beaucoup d'amour, de sagesse et de miséricorde. Prévenons le démon, ne lui donnons point lieu de nous surprendre, et retranchons de nous tout ce qui lui peut donner entrée. Quand une fois il s'y est placé, on a peine à le chasser. La sainte fù"i est la mort de l'amour-propre et du démon. Et souvenez-vous d'un saint désir que Jésus vous ilonna une fois, de ne sentiret de ne vouloir de grâce qu'autant qu'il en fallait pour connaître et accomplir sa très-adorable volonté. C'est là la droite voie et la plus sûre, qui bannit l'amour-propre et éloigne notre ennemi.
LETTRE CXXV
De la paix intérieure, et des moyens de la conserver.
La paix de Dieu, qui surpasse tout sens, abonde en votre cœur, -selon le souhait de saint Paul, et selon mes désirs, comme étant le trésor le plus cher et le plus précieux de la vie divine. Cette paix ne doit point être violée pour quoi que ce puisse être. Cependant l'appréhension que j'ai que quelque chose ne Ja trouble, m'oblige de vous écrire ce mot pour vous prier de laisser la possession de votre cœur anéanti à Jésus,
roi de paix, et à Marie la mère de la suavité, qui ne peut souffrir ni trouble, ni amertume en sa demeure. Le calme et le silence ont accoutumé d'accompagner leur présence divine, et si lessens ou les passions se veulent soulever, une heure de quiétude à l'oraison, et beaucoup moins encore, voit la fin de l'orage.
Il me semble que la Mère de Dieu ne veut point que je souffre en vous l'ombre ni l'approche de la peine, qui trouble la sérénité qu'elle veut que vous possédiez. Je vous conjure donc d'avoir soin que votre cœur ne se trouble point et ne s'aigrisse de rien, que de la seule appréhension du péché, et de la crainte de déplaire à votre unique Tout Jésus. Le démon ne craint rien davantage que la liberlé d'un esprit qui ne regarde qu'à plaire à Dieu et à le contenter. Il ne tâche qu'à le troubler, lui pressant le cœur par des inquiétudes, et lui ôlant la vue continuelle de cet aimable objet; et cela dans toutes les rencontres que sa malice lui peut fournir, et par tous les moyens qu'il juge les plus propres pour produire ces malheureux effets. Le diable ne pêche qu'en eau trouble ; c'est pourquoi il ne cherche qu'à trouuler les esprits sereins et contents. Donc, ma trèschère Fille, ne quittez jamais la paix de votre cœur; et, quoi qu'il vous arrive, confiezvous en Dieu , qui ordonnera de tout pour voire bien. Tenez- vous bien auprès de lui, et, pourvu que voire conscience soit netle, et que vous ne fassiez rien exprès et de propos délibéré qui lui déplaise, riez-vous de tout, et passez par-dessus toutes choses. Vous aurez toujours un pauvre père qui aura le sein ouvert pour recevoir toutes vos peines, et qui, connaissant bien la malice du diable pour empêcher votre repos par ses artifices les plus cachés, y apportera toujours les remèdes que Jésus-Christ lui fournira pour le repos de son épouse pénitente.
Rien que la vie passée ne vous fasse soupirer, et ne vous serre le cœur : mais que ce soit doucement et tranquillement; car la vraie pénitence est douce dans ses peines et dans ses amertumes, et la fausse n'est pleine que d'inquiétude et de sécheresse. L'une abat le cœur et le décourage, l'autre le soutient et le conforte. La première dessèche, et l'autre porte onction. Enfin, l'une, après beaucoup d'ennuis, et bien souvent beaucoup de larmes, porte au péché, et l'autre porte à l'amour de Jésus et à la crainte de l'offenser. J'ai cru être obligé de vous écrire ces choses, comme très-importantes à votre état. Vous prierez toujours Dieu qu'il m'inspire ce qui vous sera nécessaire, puisqu'il m'a établi sur votre chère conduite , et m'a fait paraître qu'il désire que je vous serve de toute ma volonté.
LETTRE CXXV1
// conseille à une âme qui était abattue par la tue de ses faiblesses de ne point tant penser à ses péchés.
Je ne m'étonne pas de vos abattements H de vos peines. Vous vous attachez trop à la
<H.l VUES COMPLETES DE M. OLIER.
vue de vos faiblesses, qui vous décourngpnt et troublent votre paix. Si vous voulez la reirouver, contentez-vous des examens qu'on vous conseille; et, hors les temps qu'on vous a marqués pour penser à vos péchés, ne vous amusez point à toutes les pensées qui vous en viennent. Croyez-moi, vous ne devez pas tant envisager vos misères : et ces retours , qui pourraient être utiles à plusieurs, ne peuvent avoir en vous que des suites fâcheuses.
1. Le péché est un basilic : il est si venimeux qu'il tue de son seul regard, à moins que d'avoir toujours votre contre-poison présent, qui est votre divin Jésus. Vous ne sauriez le regarder sans être en danger d'être mortellement empoisonnée.
2. Cette vue vous affaiblit de jour en jour, comme vous le ressentez aussi par votre expérience. Car, ne regardant continuellement que vos bassesses , vous n'avez rien qui vous relève et qui vous corrige. La vue de vos misères vous décourage et vous abat, et rien ne vous soutient.
3. Votre âme, qui est l'image de Dieu, est créée pour faire les fonctions de Dieu même, et pour l'imiter dans ses opérations. Or, Dieu ne se plaît pointa voir le péché. D'où vient qu'il le couvre , comme dit l'Ecriture, e'est-à-dire qu'il le détruit et l'anéantit pour ae le point voir en nous. Et pour cela même il se fait homme, et met devant les yeux de son Père une nuée de sang, afin que , notre nature étant unie à la nature divine, il l'enveloppe et ôte aux yeux de Dieu la vue de nos péchés, ne lui faisant voir que notre propitiation. C'est pourquoi vous devez, après vos chutes, être fidèle à recourir d'abord à Jésus-Christ pour vous revêtir de lui, selon le conseil de l'Apôtre : Jnduimiui Dominum Jesum Christum (Rom. xiu , li); vous arrêtant beaucoup plus à envisager amoureusement ses bontés et ses miséricordes sur vous, que les misères dont il vous retire.
4. Nous sommes nés pour voir les grandeurs de Dieu et nous y conformer; notre âme est faite pour contempler ces beautés éternelles, et non pas ces monstre» : et quand ce ne serait que le détour de sa fin pour s'attacher à ces bassesses , cela l'ennuie et l'abat étrangement.
5. Vous faites tort à la miséricorde de Dieu, qui est infinie , quand , après avoir détesté votre péché, et vous être relevée de votre chute, vous ne voulez point perdre la vue de ce que vous avez fait, comme si vous entriez en défiance de sa bonté.
6. Ne craignez-vous point aussi de choquer votre divin Sauveur, qui est votre propitiation, qui a satisfait au delà de ce que méritaient tous vos péchés, et en qui vous trouverez de quoi satisfaire pour un million de crimes, et pour cent mille nouveaux mondes?
7. Croyez-vous avoir un iond de malice en l'âme d'une égale étendue à la bonté de Dieu, qui est infinie en son origine, en ellemême «t en ses effets? Après tout cela, voyez
si vous avez raison de vous laisser abattre, comme vous faites, par la vue de vos fautes, et si, vous étant humiliée devant Dieu, vous n'avez pas tout sujet de retourner à lui en confiance, sans perdre la paix et le calme intérieur, dans le temps même de vos gémissements et de vos larmes.
LETTRE CXXVI1
Qu'il faut aimer la croix.
Je viens d'apprendre l'état de votre maladie dont je bénis la majesté de Dieu, puisque c'est sa volonté, et qu'il commence à vous mettre dans l'état où il réduit ceux qu'il aime. C'est là la vraie condition des Chrétiens et ifes pénitents. Puisque vous avez péché, il faut que vous fassiez pénitence, et que vous souffriez. Ce sera toujours faiblement, auprès du péché qui mérite la mort, le purgatoire, et souvent même l'enfer. Il faut donc regarder toutes les autres souffrances comme des grâces, des indulgences et des miséricordes. Comme Chrétien, il faut souffrir, autrement on ne porterait pas en soi l'image de Jésus-Christ, ne participant pas à ses souffrances et à sa croix qui a été en lui continuelle. N'est-ce pas une chose honteuse de voir Jésus sur une croix, et nous regorgeant d'embonpoint et de santé? En vérité, pouvons-nous être nommés ses vrais membres et ses membres vivants, ne portant point en nous sa vie? Il faut avoir l'amour de la croix, et nous réjouir quand notre corps en est participant. Enfin, quand et comment pouvons- nous donner à Notre-Seigneur des preuves plus certaines de notre amour, que lorsque nous souffrons amoureusement pour lui , et quo notre volonté ne veut point de soulagement à son mal, qu'autant qu'il lui plaira, quoique le corps y résiste et demande le contraire? Il est si aisé de dire à Dieu qu'on l'aime; et dans l'oraison, lorsqu'on a quelque sentiment, il est si facile de lui témoigner qu'on veut souffrir pour lui : mais souvent ce no sont que des discours en l'air, et des paroles trompeuses qui nous abusent et qui nous donnent de vaines complaisances en nousmêmes. La marque du véritable amour est de souffrir humblement et amoureusement : humblement, reconnaissant que nos péchés méritent cet état; amoureusement, embrassant par esprit et par affection la croix que sa bonté nous envoie. Adieu.
LETTRE CXXV11I
// excite une âme à bien souffrir ses peines.
