‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 313 sur 394 · ES DE M. OLIER. ÏJÎ · texte numérisé non relu

ES DE M. OLIER. ÏJÎ

chant sur la terro. 11 y a bien longtemps que je vous ai dit, et que Dieu même vous a fait voir l'étal des âmes pures en l'Église, qui vous paraissaient élevées et séparées de tout l'humain, qui semblaient vivre en l'air, et n'être soutenues, environnées ni possédées que de l'Être divin. C'est cet état de foi qui retire et dégage l'esprit de tout , qui va toujours purifiant et consommant en la vertu de la charité tout ce qui n'est pas Dieu dans l'Ame, et nui la met dans une telle sainteté, que Dieu la trouve en état d'être tout abîmée en lui. Ce divin Tout ne peut rien souffrir en soi qui ne soit trois fois saint, c'està-dire parfaitement purifié deloutsentiment, soit vicieux , soit naturel , soit même de ce qui se mêle d'impur dans le divin. C'est pourquoi, après s'être séparé de tout ce qui est de grossier, il resle. encore à s'abstenir des recherches de soi en Dieu et des sentiments qui accompagnent ses premières faveurs. Car ces recherches et ces sentiments tenant du grossieret dusensible, ils revêtent et environnent l'âme comme d'une robe et d'un vêtement, qui l'empêchent d'être dans son fond unie si intimement et si puremen à Dieu , en quoi consiste uniquement 1. souveraino perfection. Et pour cela Notre Seigneur disait : Mon Père est esprit, et il veut des adorateurs qui soient esprit, pour être unis à lui en vérité. (Joan. iv, 24.) Il me semble que vous avez l'idée de cet état , et que vous avez cette beauté sublime encore présente devant vos yeux. C'est à quoi il faut tâcher de parvenir, à quelque prix que ce soit , puisque l'unique Tout vous a fait cette grâce que de vous la faire voir , et de vous montrer ce qu'il voulait de vous.

Notre-Seigneur, qui a daigné s'abaisser jusque là que de montrer la même chose à son indigne serviteur, m'obligea travailler incessamment auprès de vous pour vous y inciter , et pour vous y faire parvenir. Je pourrais craindre de vous blesser, si je ne savais bien que le glaive de l'esprit a ses suavités et ses charmes. Il a le baume dont il guérit ses plaies : et quelque retranchement qu'il fasse dans une âme, il lui fait éprouver tant de soulagement et tant d'agilité, pour avoir déposé le sensible, qu'elle est ravie d'avoir été blessée , et d'avoir porté le tranchant du rasoir, qui l'a délivrée d'un fardeau si pesant et si onéreux à l'esprit. Où est l'esprit, là est la liberté; et il faut tendre, à cet esprit , pour entrer en force et en vertu. L'enfant, emmaillotté dans ses langes, est captif et perclus de ses membres: mais du moment qu'il est fortifié, et que son âme lui donne la vertu d'agir et d'opérer en ses puissances, lesliens qui le soulageaient et qui lui éiaient nécessaires en son infirmité, lui sont à charge et lui deviennent importuns. Alors les bras de la nourrice qui le portaient l'affligent ;, il devient impatient d'être mis à terre , pour marcher en la vertu intérieure qui l'anime, et qui l'incite secrètement à s'exercer à aller tout seul, sans le secours des puissances étrangères; et on n'a plus que faire de demeurer autour de lui,

ou bien de le tenir par la lisière, pour le conduire et pour le soutenir.

Je souhaite toujours que vous soyez bien fortifiée en la vertu du Saint-Esprit: et je désire de tout mon cœur de vous voir animée et revêtue d'une foi vigoureuse et puissante, d'une foi vive et ardente de charité, qui vous dirige en tout. C'est proprement ce que vous aperçûtes dernièrement par grâce spéciale , lorsque vous vîtes avec tant ■ le joie deux âmes vivant divinement dans l'Eglise. Il me souvient d'une difficulté que vous eûtes alors et que vous me proposâtes, et à laquelle je n'eus pas le temps de répondre : C'est que vous aviez ressenti trop de joie dans cette vue, vous voyant appelée à la foi nue : ce qui vous obligea de vous retirer en Jésus-Christ dans votre intérieur, pour vous tirer de l'épanchement sensible où se trouvait votre âme. Sur quoi je vous dirai que vous fîtes en cela ce que doit faire l'âme lidèle, et la chaste épouse de Jésus, qui ne veut rien que lui, et qui se tire des amusements et des goûts qui pourraient l'occuper et l'arrêter à autre chose qu'au tout amour du cœur. L'épouse qui prend plaisir aux aiguillettes et aux roses de l'Epoux, et qui s'arrête à ces bagatelles pour v donner son cœur, est bien indigne de l'amour de son Tout, qui lui doit être toutes choses. Toutes les forces et toute la capacité des puissances doivent s'occuper de l'Epoux, qui comprend toute perfection en éiilinence: et si on donne la moindre de ses affections à quelque autre chose, c'est infidélité au fait du pur et du parfait amour.

Mais il faut que j'ajoute encore à cela une chose qui est très-véritable. C'est que la foi a ses délices et ses joies au fond de l'âme , qui sont d'autant plus vigoureuses , plus puissantes et plus étendues, qu'elles sont en nous et dans le fond de l'âme par l'opération de Dieu immédiate. Car alors comme il ne se communique point par sentiments , il ne se communique point avec faiblesse; mais il l'ail porter à l'âme ce qui est ; il lui fait goûter quelque chose de sa béatitude, il lui fait voir quelque chose de lui , et il la ravit alors tellement hors d'elle-même, qu'à peine lui reste-t-il de la force et de la capacité pour vivre et animer son corps. Alors la vie se trouve à charge. Alors le retour à ce corps animal et grossier est une servitude et une captivité intolérable. Pensez , je vous supplie , à un pauvre prisonnier enseveli dans les ténèbres et dans l'ordure d'un cachot, qui se voit délivré pour un moment de sa prison et porté tout d'un coup dans un palais enchanté, et dans un lieu de délices achevées, mais qui n'y demeure pas assez longtemps pour les goûter toutes à loisir. Quand il se voit obligéde retourner dans sa prison, et de se renfoncer dans son fumier et son ordure, quelle douleur et quelleaflliction ne ressent-il point de se trouver réduit à cette nécessité? C'est ainsi qu'il en est d'une âme visitée de Dieu dans sa foi , qui , se voyant captive et comme en prison dans son corps, gémit et soupire incessamment

en cette vie. Il faut être dans un désir continuel de la vie future, et se mettre en état d'être reçu dans ces éternels tabernacles, en répondant avec amour aux sollicitations et auxsemoncesjournalièresdc l'Epoux. Ayons, ma fille, ayons ce cher Jésus, pour notre tout, et ignorons toute autre chose que lui seul. Ohl qu'il est adorable, et qu'il mérite bien que l'on soit tout à lui 1 oh ! quel désir a-t-ilde vivre dans nos âmes 1 oh! quelle vie ne veut-il pas répandre dans nos cœurs 1 Vivons de sa pure foi : allons au pur amour. C'est où vous appelle celui qui est tout à vous.

