‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 314 sur 394 · ETES DE M. OL1ER · texte numérisé non relu

ETES DE M. OL1ER

cher pour ainsi dire tes vêtements de Dieu ; mais non le toucher lui-même : il n'y a que la foi pure, cette loi vivifiée et animée de charité, et que saint Paul appelle le lien de perfection {Col. m, li), qui nous y unit intimement en cette vie, et qui, nous séparant de tout, nous fait entrer dans une unité admirable avec lui. Allons donc à cette vie intérieure, à cette vie de foi où il nous appelle. Marchez-y en confiance, toute perdue et anéantie en Jésus et en Marie. Et si vous n'y trouvez aucune consolation, et qu'ils ne veuillent pas même vous y laisser la joie d'aucune idée sensible de i-e qu'ils sont en vous, ou de ce que vous êtes en eux, sachez que c'est pour vous ôter tout ce qui vous pourrait porter au détour de Dieu et au retour sur vous-même, et pour vous être ainsi de plus simples moyens qui vous établissent parfaitement en Dieu. Jésus-Christ, l'unique du Père, et qui habite en son sein, n'en a voulu sortir que pour nous y reporter avec lui. 11 a dit à ses disciples qu'il est leur voie, que [nersotine ne vient au Père que par lui et en lui, et que son Père, qui est plus grand que lui, doit être notre fin et notre consommation. (Joan. xiv, 6, 7, 28.) Il ne veut point, comme homme, se rendre notre fin ni notre occupation dernière; mais son souhait est d'être vu, connu, aimé et goûté de tous les hommes, afin qu'étant tous consommés en lui, et devenus un avec lui, ils se perdent avec lui et en lui-même en Dieu le Père, qui est leur dernière fin, aussi bien que leur premier principe.

Ohl que de dénûments, que de séparations, que de divisions en vous-même il vous faudra porter pour parvenir à cet état I Il faudra, dit l'Apôtre (Hebr. iv, 12), que le glaive de la parole et de la fui aille jusqu'à la division de rame et de l'esprit; et quand notre grand Maître en viendra à ce point, que de bon cœur je pleurerai avec >ous, et répandrai des larmes de douleur et de joie, souffrant dans votre martyre, mais me réjouissant de votre liberté et de votre couronne 1

Je vois bien que Dieu a déjà commencé en vous cette division, mais ce n'est rien au prix de ce qu'il veut faire; car pour rendre votre âme belle, juste, simple, douce, patiente et miséricordieuse comme lui , ii faut qu'après l'avoir tirée de la chair il la divise de votre esprit, ce. qui est très-rude et trèspénible à la nature. Car si l'agonie est douloureuse dans la séparation de l'âme d'avec le corps, combien plus est-elle pénible dans la division de l'esprit et de l'âme?

Notre-Seigneura souffert l'agonie par deux fois. L'une au jardin des Olives, intérieurement, où il s'était retiré avec trois de ses apôtres : l'autre à la croix, extérieurement, et à ta vue de tout le monde. La première était pour mériter la force aux personnes intérieures de porter l'agonie spirituelle dans la mort et la division de tout elles-mêmes, qui s'acquiert, et à laquelle on parvient par l'oraison. C'est pourquoi il est remarqué, dans l'Evangile , que N'otrc-Seigneur

LETTKES SPIRITUELLES.

ONfr

faisait alors de p. us longues prières : Factus in agonia protixius orabat (Luc. xxn, 43), et que son Père lui envoya un ange pour le conforter, parce que c'est en ce temps-là que les âmes ont besoin d'un ange confortant. Je ne suis qu'un démon en moi-même, mais pourtant, tout misérable que je suis, je suis pour vous un ange par mon ministère, et j'espère que Notre-Seigneur me rendra présent à vous, et m'enverra vers vous pour vous aider et vous secourir; car ce bonheur de mourir parfaitement n'arrivera pas sitôt. Il faudra bien languir auparavant, et souffrir en votre âme. Cette agonie intérieure, pénible et cruelle au langage de Job, vous rendra un jour l'agonie extérieure fort douce et agréable, et elle fera que vous vous réjouirez d'allerjouir à jamais de votre Epoux en unité parfaite, après avoir été purifiée et séparée parfaitement de tout ce qui n'est pas lui en votre âme.

LETTRR CLXXI.

Comment il faut honorer les saints aux jours de leurs fêtes.

Notre-Seigneur m'a donné ce matin de quoi répondre à votre lettre et satisfaire à votre désir , en me faisant connaître la manière dont nous pouvions nous occuper sur les saints , et nous entretenir aux jours de leurs fêtes. Je voyais premièrement qu'il fallait les honorer en leur gloire, et se réjouir avec eux de l'honneur et du service qu'ils avaient rendu à Dieu durant leur vie, reconnaissant avec eux la libéralité de ce grand Seigneur et de ce souverain Maître, qui récompense ainsi ses serviteurs. Je voyais aussi qu'il fallait se réjouir avec Dieu deYhonneur qu'il recevait par ses saints , à l'occasion desquels on lui rendait tant de louanges.