Votre dernière lettre me fait voir que la disposition de votre cœur est encore altérée. Vous devriez, s'il se pouvait, la surmonter un peu, ou au moins l'adoucir ; car, quoique ce soit un exercice de Dieu, ce n'est pas pour y céder. Il veut que vous luttiez contre lui-même comme un autre Jacob; et, quelque coup qu'il vous donne, quelque touche que vous ressentiez, il faut toujours vous tenir liée à lui, et tellement serrée auprès de lui, et mêlée avec lui, que vous ne donniez par vos plaintes, ni par toute votre coh-
LETTHES SPIRITUELLES.
du i te , aucun témoignage de votre plaie, et que vous ne laissiez pas môme la liberté à votre esprit de regarder et d'examiner votre peine. Ce n'est pas ainsi que l'on remporte ta victoire. Il faut combattre généreusement, rendant Dieu seul témoin de nos combats, n'y cherchant aucun soulagement ni en nous ni en autrui, et ne l'attendant que de celui qui est l'auteur de votre peine, et qui le sera aussi, quand il voudra, de votre soulagement. Il mortifie, il vivifie; il mène aux enfers, et en retire ses âmes; et lui seul le peut faire. Souvent nous augmentons nos maux en y cherchant ailleurs imperceptiblement quelque soulagement; et, quoique en apparence on s'allège, dans le fond on rengrége son mal, qui, étant au plus intime de la substance, lieu qui ne peut jamais être pénétré de la créature , ne peut aussi être soulagé que par une main toute-puissante. C'est ce mercredi saint qui me fait parler de la sorte. Je vous conjure de souffrir ma liberté, qui part du zèle que j'ai de votre perfection, à laquelle vous voulez que je contribue en la manière que je pense plus utile et que vous devriez souhaiter, n'étant en vous que .misère et abjection devant Dieu et devant ses anges.
LETTRE CXX1X
Il exhorte une personne trop occupée d'ellemême à oublier ses propres intérêts pour ne penser qu'à Dieu.
Depuis que j'ai reçu la dernière de vos .ettres, Notre-Seigneur m'a fait la grâce de me tenir dans une inûrmité qui m'a ôté la .iberté d'écrire et de lire. Mais, comme elle se passe et diminue, je suis bien aise d'employer la première facilité qu'il me donne pour vous dire un mot touchant votre intérieur, que je désire aller toujours croissant en la vertu et en la grâce de Jésus et de Marie, et de participer de plus en plus à leur sainte fidélité. Depuis quelque temps je suis si fort convaincu du parfait abandon et du total oubli qu'un chacun doit avoir de soi-même en la présence de Dieu, et devant ce grand Tout et cette immense majesté, que je ne puis que je ne vous fasse part du désir que j'ai de vous y voir entièrement établie. La miséricorde de Dieu sur cette pauvre créature qui vous écrit est telle, que depuis quelque temps je ne puis voir autre chose que Dieu; et en Dieu, je ne vois que Je désir qu'il a que je vive seulement à lui, dans le souhait unique qu'il soit glorifié parfaitement en soi , et qu'il règne pleinement sur l'Eglise. Il ne veut pas même souvent souffrir en moi le moindre retour sur ce qui me regarde dans les sacrifices que j'ai l'honneur do lui offrir au saint autel, Ce grand Tout me paraît toujours jaloux que je les lui présente dans I étendue des intentions immenses et infinies qu'il a eues de toute éternité sur le sacrifice de son Fils, entrant et passant par là dans ses intérêts seuls, n'étant plus rien en moi, et ne vivant plus qu'à lui seul, et pour lui seul. Il ne veut point souffrir que j'aie la moindre idée
de soin et de vue pour moi, ne vou.ant pas que je sois rien en aucune chose, et encore moins en celles qui le regardent, comme sont celles du divin sacrifice de son Fils. Il paraît tout zèle pour la destruction des hérésies, des schismes, des erreurs, des crimes et des péchés dans son Eglise, lesquels l'empêchent de régner el de vivre en elle sur la terre, comme il fait dans le ciel. Il me semble qu'il veut si fort qu'on entre et qu'on se perde là-dedans, pour ne vivre et ne prier que pour cela, que je ne puis faire autre chose.
Quand ce glorieux Tout veut que l'on passe ainsi dans les vues générales de tous ses intérêts, et de toute l'étendue de ses desseins, il me semble que c'est une miséricorde admirable; car par là on est tout tiré hors de soi, pour entrer en son principe et en son tout. Alors on n'est point sujet à rétrécir les desseins de Dieu sur les choses saintes, ni à les détourner de leur fin, qui est la gloire de Dieu, que bien souvent nous rétrécissons en retournant sur nous-mêmes et sur nos intérêts, qui nous paraissent d'ailleurs fort légitimes. Nous sommes môme dans une sûreté d'autant plus grande en "cet état, que Dieu supplée par lui-même à nos besoins, prenant toujours nos intérêts, quand nous prenons les siens.
Quel monstre que l'amour de soi-même, qui veut se voir en tout, et qui ne peut souffrir qu'avec grande peine les exercices et les conduites du pur amour qui tend toujours à Dieu, et nous dérobe à nousmêmes , pour nous porter, nous perdre et nous abîmer en ce divin Tout 1 Ayons toujours beaucoup d'estime et une grande reconnaissance pour ses grâces, qui nous portent à la privation et à l'oubli de nousmêmes, et qui suspendentainsitout aliment à l'amour-propre. Ce malheureux amour, qui se veut voir en tout, fait qu'on est bien aise de le sentir proche de soi, et de se tenir auprès de lui, comme auprès de son centre, pour se reposerets'y décharger. C'est pourquoi, quand on a fait quelque acte du pur amour, il ne faut pas s'amuser à réfléchir sur ce qu'on a fait, mais, retirant l'âme de cette pensée, il faut la tenir élevée en Dieu, se reposant sur lui- même, selon le désir du Prophète, qui disait : Qui me donnera des ailes de colombe; et je volerai et me reposerai? (Psal. liv, 7.)
Dieu est le supplément de tout, et il fait trouver en son pur amour, et dans ses regards amoureux et religieux, tout ce qui semblerait utile en se regardant soi-même fixement et volontairement. Oh 1 le saint et parfait miroir que Dieu, quand il est contemplé avec crainte, avec amour, et avec respect! c'est un miroir, qui ne flatte point, qui ne trompe jamais, et qui découvre toute vérité; mais qui ladécouvre plus saintement, plus clairement, plus fortement et plus utilement, que si nous nous voulions attacher à notre propre contemplation ; car cela ne se ferait pas sans quitter la vue de Dieu pour nous satisfaire nous-niêmes; au lieu
OEUVRES COMPLETES DE M. Ol.IKP..
que la contemplation de Dieu se fait ?ans danger d'amusement et de propre recherche.
Ainsi je vous conseille de ne point faire tant de réflexions sur vous; car, quoique ce soit par le prétexte de vous purifier et de vous sanctifier que vous vous regardiez, ce n'est pas néanmoins sans soulagement et sans satisfaction de vous-même en vous. Il faut être tout à notre Tout, qui est la source de toute sainteté et de toute lumière, pour être pleinement sanctifié en lui : et depuis qu'une fois l'auteur île miséricorde fait la grâce à l'âme de lui vouloir être toutes choses, il faut qu'elle soit un autre lui-même, et qu'elle entre en son amour, en sa lumière, et en sa propre puissance, afin qu'il lui soit lui-même tout bien et toute perfection, etc.
LETTRE CXXX
Qu'il nr faut pasque l'dme s'attache aux goûts ni au.r consolations sensibles dans le service de Dieu.
Vous devez continuer à invoquer vocalement le Saint-Esprit, et à ne pas avoir égard ;i l'interruption du sentiment dont vous me voulez parler; car il ne faut guère vous arrêter à ces petits goûts, qui servent souvent d'amusement à l'âme pour empêcher le plus solide, et qui, nourrissant notre amourpropre, nous donnent une vaine estime de nous-mêmes. 11 est très-dangereux de s'accoutumer à vivre dans la dépendance de ces goûts .narce que, quand on vient ensuite à en être privé, on demeure abattu, fainéant et comme impuissante rien faire. C'est pourquoi il faut que, sans dépendre de ces douceurs et de ces consolations, vous suiviez ce que la foi vous apprend. Quoiqu'on ne sente rien, il faut agir toujours courageusement. La foi et la charité, qui sont les véritables principes de nos actions, ont cet avantage qu'elles ne sont point du tout sensibles. Mais pour les sentiments, ils sont imparfaits, fautifs et fort changeants, aussi bien que l'imagination et la lumière particulière. La foi , dit l'Ecriture sainte, est la vie du juste (tlebr. x, 38) : ainsi consultez-la toujours en tout ce que vous avez à faire.; voyez, avant que de vous déterminer, ce qu'elle vous conseille; regardez ce que Notre-Seigneur vousenseigne en ses actions, et agissez ainsi rondement, courageusement, et charitablement.
C'est de là que vient la difficulté que vous avez de faire des actes de vertu, lorsque vous connaissez qu'il les faut faire, et que le sentiment ne vous y porte pas, ni aucune obligation extérieure. Car si la foi vous conduisait, qui vous apprend qu'étant Chrétien il l'aui aimer votre prochain comme Jésus- Christ vous a aimé; si vous agissiez selon la loi pure, qui vous enseigne que votre péché vous rend insupportable à toute créature, qu'il vous rend indigne de subsister, que vous méritez d'être anéanti, ou au moins d'être dans l'enfer, vous auriez de la peine à avoir de l'aversion de personne, n'en voyant
point de plus coupable que vous. Et si vous sentiez quelque répugnance, ou même quelque aversion pour le sentiment, vous ne laisseriez pns de lui rendre tous les devoirs que la charité demande, sans vous troubler de ce qui se passe en votre sentiment, puisque vous n'en êtes pas le maître absolu. Notre- Seigneur voulait la mort de la croix, quoique, selon le sentiment de la partie infé-
rieure, il v eût grande
répugnance. Ainsi il
ne faut point vous mettre en peine du sentiment, pourvu que votre esprit soit dans les dispositions que la foi vous enseigne. De là jugez combien peu on se doit fier au sentiment. Je prie Notre-Seigneur de vous inscette vérité, laquelle vous doit règle suffisante pour vous sancti-
t ru ire ne être une fier.
LETTRE CXXXI
Qu'une bonne voie pour rendre nos devoirs à Notre -Seigneur, particulièrement dans le temps de ses mystères, est de nous unir à la très-sainte Vierge.
