LETTRE CXLVIII
A l'occasion de la fête de la Présentation de Notre-Dame, il exhorte une Ame à la vie intérieure, à l'abandon total en Jésus-Christ et à l'amour et l'imitation de la sainte Vierge.
N'ayant point d'occupation plus présente ni plus pressante auprès de Dieu dans ma solitude, que celle de vous lier à lui, et de vous aider à entrer dans l'état intérieur où il vous demande, je vous dirai qu'il me semble que, dans ces temps, qui sont proches du saint mystère de la Présentation de la très-sainte Vierge, à la vie de laquelle Dieu vous a consacrée pour l'honorer et y participer, vous devez vous tenir très-unie et liée à son intérieur, pour entrer en particulier en tout ce qu'elle est à Dieu. Et quoique vous deviez être toujours perdue en elle dans votre fond pour être tout ce qu'elle est, vous avez néanmoins en ce jour une obligation spéciale de vous y donner, pour entrer en tout ce qu'elle est à la trèssainte Trinité; car le 'mystère qui se présente porte en soi, pour disposition capitale, l'application de la très-sainte Vierge à Dieu, afin de lui appartenir par une consécration particulière. Elle se livre et s'abandonne à lui dans une perte universelle d'elle-même, et dans une séparation de tout l'être présent; et comme elle ne veut plus de vie, de mouvement, de possession, de liberté, d'esprit, de corps et de tout qu'en Dieu et pour Dieu , il faut que nous soyons en elle, par elle et avec elle, tout ce qu'elle est à Dieu en toute l'étendue de son îiEOur et de sa religion.
11 me semble aussi que Notre-Scigneur désire si fort que notre intérieur soit perdu dans le sien, pour être en lui et avec lui tout ce qu'il est à Dieu, que je ne le puis exprimer. Et quoique, depuis qu'il m'a engagé au vœu d'hostie vivante à Dieu son Père, il m'ait obligé de vivre toujours en cet esprit, et de me perdre universellement en ses dispositions intérieures envers toutes choses, je me trouve maintenant si efficacement établi en lui par son amour et par sa puissance, et si porté à vivre en lui à Dieu, pour être, opérer et souffrir en la manière qu'il lui platy, qu'il me semble que je ne puis être autrement en ses bonnes grâces; tant il s'est rendu le maître, le possesseur, le vainqueur, le roi et le tout de moi-même. 11 est vrai que Jésus-Christ, ce doux et cet agréable triomphateur de l'âme, m'a fait si doucement goûter ce matin ce qu'il était à la très-sainte Vierge, qu'il ne m'a point laissé de repos, qu'il ne m'ait fait protester que je voulais être à Marie tout ce qu'il désirait que j'y fusse pour le temps et pour l'éternité. Vous entendrez bien la sainte conduite de ce divin mystère, comme je vous l'ai souvent expliquée. Je n'ai jamais été si surpris que de goûter ensuite, et de sentir en moi-même quelque chose de ce qu'était Marie à Jésus, et de voir combien elle était toute à lui, et plus à lui mille fois étant en lui-même, qu'elle n'était à lui étant en soi et à soi-même. C'est une chose inconcevable de voir cet être saint de l'âme de Marie perdu absolument en Jésus, de voir comme elle habite profondément e:i lui, comme le propre en elle est intérieurement détruit et anéanti , et comme on y voit et on y ressent plus qu'un abandon total et un absolu délaissement, et de plus une donation si vive, si ardente et si pressante, qu'elle est en acte perpétuel de se livrer à Dieu, et d'être toujours de plus en plus à Jésus-Christ. Allez, ma fille, allez toujours croissant en Marie dans l'amour de Jésus; tâchez plus que jamais de lui plaire ; animez votre cœur à l'abandon parfait de tout vous-même dans son sein. C'est votre vie, votre voie et votre vérité; c'est votre paix et votre repos; c'est votre tout universellement pour le temps et pour l'éternité, en qui seul et par qui vous perdrez toute propriété. Je n'ai jamais été si surpris que de voir et de porter cela dans mon oraison.