Je reconnaissais encore qu'il fallait s'unir à leur esprit , et se lier à eux, pour rendre à Dieu les mêmes honneurs et les mêmes louanges qu'ils lui rendent dans le ciel ; et qu'il fallait se faire ainsi leur aide et leur supplément , pour glorifier Dieu et le louer de toutes ses grâces et de tous ses bienfaits. C'est la joie la plus grande que reçoivent les saints , que d'avoir des associés avec eux , qui les aident à louer Dieu, et qui suppléent au désir qu'ils auraient de le magnifier par cent mille et cent mille bouches, s'ils les avaient. Je remarquais même comme il fallait , pour les contenter , se lier avec eux à Notre-Seigneur, pour offrir au Père les louanges et les hommages de son Fils. Car comme ils savent qu'ils ne peuvent satisfaire à Dieu que par le culte et la religion de Jésus-Christ, aussi ne peuvent-ils se contenter que par les respects qu'ils empruntent de ce divin Sauveur pour honorer Dieu comme il mérite. Les anges même dans le ciel en usent de la sorte : et l'Eglise nous dit que c'est par lui, que tous ces esprits bienheureux adorent sa souveraine majesté. Per que m majestatem tuam laudant angeli , adorant dominationes, tremunt potestates:

Les anges louent Dieu par les louanges de

Jésus-Christ. Par lui les Dominations l'adorent et les Puissances le révèrent. Par lui toutes les Vertus descieux et tous les Séraphins chantent à Dieu ce grand cantique: Saint , Saint , Saint , ne pouvant se contenter autrement. Et voici comment cela se fait. Tous les saints étant conformes à Jésus- Christ , et ayant tous en eux son même esprifrépandu dans leur cœur, qui loue et glorifie Dieu incessamment , ils louent tous en lui la majesté de Dieu , à cause qu'ils s'unissent à ses louanges et se rendent au torrent de magnificence que l'esprit de Jésus rend en eux à cette divine majesté. Ils sont comme les poissons qui se laissent conduire au branle et au mouvement de la mer. Car les saints étant comme abîmés dans la personne de Jésus-Christ , ils se laissent aller au branle de son esprit : ils se laissent porter aux saints mouvements dont ils honorent Dieu, et à ses élévations perpétuelles qui , étant infiniment parfaites et agréables au Père, le contentent en son Fils, sans lequel ils ne pourraient le satisfaire, n'y ayant que lui qui soit digne de Dieu.

Je souhaite que vous expérimentiez bien cette vérité sur la terre, et que la conviction qu'on ne peut rien qu'en Notre-Seigneur, et qu'on ne saurait rendre à Dieu ses devoirs que dans le secours de son divin esprit, vous fasse aimer cet exercice. Je prie ce divin Seigneur de rendre notre cœur un digne temple de ses louanges, dans lequel il puisse honorer Dieu son Père comme il désire. Et puisqu'il lui veut rendre en nous ses devoirs, et qu'il désire que nous servions comme de supplément à l'abondance de sa religion et de son amour qu'il répand en nous, ne pouvant le contenir en luimême , liez-vous particulièrement à lui en tous les saints , afin d'entrer avec eux en société de ses hommages. Il est mort pour s'acquérir et se consacrer nos cœurs comme ses temples, dans lesquels il puisse magnifier Dieu : et tous les sainis au ciel sont comme autant d'échos qui lui servent à multiplier les louanges qu'il rend à la gloire de Dieu. C'est là l'objet des peines et du travail de Jésus-Christ sur la terre , que d'acquérir des âmes qui lui aident à glorifier son Père , n'a.yant point de plus grand repos ni de plus grand soulagement que de se répandre ainsi dans les saints, et de trouver en eux des aides à son amour , qui par ce moyen s'étend et se multiplie à la grande gloire de Dieu.

C'est ainsi que les âmes qui vivent sur la terre se doivent disposer, pour aider à Jésus-Christ et à ses saints à glorifier Dieu dans les jours de leurs fêtes. Et c'est aussi ce que fait la sainte Eglise , qui se joint au saint qu'elle honore , afin de se donner pour aide et supplément à sa dévotion, concourant mutuellement avec lui pour glorifier Dieu, et pour rendre à sa majesté les devoirs et les hommages qu'il lui rendrait lui seul, s'il était multiplié dans tout autant de bouches et de cœurs qu'il y a de sujets dans l'Eglise, qui honorent et qui glorifient Dieu

•Jol

avec lui. Tant

OEtiYKES COMPLETES DE M. 0L1EK.

plus les peuples louent Dieu en ces jours, et tant plus les saints ont île joie et de consolation d'avoir dans leur sein tant d'honneurs et de louanges à rapporter à Dieu. Le serviteur est d'autant plus glorieux , qu'il a plus de moisson à porter dans la maison de son maître : et (il us il voit qu'on lui apporte de richesses, plus il se réjouit. C'est pourquoi dans ces jours on doit, pour le contentement des saints, et encore plus pour la gloire de Dieu , s'assembler pour bénir son saint nom sous leur protection , s'unissant à leurs louanges et aux devoirs que chacun rend à Dieu , qui sont sans nombre , à cause des devoirs de tous les autres saints, auxquels il participe par l'union qu'il a avec eux , etc.

LETTRE CLXXII

Quelques dispositions pour te temps de l'Àvcnt.

La volonté de Dieu que j'adore, et que j'aime , ce me semble , de tout mon cœur, et particulièrement dans le dessein de vous servir en lui , fait que je ne puis différer à vous exciter de nouveau à aimer votre Tout, et à vous donner quelque exercice qui vous puisse être utile pendant ce temps.