Rénis soient Jésus et Marie dans la sainteté de leur état divin, où la seule foi peut nous donner accès durant la vie présente. Je ne puis vous témoigner toutes les bontés de cette adorable Maîtresse; elles surpassent tout ce que je saurais vous en dire, et je ne, puis assez l'en remercier ; je vous prie d'êtra pour cela mon aide et mon secours. Vous savez la part que vous avez à ce qu'elle me donne et à tout ce que je reçois des bontés ineffables de son cher Fils, l'adorable et le suradorable Jésus. Il faut, particulièrement en ces temps, nous abîmer en Marie, pour entrer en toutes ses dispositions envers Jésus-Christ et envers son Père; car elle est la mère de l'un et la sainte épouse de l'autre, et nous ne saurions trouver ailleurs de quoi rassasier mieux nos cœurs dans l'amour que nous leur devons, et dans la société qu'il faut que nous ayons avec le Père et le Fils. Je vous donnerai à ce sujet la même instruction que je reçus il y a quelques mois. C'est que le temps des mystères de Jésus est celui auquel nous devons avoir plus d'union et plus île liaison avec la sainte Vierge, à cause que c'est le temps auquel nous devons le plus à Jésus-Christ, et qu'il n'y a qu'elle seule qui puisse fournir et suppléer abondamment à nos devoirs et aux hommages que nous sommes obligés de lui rendre. L'Eglise même s'unit à son intérieur pour lui rendre les devoirs de sa religion ; et si elle est obligée d'aller à Jésus-Christ pour honorer en lui et par lui la grandeur de son Père, ce Père, tout plein d'amour pour son Fils, veut qu'elle soit unie à la très-sainte Vierge, pour rendre en elle et par elle ses devoirs à Jésus, qui est l'objet continuel de sa religion. Par ce moyen, vous irez toujours croissant et vous avançant dans l'intérieur de Dieu même; car la. sainte Vierge, comme son épouse, habite dans le plus intime de son sein; et Jésus en elle, comme votre divine voie, vous conduira dans ce lieu de délices. Je ne puis vous exprimer la joie quej'a'
LETTKES SPIRITUELLES.
ressentie en voyant par votre lettre vos dispositions, et que c'est là où la grâce do Jésus-Christ vous porte. Je ne me souviens point d'avoir éprouvé en toute ma vie une pareille satisfaction. J'aurais donné à Dieu toute la terre et tout ce qu'il y a de créé pour pouvoir attirer ces sentiments sur vous, et pour vous voir établie dans la pureté de l'esprit dont Notre-Seigneur vous favorise. Je prie tous les anges et tous les saints 'le bénir Dieu, de le glorifier de ses dons et d'être en adoration et en actions de grâces perpétuelles pour les biens qu'il vous fait. Je vous en dirai davantage à la première occasion. Cependant rendez vos assiduités en la religion de la très-sainte Vierge, à la princesse que votre emploi vous oblige d'honorer et de servir, et qui vous est donnée sur Ja terre comme son image visible, afin que dans votre condition vous ne soyez jamais absente d'elle en sa personne.
LETTRE CXXXII
Il exhorte à renoncer aux choses curietises et sublimes vour suivre les voies communes.
Pour user des mêmes termes dont se servait saint Bernard en répondant aux âmes de piété qui le consultaient sur leurs besoins, |e vous dirai quej'auraisbeaucoupde choses a vous écrire sur les vôtres, que je ne puis vous découvrir maintenant à cause de mon infirmité. Mais la lettre de votre Mère spirituelle, que je vous envoie, pourra servir de supplément à mon impuissance, car elle contient des instructions solides, et celles, à mon avis, qui vous sont les plus nécessaires. Vous y verrez les vraies vertus chrétiennes bien simplement exprimées, et entre autres la sainte humilité, dans laquelle Dieu l'a rendue très-éminente, sa confiance cordiale, et sa fidélité parfaite à la conduite de Notre- Seigneur, qui l'a protégée singulièrement en ses besoins. Vous y verrez aussi une âme constante, ferme et immobile dans ses voies ; ce qui est une marque bien certaine du bon esprit. Vous ne la verrez pojnt tendre aux choses hautes et sublimes. Aussi ne se laisse-t-elle point enchanter ni séduire, et Dieu ne permet pas que le mal la tente, ni même approche d'elle. Ma Fille, laissons avec le Prophète ( l'sal. cm, 18) les hautes montagnes aux cerfs, et cachons-nous avec les hérissons dans les basses cavernes. C'était le conseil que donnait le B. François de Sales aux âmes qu'il dirigeait, et qui maintenant peuplent le ciel, pendant que tant d'autres, ;>lus curieuses et plus ambitieuses, sont tombées dans la superbe de l'esprit et sont abîmées dans l'enfer. Faisons plus et sachons moins, et ne croyez pas, je vous prie, que le trésor de la piété chrétienne soit une chose si cachée et si inconnue, comme vous me le mandez. C'est une lumière qui est exposée par saint Paul à tous les Chrétiens, et par Notre-Seigneur à tous ses disciples et à tous ceux ciui, se contentant de l'Evangile, ne veulent rien de leur propre invention dans
Ci voies chrétiennes,
Craignez et fuyez tou-
tes les choses singulières, et aimez l'anéantissement par-dessus tout.
LETTRE CXXX1II
Il exhorte une personne à se tenir unie à Je'sus et Marie, et à y recourir dans ses besoins, sans chercher (le soulagement dans les créatures.
Je ne vois point de meilleur conseil à vous donner, que de vous tenir bien unie à Jésus et à Marie. Si vous êtes fidèle à ne vous en point séparer, vous verrez la force qu'ils vous donneront dans vos besoins. Ce n'est pas que par là vous deviez prétendre d'être exemple de la croix en la partie sensible, mais les croix mêmes deviendront la joie de votre cœur, vous trouverez votre consolation dans la matière qu'elles vous donneront pour votre sacrifice, et vous serez ravie d'avoir, par ce moyen, de quoi satisfaire à votre religion en tous les moments de votre vie. Cette vie est destinée à l'immolation, en atehdant la parfaite consommation dans le ciel, qui sera d'autant plus glorieuse en Jésus-Christ que la tribulation aura été plus grande et plus sensible sur la terre. Surtout tenez votre cœur bien fermé à toutes les créatures, sans le vouloir ouvrir à aucune pour votre soulagement. Jésus et votre directeur vous doivent suffire. Vous savez comme ce bien-aimé de votre cœur vous a aidée et secourue dans vos besoins. Il est toujours le même qu'il a été pour vous. Ainsi il vous sera toujours présent et croîtra tous les jours en vous en charité, en lumière, en soin, en vigilance, autant que vous croîtrez en confiance et en fidélité. L'expérience fréquente du passé a été pour vous servir, dans les temps périlleux et de tentation, d'une bride pour retenir eet épanchement inutile e'<, vain de votre âme. Ne donnez donc point cette liberté à votre cœur; et puisque votre cher Epoux en est jaloux, particulièrement dans ces temps, où il vous sépare de toute créature, pour vous avoir à lui tout seul, demeurez en lui et avec lui en la très-sainie Vierge. C'est cette solitude où vous sentez que votre âme est attirée, et c'est celle que vous devez garderavec fidélité à votre unique époux, et où vous trouverez tout ce que vous pouvez désirer sur la terre.
LETTRE CXXXIV
Que les prêtres doivent être incessamment appliqués aux louanges de Dieu pour réparer les outrages qu'il reçoit dans le monde.
11 me semble que, notre divin Maître m'ayant délivré des obligations et des engagements pressants que j'avais à servir le prochain, qui n'est qu'une des choses que Dieu demande de ses prêtres et une partie de leurs obligations, je me sens tout à fait porté aux autres devoirs de notre ministère, et à satisfaire à ce que Dieu demande du nous, qui est que ses prêtres soient en son F'ils des hosties de louanges perpétuelles pour. l'honorer sur la terre, '-omme les anges le font dans le ciel nar une religion continuelle.
Notre Maîcre veut renouveler en l'Eglise l'étendue totale de son saint sacerdoce, et exprimer en sainteté parfaite tout ce qui est de sa grandeur. Or, comme il me semble que nous n'avons travaillé en nos établissements qu'a une partie de ce dessein, je pense que nous devons maintenant nous appliquer avec soin au reste de cette sainte et excellente vocation.
Je me suis vu pressé à ceci par une occasion fâcheuse que j'ai toujours devant les yeux, et qui m'a tenu en mortification, en douleur et en affliction perpétuelle jusqu'à présent que je suis en retraite et séparé du commerce du monde. C'est que, durant tout le temps que nous marchions en notre voyage dans la compagnie des coches et des escortes de soldats, nous n'entendions autre chose que jurer, que renier, que blasphémer le saint nom de notre Père et de notre Dieu. Ce qui me donnait la pensée qu'il fallait que les prêtres réparassent, par leurs louanges perpétuelles, ces outrages et ce's affronts que recevait continuellement la majesté de Dieu dans le monde, que l'on me dit être rempli de toutes parts de jureurs, de renieurs et de blasphémateurs du nom adorable de Dieu. Que si le ciel, par les anges et par les saints, répare les injures et les outrages des démons en enfer, les prêtres, qui sont nommés des anges de la terre dans l'Ecriture sainte, doivent réparer les injures qui se commettent par les hommes, eux qui sont établis comme leurs procureurs auprès de Dieu et les réparateurs de leurs injures, en qualité d'hosties et de victimes en Jésus-Christ pour les péchés du monde, etc.
LETTRE CXXXV
Du bien qu'on peut faire dans les familles par ta visite des malades.
Je bénis Dieu du zèle qu'il vous donne pour son service, et de l'attrait particulier que vous avez pour travailler à lui gagner ues âmes. Je crois que la meilleure voie que vous puissiez prendre, dans le lieu et dans l'état où vous êtes maintenant, serait de vous rendre assidu à la visite des malades. C'est là où on assemble aisément une famille, qui, s'approchant volontiers des infirmes, et s'en approchant avec douleur et désolation, est dans une excellente disposition pour profiter de ce qu'on lui dit. 11 y a plus de bénédiction, selon la maxime du Sage, dans la maison des pleurs que dans celle des ris et des festins. Aussi la préparation y est-elle plus grande pour l'instruction et l'édification que l'on y donne. On insinue alors plus aisément qu'il ne faut pas attendre à ces heures d'infirmité pour se donner à -Dieu ; qu'on y est souvent fort peu capable de faire une bonne confession; et qu'ainsi il est important de prévenir ce temps et de prendre celui de la santé, dans lequel on a la mémoire libre, l'esprit sain, le jugement rassis, et où on n'est point inquiété ni abattu par les douleurs de la maladie, qui distraient beaucoun, et qui empêchent sou-
vent le fruit du sacrement et de la confession, qu'on aurait ressenti dans un état de parfaite santé.