Il me semblait de voir le divin intérieur de Marie vivant en terre avec Jésus-Christ, qui allait toujours croissant dans les désirs de lui appartenir, d'être toute à Jésus pour Dieu; croyant, pour ainsi dire, de n'y être jamais assez, et y voulant être encore davantage s'il lui était possible. Oh! l'admirable chose que cette divine société, et cette mystérieuse unité de Marie et de Jésus! Ohl qu'il se faut bien consacrer à Dieu pour honorer et adorer cette admirable liaison et ce divin chef-d'œuvre d.'amour, qui est si peu connu et si peu aimé sur la terre!
Je me donne plus que jamais à Jé>us, pour entrer avec lui dans la divine société'
Oui
île sa Mère, el pour être en lui ce qu'il lui était en toutes les manières et en toutes les qualités qu'il désire, tant en celle de serviteur et d'enl'anl, qu'en plusieurs autres qui nous sont inconnues; sachant bien que cela lui plaît plus, que de vivre simplement en la vénération de ce divin mystère; car il est ravi de dilater et de multiplier non-seulement sa religion envers son Père, mais aussi son amour envers sa Mère. Je suis en l'un el en l'autre, plus que je ne puis dire, votre, etc.
LETTRE CXLIX
// exhorte une bonne âme à étre-avec la sainte
I ierge serrante de Jésus.
Je vous prie de vous souvenir d'une dévotion que je vous ouvris il y a quelque 'emps, qui croît tous les jours en mon âme; qui est de vous lier intimement aux dispositions d'esprit dans lesquelles la sainte Vierge prononça ces paroles : Eece aticilla Domini. (Luc. i, 38.) Ce qui me fait condes- «endre à vous accorder trois fois le jour un demi-quart d'heure de recueillement : le matin, le soir et à midi, qui sont les temps où l'Eglise les honore publiquement, et j'espère que, dans quelque temps, )e pourrai vraiment vous écrire avec cette inscription : A M***, humble servante de Jésus: car il me semble que l'on vous déguise par la qualité que l'on vous donne dans le monde, et que l'on vous y habille en étrangère. Je me trouve entièrement porté à aller chercher en la très-sainte Vierge les sentiments et les dispositions de servitude envers Jésus- Christ, afin qu'en elle je puisse être tout au Fils de Dieu, ce que je ne saurais être en moi-môme. Je vous prie d'insinuer cette dévotion a vos deux petites filles. Elles y trouveront beaucoup de suavité et de progrès, surtout en ce temps, où Jésus, prenant en la très-sainte Vierge la forme de serviteur, la remplit de son esprit de servitude, comme il le marque en ces paroles qu'il dit à -'in Père, par son Prophète (Psal. cxv, 16) : Je suis votre serviteur, et le fils de votre servante. Adieu. C'est le pauvre et très-indigne serviteur de Jésus.
LETTRE CL
Il exhorte une âme à vivre dans toute la perfection i/ur demande l'état de l'enfance de la sainte \ ienje, atu/xiel elle est consacrée ; rt à travailler particulièrement à l'humilité et à la simplicité.