LETTRE CLVI

// donne quelques avis utiles touchant les sécheresses qui arrivent dans l'oraison

Je vous désire toujours généreusement détachée de toutes ces sensibles amorces qui vous font continuellement désirer des douceurs dans le service de Jésus -Christ. Il faut que vous mettiez encore votre esprit en repos sur ce petit retour qui vous revient en leur absence , et qui n'est qu'un prétexte de l'amour-propre. Vous seriez contente des sécheresses , dites-vous , si vos péchés n'en étaient point la cause. Mais sachez que les sécheresses sont quelquefois des épreuves de Dieu sur l'âme, qui veut tirer expérience de sa fidélité, et de la pureté de son amour. Car l'âme le doit servir pour lui seul , sans sensibilité, et sans attache à ses piments; en quoi on prend souvent le change , et alors c'est un effet de la miséricorde de Dieu , de les lui retrancher, paneque, prévoyant quelque impureté que pourrait causer en elle l'attache à ses dons sensibles, il la prévient par des sécheresses et par des exercices de mortification où il la met.

Quelquefois aussi les sécheresses sont des effets de la justice divine , qui nous châtie pour quelque faute, de laquelle il ne peut tirer une plus juste vengeance, ni nous donner un avertissement plus sensible qu'en nous ôtant la sainte sensibilité de ses présents les plus doux, et nous privant deschosesà quoi nous avons pour l'ordinaire plus de pente , ou au moins dont l'abseuce et la séparation nous est plus sensible et plus considérable. Mais de quelque partque procèdent ces privations , la cause en est également adorable. Que ce soit sa miséricorde ou sa justice divine , c'est toujours votre Epoux : ce sont ses mains adorables qui opèrent ces choses, et qui les opèrent pour vous humilier. C'est pourquoi il est bien à propos , d'abord que vous reconnaissiez cette soustraction de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est le saint dispensateur de ses grâces et le cher ménager du salut de ses amantes, de l'adorer et de respecter ses intentions dans la disposition où il vous tient ; vous humiliant ensuite devant lui , comme méritant qu'il vous traite ainsi pour vos défauts connus ou inconnus , et faisant un a<te de contrition, qui est le saint acte de pénitence, qui sera bienséant en votre bouche et dans votre cœur. Cela fait, ne vous amusez plus à

b aucun retour sur vous-même , ruais agissez généreusement par les pures lumières de la foi , qui vous enseigne à faire tout pour la gloire de Dieu , à vous unir en tout à Jésus, pour être digne de lui plaire , à satisfaire à tous les devoirs que vous avez voués à Dieu, et à passer, malgré toute la nature, par-dessus tous les obstacles qui pourraient vous ap[rt)rter quelque empêchement.

Mais il faut que le principe et le mouvement de tous ces actes en vous soit la charité, selon ce que dit l'Apôtre (Galat. v, 6) , que la charité agit par la foi. Car la foi enseigne ce qu'il faut faire , mais c'est la charité qui nous le fait faire, qui nous y porte et nous y meut. Et celte charité doit être pure , et sans mélange de sentiment, si ce n'esi lorsque votre Epoux le voudra. Car il mérite pour ses moindres beautés tous les services imaginables , et tout l'amour que votre cœur et ceux de cent millions a'anges pourraient contenir. O pur amour, où le rencontre-t-on sur la terre ? où trouve-t-on des âmes qui n'aient point d'autre vue que de la beauté de Dieu , qui n'aient point d'autre objet que la bonté de Jésus et de son Père? Ah ! encore une fois, il faut tâcher d'avoir ce pur amour : mais pour cela il faut bien travailler. Courage, ma chère lille, espérons, et confions-nous en notre tout Jésus. Tenons-nous toujours unis à lui pour ne plaire qu'à son Père , et notre amour ira de jour en jour se purifiant. Toutes choses y contribueront , même jnsqu'à vos fautes, et à vos infirmités , pourvu qu'après leurs surprises , vous vous comportiez comme je vous ai mandé.

LETTRE CLV1I

// parle de plusieurs états où l'âme se trouve quelquefois après la sainte communion, et particulièrement de l'état de consommation, et du grand amour de Jésus-Christ en ce mystère.

Ce qui se passe en la personne dont vous m'avez écrit, et les états où elle se trouve après la sainte communion, ne vous doivent point mettre en peine, car tout m'y parait être de Dieu. Elle n'a qu'à se laisser à son divin Epoux pour recevoir ses opérations saintes, sans vouloir même les connaitre. Cet attrait puissant qu'elle dit qu'elle ressent, et qui l'enlève et l'attire hors d'elle-même, est un effet du grand amour de Jésus-Christ , qui ne se contente pas de s'unir à elle, mais qui voudrait l'attirer toute à lui seul. C'est pourquoi elle se sent quelquefois serrée par cet aimable Tout; en sorte qu'il semble que, par la force dont il l'attire pour se l'unir intimement , il la veuille séparer du corps; et de là vient qu'elle se sent tirée hors d'ellemême. Que si elle a peine à discerner ce qui l'attire , c'est que cela se fait sans lumière, sans communication d'aucune vue distincte, et sans qu'elle aperçoive aucune beauté charmante qui fasse en elle cet effet. Jl n'y a que l'attrait de Jésus uni à l'âme qui la met en cet état ; car. comme il en est extrêmement amoursux et jaloux, il la vou-

drait toute attirer à lui, pour la posséder lut seul: de sorte qu'il la déroberait même au corps, et l'en séparerait absolument, s'il n'a'ttendait les ordres supérieurs de Dieu son Père , pour jouir pleinement d'elle, et pour lui donner réellement tout ce qu'il lui promet ici-bas. Et parce que cette pleine et parfaite possession de son bien-aimé est ce qu'elle désire passionnément, à cause de ces attraits et de ces avant-goûts qu'il lui en donne , de là vient qu'elle se trouve ensuite toute languissante dans son corps, et qu'elle attend avec impatience sa dissolution: surtout quand , revenant de cet état, elle se voit encore emprisonnée dans ce corps, et obligée de demeurer unie à ce fumier infâme. Car alors , quand une âme s'y voit encore unie au retour de ces baisers, il semble que ce soit une reine tombée sur un fumier, et qui a fe visage dans la boue , tant ce retour uans son corps lui est odieux , et tant cette union' lui est insupportable. Ce qui est un dégoût et une horreur inconcevable, et elle porte cet état honteux de la vie présente comme une humiliation, et comme la coufusion la plus basse et la plus vile de la terre.

C'est pour cela que cette âme dit quelquefois : je laisse mon corps comme un fumier derrière la porte , pour m'en servir quand j'en aurai à faire. De là vient aussi qu'elle ne peut manger qu'avec peine , tant les viandes corporellessont fades à son goût. Après s'être nourrie en Dieu d'une viande si délicieuse, son âme n'a plus de goût, et elle serait honteuse de trouver rien de bon, après ce qu'elle a goûté en Jésus-Chnst. On ne peut pas manger de viandes grossières après des mets si délicats : la fumée seule fait mal au cœur. C'est l'état de l'âme qui a goûté les confitures et le vin de l'Epoux, dont il esl parlé dans les Cantiques : elle ne se peut approcher de ces mets fades et grossiers.

Mais l'amourde Jésus-Christ n'en demeure pas là. Car j'ai remarqué, par ce qu'elle m'a dit quelquefoisde sesdispositions, que nonseulement il s'unit à elle dans la sainte communion et à l'oraison , en. l'attirant à lui, mais qu'il la presse, comme pour la faire entrer en lui#, afin qu'étant tout abîmée et devenue comme une même chose avec lui, elle ne se trouve plus elle-même, mais qu'il n'y ait plus que Jésus-Christ en elle. C'est pourquoi elle agit si purement, parce qu'elle agit en la vertu, en la lumière, en l'amour, en un mol, en la personne de Jésus-Christ même. Et si après, elle se trouve dans des étals où souvent elle se croit perdue, c'est que , se voyant dénuée de ce puissant secours , et ne ressentant 'que sa faiblesse, elle ne pense pas qu'elle n'est par elle-même que cette impuissance , cette langueur et cet aveuglement qui lui est resté ensuite de cette soustracuon.