Il faut inciter ceux de la maison à prier Dieu soir et matin , et à adorer Notre-Seigneur intérieurement et extérieurement; ce qu'il faut tâcher de gagner sur eux durant le temps de ces visites, afin que les âmes y soient habituées avant qu'on les quitte. 11 faut particulièrement recommander cela au père de famille, lui remontrant combien il y est obligé. II faut lui faire connaître que peut-être Dieu le punit de maladie en une personne de sa famille, ou en sa propre personne, à cause des péchés qui s'y commettent, qui méritent toujours d'être punis d'une façon ou d'autre, et qui font que, si on n'arrête le cours de sa justice par la prière, od ne doit attendre que de terribles châtiments. On peut aussi représenter que If» douleur que souffre le malade n'est qu'un avertissement des peines mille fois plus rigoureuses qui sont à craindre en l'autre vie, si on ne les prévient en celle-ci.
Il est encore important d'exhorter la famille à faire toutes ses œuvres pour l'amour de Dieu; à assister, autant qu"il se pourra, aux Offices divins, à réciter quelques prières vocales, à louer Dieu devant et après le repas, à s'acquitter comme il faut des autres devoirs chrétiens.
11 faut surtout exhorter les pères et les mères à ne point donner mauvais exemple par leurs paroles ou par leurs œuvres, à cause que les enfants ayant naturellement une grande inclination au mal, ils seraient cause, par cet exemple, et de leurs péchés et de leur damnation. Qu'ainsi, ils doivent bien prendre garde de ne jurer point, de ne point dire de sales paroles, de ne point commettre d'impiétés ni d'irrévérences contre la gloire de Dieu ou contre la religion.
Cette manière de gagner les âmes a des fruits admirables, et je l'ai vue pratiquer avec une bénédiction extraordinaire. C'est un moyen qui est plus sûr, et pour les prêtres et pour les peuples, que tous les autres : et je pense que c'était de la sorte que les apôtres, par des exhortations familières, faisaient leurs missions dans les maisons. Il me semble aussi que ce moyen est tort propre pour vous, et qu'il a bien du rapport à votre grâce. Si vous le voulez essayer, je crois que vous ne regretterez pas, dans la suite, d'avoir déféré à l'avis de celui qui est tout vôtre en Jésus et en Marie.
LETTRE CXXXVI
// préfère la voie de la foi pure à celle des goûts et des sentiments.
Je reprends la suite d'une lettre que je ne pus commodément achever par le dernier ordinaire. Je crois que cette manière simple et cordiale d'agir avec vous vous plaira davantage qui; si je m'étais forcé. Je vous dirai donc que votre dernière lettre m'a beaucoup consolé, voyant tous les jours croître les bontés de notre divin Maine sur vous. Les sentiments, dont vous me rendiez compte i>
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y a quinze jours, et qui tous portaient à mourir intérieurement à toute créature, et même aux grâces sensibles, m'avaient fort réjoui; mais celle par laquelle vous me marquez que vous êtes sevrée de toute vue sur vous et sur votre intérieur, me réjouit encore davantage, vous voyant approcher de plus près de la pure vue de la foi. C'est la sûre, la sainte et la parfaite voie pour parvenir à l'union stable et parfaite avec Dieu et avec Notre-Seigneur en la trèssainte Vierge, laquelle est remplie en simplicité parfaite de Jésus-Christ, son Fils, votre Tout et le nôtre.
Je vous dirai aussi que plus je vais en avant plus je suis convaincu par les saintes Ecritures, que la sainte et la vraie manière de prier des âmes fidèles est la foi nue, destituée de toute vue particulière et de tout sentiment. C'est l'oraison de pur amour et rie vrai désintéressement, qui bannit tout amour-propre, qui fait croître la solide vertu de l'esprit de Jésus et de Marie en nous, et qui est uniquement capable d'honorer et de glorifier Dieu. Ainsi, ne croyez pas que votre âme soit sans fruit, quoiqu'elle soit sans goût, et qu'elle ne ressente rien de ces douceurs sensibles. Je vous ai mandé les usages que la foi vous doit apprendre, et à quoi «Ile vous doit servir sur ces sujets. Je vous en parlerai à fond quand la divine Majesté permettra que je vous voie. Cependant prenez garde, maintenant que Dieu commence à vous faire l'honneur de vous mener par la pure foi , de n'en pas moins estimer la conduite du sage et divin Jésus sur les âmes qu'il gouverne par des voies sensibles. 11 y a des âmes tendres et très-chères à son cœur, avec qui il prend ainsi quelquefois ses plaisirs, ses récréations et ses délices. Adieu, ma Fille en Jésus et Marie. C'est leur captif et leur inutile et très-indigne serviteur, et à vous en eux.
LETTRE CXXXV1I
Que dans la voie de la fui il faut s'abanaonner à Dieu sans vouloir connaître ses opérations dans l'âme.
Je remarque, dans votre dernière lettre, que vous commencez à ne plus apercevoir les opérations de Dieu dans votre oraison. C'est une grâce dont je le remercie et le bénis de tout mon cœur, puisque, par cette conduite, il vous approche de la voie de la pure foi, que j'avais désirée si longtemps }K)ur vous. Ces longues sécheresses où vous avez été les mois passés , avec l'heureux usage que vous en avez fait en la grâce de Notre-Seigneur, en ont été les préparatifs et les dispositions. Vous savez bien , par les lectures spirituelles que vous avez faites sur ces sujets , qu'il faut que votre esprit devienne aveugle auprès de Dieu lorsqu'il vous possède. 11 vaut bien mieux que Dieu vous accommode à lui par une pureté et sainteté d'esprit parfaite, que s'il s'abaissait pour se renure conforme à vous. 11 vaut mieux qu'il vous attire en lui et en la pureté de son être invisible, que s'il s'accommodait
à vous, et se rendait sensible selon votre manière de concevoir. Il faut que Dieu tire toujours sa créature hors d'elle-même , et qu'il la dépayse pour la porter dans un nouveau séjour, qui est son propre sein , où il élève l'âme, afin de se la rendre conforme, et qu'elle opère en conformité avec lui. Soyez cependant contente sur une chose que vous désirez, qui est que, ne pouvant pas m'expliquer votre état , je puisse néanmoins le comprendre; car notre divin Maître me fait la grâce de me le manifester très-clairement et de m'en convaincre. Perdez-vous donc sans retour sur vous-même dans le sein de Dieu; laissez-vous à sa sainte conduite; et quand le désir de voir clair vous viendra dans l'esprit, crevez-vous aussitôt les yeux, parce qu'il vaut mieux vous ignorsr vousmême que de connaître les opérations de l'esprit, qui peuvent souvent amuser l'âme, et la distraire du fond de Dieu. N'attendez pas du serviteur et du disciple qu'il vous découvre ce que le divin Maître vous cache. Ohl que cette vue obscure est sainte dans ses plus délicats sacrificesl Quel bonheur de se voir toujours tiré hors de soi-même pour commencer dés ce monde la vie du ciel par la vertu de l'esprit de Jésus, qui prend plaisir à faire des sourds et des aveugles en sa conduite , pour faire autant de victimes que d'épouses. Adieu.
LETTRE CXXXVUI.
Il préfère l'état de privation, de sécheresse et de désolation intérieure, à celui de la consolation.
J'apprends par votre lettre la résignation de votre cœur et la disposition de votre âme en toutes les rencontres de privations, même spirituelles, et qui allaient à votre soutien et à votre conservation auprès de Dieu; et je vois que vous ne doutez pas qu'il ne supplée par lui-même à tous les secours que vous pouviez recevoir de lui par le moyen des créatures. Je fus fort joyeux et parfaitement consolé lorsque je vis l'abondance des grâces de Notre-Seigneur Jésus, et entre autres celle qu'il vous fit le jour de tous les saints, et que vous m'expliquez si bien par la grâce et la lumière de Jésus-Christ; mais je vous avoue que j'aime mieux encore la disposition de votre âme que vous me témoignez par votre dernière, et la conduite de l'Esprit-Saint qui vous tient maintenant destituée et dépouillée des dons sensibles de la grâce. Oh! que Jésus en lui-même est bien plus précieux et plus estimable que tous ses dons! Ses grâces sensibles peuvent occuper l'esprit et amuser l'épouse à les considérer; de sotte qu'en lui faisant détourner les yeux de dessus son amant, elles la font souvent entrer en complaisance de ces choses, qui dérobent autant de satisfaction au saint Epoux, qui est jaloux, et qui veut avoir pour soi toute la vue et la contemplation de l'Epouse, et tous les sentiments de complaisance de son cœur. Le chaste Epoux est si délicat en l'amour, qu'il se plaint d'un regard et d'un cheveu de son
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épouse qui le blesse et l'afflige. Qu'il vaut bien mieux être lié à l'Epoux, emlirasser ce chaste amour, et êlre uni immédiatement .à lui, que de contempler ses richesses et ses trésors! One les retours sur les grâces de Jésus-Christ en nous, et les regards de ses dons sont dangereux , et que par là on se glisse et on s'amuse aisément à soi-même! Nous sommes si pleins de nous-mêmes, que nous sommes toujours en danger, et avons sujet en toutes choses de craindre notre amour-propre et notre complaisance , à moins que nous ne nous retirions de nous et de tout ce qui nous approche, pour voir toutes choses en Dieu : c'est le sujet qui faisait dire à sainte Catherine de Gênes, comme vous me le mandez, qu'il ne fallait jamais parler de soi, et encore moins penser à soi, car la pensée est la parole de l'esprit. S'il faut, par une nécessité absolue, que nous soyons désoccupés des créatures étrangères pour posséder Jésus, combien plus devons-nous travailler a nous éloigner intérieurement, et nous désoccuper de nous, puisque nous n'avons point de plus grand ennemi que nous-mêmes, et que nous nous devons fuir plus que Satan. La chaste épousede Jésus-Christ doit plus appréhender son propre regard que l'on n'a coutume de craindre et de fuir le serpent. Adieu.
LETTRE CXXXIX
// console une personne qu'il avait affligée.
J'ai vu par la lecture de votre lettre votre peine selon la chair, et votre humiliation selon l'esprit. Je vous y répondrai que j'ai été fâché de vous avoir contristée, mais que j'ai été réjoui, comme saint Paul, de ce que votre tristesse vous a portée à l'humiliation et à la pénitence. C'est ce que répondit cet Apôtre à ses disciples, qui étaient dans des dispositions pareilles aux vôtres. Je m'aperçois plus que jamais que lésus et sa Mère se veulent rendre maîtres absolus de vous, sans ménager vos intérêts ni tlatter en façon quelconque vos sentiments particuliers. La simplicité de leur voie me ravit, et la disposition de votre âme me console au dernier point, voyant qu'ils ont en même temps le soin de préparer votre cœur à recevoir (es réprimandes, et à embrasser les sentiments pénibles de la direction.