Vous savez donc que l'Avent, qui est un temps de pénitence , nous est donné pour nous représenter la loi de rigueur, et le temps de l'Ancien Testament, qui n'avait de soulagement ni de consolation que dans l'attente du Fils de Dieu , et dans ses soupirs pour Jésus-Christ. Ainsi , pour entrer dans l'esprit et dans les sentiments de l'Eglise , il faut que vous soupiriez continuellement après sa venue en vous. Et comme tout l'Office est rempli de ces désirs, il faut y joindre les vôtres, et conjurer incessamment le Verbe éternel de descendre en vous. Ma chère Fille, pourriez-vousbien être sans aimer et sans soupirer, quand vous saurez que ce Verbe, habitant en sa gloire , et dans te trône d'éclat et de majesté, s'est laissé charmer jusqu'à ce point à l'amour et aux soupirs des nommes, qu'il a daigné , en leur considération , avancer sa venue 7 11 a beau régner dans sa grandeur, il s'anéantit pour famour. Il a beau reposer dans le sein de son Père en sa béatitude, il descend dans le sein de Marie en notre infirmité. Il a beau vivre au milieu de deux personnes adorables de la très-sainte Trinité en sa pompe éternelle , il vient naître au milieu de deux animaux, comme un pauvre abandonné. 11 ne s'unit pas même à la nature des anges, si sortable à sa grandeur , mais il vient prendre la vôtre si ravalée, et si opposée à son état. Où eu est votre cœur au milieu de ces pensées? Faites en sorte qu'elles vous soient fréquentes durant cet Avent.

Désirez aussi sans cesse de posséder saintement ce tout aimable Jé>us, et de l'attirer en vous ; car le dessein du Verbe éternel , en s'incarnant dans le sein de Marie , n'était pas seulement de s'unir en personne à la nature particulière de Jésus, mais de s'unir par amour au cœur de toutes ses chères

créatures, et de s'y unir par une présence gracieuse et charmante que les amants ne sauraient dénier. Que si cette présence n'est pas comme au très-saint Sacrement , au moins est-elle assez puissante pour le représenter fidèlement à notre âme , et pour nous obliger à soupirer Duissamment après lui.

Mais, ma très-chère Fille, il faut se disposer à le recevoir pleinement en ce temps où il parle de sa venue dans nos cœurs , comme d'une rosée et d'un divin déluge. 11 me semble aussi qu'il vient comme un boute-feu , pour mettre le feu aux quatre coins et au cœur d'une ville. Je viens , ditil , apporter le feu du ciel, et je ne désire autre chose que de tout embraser. (Luc. xn, ^•9.) Tout se fait en plénitude dans ce temps. Présentez votre cœur à ces grâces. Mais pour les recevoir il faut que vous deveniez pauvre comme Notre-Seigneur, non-seulement extérieurement , mais intérieurement; c'est-à-dire dépouillée d'entendement et de volonté: d'entendement, vous dénuant de l'aîlache à vos pensées et à vos jugements, les soumettant au jugement des autres, vous retranchant la liberté de juger de toutes choses , et surtout des actions il'aulrui : de volonté, n'aimant que votre amour, mais l'aimant souverainement, et aimant en lui tous ceux qu'il vous commande d'aimer, vous dépouillant pour lui de l'amour de vous-même, déniant à vos inclinations naturelles et sensuelles ce qu'elles vous demandent pour leur pure satisfaction, et non pour plaire à Dieu dans leur nécessité ; enûn, anéantissant en vous le vieil homme avec ses habitudes , pour vous revêtir du nouveau , et vous remplir de ses dons, de ses vertus , et de ses grâces.

Dieu , en ce temps, devient de Créateur , créature ; de Verbe , chair ; d'infini , limité; de tout-puissant, infirme; de sage, enfant; de roi , esclave ; de grâce, péché: Factus precatum, dit saint Paul [II Cor. v, 21] : il est fait péché pour nous ; c'est-à-dire il en a l'apparence , et en souffre les disgrâces. Voyez quel anéantissement. II est infini. Toutes vos humiliations ne peuvent aller jusque-là , car elles seront toujours finies. Voyez quels dépouillements : la divinité rabaissée jusqu'à l'humanité; Dieu dépouillé de sa gloire et de ses qualités divines; le Verbe éternel revêtu de nos bassesses et de nos misères; l'humanité même du Fils de Dieu dépouillée de sa propre personne.

Votre dépouillement sera-t-il jamais delà sorte? Votre anéantissement ira-t-il jamais jusqu'à ce point ? Humiliez-vous au moins autant que vous pourrez , soupirant durant ce temps après cette- vie de Jésus-Christ, et travaillant sans cesse à vous anéantira son exemple.

LETTRE CLXXII1

Su)' le même sujet.

Pour répondre aux intentions de Dieu dans le temps où nous sommes , il faut que nous l'employions particulièrement à rendre

nos devoirs intérieurs au divin avènement du Verbe en terre. C'est un mystère si auguste, que l'Eglise nous donne près d'un mois pour nous y préparer. Et même, afin de nous favoriser en ce dessein , elle nous propose la sainte conception de la Mère à vénérer, pour nous disposer à adorer celle du Fils , et pour nous apprendre que ce divin Sauveur voudrait être conçu dans le cœur de toute l'Eglise, et voudrait y établir sa demeure, sa vie et son règne, comme il l'a établi en la nature particulière qu'il a choisie on Marie , lorsqu'il s'est uni en elle à notro lin ma ni té.