Vous me demandez par la première de vos lettres ce que vous avez maintenant à faire. Je vous dirai que depuis que vous vous êtes consacrée au saint mystère de l'enfance de la très-sainte Vierge, comme je crois que vous en aurez ressenti des effets, ainsi que je le vois par votre seconde, vuus devez être tout autre que jamais, puisque vous devez vivre en part de cette grâce, et en communion de ce divin mystère. Il faut que vous laissiez tout votre "intérieur et votre extérieur à l'esprit de Mar;e, lequel, vous possédant pleinement, doit faire lui seul l'usage
de tout vous-même, ne souffrant pas que rien de la créature extérieure trouve place en vous. Voilà une étrange obligation selon le nouvel honneur que vous Fecevez en cette nouvelle consécration de tout vous-même aux mystères divins. Je vous en dirais davantage, mais on me le défend, à cause de l'usage des eaux où je suis entré depuis quelques jours. Je vous ajouterai néanmoins encore un mot de Notre Seigneur en l'Evangile, qui est que vous preniez garde de n'entreprendre pas l'édifice de la perfection évangélique où il vous appelle, si vous n'y voulez mettre des fondements profonds et proportionnés à la hauteur de l'édifice que vous allez entreprendre, où rien d'humain, rien de terrestre, rien du vieil homme ne doit entrer. Voyez si vous voulez être humiliée, au point que demande l'Evangile, qui est de vivre toujours comme étant la dernière en votre esprit et en celui de tout le monde, si vous vouiez bien être privée de tout et délaissée de toute la créature, si vous voulez être en privation intérieure et extérieure de toute consolation, et même porter toutes sortes de douleurs et de peines dans l'âme et dans le corps; en un mot, si vous voulez aimer la croix, et la tenir pour votre Tout en la foi, disant avec l'épouse : Mon birn-aimé sera mon faisceau de myrrhe. Je l'embrasserai et le tiendrai en mon sein. (Cant. i, 12.)
Je vous vois dans la paix extérieure et dans l'approbation du monde, avec beaucoup de consolations sensibles dans l'intérieur. Mon cher enfant, c'est là la voie des faibles et des infirmes, et Dieu, pendant cela, vous fait sentir vos faiblesses et vos pentes au mal, pour découvrir ce que vous êtes, pour vous apprendre combien le soutien des grâces extérieures vous est nécessaire, et pour vous faire connaître le peu de progrès de votre âme, qui n'est pas digne de ces fortes voies de l'esprit, qui servent à fortifier l'intérieur et à le rendre digne de mettre l'âme dans toute la plénitude de Dieu. C'est ce qui vous doit beaucoup humilier.
Encore parmi vos grâces je vous donnerai deux avis nécessaires : l'un de vous tenir intimement et très -profondément retirée dans l'anéantissement intérieur de la trèssainte Vierge et dans sa pénitence, pour faire toujours en la vue de vous-même la séparation et le discernement de vous d'avec les dons d'e Dieu. Cet exercice d'humilité vous sera très-utile, surtout dans l'état où vous êtes, et les tentations de vanité dont vous me parlez dans votre seconde lettre peuvent aisément vous en faire connaître la nécessité. Le second avis que j'ai à vous donner est que vous. soyez bien exacte à la simplicité envers Dieu et envers l'Eglise : Envers Dieu, afin que, pendant votre oraison, vous preniez garde à ne point détacher et détourner votre vue de dessus lui, soit pour regarder ses dons et les examiner; car c'est autant dérober à Dieu et s'amuser inutilement à ce qui n'est pas lui; soit pour vous regarder vous-même ensuite du retour
LETTRES SPIRITUELLES
vous, pour en lirer estime
'.Hï
sur ses dons en et complaisance.
Ce détour de Dieu sur soi et sur ses dons divins a été le premier degré de la perte de Tange et de l'homme. Si vous voyez que les retours qui vous viendront en 1 oraison sur les dons de Notre-Seigneur viennent pour m'en rendre compte, j'aimerais mieux que vous cessassiez de me les écrire, et que vous vous contentassiez d'en faire de petits mémoires par manière d'actions de grâces envers Dieu, que vous m'enverriez à votre loisir. Il faut être extrêmement exacte et fidèle à ne voir que Dieu dans l'oraison, et à n'en détourner pas les jeux.
La simplicité envers l'Eglise consiste à me faire savoir la nature de vos tentations, afin de voir par où le démon vous voudrait prendre. Il ne faut point lui laisser de retraite secrète où il se puisse cacher dans votre intérieur, car c'est parla qu'il ferait ses mines, pour les faire jouer en son temps et pour renverser la forteresse et la demeure de Jésus-Christ en vous. Il faut que tout soit ouvert et simple, et que rien ne soit caché à l'Esprit de l'Eglise, qui doit apporter le remède aux maux quand on les tient découverts et manifestes à ses yeux. C'est en ce temps de consolation qu'il faut prendre garde au démon du midi, qui est le plus dangereux et qui surprend pour l'ordinaire une âme, quand elle est le plus environnée de la lumière de Dieu, et qu'elle croit être en sûreté et en fort bon état.