Voyez si votre souhait est accompli. Vous aviez désiré que l'on mourût pour vous à lout respect humain, et qu'on vécût à votre égard dans toute la simplicité du christianisme. Je ne vois rien à vous dire par la miséricorde de Dieu qui me puisse donner de la peine. 11 me semble que votre cœur est prêt à tout, et que vous voulez bien être nourrie du pain délicieux de la croix de Jésus. Voilà la pensée de mon réveil en ce grand jour de sa passion, OÙ Jésus nous dit : Mettez-moi comme un sceau et un cachet sur votre cœur (Cant. vin, 6), alin de nous apprendre qu'il veut enfermer il Otre cœur sous le sceau sacré de sa croix, alin qu'il ne s'échappe jamais pour sortir et s'épancher dans la complaisance d'aucune créature. Le cœur lui ap-
partient tout entier. Vous savez quel crime c'est de lever le scellé qu'a posé la justice des hommes : que serait-ce donc de lever celui de la justice de Dieu, qui scelle notre cœur du sceau de la croix? C'est ce que sa puissance a fait dans le baptême, et ce qu'il veut que nous renouvelions tous les jours par notre foi , et dans notre charité. C'est pourquoi il nous dit : Mettez-moi comme un sceau sur votre cœur. 0 ma Fille, quelle heureuse prison! oh 1 quelle douce servitude! oh! que la liberté contraire à cet état est gênante et amèrel quelle douceur, quelle paix et quel repos ne possèrte-t-oo pas en cette aimable captivité! et si quelquefois les sens cherchent leur satisfaction, dont alors ils sont privés , quelle joie ensuite ne reçoit pas le cœur pour récompense de sa privation! oh! quelle protection, et quelle sûreté sous l'aimable scellé de Jésus! mais quelle impression ne reçoit-on pas de lui en cet étall C'est alors seulement qu'il grave parfaitement son image dans le fond de l'âme; car dans tous les autres temps et dans tous les autres états, l'impression des créatures s'y mêle, qui entrant en l'âme, ou elles effacent, ou elles troublent la figure et l'image du Seigneur.
Tenez donc bien toujours votre cœur sous cet aimable scellé de la croix. Voilà tout ce que je vous demande au nom de Jésus crucifié, qui n'a souffert pour vous qu'à cette intention. Son Père à la croix le tient scellé pour lui; en sorte qu'il n'y a rien au monde qui entre dans son cœur, et il est fermé à tout pour Dieu. Il vous demande la même chose pour lui, et pour son Père. Ma Fille, si vous avez un peu de charité pour moi, de quoi je ne doute pas, car je sais que vous erv avez beaucoup et plus que je ne mérite, ne me refusez pas celte demande. Quoique je sois un pauvre misérable, et assez malheureux pour vous persécuter, je ne laisse pas* de servir d'instrument à Jésus-Christ pour mettre le sceau sur votre cœur, alin que rien n'y entre, et que Jésus-Christ seul y fasse en paix sa demeure. Vous aimez la persécution quand elle vient de la main de la charité, comme Notre-Seigneur à la croix aimait celle qui lui venait de son Père. Recevezdone celle que vous souffrez comme un aimable coup du glaive qu'il est venu apporter entre la tille et le Père; voulant que la persécution se fasse dans la créature par le glaive de son Esprit, par la main même qui nous est la plus chère, et par ce que nous avons de plus tendre en l'Eglise. Adieu. Je m'en vais ouïr la Passion avec vous au pied de la croix de Jésus.
LETTRE CXL
Il exhorte une âme au pur amour.
Je bénis à jamais ce principe adorable d'amour qui possède votre âme, et qui veut tous les jours augmenter ses opérations en vous, pour consommer votre intérieur par ses plus vives flammes. C'est à cette heure qu'il fa-ut laisser votre cœur à la puissance de cet amour, qui veut être le maître ei le
LETTRES SPIRITUELLES
possesseur absolu de tout vous-même. Ainsi il n'y a rien qu'il ne doive animer de sa présence; et il ne souffrira plus désormais que vous donniez accès à rien qui puisse entrer dans votre âme. L'amour doit être votre lumière; il doit seul éclairer votre esprit. Il n'y a plus de sagesse humaine, ni de raison qui doive s'y placer, ni même y aborder. 11 n'y a plus de mouvement particulier, ni de sentiment d'amour-propre qui doive vous mouvoir, ni faire aucun eiïet en vous, capable de vous conduire et de vous faire agir. Un seul et pur amour doit remplir votre esprit, votre volonté et toutes vos puissances, qui, absorbées par l'amour, doivent être anéanties en lui. Lui seul doit être votre vie et votre tout pour jamais. Mon Dieu, que je dis peu de choses au prix de ce que je voudrais dire 1 que Jésus, le consommateur des âmes, l'exprime, s'il lui plaît, à la vôtre. Il doit être lui seul en vous, perdant, abîmant, absorbant en lui tout ce qui est de mortel dans votre intérieur.
Oh! que l'amour de Jésus et que lui-même est adorable Jans les âmes ! Quelle douceur de l'y voir prendre plaisir de visiter ses amants, et de se rendre présenta euxl quelle admirable société ! quelle communion inconnue que celle des saints au ciel, et des fidèles sur la terre 1 Ne sait-on pas bien que les âmes absentes s'entrevoient en Dieu, et s'entreparlent quelquefois en sa bonté et en son amour? Combien de fois croyez-vous que l'âme de Marie s'est rendue présente à Jésus absent, et que Jésus parlait à Marie absente de corps, mais qui lui était divinement présente? Combien de fois Jésus vivant,- traitant , parlant et conversant avec les hommes, était-il invisiblement visité par sa divine Mère? Qu'est-ce que l'esprit d'amour ne lui faisait [ias dire ? combien ces visites divines, quoique passagères, donnaient-elles de joie et de consolation à son âme? 11 n'y a point de termes qui puissent exprimer ces élans du saint et fort amour de Jésus envers Marie. C'était le soin que Dieu prenait de consoler et de soulager ces deux cœurs qu'il avait si fortement et si efficacement unis en son divin amour. Ohl qu'heureuses sont les âmes qui sont animées et possédées du saint amour 1 Qu'heureusement elles jouissent de leur cher Tout, qui est toujours présent à leurs cœurs, et qui les renouvelle quand il lui plaît dans les manières les plus douces et les plus suaves du ciel 1 Que malheureuses sont celles qui n'ont point trouvé ce trésor du saint et sûrcéleste amour! Que malheureux sont les cœurs qui sont en proie au siècle et aux amusements du monde, et qui se laissent posséder et transporter aux passions qui les déchirent! Amour unique, divin Esprit, possédez à jamais en Jésus et en Marie lésâmes qui abandonnent tout pour être à vous. Usez de votre toute-puissance pour détruire et anéantir ce qui peut faire obstacle à votre ardente charité. Faites-lui consommer toutes ehoses, pour être l'unique chose qui les remplisse et les possède à jamais. Adieu.
Œuvres compl. de M. Olier.
LETTRE CXLI
// conseille à une dame qui voulait se retirer de la cour d'attendre en paix les ordres de Dieu et les ouvertures de sa providence, pour exécuter son dessein.
J'apprends par votre dernière leUre, que je viens de recevoir, que l'on persiste à vous vouloir retenir. C'est une marque que le temps et la saison de Dieu n'a pas encore fait mûrir son fruit pour le cueillir et poulie porter en sa maison. Faites en attendant les choses nécessaires qui dépendent de vous. Vous dites que le temps le plus proche ne saurait être que sur la fin de l'année. Ce sera toujours assez à temps, quand ce sera le saint moment de Dieu, hors de là, rien ne peut avoir de succès ni de bénédiction. Tous vos pas sont comptés ; toute votre conduite est dépendante de la vertu de Dieu; et votre soin doit être d'étudier seulement avec attention ses desseins et ses ordres, pour les accomplir avec fidélité. C'est quitter la condition de créature, et devenir toute divine, que d'être unie et attachée par esprit à la sagesse de Dieu même, pour vivre et opérer en elle. Anéantissez-vous toujours, et vous abandonnez à lui, pour être en lui, et par lui à lui-même pour tout ce qu'il désire, et en la manière qu'il le désire. Tout le reste passera suivant la condition de la créature, qui n'est que vanité. Le solide est Dieu qui vivifie tout, et qui fait le mouvement et la production de toutes choses. Attendez de lui, dans l'ordre de sa grâce, ce que les plantes, les arbres, les animaux, les poissons, les oiseaux reçoivent de son opération en l'ordre de la nature. Tout est admirable, quand il est établi et conduit parce ressort adorable de la divine Providence. Il ne fera pas moins pour vous et en vous qu'il fait pour toutes choses, et les créatures n'empêcheront jamais l'exécution de ses ordres et de ses desseins sur vous. En attendant vivez toute à lui, et espérez qu'en son temps et en sa saison divine il fera de vous ce qu'il prétend. J'offrirai à Dieu la pensée que vous me proposez, et je ferai aussi attention aux ouvertures que sa providence pourrait donner pour faciliter cette grâce, tâchant toujours d'étudier son saint vouloir, pour bien ménager ensuite toutes choses dans. le secret de Dieu.
LETTRE CXLII
Sur le même sujet.
J'ai reçu votre lettre, par laquelle j'ai d'abord été convaincu de votre sentiment. Il n'est plus temps de parler jusqu'à l'exécution; mais aussi faut-il entre-ci et ce tempslà parler par vos œuvres et par votre intention. Ne le faites pas néanmoins avec telle force, que cela oblige à venir à quelque éclaircissement, qui peut-être renouerait et rallumerait les choses, et les rendrait plus difficiles qu'auparavant. Vous m'entendez à demi mot.