Il veut aussi par là nous faire connaître comme la sainte Vierge est divinisée en sa conception, n'y ayant lien dans ce saint mystère qui ne soit animé ou revêtu de la Divinité. Le dessein du Verbe est de faire la même chose dans le cœur des fidèles en sa venue, pourvu qu'ils se préparent bien à ce bonheur : car il vient pour être toute leur vie, toute leur vertu, et toute leur grâce; il vient pour être toute !a lumière, le mouvement et la puissance des âmes vides d'elles-mêmes, et de toutes les créatures. Travaillez donc bien durant cet Avent à vous vider de tout pour jouir de la plénitude que Jésus vous prépare au jour de sa naissance.

LETTRE CLXXIV

Il exhorte une bonne âme à se vider entièrement de tout, pour se remplir de Dieu.

Je ne puis vous exprimer la joie d'esprit que votre lettre me vient d'apporter, en y marquant visiblement le progrès de la charité sainte de Jésus-Christ, qui me paraît vouloir remplir votre cœur de la plénitude de sa dilectinn , et la répandre en toutes les opérations de votre âme. Que la créature est heureuse qui commence à vivre de Dieu, qui opère en elle et par elle en toutes choses 1 Il n'y a rien qui donne b Dieu plus de joie en la vie présente, et qui lui prépare plus de gloire en la future. Ne mettez point d'obstacle à cette vie divine. Laissez-vous-en remplir en tout vous-même par le vide universel de toutes choses. Un Dieu seul vous remplisse et vous possède : un Dieu seul est digne de vous : et souffrez plutôt la fierté de toute créature, que de laisser occuper à qui que ce soit la place du grand Tout en la moindre partie de votre cœur.

Ah 1 si vous saviez la jalousie que Dieu me donne, comme à saint Paul, que votre intérieur soit possédé uniquement de ce céleste Epoux 1 Je ne puis vous l'exprimer. L'amour même de Jésus-Christ en vous vous le doit faire sentir. 11 n'y a rien qu'il aime, et qu'il ait passion de posséder, comme votre âme. Pour la venir chercher, il est sorti du sein du Père où il habitait, où il était aimé uniquement, et où il avait toute l'étendue de son sein pour son repos et pour sa joie. Qui pourra lui dénier son cœur entier? Oh! n'êtes-vous pas heureux qu'il veuille de vous, el qu'il vous ait choisi entre mille? Aimez celui qui vaut mieux que tout, et

devant qui tout n'est rien , tout n'est que corruption, que vanité, que mensonge. Soyez à lui par-dessus tout, et me croyez en lui tout vôtre plus que jamais, et pour l'éternité, s'il plaît à Jésus-Christ.

LETTRE CLXXV

Qu'il faut porter en patience les sécheresses et les dévolutions intérieures.

En priant Dieu sur le sujet de votre lettre, je n'ai point eu d'autre réponse en l'esprit que ces paroles du Sage : Il y a un temps de semer el un temps de cueillir. (Ecclc. ni, 2.) Comme Dieu partage les saisons en la nature, dont les unes sont destinées à semer, les autres à laisser le grain en repos sous la terre couverte de neige, de glace et de brouillards; et les autres enfin sont employées à recueillir le fruit de la semence : de même en est-il en la grâce , où Dieu donne le temps à l'âme de recevoir avec plaisir la douce semence de sa parole ; et après il la laisse germer dans le cœur avec plus de repos, en attendant qu'elle porte des fruits, en patience.

Cette bonté divine , accompagnée d'une douceur et d'une sagesse immense, a continué de me mettre en l'esprit ces autres paroles : Il y a un temps de parler et un temps de se taire. {Ibid., 7.) Et, en effet, il est lui-même parlant en nous, et il y est gardant le silence. Et celui qui prétend de parler pendant qu'il se doit taire, il le fait sans fruit et sans consolation. Ainsi, je vois bien que ce temps de sécheresses intérieures, de traverses et de contradictions extérieures, ces révoltes d'humeurs, ces émotions naturelles nous indiquent l'hiver et une saison fâcheuse à passer, pendant quoi ce bon grain de la parole , qui a été jeté dans votre cœur avec tant d'abondance de la part de Jésus- Christ, demande sou repos, et veut avoir du temps afin de prendre ses racines, et de fructifier à loisir. Une saison suivante fera dire à Jésus-Christ, votre cher Epoux : Maintenant l'hiver est passé ; levez-vous et venez après moi. L'oisiveté patiente où vous entrez présentement sera divinement relevée et excitée par la parole intérieure de la grâce, et par les sollicitations de l'esprit de l'Epoux, dans la diversité de ces saisons. Dieu prend plaisir d'éprouver la fidélité de ses saints, leur faisant souffrir, avec la sévérité des peines de leur état, la rigueur du martyre de sa dilection et de sa charité.