Il faut qu'elle s'accoutume à aimer son abjection et sa propre misère ; et vous devez l'encourager beaucoup à porter avec fidélité toutes ces épreuves de son Epoux, qui la conduira bientôt àsa totale consommation;

sr.3

LETTRES SPIRITUELLES

car c'est ce qu'il fait ordinairement dans les ftmes qu'il exerce de la sorte. Et ce que je crois vous devoir dire , soit pour sa consolation , soit pour la vôtre, soit même pour l'utilité de plusieurs âmes qui sont maintenant sous votre conduite , et qui ont passé par ces états, est que Notre-Seigneur ne se contente pas de transformer une âme , la revêtant de lui et de ses perfections; mais son imour est si ardent, qu'il la consomme entièrement en lui, en sorte qu'elle est comme un autre lui-même. Elle est, comme lui, un feu ardent et consumant : elle est une vive flamme d'amour, qui ne tend plus qu'à Dieu, et qui ne se meut plus que vers Dieu. Elle est alors sans réflexion sur son état , qui est tout divin ; elle y marche sans retour, et n'applique plus son esprit à ellemême, à cause qu'il n'y a plus d'elle en ellemême , et qu'elle est anéantie par la consommation du feu divin , qui la transporte en sa nature, et, la consommant toute en lui, la rend aussi participante de lui , et la fait être et agircomme lui-même: si bien qu'elle est avec lui une victime d'amour, et une hostie consommée , qui n'a plus que la vue de Dieu , et le désir de sa gloire. Voilà le point où il désire de réduire les âmes, et le Nujet pourquoi il vient en elles , ne voulant pas qu'il y ait en lui aucun état qui soit parfait et parfaitement agréable à son Père, qu'il ne le communique à ses amantes , pour les rendre aussi parfaitement agréables à son Père qu'elles le peuvent être sur la terre. Ohl quel trésor de l'amour, qui rend, si on le peut dire ainsi, Jésus-Christ même esclave de sa créature, qui le dépouille de s«s biens, et qui le tient si attaché à elle, qu'il en demeure inséparable, et ne s'en saurait absenter, tant il l'aime, tant il la chérit, tant il la caresse, tant il est assidu à la remplir de ses dons et de ses grâces ! Car, après que les espèces du pain sont corrompues, il demeure encore dans le cœur de ses amantes, non plus par la présence de son corps sous le sacrement, mais par la présence de son esprit, et par la vertu de son amour, qui lui avait fait inventer ce moyen si aimable pour se loger dans le cœur et dans l'âme de ses fidèles. Ah 1 que l'amour est inventif! Quel doux moyen de posséder son bien-aimél Y avait -il quelque voie et quelque invention plus favorable? Une amante veut toujours avoir présent celui qu'elle aime. Elle voudrait l'avoir toujours à ses côtés, et même elle voudrait quelquefois que son âme fût unie et collée à celui qu'elle désire. Eh bien 1 n'est-ce pas par la sainte communion qu'il trouve le moyen de satisfaire à la sainte passion de ses amantes? Il a bien prévu leurs excès ; et, pour accomplir leurs souhaits, il s'est laissé à leurs côtés sur les autels, il se tient là toujours présent devant leurs yeux; et, par-dessus cela, il entre encore dans leurs âmes. L'amante qui voit son bien-aimé devantelle ne l'apas à ses côtés ; et, si elle tourne la tête, elle ne le voit plus; si elle quitte le lieu où il est, elle le perd de vue, elle n'en jouit plus, elle

souffre à en mourir; et si même une fois elle avait satisfait sa passion jusqu'au point que d'avoir tiré à elle l'âme de son bien-aimé, et l'avoir unie réellement à son esprit, elle ne le verrait plus. Mais pour Jésus, notre amour, j'ai beau le voir devant mes yeux, je le vois souvent à mes côtés ; j'ai beau le laisser en un endroit, je le trouve en un autre; j'ai beau tourner la tête, je le vois même devant mes yeux ; j'ai beau le renfermer dans mon cœur, il ne laisse pas d'êlre présent encore où il était auparavant; si bien que mon amour se multiplie, pour multiplier ma joie en le voyant, et pour satisfaire à l'amour qu'il me donne, qu'il connaît bien être si grand, qu'il faut-un effet pareil de son amour pour trouver l'invention de nous contenter. C'est une charité dans l'amour, qu'après avoir blessé une âme on la veuille guérir ; c'est une cruauté de se soustraire à celui qui vous aime. Hélas 1 Notre-Seigneur, qui est la charité même, nous blesse d'amour; il sait notre langueur, il sait notre affliction, et pour cela il nous donne de quoi nous satisfaire; ii trouve un moyen de nous contenter, pareil à celui qu'il a inventé pour nous engager à l'aimer. Car c'est lui-même qu'il nous propose pour aimer, lui qui s'était donné pour nous y obliger. Qui n'aimera ce doux objet? qui n'aimera cet amant si aimable ? Hélas, Seigneur, le maître des amants, venez à moi. Je vous supplie de me consommer en vous-même. Venez me dévorer; venez m'unir à vous : venez ; unissez-moi à vous; pressez-moi contre vous, tirez mon âme de son affliction, et de cette langueur où elle se voit réduite par cette pauvre alliance et.ce baiser malheureux avec sa chair. Venez, ô mon Jésus ! la dissoudre par votre amour; venez, Seigneur, et me tirez à vous, Faites-moi goûter qui vous êtes, afin que je ne sois plus affamé des mets grossiers et pourris de la terre; faites-moi vivre en votre vertu, en votre lumière et en voire amour. Consommez tout mon être, cet êtie vicieux, cet être contagieux, cet être de malédiction, et le consommez tout en vous et par vous en mon Dieu, afin que par vous je retourne en celui d'où je suis sorti, et me sacrifie à celui qui mérite tout mon être, et pour lequel s'il n'est entièrement consommé, je ne serai jamais content; carie respect que jn lui dois ne peut pas souffrir que je supports quoi que ce soit en moi de ce qui lui déplaît. Détruisez; donc, divin Etre, par votre feu divin, tout ce qui est de moi, tout ce qui est d'Adam, et qui est odieux à Dieu : détruisez tout ce qui est de ma première génération, comme votre Père a consommé ce qui était de votre première naissance selon la chair; c'est-à-dire la ressemblance du péché : détruisez la vérité du mien, comme votre Père a détruit la figure et l'image du vôtre. Pour cela donc, Seigneur, je m'abandonne à vous, je me donne en proie à votre feu, afin qu'i-l vous plaise me dévorer et me consommer entièrement, et que je sois ainsi par vous une victime et une hostie consommée à votre g'oire. O mon Sei-

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gneur, vous êtes le grand -prêtre de noire loi; vous venez pour immolera Dieu une hostie de louange : cette hostie c'est vousmême et tous vos membres. Faites-moi donc brûlerdans le même feu qui vous consume, qui est votre divin esprit; voile , Monsieur,

I état sublime où Notre-Seigneur nous appelle. Voilà les dispositions saintes et les sentiments tout divins que nous devrions porter incessamment dans nos cœurs et inspirer à toutes les âmes dont Dieu nous donne (a conduite. Abandonnons-nous pour cela à Notre-Seigneur, et laissons-nous à son divin esprit, afin qu'il nous consomme, et que, par la vertu de son amour, il nous fasse devenir de saintes victimes avec le Fils a la gloire du Père.