Pour le temps, il vaut mieux différer que précipiter, et se laisser enlever en la vertu
de l.i Irès-sainte Mère, dont tontes les démarebes sont si douces, si saintes, si belles et si prudentes, qu'elles niellent l'Epoux en admiration, et qu'elles le portent à dire : l-'UU iln prince, t/uc (es démarches sont belles ru tes chaussures ! (Cant. vu, 1.) Telles sont les vôtres, quand vous demeurez revêtue de la très-sainte Vierge, en laquelle je vous désire toujours retirée et renfermée pour la gloire de Dieu, pour l'édification du prochain, et pour votre propre paix. Ne regardez point ce que vous allez faire en soimême, mais perdez-vous en foi en la trèssainte Vierge. La première conduite ne vous causera jamais que perplexité et trouble; et la seconde, au contraire, qui est la perte de vous-même en votre aimable et sainte prison, qui est la sainte Vierge, vous donnera toujours la liberté et la paix. C'est ce que le divin Maitre ne me cache pas, et dont il veut que je vous avertisse.
N'est-il pas vrai que l'examen de la ebose en elle-même et en ses fruits vous agite, vous attriste et vous embarrasse; et que le recueillement en foi dans la très-sainte Vierge vous met en repos et en paix, faisant évanouir la multiplicité des choses futures, c'est-à-dire incertaines et vaines, de ce inonde et des créatures ? On ne gâte jamais rien, dit saint Grégoire, pour attendre la volonté de Dieu et ses moments précieux pour l'exécution de son œuvre. Tous ces moments rendent autant de sacrifices de propre volonté, pour attendre la voix de la divine Providence, qui après, en vue de notre religion, fait sonneries cloebes et dedans et dehors, intérieurement et extérieurement, en sorte que l'on ne peut plus douter de l'heure du sacrifice public. Adieu, ma trèschère fille. Tout vôtre, en Jésus et Marie, pour une éternité.
LETTRE CXLI1I
Il encourage une âme à souffrir et à bien porter sa croix.
Je vous écris aujourd'hui, 'pour vous dire qu'ayant prié sur votre sujtt, je pense toujours à ces paroles delà divine Mère, qui préside notre vocation pénible par ces mots: Vos souffrances seront communes. Il faut du cœur pour porter les épreuves du pur amour de Dieu, qui veut que ses fidèles souffrent persécution, et que, vivant à lui seul, ils ne fassent rien pour eux, mais tout uniquement pour lui.
Quand je pense que Jésus-Christ, le Fils unique du Père, ne s'est jamais satisfait en lui-même pendant son séjour sur la terre, et qu'il s'esi vu sur lu croix dans un délaismënt si grand, qu'il disait à Dieu, sou Père, qu'il se voyait comme un rejeton sans humeur au milieu d'une terre brûlante, ainsi que marque le Prophète (Isa. lui, 2) : Sicut radix de terra sitiinti. In terra descria et invia et ina'fuosa, sic in sancto apparut libi : quand je vois que ce Père infiniment adorable le voyait mourir dans la soif de sa consolation,* sans lui donner la moindre
sans la moindre consolation sensible, dont il aurait pu le soulager en son extrémité; quand, dis-je, je me le représente mourant en ce prodigieux délaissement, je dis en moi-même : que pouvons-nous trouver de trop sévère dans la conduite de notre Dieu, en quelque état de privation, de p»ine et de douleur où nous puissions être réduits par son extrême charité?
Vous dirai-je un mot qui m'est venu en l'esprit, et qui vous paraîtra peut-être un peu sévère? C'est que Dieu veut porter les âmes de ses fidèles jusqu'à ce point de dénûment, que de les arracher à elles-mêmes et les tenir suspendues au-dessus de toute propre satisfaction. Il veut qu'elles vivent toujoursà lui, et qu'elles le cherchent en pureté, en sainteté et en droiture sans avoir égard à elles, et sans se retourner sur elles-mêmes li ne veut point qu'on se voie ni qu'on se regarde que pour lui ; et il désire que l'on agisse en cette unique vue de lui plaire en tout, et d'accomplir sa sainte volonté, quelle qu'elle soit. C'est pourquoi il les prive de toute consolation, parce que la consola lion a toujours quelque chose en soi qui satisfait et qui fait que la créature s'y recherche elle-même. Allons donc à Dieu seul en Jésus et Marie, dont l'union intime ne souffrira plus d'autre regard que de Dieu. Ça été l'unique vue de Notre-Seigneur et de la sainte Vierge vivant dans le monde, et c'e^t la seule qu'ils ont encore maintenant vivant dans les cœurs, et qu'ils conservent dans toutes les âmes qui épousent leur esprit, leur vie et leur conduite. Ces voies son*. dures et pénibles à la chair, mais elles sont du pur esprit , qui pour cela descend sur nous, et se renouvelle tous les jours dans l'Eglise par le divin mystère que nous honorons et solennisons en cette octave. Les saints apôtres , encore pleins d'eux-mêmes , étaient si faibles et si débiles, qu'ils ne purent souffrir l'exemple de leur Maitre à la croix. Ils s'enfuirent à ses seules approches , et pour les atl'ermir ils eurent besoin du Saint-Esprit, esprit de force qui leur fut donné au jour de la Pentecôte. Or, c'est ce qui nous est aussi donné par le sacrement de confirmation, où le Saint-Esprit vient en nous , peur nous apprendre à nous fortifier tous les jours en la vertu intérieure de l'esprit, à nous séparer de la chair, à nous tenir dans l'aliénation de nous-mêmes , et à ne vivre qu'en lui seul, qui nous rendra maîtres de la chair, du monde et du démon , trois ennemis qui veulent toujours nous attirer à eux, ou nous dégoûter du service de Dieu en notre vocation.
Quand je me représente où vous êtes , et où Notre-Seigneur vous a mise , et que je pense à vous en voir sortir , je tremble , voyant surtout les obstacles puissants que la providence de Dieu ne lève pas; et qu'il vous tient ce semble enchaînée et captive dans des liens piquant de toutes parts , pour vous arrêter en sa prison de pénitence L'Ecriture sainte dit (Eccte. vu, 3) qu'il vau
;oulte des sentiments de grâce, c'est-à-dire mieux al
er
dans une maison lugubre et de
tristesse, que dans une maison de festin. Vous n'êtes plus maintenant, comme autrefois, dans une maison de joie, de consolation et de festin: vous n'avez plus à craindre, comme par le passé, les applaudissements , les douceurs et les charmes. Dieu vous met à couvert de cela ; car en changeant sa divine conduite sur vous, il vous a tirée de ces dangers, et vous a délivrée de ces périls ; en sorte qu'il n'y a plus que l'abattement à craindre. Mais Jésus sera votre tout à jamais; il sera votre force et votre vertu en esprit, quoique l'extérieur en pâtisse. Il sera en vous le prêtre qui offrira vos peines, et qui présentera toutes vos douleurs , comme autant de victimes très-agréables à sa bonté divine. Voilà une étrange leçon, laquelle je ne reçois pas si tôt pour moi et en moi , que je vous la présente, sachant que vous voulez avoir part à tous ces sentiments et à cette conduite, selon que vous me le redites tous les jours dans vos lettres. Quels sacrifices pour moi, que tous ces mots 1 Mais puisqu'il faut avec fidélité être conforme en tout à Notre-Seigneur, et aux divines volontés de son Père , qui nous veut faire ses hosties , il faut être soumis à tout.
Dans l'ancienne loi , après avoir olfert à Dieu une victime, on l'engraissait dans les élables du temple, puis on la mettait à mort , et ensuite le feu du ciel la venait dévorer. Après vous être offerte à Dieu en qualité d'hostie, il vous a engraissée en son temple l'espace de deux ou trois ans , où vous avez joui des douceurs du ciel et des grâces sensibles qui vous ont fortifiée, pour vous immoler ensuite et vous faire mourir à toute vous-même , et être enfin rendue digne île la consommation du feu divin.
Au milieu de ces peines où je vous vois, et dont vous pouvez penser que je souffre davantage que de mes propres maux , ce m'est une joie très-solide de voir et d'étudier les voies que Dieu observe sur vous pour notre sanctification ; car ce sont celles qu'il a observées sur son Fils et sur les chères âmes qu'il destine à sa gloire. Jésus- Christ, après avoir été longtemps dans la retraite , s'otfrant incessamment en qualité d'hostie, a passé enfin par le crucifiement, par la mort et par la sépulture , et puis il est entré dans la consommation du feu divin, qui est l'amour de Dieu le Père. J'ai toujours espéré que Dieu vous ferait cette grâce de vous faire passer par tous les saints mystères de son Fils, qui ne les aurait pas opérés pour ses élus , s'il n'avait voulu les en rendre participants. Adieu.
S'il faut pourrir comme le bon grain pour fructifier et pour devenir une nouvelle créature, et que Dieu permette pour cela ce mauvais traitement que l'on vous fait , se servant des mauvaises humeurs de cette personne, et souffrant que le tentateur vous persécute par elle, il faut honorer en tout ce principe universel de votre conduite, qui use avec amour, justice , sagesse et miséricorde, de tous ces traitements, pour vous faite mourir à vous , et vous
LETTRES SPIRITUELLES. 910
faire vivre en lui dans la perfection de son esprit.
LETTRE CXLIV
De la dignité et de la sainteté des prêtres, par rapport à l'état et à la vie de Jésus-Christ ressuscité.
Je prie Notre-Seigneur de vous donner part à l'esprit de la sainte résurrection , et de vous remplir de la grâce de ce mystère autant que le demande la sainteté de votre état. Il faut, pour être un digne prêtre, que vous viviez continuellement comme Jésus-Christ ressuscité. Vous avez tous les jours entre vos mains, non pas des hosties grossières et charnelles, ainsi que les prêtres selon l'ordre d'Aaron , mais une hostie vivante et spirituelle; et, comme vous devez la recevoir en vous et vous unir à elle eh son état ressuscité , il faut que vous soyez dans un état semblable en quelque façon à celui de cette hostie. C'est pourquoi vous devez vivre aussi purement que si vous étiez déjà ressuscité. Jésus- Christ même, pour une fois qu'il a offert ce divin sacrifice en un état passible, l'a offert depuis mille et mille fois dans l'état de sa gloire; car, selon saint Paul, il s'offre lui-même pour nous incessamment à Dieu son Père; et c'est lui qui, tout abîmé qu'il est dans son sein adorable, veut encore exercer par les hommes ce même sacrifice, afin qu'il n'y ait qu'une religion , qu'une hostie et qu'un prêtre sur la terre et dans le ciel, qui est lui-même répandu en esprit dans tous les prêtres de l'Eglise. Et c'est ce qui vous doit faire connaître l'état prodigieux de sainteté dans lequel vous devei Être pour otfrir ce divin sacrifice ; car il faut que vous soyez intérieurement comme un Jésus ressuscité , vivant d'une vie toute divine. Voyez quel est l'état du Fils de Dieu dans sa gloire; considérez ses mœurs ; étudiez les inclinations de sa vie ressuscitée ,
Iles et vous y découvrirez vos obligations; vous y connaîtrez quel est l'esprit ecclésiastique, quel est le véritable esprit des prêtres de la nouvelle loi , quel est l'esprit des saints prêtres de Jésus-Christ.