Dieu veut que l'âme qui est bouchée à la parole, et qui n'a point de goût pour la voix de l'Epoux, se tienne humiliée et confuse, dans l'attente de celui qui doit ouvrir les oreilles et les fermer quand il voudra. Notre- Seigneur et sa sainte Mère, vivant sur la terre dans l'éminente union de la divine charité , se voyaient quelquefois destitués des douceurs et des consolations sensibles dans l'exercice des œuvres de piété. Si Jésus- Christ endure en patience et en humilité la soustraction de l'esprit, quelle privation, quello sécheresse, quelle désolation d'esprit la créatuic.ue doit-elle pas porter quaid

il plaît à Jésus de se retirer et se cacher? que je puis est de

d'oii

11 faut étudier la conduite de Dieu le Père sur son Fils, à qui, en même temps qu'il communique la plénitude de sa joie et de sa gloire sur le Thabor, dans le mystère de la transfiguration que l'Eglise honore aujourd'hui , il lui met devant les yeux de l'esprit la croix et l'excès qu'il doit souffrir en Jérusalem. Par là il nous apprend qu'il veut que la consolation nous serve de force pour la désolation, et qu'en tous temps nous soyons également unis à lui, en son Fils Jésus- Christ, sans dépendance des sentiments, et sans attache aux goûts de la dilection. C'est ainsi qu'il désire d'être adoré des siens. 11 veut qu'ils l'honorent par les sacrifices, et surtout pour les sacrifices des choses les plus sensibles , et qui seraient les plus capables de les consoler même en Dieu.

Dieu, qui a bien voulu qu'on lui ait sacrifié son Fils, veut aussi qu'on lui sacrifie ses membres, et se réjouit que les sentiments de sa grâce soient les victimes qui parfument tous les jours ses autels.

LETTRE CLXXVI

A l'occasion de la fête de saint Alexis, il exhorte une âme à l'anéantissement intérieur.

La fête de demain m'oblige de vous prier de préparer votre âme à recevoir votre divin amour. Vous lirez pour cela , si votre loisir vous le permet, la Vie de saint Alexis, que l'Eglise respecte, et qui mérite des devoirs et des hommages particuliers des âmes appelées à la vie cachée et inconnue de Jésus- Christ. Vous verrez en la vie de ce grand saint une expression parfaite de l'anéantissement du Verbe , qui doit être le fond de toute votre grâce et de ia bénédiction aue vous devez attendre à l'avenir, laquelle sera aussi grande que votre anéantissement intérieur sera parlait. Voudriez- vous laisser quelque chose de propre en vous qui ne fût pas anéanti ? Voudriez-vous qu'il y eût quelque chose en vous qui ne fût pas absorbé et abîmé en Jésus-Christ? Ma Fille, encasqu'il restât quelque chose de vivant en vous qui ne lui fût pas encore livré, faites que ce soit demain la fête de votre perte en Dieu ; et faites pour cela une protestation solennelle de vouloir vivre en abnégation totale de vous-même, par une oblation , consécration et consommation parfaite en Jésus-Christ. J'espère que Notre-Seigneur vous fera cette grâce , que vous devez aussi tâcher de vous procurer par toutes les ouvertures et tous les moyens que le Ciel vous présentera. Adieu.

LETTRE CLXXV1I

// fait paraître son abandon à Dieu dans la conduite d'une âme qui recevait petc de consolation de ses avis. — Il parle de la manière de s'occuper en la fêle de saint Bonaventure et des autres saints. J'aurais pu avancer mon voyage, si je n'avais été engagé à M. T.... Cette bonne veuve est fort désolée et abattue, tant de corps que d'esprit, et elle me fait compassion. Tout ce

ui oonner quelques remèdes intérieurs, encore en petit nombre, Noire-Seigneur ne me donnant pas la plénitude de l'onction et de la grâce qui me serait nécessaire pour son soulagement et sa consolation. Et c'est là une de ses peines assez sensibles , parce qu'elle croit que Dieu la veut délaisser, lui retirant l'onction intérieure et extérieure tout ensemble. Cet état est fort pénible, et une âme qui y est réduite est digne de compassion. Je lui donnerai un jour ou deux pour lui ftire la charité que son état demande, en attendant que Dieu use de moi envers elle en la manière qu'il voudra. Il faut, quoi qu'il en soit, être à la grâce et demeurer en elle. Il faut vivre de l'esprit et marcher seulement par esprit, car tout ce qui n'est pas purement de lui, et que nous voulons mêler de notre art et de notre invention, demeure inutile et sans fruit. Priez pour elle.

Je vous écris le jour de saint Bonaventure , dont je me suis trouvé bien rempli intérieurement. Je prie Notre-Seigneur que la vertu et l'impression de son esprit se soient formées en moi , selon les désirs de la très-sainte Vierge, envers laquelle il était fort dévot. Pendant le temps que j'expérimentais ce bonheur, je désirerais d'être ers lui ce qu'il était à Dieu, à Jésus et à sa sainte Mère; et d'être à l'Eglise ce qu'il y était en esprit , soit à l'égard du clergé, soft à l'égard des réguliers, pour lesquels il avait un grand amour : c'était un saint bien accompli et parfait en tout. Tout Jésus-Christ était formé admirablement en son intérieur. Je demande en toute humilité une miette des grands festins qu'il faisait en son bon Maître.