Vous me mandez par votre première que pondant ce temps vous ressentîtes de grandes faiblesses et des inclinations au mal. Mandez-moi, si vous vous en souvenez, vers quoi c'était que vous vous trouviez portée, afin de voir de quelle part l'ennemi voudrait vous prendre. Il n'est pas bien aise que l'on révèle ses tentations et ses instincts cachés; il sait bien qu'il perd autant quand ou découvre ses artifices, qu'il gagne quand il peut couvrir sa malice et ses ruses. Si toutefois vous ne vous en souvenez pas, ne vous forcez point pour vous les remettre en mémoire. Elles n'auront pas fait grande brèche, si elles ne laissent point de souvenir ni d'impression de leur malice. La simplicité naïve et sincère sera votre conduite, comme elle l'a toujours été jusqu'à cette heure, et, si elle pouvait croître, je vous inviterais d'y travailler, n'y ayant rien de plus nécessaire, de plus saint ni de plus divin dans la voie de la perfection.
Depuis cette lettre écrite, je viens de recevoir la troisième des vôtres, qui m'apprend votre mal, que je ne doute pas venir de trop d'application d'esprit, que je vous prie de relâcher, vous contentant de votre cœur, demeurant en silence et en simplicité d'amour, de complaisance et de confiance -envers le saint mystère qui vous occupe.
LETTRE CL1
De la qualité d'épouse de Dieu, que la sainte
Vierge reçoit dans le mystère de l'Incarnation.
Je ne puis et ne dois vous tenir plus long-
temps caché le sentiment dont j'étais rempli ce matin, sachant qu'il est conforme à votre piété, et que votre âme est très-sensible à cette dévotion. Je suis bien aise de vous le dire, afin que cela vous serve d'occupation pendant ce jour que l'Eglise destine aux joies de la très-sainte Vierge dans le divin mystère de l'Incarnation.
Ce qui était de plus auguste en la Mère de Dieu, et qui est le moins considéré, est le titre et la qualité d'épouse de Dieu le l'ère, avec lequel elle devient une, pour êire avec lui mère de son Fils. Dieu le Père ayant dessein de sortir hors de soi par les voies de l'amour, et de former une famille naissante de lui-même, a voulu premièrement la pourvoir d'une épouse qui lui fût semblable, de même qu'en voulant former le genre humain selon la chair, il joignit à Adam une aide semblable à lui, de laquelle devait naître toute la postérité des hommes. Or, cette épouse, qu'il a voulu se choisir, est la très-sainte Vierge. 11 l'avait destinée de toute éternité pour être la mère de son Fils, et le temps étant venu pour accomplir ce mystère, il lui donne un surcroît de grâces, de richesses, et d'ornements si magnifiques pour l'élever à cette incomparable dignité, que sa divine majesté, éprise d'amour pour cette aimable princesse, se lie à elle, pour former en elle son Fils, et l'en rendre la mère. Qui pourrait pénéirer ce que c'est que celte dignité d'épouse? Qui pourrait comprendre en quel état de sainteté est tirée la très-Vierge parle Père éternel, qui, l'honorant de ce titre glorieux, l'élève dans son sein jusqu'au plus intime de sa substance et de son cœur? Elle est pour lois dans un abandon inconcevable à la puissance et au domaine du Père éternel; elle est tellement passée en lui et dans ses droits, qu'il ne se peut rien comprendre de pareil. Elle lui est livrée sans retour, sans soin et sans souci, et elle est dans une joie et dans un repos qui ne se peuvent dire, de se voir en ce lieu où Dieu seul est sa suffisance.