1. L'esprit de Jésus-Christ ressuscité est de vivre avec peine sur la terre, et de respirer toujours vers le ciel, souffrant avec violence le séjour de ce monde et les mœurs du siècle et des pécheurs, à cause de la sainteté de son état, qui, le rendant semblable à Dieu, fait qu'il ne trouve que dans son sein une demeure sortable à sa condition; ainsi le prêtre ne doit vivre qu'avec peine sur la terre; il faut qu'il souffre avec- aversion cette demeure, et que, regardant continuellement le ciel, où il doit accomplir son ministère en sa perfection, il porte cependant avec violence les mœurs des hommes, la malice des pécheurs et toute la malignité du monde. Cette première disposition de sainteté et d'aversion du siècle présent .doit mettre un prêtre dans une sépanation totale do lacréature et dans un dépouillement universel de tout ce qu'il y a sur la terre; de
(Kl VUES COMPLETES DE M. OLIF.R.
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sorle que, si vous entrez un peu dans cet étal comme vous le devez, bien loin de vous attacher aux honneurs, aux plaisirs ou aux biens passagers, vous verrez que vous ne pourrez plus rien souffrir de ce monde, et que vous regarderez tout comme une corruption, comme du foin, comme de la fumée, comme du fumier et de l'ordure, au prix de ces biens éternels et divins, que vous regarderez, et après lesquels vous soupirerez incessamment.
2. La deuxième disposition de Jésus- Christ ressuscité est un désir continuel de son ascension, pour aller louer Dieu et glorifier son Père dans le ciel en la compagnie des anges. Ainsi le prêtre doit être dans. ce même désir d'aller au ciel ; car, comme il ne doit pas être content de ia petitesse de son cœur pour glorifier une si grande majesté, il faut qu'il souhaite sans Cesse de l'aller louer en la compagnie et société de Jésus-Christ , de ht sainte Vierge et de tous les saints. Mais comme Noire-Seigneur ressuscité, dans l'attente de son ascension, instruit ses disciples, leur apprend à louer et à glorifier son Père, et le loue et le glorifie lui-même en leur compagnie ; ainsi le prêtre, en attendant l'éternité et le jour de sa gloire, doit instruire les peuples de leurs devoirs envers Dieu, et les lui doit rendre lui-même en la société de ses frères.
3. Notre-Seigneur, dans le temps de sa résurrection, priait incessamment pour la sanctification du saint nom de Dieu et pour l'exaltation de sa gloire ; et les prêtres doivent faire sans cesse cette même prière, car ils sont les principaux serviteurs de Dieu, et, par conséquent, les plus intéressés a sagloire. Ils .-ont ses premiers ministres, et partant les plus engagés à l'honneur de sa maison. C'est pourquoi ils doivent le plus procurer sa gloire et la désirer incessamment, ayant toujours dans le cœur et dans l'esprit celte parole (Malth. vi, 9) : Sanctificetur nonun tuum.
i. Notre-Seigneur ressuscité était dans un désir ardent de l'augmentation de l'Eglise, et c'est de quoi il sollicitait continuellement son Père depuis sa sainte résurrection jusqu'à sa glorieuse ascension ; car il lui demandait sans cesse l'avènement de son royaume : Adveniat regnum tuum. {Ibid.) Il le priait qu'il lui plût établir sur la terre son Eglise, qui est son véritable royaume, où il est reconnu roi, où il a ses sujets, où il est obéi, où il fait observer ses lois. Il lui demandait qu'il l'étendit par tout le monde, afin que partout il fût reconnu pour souverain, et c'est aussi de ce royaume, dont avant (pue de monter au ciel il entretenait ses apôtres, qui en devaient être les fondements : Et loquebalur de regno Dei. [Act. i, 3.) Or ce doit être là pareillement le grand désir et la prière continuelle des prêtres; il faut qu'ils demandent à Dieu l'augmentation et la sanctification de l'Eglise, pour laquelle ils doivent avoir un zèle extrême à cause du grand amour que Dieu même a pour elle. C'est so tille qu'il chérit uniquement, c'est
le miroir qui l'exprime parfaitement et où il se voit admirablement bien représenté; c'est le beau jardin dans lequel il se récrée ; c'est le trône de gloire sur lequel il est assis; c'est le lit de délices où il repose; c'est le tabernacle saint où il demeure, c'est enfin sa chère épouse, sur laquelle il exerce ses [dus tendres amours et à qui il confie tous ses trésors et tous ses dons; et c'est ce qui nous doit faire désirer ardemment de la voir établie par tout le monde.
5. Comme l'esprit de la résurrection et la sainteté de cet état consiste dans une séparation de toute la créature et dans une application continuelle à Dieu, il faut que les prêtres soient séparés du monde et élevés incessamment à Dieu, ayant toujours l'esprit présent pour lui rendre leurs devoirs et leurs hommages selon les diverses occasions et en la manière que l'esprit de Dieu voudra les y appliquer. Notre-Seigneur, en cet état, était intérieurement et extérieurement toujours appliqué à Dieu, et il faut que les prêtres y soient aussi appliqués incessamment dans leur intérieur; et , pour leur extérieur, ils doivent se servir de toutes les rencontres de la vie pour s'y élever, puisqu'ils sont ses domestiques ; qu'ils sonl choisis particulièrement pour avoir l'œil toujours attentif à leur Maître, et qu'ils doivent surtout entrer dans cet esprit de la résurrection, où l'âme, dégagée et absorbée en Dieu, se trouve uniquement occupée de cette divine majesté. C'est ce que pratique avec une admirable fidélité un saint prêtre que je connais, qui se porte à Dieu par la présence de toutes choses. Quand il aborde les saintes âmes qu'il conduit, ou qu'il confère avec elles, il s'anéantit devant la majesté de Dieu, résidant en elles, et il admire ses bontés. S'il traite avec les pécheurs, il se regarde lui-même comme chargé devant Dieu de leurs péchés, comme ne faisant qu'un prêtre avec Jésus-Christ, chargé des péchés de tout le monde, et comme en devant porter la pénitence et la confusion, et en être la victime; en un mot, comme ne devant rien épargner pour fléchir le cœur de Dieu et apaiser sa justice. S'il boit ou s'il mange, avant que de commencer celte action, il adore Dieu et sa divine providence, qui depuis si longtemps, et en tant d'endroits, et si éloignés, le regarde dans les choses dont il use, qu'il conserve loutes pour ses usages ; il le remercie de ses soins assidus, et il se confond de ses méconnaissances : ou, s'il n'a rien de particulier qui l'occupe, il l'adore et s'anéantit devant sa majesté; il Je loue et le prie pour tous les hommes.
6. L'état de la résurrection est un état où Notre-Seigneur, délivré des faiblesses et des intirmités de la chair, agit avec une force merveilleuse et une efficace admirable; d'où vient qu'il est appelé lion dans l'Ecriture sainte, et qu'il est dit dans le Prophète (Psal. h, 9) qu'il gouverne avec un sceptre de fer : Regcs eos in virga ferrea, et tanquum tas fiyuli confringes eos; ce qui
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fait connaître avec quelle force il agit pour la gloire de son Père, et avec quelle fermeté il lui assujettit ses ennemis. Il faut aussi qu'un prêtre soit courageux dans sa condition; il faut qu'il agisse avec vigueur pour la cause de Dieu, et qu'en la vertu de ce divin esprit qui l'anime, il travaille fortement pour son service et pour l'établissement de sa gloire.
7. Comme Notre-Seigneur en sa résurrection, tout consommé en la gloire de son Père, est avec lui selon son humanité même, dans une ressemblance admirable, laquelle le fait paraître Fils de Dieu, de fils de l'homme qu'il paraissait auparavant; ainsi le prêtre doit être semblable à Dieu par l'expression de ses vertus divines, qu'il doit avoir gravée dans son âme, car son état demande qu'il ait une entière pureté, une extrême sainteté, un ardent amour, une trèsgrande lumière et les autres perfections divines que l'esprit de Jésus-Christ ressuscité veut répandre dans les prêtres, pour offrir des sacrifices dignes de ses yeux, dignes de sa sainteté et de sa pureté, dignes enfin de sa majesté et de sa gloire.
8. Notre-Seigneur, au jour de sa résurrection, est déclaré roi aussi bien que grandprêtre; c'est pourquoi le Prophète dit(Psa/. xliv, 8) : qu'il a été oint d'une huile de joie par-dessus tous ses frères ; « Unxit te Deus, Deus tuus, oleo lœtiliœprœ consortium tuis : » onction qui signifie la dignité royale et la sacerdotale, qui !e relèvent au-dessus de tous les hommes. Or, les prêtres doivent considérer qu'ils entrent en part de ces dignités éminentes par leur divin caractère et par leur sainte onction; car premièrement leur onction les applique et les consacre entièrement à Dieu. L'onction signifie le Saint-Esprit, qui étant résident dans une âme, l'applique totalement et le réfère entièrement à Dieu, à cause de sa qualité personnelle d'esprit, qui pousse, porte et réfère tout à Dieu. Secondement, l'onction exprime encore en l'Ecriture sainte la dignité royale; c'est pourquoi les rois s'appelaient les christs de Dieu, les oints de Dieu. Or les prêtres sont rois par la participation qu'ils ont de la dignité de Jésus- Christ ressuscité, qui en cet état est roi, non-seulement des hommes, mais encore tles démons. Aussi ont-ils la puissance de chasser les démons de l'empire de Jésus- Christ, qui est l'Eglise. Ils ont le pouvoir de donner la paix, de juger des causes de Dieu même, de remettre les crimes commis contre sa propre personne, qui est une puissance royale et divine. Dans l'ancienne loi, les prêtres étaient les juges, et ils avaient naissance de s'allier avec la race royale de Juda, ce qui signifiait que les prêtres seraient un jour juges et rois tout ensemble, mais juges et rois spirituels,, et rois qui ne gouvernent pas avec éclat, qui ne commandent pas avec superbe, mais qui gouvernent par douceur, par humilité, et en la seule vertu de Jésus-Christ.