Ce serait une chose bien sainte pour vous, et que je souhaiterais fort pour une âme, que dans les jours des saints votre cœur s'ouvrît à eux , afin que vous fussiez en communion avec eux de leur dévotion, et de leur vie intérieure et divine. Ne savezvous pas qu'après la jouissance de Dieu en Jésus-Christ, la communion des saints est le plus grand bonheur que l'on [misse posséder dans le ciel, et que Dieu veut bien que les siens commencent cette communion sur la terre ? Qu'il est doux, pendant le cours de l'année, d'aller se plonger, de saint en saint, dans ces douces et heureuses fontaines de grâce 1

Que c'est une chose sainte de goûter en chacun leur esprit et leur vie, d'entrer en leurs opérations intérieures et dans leur occupation envers Dieu, envers Jésus, envers Marie et envers tous les saints, et d'entrer dans tous les devoirs de sainteté qu'ils rendent à Dieu , et da-ns tous les actes de piété qu'ils exercent envers l'Eglise! Je vous appelle là, en attendant que je vous en sollicite de vive voix, ce qui m'est une consolation nonpareille. Toutes les choses que je vous dirai me seront autant d'exhortations pour moi-même; car je me sens toujours le premier appelé à ce que je vous demande, et il me semble que je n'ai point fait mou

LETTRES SPIRITUELLES

devoir, ni satisfait à toute mon obligation, quand vous n'êtes pas participante en esprit de ce que je dois à Dieu et à son Eglise.

LETTRE CLXXVHI.

De son amour pour les souffrances et pour la croix.

Que puis-je vous dire en l'état où je me trouve, sinon que je suis tellement obligé, que je ne puis assez reconnaître Notre -Seigneur en vous et sa très-sainte Mère ? Le grand Maître, qui conduit toutes choses en la manière qu'il a voulu, et que nos péchés le méritaient, nous fait faire maintenant pénitence en notre intérieur; c'était ce qui me fut promis à Chartres, où il me fut dit au fond du cœur : Tribulatio proxima est : La tribulation est prochaine.

Que dois-je dire à votre âme, que je sais qui soulfre sur toutes ces choses aussi bien que la mienne, sinon que notre condition doit être celle de tous ceux qui veulent appartenir tout de bon à Jésus-Christ ? Quiconque fera profession de vouloir aimer Dieu, il faut qu'il dise avec sainte Thérèse : Ou souffrir ou mourir. Il ne faut point de milieu à cela. Tous les moments de la souffrance sont si précieux, et ceux de notre vie si courts, qu'il ne faut pas qu'il s'en écoule aucun qui ne soit détrempé dans l'amertume de la croix. Oh ! que saint Paul savait bien ce que valaient la douleur et la peine, quand il disait que sa plus grande gloire était de souffrir pour celui qui était mort pour lui dans la souffrance 1 (U Cor. vu, '*■) Il faut que notre Maître et que notre sainte Maîtresse continuent de porter en nous le joug et le fardeau qu'ils nous imposent. 11 faut nous retirer à tout moment en eux pour en faire l'usage que nous devons, n'y ayant rien de si faible que la chétive créature, qui ne peut rien en elle. Quoique l'esprit soit prompt pour être soumis à Dieu, la faiblesse de la chair doit être soutenue et arrêtée à tout moment par la puissance de la vertu divine régnant en notre cœur. Hors delà il n'y a qu'intirmité et défaillance continuelle. Je sais bien que l'esprit intérieur qui fortifie le nôtre n'empêche pas la chair de souffrir et de porter le joug de la croix de Jésus avec violence, mais c'est par laque l'on achète avec Jésus-Christ le royaume du Père. Notre Maître n'a reçu qu'en passant la douceur du Thabor, mais il est demeuré et arrêté longtemps sur la croix, et cet état pénible et douloureux lui a été présent tous les jours de sa vie.

LETTRE CLXX1X

Que les guerres sont les châtiments des infidélités des hommes.

Je vous remercie du soin que vous prenez de me faire savoir des nouvelles de votre santé, qui nous est si chère, et qui, après les appréhensions que nous avaient données vos rechutes fréquentes, nous a tous consolés au dernier point, Je loue Dieu et le bénis de tout mon cœur de cette grâce, lui en demandant la confirmation. Nous voudrions

être en état d'accomplir le vœu que nous devons pour vous à saint François de Paule : mais nous en sommes empêchés par les soldats, qui nous assiègent de toutes parts; ce qui nous met encore dans la crainte de ne pouvoir vous avoir sitôt auprès de nous. Mais il faut que les fléaux de Dieu soient entiers, et que les privations ordonnées par sa justice sur nous, pour nous tenir en désolation, s'accomplissent. Vous aurez, pendant'ce temps-là, le loisir et la liberté de faire les œuvres de Dieu qui se présentent en vos quartiers, et entre autres celles des séminaires des huguenots, dont il vous plaira prendre toujours les mesures, en attendant que ces mauvais temps s'écoulent, qui sans doute nuiront fort aux bonnes œuvres, et feront différer beaucoup de saintes entreprises; ce qui doit être mis au rang des vengeances du ciel, qui nous punit de nos négligences, et des retardements à la fidélité de son œuvre. C'est ainsi que Dieu dira au jour du jugement et de ses colères : Yœ prœgnantibus. (Multh. xxiv, 19.) Malheur sur Tes femmes grosses, et sur les personnes qui ne se sont pas hâtées , dans l'ouvrage de la piété, pour accomplir les desseins qui leur étaient commis. Faites pénitence en esprit pour nos maux. Gémissez pour nos offenses, et pour celles de Paris, qui est menacé, aussi bien que toute la France, de ressentir les effets des justices qu'il a méritées depuis tant d'années, où Dieu ne lui avait montré les verges que de loin, et les avait tenues hors le royaume : mais maintenant il les fait sentir au dedans. Oh I que la longanimité de Dieu est adorable 1 que sa justice est longtemps douce et paisible 1 Appréhendons le temps de sa fureur et de son zèle. Adieu.