LETTRE CLV1II

II donne à une âme quelques avis touchant l'état où elle se doit tenir dans l'oraison. Toute la compassion qu'il est permis d'avoir pour un martyr, et tout ce qu'on peut souffrir pour une victime que Jésus se consacre, s'immole et prépare b sa consommation, je le porte sur votre état pénible, que je regarde comme ce saint et dévot état des hosties que Dieu voulait autrefois qu'on lui offrît en holocauste. Voici quelle était leur condition : l'animal pur et monde ayant été égorgé à la gloire de Dieu, >on le coupait en pièces, et puis on arrangeait tous ses membres sur l'hôtel des holocaustes, où ils demeuraient en attendant le feu du ciel qui devait consumer la victime, et, après qu'elle était toute consumée et passée dans le fou , qui signifiait Dieu même consommateur de sa créature, le sacrifice était achevé et le prêtre avec le peuple disait hautement : Dieu a dévoré la victime. Vous me mandez que vous êtes à l'oraison comme une statue. Au nom de Dieu, ma chère fille, changez ce nom de statue en celui de victime immolée, qui attend en patience le feu du ciel. Ne faites point trop d'effort pour vous élever par propre choix ou à l'amour ou à la volonté de Dieu ; mais seulement demeurez en esprit de victime, attendant le feu du ciel, qui fasse en vous et de vous toutes choses selon son bon plaisir.

11 m'est encore venu en l'esprit, en priant Dieu, sur votre lettre, une particularité ue la victime à vous mander. C'est que tous les membres de l'animal étant rangés indifféremment sur l'autel, l'on mettait la tête audessus, pour apprendre visiblement aux Chrétiens que le désir principal de Dieu était que l'esprit propre de l'homme fût absorbé par la foi en la vie de Jésus, notre chef, et qu'il ne restât plus rien de sa vivacité naturelle et de sa curiosité, non pas même pour se voir dans les dons de Dieu et dans ses voies sur nous, ou dans les étals intérieurs où il nous met. C'est là un martyre assez sensible aux âmes qui aiment leur avancement et qui recherchent Dieu. Mais le plus solide en l'amour de Jésus- Christ, c'est de nous abandonner sincèrement à lui dans l'adhérence intime à son es-

prit, et de nous confier tellementà son amour, que nous soyons assurés que, plus nous tiendrons notre intérieur abandonné à lui, sans même le connaître, mieux il sera conduit. Perdez-vous donc en Jésus , car en lui est votre voie, qui lui a été imprimée par son Père, qui a mis en lui sa lumière et sa vertu, pour vous la communiquer par un intime amour. Il mettra en vous un fonds de lumière de foi plus vertueuse et plus efficace qu'éclatante, et un amour foncier avec une tendance secrète vers Dieu, qui vous porteront à répondre avec une entière fidélité à tous les desseins qu'il a sur vous. De la sorte, vous n'aurez pas de quoi vous amuser vainement aux dons de Dieu, mais vous aurez de quoi vous occuper solidement en l'amour de Jésus, qui est la voie sûre de chaque âme vers Dieu. Appelez souvent Jésus votre voie; mais votre voie éminente, qui vous élèvera au-dessus de vous, pour accomplir les desseins et les ordres de Dieu le Père, qui seul peut imprimer sur vous l'idée et le caractère secret et caché de Dieu le Père. Et c'esl lui aussi qui cachettera votre cœur et vos bras du sceau de Dieu, pour vous imprimer son divin amour et vous donner la vertu d'accomplir des desseins si hauts, si sublimes et si divins, tels que sont ces pensées en Dieu, pour l'accomplissement desquelles en nous , il nous a donné son Verbe et son Esprit. Courage, ma fille, voilà de grands secours pour vous élever aux sublimes desseins de Dieu. Mais comme ce n'est point en votre propre vertu ni par vos propres vues que cela se doit faire, laissez-vous toute à lui sans élévation propre, afin que l'Esprit opère en vous selon les desseins du Père et les mérites de son Fils.

LETTRE CLIX

Il donne un avis utile à plusieurs âmes qui ne sauraient s'appliquer dans l'oraison aux sujets particuliers qu'on leur propose.

Vous m'écrivez que vous souffrez quelque peine dans la préparation à l'oraison. Je ne m'en étonne pas; celadoil être ainsi, parce que Dieu est toujours le même en lui et sur vous, et il vous veut en tous vos exercices spirituels dans un état passif. Il faut, ma fille, durant qu'on lit le sujet d'oraison, que vous usiez de la méthode que je vous ai marquée, qui est d'être élevée simplement à Dieu dans une présence confuse, et dans l'attente de ce qu'il vous donnera, sans que votre esprit fasse effort pour se rendre attentif aux matières particulières, et qu'il y agisse par aucun choix. Attendez que l'esprit de Dieu touche et frappe intérieurement le vôtre par son rayon, et il vous indiquera sa volonté, vous faisant connaître sur quoi il. vous veut occuper en l'oraison. Soyez pourtant toujours très-fidèle à assister à la lecture du sujet, soit pour l'exemple de vos sœurs, soit pour ne vous point dispenser des voies communes et générales, quoique Dieu vous traite d'une manière singulière , en. votre intérieur. Mais qu'il vous sullise

LETTRES SPIRITUELLES

d'y assister en celte disposition particulière, inconnue à la communauté, vous ne laisserez pas de l'aire en sorte que la communauté s'y conduise selon les manières ordinaires , comme vous savez bien par la grâce de Dieu les en instruire.

LETTRE CLX

7/ conseille à une personne scrupuleuse de prendre autant de nourriture qu'elle croira simplement en avoir besoin, sans s'arrêter à ses scrupules.

Je m'aperçois par votre lettre d'une tentation du malin qui vous tourmente. Il vous porte sous une belle apparence au retranchement de vos besoins, vous suggérant d'aller au pur nécessaire pour votre corps. Mais qui vous fera connaître ce pur nécessaire et cette règle si exacte qui vous banderait l'esprit et vous inquiéterait toujours dans vos repas? Vous ne voulez pas appeler du conseil de ce grand pénitent saint François, qui, écrivant à ses enfants qu'il élevait à l'austère pénitence, leur disait : Mes frères, mangez, à la bonne foi, selon vos besoins, sans user de cette exactitude qui, vous gênant l'esprit, vous occuperait vainement et inutilement.

Saint Bernard, qui était encore si rigoureux aux siens, fait une grande exagération contre ceux qui, par la soustraction trop grande du manger, font tomber leur corps en faiblesse et leur esprit en langueur. Car, étant ensuite obligés, par l'infirmité où ils se voient réduits, de retrancher leurs exercices, ils privent Dieu de l'honneur et de la complaisance qu'il) prendrait à les y voir fidèles, le prochain, de l'édification qu'il en pourrait recevoir, et eux-mêmes, de la charité qu'ils doivent à un corps qui n'est pas à eux, et qu'ils ne doivent pas plus maltraiter que ceux de leurs frères qu'ils aimeraient d'une vraie charité. Comme ils ne le voudraient pas trop engraisser ni tlailer de délices, de peur de le rendre insolent; aussi tâcheraient-ils de le rendre fort et robuste, pour subsister au service de Dieu. Et même, comme les croix et toutes les peines de ces exercices de l'esprit que vous portez minent étrangement le corps, vous le devez conserver soigneusement dans ces temps-là, et vous le pouvez faire d'autant plus sûrement, qu'il y a moins à craindre la recherche des sens, qui, étant alors tout amortis, ne songent pas tant à leur propre satisfaction. LETTRE CLX1.

Il console une âme de la perle de son directeur, et l'instruit de ce qu'elle doit faire dans ses fautes.