Voilà ce qui m'est venu en l'esprit sur le
mystère de la résurrection que nous honorons en ce temps, et sur la règle de sainteté selon laquelle vous devez vivre. Je vous le propose selon votre désir, afin que vous ayez de quoi vous occuper utilement durant les huit jours de votre retraite, et que vous voyiez, dans ce grand modèle de la via de tous les prêtres, quelle est la perfection à laquelle ils sont appelés.
LETTRE CXLV
Que ta croix aplanit les voies de Dieu , :t rend l'âme ouverte à sa communication. — Qu'il ne faut dans les maisons de Dieu que des sujets qui s'appuient sur lui seul, ec non sur eux-mêmes.
Je ne vous dois rien celer des grâces quo je reçois. Comme j'étais ce matin sur le point de communier, et me trouvant dans une douleur de ce qu'une personne imparfaite sortait de la maison, il a plu à Jésus- Christ me répondre dans le fond de l'âme qu'il fallait faire une maison de saints. Et la divine bonté me faisait entendre en même temps qu'il fallait que je me préparasse à y travailler dans le temps de mon infirmité, qui est toujours la disposition aux biens de Dieu, et le fondement à ses plus saintes grâces. La croix aplanit les voies du Seigneur, et rend l'âme ouverte à sa communication, qui insensiblement se renfermerait en soi-même, étant hors de la croix, et tendrait toujours à la propriété, ce qui la boucherait aux parfaits dons du ciel. Ce que la croix extérieure faisait au corps de Jésus-Christ, l'étendant et l'ouvrant en toute son étendue, la croix intérieure le fait à l'âme, expliquant tous ses plis et replis, l'ouvrant et l'étendant à la grâce, et la dénuant en l'œuvre de Dieu de toute satisfaction et de toute propre complaisance.
L'âme doit bien prendre garde à ne s'appuyer point sur la créature, et à ne faire jamais1 fonds sur elle. Elle doit toujours voir Dieu vivant et opérant en elle; autrement elle décline de Dieu, et, se détournant ainsi de lui, elle n'est plus ouverte à lui seul. Il veut qu'on le voie en tout, et qu'on s'appuie sur lui en toutes choses. C'est pourquoi il faut toujours, dans l'œuvre de Dieu et dans sa maison, des sujets qui soient tout pleins de Dieu, qui le manifestent toujours en eux, et qui le fassent adorer, louer, regarder et glorifier en tout par tous ceux qui y habitent. Des sujets fondés sur eux-mêmes en la maison de Dieu, quoiqu'ils semblassent utiles, ne seraient que des pierres d'achoppement, qui feraient que Dieu n'agirait pas en bénédiction sur la maison. Car, comme il n'a poiiit d'entrée en de tels sujets, qui, remplis d'eux-mêmes et de leur propre capacité, sont bouchés à son esprit et à sa vie, ils ne peuvent agir que grossièrement; et comme ils marchent, dans des voies séculières, et ne se conduisent que par une industrie purement humaine, on ne peut se confier en eux, parce que ce serait s'appuyei sur la créature, et dérober à Dieu le regard
9ir.
jiur et continuel que la maison doit avoir
de lui en toutes choses.
Il est de la gloire de Dieu de retirer et de soustraire de tels sujets de ses saintes maisons, afin que toutes les murailles de son bâtiment ne soient composées que de pierres vives, et que son saint nom soit écrit sur elles, ainsi qu'il est remarqué de l'édifice de l'Apocalypse, qui est la figure de l'Eglise universelle, et des sociétés particulières qui la composent. Dn petit bâtiment composé de la sorte sera plus précieux aux yeux de Dieu que mille cités et provinces peuplées de personnes partagées entre Dieu et ellesmêmes.
LETTRE CXLVI
// exhorte une personne qu'il conduisait, et à qui Vicu Cuvait très-intimement uni, à ne lui point cacher ses grâces.
Quelle joie ne m'avez-vous pas donnée en m'exposant votre intérieur 1 C'est la liberté que j'avais si longtemps désirée pour vous. Que j'aime sa bonté envers vous, et que je l'adore avec, plaisir! Croyez-vous bien que j'aime mille fois mit-ux les dons de notre Tout en vous qu'en moi-môme"? Je sens la félicité de votre âme; j'éprouve en moi la sainte dileclion de votre cœur, et je suis établi par la présence de l'esprit dans l'état même où vous êtes. Oh 1 quelle unité d'esprit, et qui la pourrait exprimer 1 11 faut dire, comme notre .Maître, que ce sera au jour de l'éternité que nous la comprendrons. En attendant, nous porterons cet état, et nous le goûterons sans le pouvoir exprimer. Je ne puis maintenant vous dire autre chose, sinon que la vie de Dieu nous doit être commune. Nous sommes assis à une même table pour vivre d'un même repas, et il me semble même que nous mangeons d'un même morceau, et que Dieu, l'ayant mis dans la bouche de l'un, le l'ait goûter à l'autre, et en fait ainsi la nourriture de tous les deux. Nous éprouvons par la le soin sensible d'un même père, qui nous veut tenir unis en sa présence, quoique nous soyons bien éloignés de corps. Si vous manquez à me faire part du festin , je m'en plaindrai à notre Père, qui nous transporte sa substance et son aliment sous le signe visible de vos lettres. Adieu, en attendant le jour de 1 unité parfaite, qui nous fera tous un en Jésus- Cht-iat au ciel ; non par voie passagère, mais par état permanent. Gémissons pour l'état imparfait de l'amour et de la charité en cette vie, dont les pures opérations sont si rares et si interrompues. Soupirons après ce beau séjour de l'Agneau immaculé, qui est la demeure des délices éternelles, où, par le torrent de volupté qui découlera de Jésus- Christ en nous, nous serons dans un rassasiement sans dégoût, et dans une jouissance parfaite de toutes choses en Dieu.
LETTRE CXLV1I
il parle du mystère de la Nativité delà sainte S ierge, et de quelques grâces qu'il a reçues de Notre? Seigneur.
Dieu soit béni a jamais de? sentiments de
piété et de dévotion qu'il vous donne dans cette octave de la Nativité de la très-sainte Vierge. Ce sont des marques de l'amour de notre divine Mère, qui vous attire ces bénédictions en sa naissance, et qui vous donne part à son esprit et à ses grâces, comme elle a accoutumé de faire en cejouràses plus chers enfants. Car, en renouvelant ce mystère, elle renouvelle ses dons dans leurs âmes, et elle y prend toujours de nouveaux accroissements. Quels sentiments de reconnaissance et de joie ne devons-nous point avoir dans la vue de ses bontés? Soyons ravis qu'elle veuille naître en nos cœurs selon l'esprit, et préférons infiniment cette faveur à tous les royaumes et empires du monde, et à toutes les choses qui ne sont tias Dieu même. 11 me semble que la vie, non-seulement d'un homme, mais de l'Eglise entière, serait bien employée dans la vénération de ce mystère, et dans la reconnaissance de cette grâce. Pour moi j'y consacre ma vie, et m'estime bienheureux que tous mes jours lui rendent hommage. Je reconnais devoir la vie de mon âme et de mon corps à ce divin mystère, et je me voue à Dieu, pour employer tous mes moments à le faire honorer. .
Mais quelle joie ne devons-nous point avoir en ce jour, dans la seule vue des grandeurs inconcevables où la sainte V ierge est élevée? Quelle doit être la consolation de ses enfants, et quels hommages ne lui doivent-ils point rendre, voyant que Dieu met en leur divine Mère tout ce qu il y aura jusqu'à la fin des siècles de plus grand et de plus admirable dans la splendeur des saints, et que tout ce que Notre-Seigneur répand de clarté et de grâce hors de luimême, elle le contient en soi dès le premier moment de sa vie.
C'est un astre de beauté, de splendeur et de fécondité magnifique, duquel doit naître le soleil de justice. Elle est déjà en ces premiers commencements, comme cette ierame de l'Apocalypse, si pleinement revêtue du soleil, que les rayons de sa splendeur y paraissent comme en son plein midi. Cest un amas de grâce et un gros de lumière qui ne se conçoit pas.
El'e est dès ce jour terrible au démon comme une armée : Terribilis ut castrorum acics ordinata. [Cant. vi, 3.) Car elle seule contient l'éclat et la splendeur ue tous; et sa voix, comme il est dit de celle de Notre- Seigneur, est semblable à celle d'une multitude, à cause de ses opérations intérieures, et de la multitude des actes d amour et de vertu qu'elle produit; de sorte que si une âme de pur amourfait fuir les démons, ainsi que disait autrefois saint Antoine, que serace de la très-sainte Vierge, qui ne fait pas seulement quelques actes d amour en toute leur ferveur et en toute leur perfection, mais qui exerce en même temps tous les actes de toutes les vertus imaginables dans toute leur étendue, par l'opération admirable du Saint-Esprit vivant en elle !
Je la regarde en ce jour comme un abrège
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de l'intérieur de Jésus-Christ. Je remarque en elle la dilatation des devoirs de sa religion. Je la considère comme une vive expression de son amour et de ses louanges. Qup's sentiments intérieurs et quels devoirs ne rend-elle pas à Dieu en cet instant! En quel état est cette sainte âme, à qui Dieu se manifeste en ses mystères, et en ceux de son Fils, plus qu'il n'a jamais lait et ne fera qu'à la fin du monde? en quel abandon à Dieu, et en quelle perte de toute elle-même n'entrent point son esprit et son cœur, qui, n'étant pas naturellement capables do porter ces manifestations et ces vues, sont élevés, fortifiés et dilatés par l'esprit intérieur, pour être en état de les recevoir, et de rendre à Dieu tous les hommages que demandent des choses si augustes et si divines I
Kl le s'offre déjà au l'ère éternel comme sa victime : elle se consacre à son service pour jamais en tout ce qu'elle peut faire et souffrir en son extérieur et en son intérieur: elle ne veut rien être que pour sa gloire. Voyez ce que vous pourrez faire pour rendre hommage à ce divin état, et à ce premier usage qu'elle fait de sa vie. Je vous laisse à Jésus, et à son divin esprit, pour vous acquitter de ce devoir, auquel vous ne pourriez jamais suffisamment satisfaire par vous-même.