LETTRE CLXXX

// exhorte un ecclésiastique â retirer tespetits enfants des hérétiques dans les Cévinnes, et fait paraître un grand zèle pour leur salut.

Ne différez pas d'un moment la réception de ces petits enfants. Ouvrez, comme Jésus Christ, un sein de père à ces petits sujets. Vous savez bien l'exhortation que nous fait saint Paul, de dilater les espaces de la charité, pour y recevoir et y comprendre en Jésus-Christ et en sa sainte Mère tous les besoins de l'Eglise. Vous me demandez si vous emploierez à cela tout l'argent que je vous ai laissé pour cette œuvre. Je vous dis que non-seulement vous y employiez cette somme, mais tout ce que je puis avoir en ce monde : et si mon sang valait quelque chose, je le tirerais jusqu'à la dernière goutte pour leur soulagement. Omon Fils, quel bonheur d'aider à ces âmes à se sauver 1 Quelle joie votre lettre ne m'a-t-elle pas apportée 1 mais plutôt quelle jubilation cette nouvelle ne donne-l-elle pasaux anges, et à la très-sainte Vierge débellatrice des hérésies I Je veux que pour payement de cette ci. ère nouvelle vous alliez vous-même, de ma part, mener aux pieds de la très-sain le Vierge ces prémices des Cévenues, et qu'ils aillent recon-

naîtreen elle la Maîtresse de leur bonheur et de leur conversion. Procurez-leur tout le secours que vous pourrez. Mais n'en refusez pas un ; car je suppléerai àeequi manquera pour leur besoin. Won entant, je vous découvre le zèle de mon cœur sur cet ouvrage ; mais je vous prie que ce soit pour vous seul, sans en rien faire paraître. Car, outre qu'à l'imitation de saint Bernard : Secretum meum mihi, chacun se refroidirait en cette

jubilé, soit pour nos fautes et misères passées, soit pour nos besoins présents, soit pour nous enrichir dans nos indigences. On ne saurait manquer de rien.avec elle.

Je vous prie de dire à M. le B*** que je prétends bien quelques intérêts pour l'avoir mis au milieu de tant de trésors, et l'avoir approché d'une si bonne Mère, où il trouve tant tle biens à souhait. J'espère aller prendre part aux consolations qu'il trouve au

bonne œuvre; et, nous en laissant lacharge.il Puy, aux pieds de la très-sainte Vierge, et nous ôterait le moyen défaire d'autres choses pour Dieu, et eux-mêmes seraient privés du bien de le servir, Examinez en Notre-Seigneur avec M. L*** à quoi vous emploierez ce que vous avez pour cela. Voyez s'i-l serait mieux, pour donner courage, de contribuer au bâtiment, qui, selon ce que vous mandez, serait pour peu de chose mis en état de recevoir ces petits : ou bien, s'il vaudra mieux se charger de quelques-uns de. ces enfants pour commencer et mettre les autres en train. Comme vous êtes sur les lieux, vous en jugerez mieux que moi, qui ne puis pas voir ni sonder le cœur de ces messieurs. Sur l'ouverture que je fis decette œuvre avant que départir, on le goûta si fort, qu'on crut que la ville devait l'entreprendre, comme

étant une œuvre de bénédiction singulière, et qu'il faudrait que tous les états y contribuassent. Mais il ne faut pas que la chose se fasse si hautement. 11 y faut moins d'éclat : premièrement, afin de marcher selon l'Evangile ; secondement, à cause qu'il ne faut pas que les huguenots le sachent; car ils mettraient empêchement à ce bien, et peut-être ferait-on des défenses en leurs synodes de donner desenfants aux Catholiques. Et, bien que la plupart n'eussent aucun égard à ces défenses, à cause de leur nécessité, cela néanmoins nuirait à plusieurs, et ce dessein en pâtirait assurément. Ainsi, mon Fils, il faudra que ceux à qui on le communiquera en confiance consultent entre eux du prétexte spécieux qu'on donnera à celle charité si importante, si efficace pour le salut des unies, pour la couvrir à nos ennemis, et à ceux de Jésus-Christ et do sa sainte Mère. Adieu. Je vous charge de faire tous les jours quelques prières en mon nom à la divine Maîtresse, au moins trois Ave Maria par jour, la saluant en qualité d'Epouse du Père éternel, de Mère de Jésus- Christ, etdu Temple adorable et magnifique du Saint-Esprit.

J'espère que le séminaire ne m'oubliera pas en ses prières, et, si l'on y manquait, je vous prie de recommander à M. L***d'en renouveler la pratique; la bonté de Dieu me chargeant de nouveau de quantité d'œuvres de conséquence pour sa gloire. Voyez où j'en puis être, étant si négligent et si infidèle à sou divin service. O bien, tout de nouveau, il faut se redonnera lui eu sa divine Mère, pour le trouver dans un lieu favorable où l'accès nous soit jibre et ouvert, et par lequel nous puissions trouver tous nos besoins pour le servir et le glorifier. La sainte Vierge nous servira d'uu

embrasser nos frères , pour rendre avec eux mes hommages à cette divine Mère. Je vous prie, en attendant, de le faire en mon nom.

LETTRE CLXXXI

II exhorte une âme, que Dieu avait appelée à son service, à la vigilance et à la prière.