Ma très-chère Fille, je ne vous ai point reconnue dans votre lettre. D'où vient cela? Je vous prie de m'en mander pleinement et succinctement le sujet. Eh bien, s'il fallait pour les accidents se troubler, nous n'aurions jamais de paix. Je vous ferai part de celui qui m'est arrivé. C'est que mon père maitre m'est ôlé et ravi d'entre les mains par l'ordre de la divine volonté, qui est

OiiLvr.ES i.omfl. de M. Olieb.

notre chère maîtresse, tant en la soustraction que dans l'abondance, et autant dans les sécheresses que dans les communications les plus douces. Eh bien, c'était une personne qui m'aidait beaucoup pour me porter à Dieu, qui est ce que je chéris et désire le plus. C'est celui qui m'a tant recommandé votre maison, qui m'a encouragé à vous servir en particulier, qui m'a fait séjourner encore ici, selon la volonté divine, je ne sais par quelle providence : enfin c'est lui, lequel m'a tant dit de bonnes et saintes choses. Mais la volonté de Dieu ne vaut-elle pas bien ce saint homme, qui n'a de piété que par la sainteté de cette divine volonté? Ne saura-t-elle pas suppléer à ce qu'elle nous ôte? Ne fera-t-elle pas bien par ellemême ce qu'elle faisait par autrui? Ma trèschère Fille, adorons la volonté de Dieu : adorons ce cher Maître qui permet ces rencontres fâcheuses pour notre sanctification. 11 permet aussi nos chutes pour nous rendre plus humbles, plus vigilants à le servir, et plus soigneux à éviter les moindres occasions qui lui pourraient déplaire. Quand vous aurez manqué à quelque chose, après en avoir demandé pardon par votre bon Jésus, et à lui-même, puisqu'il est Dieu, vous devez vous réjouir dans la vue de vos faiblesses et de vos infirmités. Car le péché a deux regards. L'un d'opposition à Dieu : et, selon ce regard, il faut que la contrition suive le péché, et que l'âme le déteste et en fasse pénitence; et, après, qu'elle demeure en paix, se confiant en la miséricorde de Dieu, qui promet le pardon à la douleur.

I'..„l I A.. „X„I,/ n/mo^lA h l'nn,n.

L'autre regard

du [léché consiste à l'envisager comme la chose du monde la plus basse, et qui rend les créatures les pi us viles, les plus abjectes et les plus misérables : et, selon cette vue, il faut nous réjouir de l'abjection et de l'humiliation qui nous reste de nos fautes. C'est là où vous devez purger votre amour-propre, exercer l'humilité , anéantir votre orgueil , vous nourrir dans voire abjection; et, par là, trouver des remèdes contre vos péchés et contre le mal que vous pourriez commettre à l'avenir.

Une troisième chose que vous avez à faire, après avoir détesté vos péchés et vous en être humiliée, est de vous unira votre Epoux plus étroitement que jamais, afin que, redoublant votre ferveur, et faisant vos actions avec plus de pureté, vous puissiez réparer tout le passé. Avec cela vivez en paix. Ne vous découragez pas, mais, au contraire, prenez occasion de votre disgrâce pour vous perfectionner. Changez cette opposition en r moyen, et cet éloignement en union. C'est là le dessein de Dieu, en l'amour duquel je suis, de toute ma volonté, tout vôtre.

LETTRE CLX1I

// exhorte la même personne à

toute remplir de Jésus-Christ pur amour, sans s'attacher à

sensibles.

Qui a Jésus a tout. Hé ! plût

se laisser

et de. son

ses faveurs

à Dieu que

IIEIYRES COMPLETES DE M. OLlfcR.

vous en fussiez toute pleine, ma très-chère Fille. Je ne vous désire que cela. Car c'est en lui que vous trouverez tous les trésors de la sagesse et de la science qui peuvent vous rendre agréable à Dieu. Ne faites donc autre chose que de tendre sans cesse à ce bonheur, et vous présenter à lui pour recevoir ce divin amour, et ce cher Epoux de votre âme. Il vient en ce jour, et descend des deux pour l'épouser. Tenez-la toute prête, et qu'il trouve votre lampe allumée en vos mains, c'est-à-dire l'amour ardent en votre cœur, qui vous porte à tout faire et à tout souffrir pour Dieu. Ne soyez pas du nombre de ces folles vierges qui, pour s'être écartées de lui pour un instant, et ne s'être pas toujours tenues prêtes, le perdirent, et ne furent point admises à ses noces. Sovez le plus souvent que vous pourrez en attention à ce divin Verbe, lui présentant votre âme continuellement ardente de son amour. Il est si beau, qu'il ravit même son Père : il peut bien faire le même effet sur vous.

Si je vous ai mandé que je ne vous voyais pas dans votre lettre, ce n'est pas que je ne visse à plein et nettement votre état : mais je n'y voyais pas vos dispositions communes, et les traits ordinaires de votre âme, qui était un peu brouillée par l'amourpropre. Car, si vous y prenez garde, ces troubles naissent, non du seul déplaisir d'avoir offensé Dieu, mais de certaines réllexions que vous faites sur vous; comme de n'être pas si parfaite que vous pensez, de ce qu'on dira de vous, de ce que vous avez peu avancé : ce qui fait peine à votre orgueil, qui ne peut aussi souffrir la laideur qui se rencontre dans ses imperfections. Peut-être même que, vous étant trop attachée aux goûts et aux consolations, et vous étant rendue trop dépendante de ces grâces sensibles, quand Notre-Seigneur vous en prive par punition, et qu'il les retire ; votre âme, accoutumée à le servir avec ces secours, s'inquiète, se trouble, s'embarrasse, fait mille réflexions : et voilà l'état de notre pauvre Marthe.

Apprenez, ma chère Fille, à ne plus faire désormais toutes ces réflexions, pour envisager seulement vos fautes, par l'opposition qu'elles ont à Dieu, el pour ne vous en attrister que dans cette vue. Car alors vous n'en serez pas longtemps troublée ni abattue, mais, au contraire, vous y trouverez de la consolation.

Rendez-vous aussi peu à peu indépendante de ces douceurs et de ces faveurs sensibles que Dieu donne quand il lui plaît, mais desquelles il ne faut jamais dépendre. Il faut l'aimer et le servir sans attache à ces choses, et ne lui être pas moins lidèle quand il nous en prive que quand il nous les donne. Ces secours sont des secours que l'on peut dire même être comme étrangers à l'amour de Dieu, puisque l'amour en lui-même et en sa pureté, comme il est en Dieu et dans les âmes parfaites, n'est pas sensible. Ce n'est pas, ma chère Fille, que je veuille que

vous ne vous serviez point du tout de tous ces aides flatteurs que Dieu donne à votre infirmité : car vous en avez besoin. Mais j'entends seulement qu'il faut vous en rendre indépendante ; en sorte que, quand vous en serez privée , vous ne laissiez pas de continuer vos devoirs et vos exercices, par la conduite et la lumière pure de la foi. C'est la petite leçon que je vous donne et que je vous conjure de retenir.

Gardez ce mot pour le relire de temps en temps , et le mettez à part ; car vous en pourrez avoir besoin, ou pour vous, ou pour consoler vos amies, à qui il pourra être utile dans les sécheresses. Adieu. Priez pour ce pauvre infidèle qui ne demande qu'amour. Aimez bien Jésus. Anathème sur tous ceux qui n'aimeront pas Noire-Seigneur Jésus-Christ. (/ Cor, xvi, 22.)

LETTRE CLXIII

// témoigne à un ecclésiastique une grande tendresse, et lui explique comment ils seront unis intimement ensemble, en se tenant unis à Dieu seul.