Dieu le Père a aussi de son côté une joie incroyable de posséder cette âme, et de la voir ainsi abandonnée à lui. 11 la voit toute sienne avec une consolation et une joie nonpareille. Jamais créature ne pourra exprimer quel est l'amour et la tendresse de Dieu le Père envers la sainte Vierge, en qualité d'épouse. Cela est infini, immense, inconcevable et incompréhensible à tout esprit créé : c'est un ouvrage que Dieu seul peut comprendre.
Je le prie de tout mon cœur de vous faire goûter et ressentir quelque chose de cette sublime gragdeur, et de vous mettre eu part des saintes qualités, dont votre divine Mère est remplie en cet état divin. C'est un Dieu jaloux, et qui désire avec ardeur de rencontrer des âmes qui soient en état d'être rendues participantes de ce qu'il a communiqué de plus parfait et de plus saint à son Fils et à sa très-sainte Mère. Adieu, je vous laisse en vous apprenant une \évué
01 l YKES COMPLETES DE M. OLIERY
qui doit renouveler votre courage et votre continue : C'est que les dons de Dieu, dans les âmes fidèles à l'esprit, vont toujours augmentant au lieu de s'amoindrir. Douter de cette vérité, c'est blesser et affliger au dernier point le cœur de l'Epoux, qui veut que l'âme croisse tous les jours jusqu'à la perfection dans la connaissance de son amour, et dans l'expérience de ses dons. Tout à vous pour jamais.
LETTRE CLII
/.' parle des trois sortes d'anéantissements à l'occasion du mystère de la purification de la très-sainle ) ierye.
Je ne puis rien recevoir du bon Maître ni de la sainte Mère, que je ne croie le devoir aux âmes que sa bonté m'a confiées, et surtout à celles qu'il me presse et sollicite fortement d'établir par sa grâce et sa vertu dans Ja perfection de ses voies. Je vous avoue que ce matin j'ai été pénétré d'une vue et d'un trait si perçant de l'anéantissement du Fils de Dieu et de sa sainte Mère, dans le divin mystère de sa purification et de la présentation de son cher Fils au temple, à Dieu le Père, que je n'ai pu m'empêcher de vous en écrire un mot, pour vous solliciter à vivre selon ce saint mystère, et à obtenir de Dieu que je puisse entrer en cette même grâce, opérée par l'Esprit qui animait Jésus-Christ et Marie, et leur sainte conduite.
Je vois trois sortes d'anéantissements de Jésus et de Marie, en ce divin mystère. Premièrement toutes les grandeurs et toutes les richesses du monde y paraissent anéanties. Car quoique Jésus et Marie soient les plus grand» et les plus puissants de la terre, et auxquels tout appartient, ils paraissent néanmoins en la posture de pauvres, et dénués de toutes commodités; la sainte Vierge rachetant son Fils de deux colombes, qui était le prix des misérables et des plus pauvres d'entre les Juifs, c'est là le premier et le moindre anéantissement.
Secondement, on y voit l'anéantissement de l'estime et de l'honneur; car ils ne veulent rien être dans l'estime ni dans le cœur du monde; le Fils, aussi bien que sa Mère, passent tous deux en leur extérieur, pour des pécheurs assujettis aux lois communes de tous les hommes; et eux qui portaient et la sanctification du temple, et celle de tout le genre humain, sont regardés comme des criminels qui viennent au temple pour se sanctifier.
Troisièmement, ils y sont anéantis en tout eux-mêmes, ne voulant rien avoir ni rien être, soità^ l'extérieur, soit en l'intérieur, que pour s'immoler à Dieu, et cesser d'être par un entier sacrifice.
C'est ce qui est représenté par les deux colombes offertes en ce mystère, qui étaient une figure de l'état où il devait être en sa mort et en sa divine résurrection. Car l'une était immolée, et perdait (ainsi son être et sa vie extérieure, et l'autre était consommée dens le feu, pour marquer la perte inté-
rieure de Jésus-Christ en l'être et en la vie divine de son Père, qui est son vrai et sou unique consommateur.