Je ne puis vous exprimer la joie de mon cœur à la vue de M. votre parent, qui a ravi mon âme, en m'apportant avec lui quelque chose de vous. J'ai de la peine à vous écrire, tant la tendresse m'occupe et m'empêche de voir ce que je vous mande. J'adore le principe qui l'opère, et l'esprit qui forme ces sentiments si peu familiers aux gens du monde. Que le ciel soit béni à jamais de sa bonté, qui a soin îles infirmes, et qui nonsole les affligés dans leurs tribulations. Il est vrai que j'étais tous ces jours passés au milieu des épines, de me voir éloigné du pauvre M. C*** qui se retire de la maison ; et ayant porté cette croix accompagnée d'amertume, comme vous savez que ces choses tirent avec elles des suites très-fâcheuses, notre bon Maître, qui m'avait suspendu toute joie et toute consolation pendant ces temps, me l'a rendue très-abondante en ce moment. Je ne puis rien voir qui vous appartienne, qui ne fasse cet effet en mon âme, el je juge par là que votre éloignèrent me sera aussi utile en sacrifice, comme à vous. Il m'oblige à renouveler le souvenir de ces paroles : Que les adorateurs fidèles adoreront le Père en esprit et en vérité (Joan. iv, 23), en séparation de ce qui n'est pas lui, el en union réelle et véritable, mais intérieure et spirituelle de tout ce qu'il possède. O mon cher Monsieur, quelle vie que celle de Dieu! Quelle communion que celle de ses membres animés d'un même esprit! Que les opérations de l'amour et de la pure dilection sont suaves et puissantes, et que nous sommes faibles sous un principe si fort, si efficace et si boni J'appréhende votre première vue selon le sentiment, autant que mon esprit et mon âme la veulent; car je ne sais comment je porterai ces effets, si Dieu me les fait éprouver à proportion des bontés qu'il me fait ressentir par les choses qui vous touchent.

Certes, je vous avoue que la seule expé-

LETRES SPIRITUELLES

rience des opérations de Dieu sur nous, nous ferait dire ce que l'école nous apprend, que, pour porter la vue et la jouissance de Dieu, il i'aut avoir en soi quelque puissante qualité qui nous fortifie et nous soutienne. Quand Dieu nous aura tirés en lui, et dans ce sein où tous les saints seront imbus de sa substance et de sa vie, chaque saint sentira et portera en soi les opérations que Dieu opère dans les autres, comme chaque personne divine porte en elle toutes les opérations de la divinité; il me semble qu'en la terre, cette communion des justes et des fidèies est un commencement et un échantillon de cet état suprême , et que Dieu veut que nous soyons tellement un ensemble, que nous soyons participants du fonds divin qui remplit toutes les personnes de l'Eglise : Parliceps ego sum omnium timenlium te.

(Psal. cxvm, 63.) Mon très-cher, c'est là ce qui nous reste en nos éloignements, et ce qui nous doit être le plus cher en la vie présente, d'être vivants en Dieu, et d'avoir part en Dieu à tout ce qu'il est et qu'il opère en l'Eglise. Que voulons-nous hors de Dieu? Que n'avons-nous pas en Dieu? Et combien n'est-il pas jaloux de tenir attaché à lui seul tout ce qui est à lui? Soyons donc collés à lui, et unis intimement à son être et à sa substance, pour être en lui vivifiés de son esprit et de sa vie qui nous sera roaimune. Plus nous lui serons unis, et plus nous serons ensemble en communion de vie, de trésors et de biens spirituels et divins. C'est là ma joie et ma consolation unique sur la terre : c'est là ce qui me tient en paix, et me soutient avec force en celle vie, qui n'est qu'une vie de souffrances, de travaux et de croix. Quelle grâce d'être à Dieu et en Dieu à toute son Eglise, et dilaté en tout le monde pour le service et pour la gloire de Dieu ! J'espère que votre cœur ira s'établissant en paix et en joie dans cette vie de Dieu qui lui est toutes choses. Je suis en ce même principe, mon cher et trèscher, tout vôtre

LETTRE CLXIV

Il exhorte une bonne âme à se laisser crucifier par l'amour.

Je ne puis assez remercier la divine bonté des dispositions qu'elle met dans votre âme pour embrasser la croix de Jésus- Christ crucitié, et vous y tenir collée. Les anciens tyrans, pour faire mourir les Chrétiens, les attachaient à des corps morts, et les liaient les uns aux autres. Ma Fille, il est question de mourir et d'être martyr de l'amour; et, pour cela, souffrez que, non pas comme tyran, mais comme le très-cher père de votre âme en Dieu, je vous lie à Jésus- Christ mourant, pour recevoir les dernières haleines de sa vie mourante, et l'esprit qu'il rendit à son Père, et qu'il laissa à l'Eglise, sa chère épouse, en expirant sur la croix. Alors il inclina sa tête vers la terre, cherchant des âmes qui le reçussent pour être vivifiées de son esprit de mort. Ouvrez donc votre sein, à cet esprit d'amour. Je vous

conseille de prendre pour cela toute l'octave; de saint François en supplément de celle do l'exaltation de la sainte croix, pendant laquelle vous verrez un esprit de charité et de feu, un séraphin qui vient pour être le divin meurtrier de la chair de ce saint, le crucifiant et le martyrisant en tout lui-môme par les flammes du pur amour. Allons, ma Fille, allons parles sentiers de la divine mais véritable charité. Elle saura bien mettre des clous dans vos mains et dans vos pieds, et percer votre cœur et votre lête, c'est-à-dire étouffer votre propre raison pour la soumettre à la divine sagesse; éteindre les désirs propres de votre cœur charnel et les inclinations de votre âme; retenir vos mains pour n'être plus agissantes en votre propre vertu; arrêter vos pieds pour ne plus courir après les choses inutiles. C'est ainsi que vous devez être arrêtée en tout par l'esprit de Jésus, crucifiant en vous toute la vieille créature.

LETTRE CLXV

Que pour être fidèle à Dieu dans l'action, il faut y joindre l'oraison.

Je ne puis, dans l'état où vous êtes, vous exhorter à autre chose qu'à vous tenir fort recueillie, afin que l'exercice extérieur où Notre-Seigneur permet que vous soyez employée ne vous fasse point le tort que souffrent la plupart des âmes dans ce'; rencontres. C'est un conseil où j'ai été confirmé depuis fort peu de jours par la lecture du grand saint Denis, l'apôtre de notre France. Soyez donc invariablement unie et arrêtée à votre Epoux, afin qu'avec lui et en lui vous fassiez toutes choses. Autrement il se trouvera que vous ferez tout par vous-même, par votre effort, en votre vertu propre; c'est-à-dire, en un mot, que vous ne ferez rien qui vaille. C'est pourquoi , dans vos temps de loisir, recueillez-vous et faites oraison en votre chambre, quand ce ne serait qu'en adorant Dieu, ou bien en lui demandant force pour le servir, ou en vous donnant à lui pour être l'instrument de sa gloire, ou en désirant sacrifier tout ce qui est du vieil homme, ou bien en l'aimant, ou même en demandant pardon de vos péchés,et souhaitant votre totale conversion et celle de toute la maison où vous êtes, et de tous les Chrétiens, ou en faisant souvent quelques-uns des actes dont je vous ai souvent parlé; car pourvu que votre âme regarde Dieu, et s'occupe en lui et en votre Epoux, cela suflit pour une bonne oraison. La plus simple est toujours la meilleure. Nous en parlerons un jour à loisir. Adieu.

LETTRE CLXV1

// exhorte une personne à reconnaître les soins de Dieu sur elle et sur sa famille, et à ne pas se décourager dans les peines et les tentations quelle souffre, dont il lui montre l'utilité.

Dieu veuille consommer la mère et ses enfants en son Fils J'ésus-Christ, afin de n'en faire de tous qu'une seule victime pour

or,

Œl TRES COMPLETES DE M OL1ER.

sa gloire. Ce souverain Seigneur et adorable directeur a des voies bien cachées et inconnues à ses enfants, pour les acheminer en sûreté au port de leur salut. Sur quoi je vous prie d'adorer la sagesse suprême, qui ordonne des vôtres comme de vous par un amour incomparable, que vous ne verrez à plein qu'au jour de son éternité, et qui veut en attendant vous exercer sur la foi en simplicité parfaite, et en totale soumission et entier abandon à lui pour toutes choses.

Pour monsieur votre fils qui est infirme auprès de vous, après avoir considéré la divine conduite sur lui, il m'a semblé qu'il était utile et nécessaire à son esprit et à sa disposition d'avoir quelque mal de la nature de celui qu'il ressent, afin de faire en lui ce qui est de plus important pour l'intérieur de son âme. La main de celui qui le mortifie le vivifiera quand il faudra.

Pour ce qui vous regarde, n'en soyez pas en peine; car les choses où vous sentez avoir quelque attache sensible contre votre volonté ne vous peuvent nuire, et elles ne vous sont laissées que pour vous exercer contre un ennemi formé des mains de Dieu, contre lequel il prend plaisir de vous voir combattre. Vous êtes trop timide contre le jouet de Dieu. Il faut, dans le même esprit qui vous le tient présent, vous exercer contre lui en liberté.

Orna Fille [dus que très-chère en Jésus- Christ, que les inventions de Dieu sont admirables pour humilier ses enfants, et pour les tenir petits et craintifs en sa sainte présence I N'est-ce pas un grand avantage, un grand repos, et une confiance certaine o un enfant, de voir la vigilance et le soin d'un si bon Père, qui nous prépare toujours de nouveaux biens et de nouvelles grâces en la terre et au ciel, par des voies si amoureuses et si sûre», et qui ne nous feront jamais tomber dans le mal, étant conduits parla protection et par la providence d'un tel Père. Sus donc, ma Fille, pour votre confusion, avouez que vous êtes plus faible que les enfants qui craignent les fantômes trompeurs de leurs pères et de leurs mères. Voyez quelle est la force prétendue de l'esprit humain, et si Dieu ne sait pas se jouer des forts et leur faire confesser leur faiblesse?

(Juand ce grand médecin aura guéri le mal inconnu de votre âme et ce vain appui qu'elle pouvait prendre en elle-même; qu'il aura anéanti ce fond qu'il prétend posséder et remplir de lui seul, il vous laissera en paix, et vous fera jouir du repos que vous cherchez; mais ne le prétendez pas auparavant. Livrez vous en abandon entre les mains de cette divine sagesse, pour être traitée dans vos maux selon sa sainteté et sa puissance. Il ne veut rien laisser en vous qui puisse mettre obstacle à son être très-saint. Que pensez-vous que Dieu, votre tout aimable, veuille faire sur vous et en vous, sinon de vous purifier, et tirer du fond de voire âme ce qu'il y a de plus •taché? Quel tourment croyez-vous que soit

celui que cause la sainteté de Dieu? C'est bien autre chose que celui de sa justice suites âmes. Comme il est infini en sainteté, que ne fait-il point seiUir et porter à une âme qui est infiniment éloignée et retirée de lui, comme l'est toute la créature humaine en l'état de la vie présente? C'est pourquoi ne vous étonnez pas de ce que vous soutirez. La fin de votre mal n'est pas si proche. Il faut vous résoudre à persévérer et à souffrir avec courage, sachant que vos maux sont précieux pour vous. Ils vous doivent donner un grand amour pour Jésus et pour son Père, qui ne prend pas un tel soin pour tous, et qui ne s'applique pas avec la même vigilance à la perfection et à la sainteté de chaque âme. Allons donc à l'abandon dans le sein de Dieu, et en !a vue de Dieu perdons-nous nous-mêmes de vue, oubliant tout ce que nous sentons, afin que rien ne nous empêche de voir, d'aimer, d'adorer et de servir Dieu uniquement.

LETTRE CLXVII

// porte une âme à senourrir du pur amour dans ses peines.

J'espère que vous me ferez la grâce de me faire savoir au long les dispositions de votre cœur; car ce me sera une joie indicible d'apprendre le bien que Dieu vous fait, et je vous en souhaite autant qu'on en peut souhaiter à une pure créature. Vivez de l'amour, puisque c'est l'aliment qui doit nourrir votre âme, et que Dieu même vous a préparé. Je ne sais ce que je dois penser sur votre peine, sinon que Dieu se sert de tout pour nous crucifier, et surtout des choses qui nous plaisent le plus : en sorte que ce que nous pensions être notre soulagement devient, par l'ordre du divin Maître, notre accablement. Après avoir agréé cette peine, exercez-vous, je vous supplie, à aimer Dieu, comme l'unique objet de votre cœur. Ne savez vous pas ce qu'il vous veut être, et ce qu'il veut que vous lui soyez? Plongez-vous tout en lui : donnez-vous, tout à lui : n'attendez rien que de lui. Méprisez toute créature comme impuissante à vous servir, et même ne faites aucun état de tout ce qui n'est point Dieu, et surtout de ce qui vous pourrait promettre du secours, et dont vous en pourriez attendre. Dieu seul veut être votre force, votre soulagement et votre tout. Au reste, je le prie tous les jours qu'il vous donne la force de vous surmonter; car ces vertus lâches et à demi établies lâchent souvent le pied et tournent en arrière. Les accidents passés vous doivent bien humilier et vous faire connaître ce que vous êtes; mais courage. Communiez souvent, et faitesle tous les jours spirituellement, afin que votre Epoux vous remplisse de l'amour qu'il est venu apporter sur la terre, et dont il désire tout brûler. Soyez de ce nombre, et donnez lui votre cœur pour être consommé par cette sainte flamme. Oh! que j'en aimerais les cendres 1 Faites ce sacrifice avant que je parte, et que j'aie la consolation u'avoirvuune victime et une hostie olïerte

9JS

LETTRES SPIRITUELLES

en holocauste, brûlant incessamment sur les autels du Dieu de notre amour. Hé! plût a Dieu que je pusse veus ouïr dire ce que je viens de lire dans les mémoires d'une sainte personne : je ne saurais qu'aimer. Adieu. Tout vôtre en Jésus notre tout.

LETTRE CLXVIH,

Qu'il ne faut voir et aimer que Dieu.

Relevons notre cœur et le dilatons en Dieu et en son pur amour; c'est saint Paul qui défend que l'on souffre qu'il se rétrécisse. Hé quoi! cet adorable Seigneur, qui comprend toutes les créatures en éminence, et qui est souvent jaloux des divertissements qui nous détournent d'auprès de lui , n'at-il pas de quoi nous occuper et remplir notre cœur, qui n'est né que pour lui, et dont la capacité ne peut être remplie de rien moins que de ce divin Tout! Anéantissez donc en Dieu toutes vos vues qui ne sont pas de lui. Hélas 1 que bien heureuse est votre nécessité et votre obligation de ne voir que Dieu seul et d'en jouir! Il y en a beaucoup qui souhaiteraient avoir votre contrainte. Jouissez donc, ma très-chère Fille, de la pureté de votre vocation, et du bonheur que Dieu vous présente, qui est si rare, et ensemble si pénible à la nature.