Cette vue d'anéantissement en Jésus et Marie nous doit porter à n'être plus rien, et à ne plus rien posséder de l'être grossier du monde. Celui qui n'a pas eu où reposer sa tête, qui est nu en naissant et en mourant, qui estdésappropriéde tout, me presse fort par sa sainte imitation à faire le dernier dénûment que j'ai si souvent médité, et dont je vous ai parlé, mais que l'on m'a empêché jusqu'à cette heure d'accomplir. Je vous prie de vouloir l'offrir à Dieu pendant toute l'octave de ce saint mystère. 11 me semble que c'est un trésor si riche que le dénûment total et la dernière désappropriation de toutes choses, que je ne puis assez tôt y parvenir.
Pour les deux derniers anéantissements, nul obstacle ne me peut retenir ni empêcher de les accomplir et de les exécuter, étant formels en l'iivangile, où Jésus-Christ nous porte à perdre notre âme, et à l'abnégation de tout nous-mêmes. Il faut ne vouloir être rien du tout dans l'esprit d'autrui, se cachant soi-même et tous ses dons en Jésus-Christ, qui est le donateur et le possesseur de tout, et qui opère comme il lui plait en sa vertu cachée, sur autrui et en nous-mêmes,
Il faut aussi n'être rien en soi, et par soi, mais être tout en Jésus et par Jésus. C'est là la perfection que requiert le sacrifice extérieur du vieil homme, et la consommation intérieure de l'esprit et de la volonté avec toute la sagesse de l'un et tous les désirs de l'autre, pour être vivifiés et absorbés en la vie de Dieu, qui n'est que lumière et qu'amour en soi, et qui n'est que foi et charité dans nos âmes. Quelque jour je vous expliquerai ceci plus clairement. J'attends pour dernière miséricorde de Dieu, qu'il me fera entrer dans l'imitation parfaite de son Fils, en son dernier abandon et en son dénûment de toutes choses. Oh 1 que Dieu seul, dans la privation de tout, est un riche trésor 1 Peui-on bien aimer Jésus-Christ, et ne se rendre pas semblable à lui en toutes choses, et surtout en son abandon total à Dieu son Père? La foi n'est-elle pas pour tous sur la terre, comme la gloire dans le ciel ? Que nous vivions ou que nous mourions, il nous importe peu. La foi sera bientôt changée en gloire; et le Dieu de la voie qui nous doit être toute chose , sera dans un moment le Dieu de la gloire qui nous consommera, et sera lui seul tout notre bien, toute notre joie, toute notre vie et toute noire béatitude.
Depuis cette lettre écrite, je me suis trouvé si convaincu de l'obligation de faire à Dieu, en faveur de la maison, le dernier sacrifice des choses extérieures qui m'appartiennent, dans la vue que ce divin Seigneur et Maître s'est fait pauvre pour enrichir la maison de son Père qui est l'Eglise, que je ne pense pas pouvoir différer longtemps à l'accomplir. La grâce de Jésus ne souffre point de re-
mise, quand on est pleinement convaincu de sa vérité.
LETTRE CLI1I
Il exhorte une personne qui souffrait à se
tenir unie à la sainte Vierge au pied de la
croix.
Je ne puis assez vous remercier du bien que vous me faites en m'écrivant souvent. Car, étant dans les peines où je suis pendant cet orage, où le malin travaille comme il veut, selon que vous me le marquez ; je ne puis que je ne sois toujours en désir de savoir l'état et le progrès des choses. Souvenez-vous d'une parole que dit autrefois Notre-Seigneur à ses disciples. (Luc. xxri, 31.) Le malin a demande' à Dieu de vous cribler. Par là il les disposait à la grande tentation qu'ils souffrirent en sa mort, qui était l'heure de la puissance des ténèbres, en laquelle Dieu avait lâché la bride à la malignité des démons. Pendant tout ce temps-là, tous les disciples, hormis saint Jean, quittèrent le Fils de Dieu. Mais la sainte Vierge demeura inébranlable dans la foi de son Fils et dans l'estime de sa grandeur. Tenezvous avec elle recueillie en silence et en paix au pied de la croix de Jésus. Tenezvous intimement unie à la vertu et à la force de celte divine Mère, laquelle l'Ecriture sainte nous marque avoir été debout sur le Calvaire, pour exprimer la force de son cœur et sa constance dans la tribulalion de la Croix, qui est inexplicable. Si on vous dit de vous retirer, ou de vous mêler seulement de prier Dieu, regardez cela en Dieu, le remerciant de l'obligation qu'il vous signifie et vous impose si doucement. Dieu vous fait le mal d'une main, et vous donne le remède de l'autre.