Il ne faut point, sous quelque prétexte que ce soit, se rabaisser. Il faut, dans la pure foi, se relever toujours au-dessus de toute créature et se déprendre de tout, pour s'élever et s'envoler en Dieu. Je vois votre peine. Je vois ce que Dieu veut que vous enduriez pour balancer la douceur de votre vocation; mais il faut être généreuse, il faut être courageuse, et Jésus sera votre force et votre élévation; car il s'est abaissé pour cela, et il s'est fait homme pour vous porter en Dieu. 11 pourrait, en toute justice, vous priver de ses dons ; mais, hélas 1 qu'il fasse ce qu'il voudra : ses gênes, ses croix et ses maladies seront nos amours. Qu'il brise, qu'il coupe, qu'il brûle, pourvu que nous l'aimions dans le fond de notre âme, c'est assez. Plus je vais en avant , et plus je reconnais la dépendance qu'il faut avoir en tout de ce divin Epoux, et la nécessité d'amortir cette nature jalouse de régner. Mon Dieu, que ce divin amour ne consomme-t-il tout ce qu'il y a du nôtre en nous ! Que ne nous rend-il des instruments souples à ses commandements, et morts absolument à nos mouvements! Il reste encore bien du chemin à faire. Je prie Notre-Seigneur qu'il nous conduise par la main, et qu'il ne nous quitte jamais, ou plutôt que nous ne nous retirions jamais de lui et de sa divine conduite et amoureuse protection. Ma très-chère mère, pardonnez à votre fils, qui est devenu votre l'ère, parce que vous avez désiré d'être sa tille.

LETTRE CLX1X

Qu'il faut mourir entièrement à soi pour ne vivre qu'en Jésus-Christ.

Enfin, que direz-vous de mon retardement à vous faire mes actions de grâces

pour vos bontés ? Quoi que vous en croyiez, il faut que je vous dise que, sans que vous le sachiez, j'y ai déjà satisfait; car, ayant remercié la majesté de Dieu de tousses biens, je crois vous avoir reconnue dans la foi ; car j'ai reconnu celui qui en vous me faisait toute la grâce que j'ai reçue, et en qui seul vous pouvez me faire du bien, et exercer la charité envers mon âme. Qu'il soit loué à tout jamais ce Dieu d'amour, qui non-seulement remplit votre cœur de charité, mais qui consomme encore du même feu celui de tous les bienheureux. Je souhaite quecefeu consomme en votre âme votre superbe et votre amour-propre, puisque Notre-Seigneur ne l'envoie sur la terre que pour brûler ses ennemis. Prions-le donc que, selon ses désirs, il nous consomme tout en l'unitédeson esprit, et qu'il ne laisse plus rien de propre en nous, ni esprit ni volonté, qui ne soit absorbé dans ce feu divin : c'est, cerne semble, à quoi vous devez travailler soigneusement. C'est un mal caché en nous que l'amour-propre, qui ne nous paraît pas ce qu'il est, mais qui est pourtant le capital ennemi de l'homme nouveau, et de la vie de Dieu dans notre âme. Appliquez-vous donc tout de bon à le détruire. Faites-vous exercer à cela par votre bon ami et votre cher directeur. Exercez-vous-y aussi vous-même à son défaut. Mourez pour cela à vos pensées et à votre propre jugement. Sacrifiez-les le plus souvent que vous pourrez. Assujettissez toujours votre volonté, et ne vous gardez de rien tant que de vouloir quelque chose par vous-même, et de vous porter à l'entreprendre par votre propre esprit. Oh ! que cet esprit propre et ces opérations sont dangereuses dans la vie intérieure! C'est là ce qui centriste le Saint-Esprit: c'est ce qui l'éloignerait de vous et le refroid irait contre vous. En un mot, ce serait vous priver de sa lumière et de son amour, que de demeurer attachée à vos pensées, à vos jugements et à vous-même.

Qu'un esprit mort à tout est tranquille, et qu'il reçoiten lui abondamment les opérations divines! mais, au contraire, qu'un esprit qui n'est pas mort à soi perd de grâces et de bénédictions, et qu'il éloigne et bannit loin de soi cette communication de Dieu, auprès duquel en c<jt état on demeure comme étranger, on demeure vide de lui et rempli de soi-uième 1 c'est là toute la cause de notre perte, aussi bien que le sujet de la perte et de la damnation des anges.

Mourez donc, je vous prie, à cette partie intérieure et délicate de vous-même, et par là vous ferez un sacrifice qui méritera votre résurrection spirituelle, étant toute revêtue de Dieu et de sa vie, par la mort de tout vous-mêmes. Que si vous êtes ainsi morte à tout vous-même, et vivante à Dieu seul, votre vie, qui est maintenant cachée au fond de vous avec Jésus-Christ, comme dit l'Apôtre (Col. m, 3), éclatera en vous et rejaillira hors de vous-même. Ce sera là le fruit de votre mort et de la sépulture entière de

»tf OEUVRES COMPI.

vous-même, et ce que vous devez espérer après que vous aurez enseveli votre vieil homme et toutes vos propres facultés dans l'esprit de Dieu et dans sa propre vie. Pour cela accoutumez-vous surtout , comme je vous l'ai déjà dit, h la mort de l'esprit, le soumettant aux jugements et aux pensées d'autrui. Cela vous acquerra facilité pour vclte mort, que mille fois je vous veux répéter, et sans laquelle vous n'aurez jamais en vous la vie divine; car elle ne se donne à l'âme qu'après qu'elle est morte à sa propre vie ; puisque c'est de la mort à elleraô ie qu'elle doit ressusciter à la vie de Jésus. Priez ce divin Tout, mort et ressuscité pour vous, qu'il vous rende participante de l'un et l'autre de ces mystères. C'est le souhait unique de votre très-humble et très-obligé serviteur.

LETTRE CLXX

De l'agonie d'une âme que la foi sépare et dégage de toutes choses pour la faire être uniquement à Dieu.

J'ai reçu deux de vos lettres, qui m'ont appris avec consolation l'état de votre intérieur. J'en bénis Dieu de tout mon cœur, et je le supplie qu'il achève en vous son œuvre, vous attirant toujours de plus en plus à lui, et vous retirant de tout vous-même et de tout l'être présent, qui n'est rien que mensonge et inconstance. Jésus était hier, dit saint Paul [Ilehr. xm, 8),î7 est encore aujourd'hui, et il sera le même dans les siècles des siècles. Il n'en est pas ainsi de la créature. Elle n'est jamais en un moment ce qu'elle était en l'autre, et Dieu !'a voulu de la sorte, afin que toute la créature fût en hommage perpétuel vers son éternité et vers son être toujours constant dans le ciel. Ohl qu'il est doux d'avoir atteint une fois du fond de l'âme à ce fond éternel de Dieu, qui veut non-seulement vous dégager et vous déprendre de toutes les choses grossières du monde, maismêine de tout ce qui est sensible en ses voies, pour vous unir intimement à lui, vous rendant un avec lui et un esprit evec le sien !

Tout ce qui n'est pas Dieu est au-dessous de Dieu. Et même les dons sensibles des lumières ou des goûts dont il se sert pour toucher et remplir le temple grossier des '■mes encore terrestres, et qui sont comme 'es vêlements dont il se couvre, sont représentés par Isaie (vi, 1;, comme étant au-dessous de Dieu, remplissant le temple. Par où il semble nous vouloir apprendre qu'un jour viendrait que Dieu remplirait le temple spirituel des cœurs et des esprits fidèles de sa prepre substance et de lui-même, qui est esprit très-pur et très-saint, et qui est même appelé trois fois saint par les anges dans !e ciel. Voilà de quoi sa charité veut nous remplir par l'union avec lui que nous donne sa divine foi, qui nous y lie sans milieu. Les autres choses sont des moyens grossiers qui nous attirent et nous approchant, mais ne nous unissent pas en terre si immédiatement à Dieu. Nous pouvons bien par là tou-

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