LETTRE CUV
Avec quelles dispositions on doit lire sainte Gertrude. — L'utilité de cette lecture , et quel a été l'esprit de cette sainte.
Je me sens obligé de vous écrire sur la lecture de sainte Gertrude, dont vous me parlez dans votre lettre. Je suis consolé de voir que vous la continuez nonobstant quelque petit dégoût que vous y ressentez, et dont je ne m'étonne pas , car, pour n'en point avoir, il y faut quelque précaution. Quand vous aurez été instruite de quelques fondements et principes spirituels dont vous devez être prévenue, vous la trouverez, s'il plaît à Notre-Seigneur, plus profitable.
11 faut donc que vous sachiez que Notre- Seigneur Jésus-Christ est très-riche dans les voies d'amour et de communication qu'il tient sur ses âmes , et qu'elles méritent toutes d'être adorées. Il ne faut pas seulement examiner les voies extérieures qu'il tient sur chacune , mais la charité avec laquelle il se donne, et les grands trésors de grâces, les richesses secrètes et les autres vertus cachées qu'il communique sous ces voiles. Sainte Gertrude, à cause de sa simplicité et de sa profonde humilité, a porté Notre-Seigneur à la traiter d'une manière
LETTRES SPIRITUELLES. 988
singulière, sous laquelle il l'a pleinement enrichie. Mais ce n'est pas l'extérieur des voies de Jésus-Christ sur elle qui l'a sanctifiée , c'est le fond de son amour.
H a traité sainte Thérèse autrement que cette sainte ; sainte Catherine de Gênes autrement que sainte Thérèse; sainte Catherine de Gênes autrement que sainte Catherine de Sienne. Et cependant il les a toutes traitées selon le fond de leurs dispositions intérieures. Honorez beaucoup dans la foi l'esprit d'enfance qui régnait en cette grande sainte , et qui a obligé Notre-Seigneur à traiter avec elle avec tant de familiarité et de simplicité. C'était une colombe tout enfantine que cette âme, de laquelle Dieu s'est voulu servir pour éclairer son ordre, qu'il désirait être appliqué à l'intérieur de son Fils, qui, dans ce siècle -là , n'était pas fort découvert. C'est pour cela qu'il lui a donné des instructions sensibles , pour les rendre plus intelligibles à tous. Je ne doulepas que, comme vous avez été instruite à fond dans la lumière de la foi , de la vie intérieure de Jésus-Christ, à laquelle il faut communier pour toutes choses, ces instructions particulières ne vous paraissent, dans ses œuvres, moins étendues que ce que vous en avez appris. Mais il faut adorer le fond de Jésus- Christ, qui se communique comme il lui plaît, et qui remplit ses épouses de sa divine charité et de ses richesses spirituelles, selon son bon plaisir. Les unes il les enrichit d'argent, les autres d'or, les autres de pierreries ; mais il yen a à qui il ne semble donner que des tableaux, lorsque, sous les moindres paroles et sous les apparences et les signes les plus faibles , il daigne visiter ces chères âmes.
Je vous supplie de vouloir user de la foi aussi bien dans votre lecture que dans votre oraison , et dans le reste des actions de la journée. Adorez et admirez, en cette sainte vertu de la foi , le grand soin et le grand amour qu'a Jésus-Christ de continuer encore son divin mystère de l'Incarnation, en se rendant visible aux âmes qu'il trouve disposées à ses grâces. Honorez le parfait esprit d'enfance de cette petite Vierge. Respectez en soi la grande simplicité de son âme, l'humilité de son cœur et l'abnégation totale d'elle-même. Son esprit de mort lui a mérité la vie de Jésus-Christ. Liez-vous souvent à cette âme divine, pour entrer en son esprit d'enfance et de simplicité chrétienne.
Permettez que j'ajoute ici une raison, quoique vous n'en ayez pas besoin , pour laquelle je vous ai donné cette lecture. C'est que , vous voyant attirée au dénûment intérieur, et à la vie de la pure foi, je désirais vous précautionner contre la lecture de plusieurs livres spirituels qui en ont écrit depuis quelque temps , dans lesquels il y a quelque chose de solide à désirer, et qui ne doivent être lus qu'avec quelque précaution, sans quoi les âmes courent grand risque de tomber dans l'oisiveté et l'inutilité, et même dans l'illusion et le découragement. Tels sont quelques livres contemplatifs, qui vont
à tiror l'Ame de l'occupation et de la liaison de l'humanité sainte de Jésus-Christ , pour se jeter en la Divinité sans aucune vue et sans aucun soutien. Or, comme je vois que la lecture de sainte Gertrude tend toujours à lier l'âme à Jésus-Christ, j'étais bien aise de vous y fortifier.
Quand je vous parle de l'union et de la liaison au Fils de Dieu, je ne veux pas contredire à la conduite de Notre-Seigneur Jésus-Christ sur sainte Madeleine, dont vous me parlez dans votre lettre. Il la rebuta des embrassements qu'.elle voulait lui donner, et de la liaison qu'elle voulait prendre avec lui, lui disant de ne le pas toucher, à cause qu'il n'était pas encore monté à son Père. Mais, pour bien enlendre ce passage.il faut savoir que Notre-Seigneur était présenta sainte Madeleine dans une forme humaine et corporelle : et il l'avertit qu'il remettait ses unions et ses liaisons plus intimes au temps qu'il serait monté à son Père, où il serait dans un état spirituel et parfaitement divinisé. Cette union à Jésus-Christ en son état spirituel est l'unique voie pour entrer en Dieu , et pour avoir accès en lui. C'est lui qui doit être toute votre oraison; c'est lui qui doit rendre tous vos devoirs à Dieu, et faire toutes vos demandes ; c'est lui qui doit louer et adorer Dieu en vous, et sans lui vous ne pourriez le bien faire. Vous ne devez donc jamais cesser de vivre en liaison à Jésus-Christ en tout, comme étant l'unique voie pour parvenir et plaire à Dieu. Sans ce soutien, tous les contemplatifs s'égareront toujours, etc. Le très-indigne serviteur de Jésus, elle vôtre en lui , et en sa divine Mère.
LETTRE CLV
Il exhorte une âme à ta vie de la pure foi.
Après une longue et ennuyeuse absence, je vouspuisdire la même chose que l'Apôtre écrivait à ses frères (Rom. 1, 11, 12) : Je désire beaucoup de vous voir pour me consoler avec vous du progrès de votre foi, et de la nôtre. Je ne puis assez admirer les effets du divin esprit, et je confesse maintenant qu'on ne peut comprendre sur la terre la profondeur et l'étendue d'une loi animée de charité, qui tous les jours fait voir et ressentir des opérations nouvelles, qui semblent être les dernières en leur perfection quand on les a reçues, et qui néanmoins se trouvent toujours inférieures de beaucoup à celles qu'on reçoit dans la suite. îi y a des degrés immenses , et des démarches qu'on ne peut compter dans le chemin qui nous élève au ciel. Le Prophète [Psul. lxxxiii, 6), en parlant de ces opérations, les appelle des ascensions , et des démarches que Dieu dispose dans l'escalier et la montée du ciel. Autant que l'on quitte la terre et toussessentiments, autant Dieu prend plaisir d'élever l'âme à lui, et de la mettre en liberté, lui faisant respirer la sérénité de la foi, et lui montrant la beauté et la vaste étendue de ses perfections où l'âme doit entrer au sortir d'ellemême , et de tout ce qui l'appuyait en mar-