Dieu soit béni à jamais, qui vous a enfin dégagé de vos occupations grossières, et de l'amour des choses de ce monde. Il faut maintenant, selon le conseil de Notre-Seigneur, que vous veilliez sans cesse pour ne plus vous laisser surprendre à de nouveaux engagements. Pour cela, soyez toujours eu garde, afin d'empêcherqu'aucune chose n'entre dans votre âme, ne voulant que Jésus seul qui vous occupe. Evitez soigneusement de vous complaire en vous-même, ou en la créature, et lorsque vous verrez que votre cœur voudra s'ouvrir pour recevoir et embrasser quelque consolation dans les sujets qui se présentent, soyez très-soigneux de faire entendre à Jésus que c'est lui qui est le seul possesseur de votre cœur, et que vous voulez mettre en lui toute votre complaisance

On ne peut croire combien le diable est adroit et vigilant, pour attaquer subtilement et délicatement les âmes qui, déprises des choses grossières, commencent à tendre à la perfection et à la pureté de l'amour de Jésus. C'est pourquoi il est très-important de veiller toujours en sa grâc^, et de ne cesser jamais défaire une attention continuelle sur soi-même. C'est ce que font avec persévéranceeten paix lesépouses fidèlesqui veulent conserver la sainteté de leur amour. Prenez garde surtout à ne vous fier jamais à votre état particulier de grâce, vous imaginant qu'il soit exempt de tentation. Notre Seigneur et ses apôtres disent que l'ennemi est incessamment auprès de nous, fai.-ant la ronde pour nous surprendre; et les saints nous avertissent qu'il tente à tout moment nos âmes, sans leur donner de trêve. Mais ce qui nous doit en cela consoler, c'est qu'il est certain qu'un cœur qui possède Jésus- Christ et sa grâce, qui est fondé sur lui et non pas sur soi-même, et qui vit dans les intentions continuelles de lui plaire, découvre facilement et repousse aisément ses attaques malignes.

Ne soyez pas seulement en défiance continuelle de vous-même, mais faites paraître cette défiance en évitant les occasions et les rencontres où vous pourriez vous remplir le cœur de quelque créature, ou de quelques

complaisances pour elle. Mettez tout votre plaisir et toute votre joie à sacrifier à Jésus toute la joie et tout le plaisir que vous pourriez prendre hors de lui, et lorsque vous serez présent aux choses où la Providence vous engagera par obligation, comme au boire ,au manger, à la conversation des créatures, soyez sobre en tout, retranchant le superflu, et renonçant, dans l'usage des choses, a la joie et au plaisir qui s'y rencontrent. Vous vous unirez pour cela, et vous donnerez aussi souvent à Jésus, que vous apercevrez être tenté de goûter quelque autre chose que lui.

Celui qui veut être bien pur doit s'abstenir le plus qu'il peut des créatures, comme étant des objets qui servent de matière à la tentation ; et lorsque la nécessité est passée, pendant laquelle Notre-Seigneur est le garant de l'âme, elle doit aimer la solitude et la retraite, pour y être occupée et possédée de Jésus-Christ en son intérieur.

Si vous prenez ce soin continuel en la grâce de Jésus-Christ, aucune chose ne remplira votre cœur et ne prendra la place de l'Epoux ; et cela fera que Jésus-Christ répandra toujours de plus en plus sa grâce dans votre âme; car il est très-libéral et très-ti- dèla à récompenser les veilles, les soins, les peines et les sacrifices de l'âme , qui sont les marques du plus partait amour.

Evitez donc la rencontre des choses agréables, sevrez-vous de leur possession, et embrasez pour l'amourde votre Epoux l'emploi pénible des choses qui vous déplaisent, les préférant aux plus agréables et aux plus douces. Ce sont là les sacrifices qui contribuent le [dus à la perfection du pur amour. Voilà pour la vigilance.

Pour la prière il est certain qu'elle est absolument et toujours également nécessaire dans le progrès de la grâce et dans la continuation fidèle au service de Dieu, et en l'amour du saint Epoux. Notre-Seigneur, qui est infiniment libéral de ses faveurs, ne laisse pas de les reprendre quelquefois, et de les retirer du cœur négligent ou présomptueux. Mais, comme nous voyons dans la nature qu'aussitôt que l'air est purgé des nuées qui couvraient le soleil, et qui étaient répandues sur nous, le soleil nous éclaire, nous échauffe et nous vivifie, de même, aussitôt que les nuages des créatures qui viennent à nous envelopper, et qui environnent le cœur de l'homme, sont dissipés par le sacrifice, ou bien par l'oraison, nous voyons au même instant Jésus-Christ éclater dans notre âme, et se répandre en nous en sa lumière, en son amour, en sa fécondité et en sa force. C'est pourquoi il est important, non-seulement de sacrifier, mais même de prier, et de prier continuellement en notre intérieur, à cause des brouillards fréquents qui s'élèvent et se répandent sur l'âme. Les moindres haleines des créatures, les moindres complaisances et satisfactions, les moindres confiances en elles, ouïe moindre appui sur nousmêmes bouchent le cœur et empêchent Ja grâce de nous remplir et d'opérer en nous.

On ne peut croire quelle est la dépendance et le besoin continuel que l'on a de la grâce de Dieu, pour vivre en séparation parfaite de toute créature, et dans l'éloignement de soi-même, comme Notre-Seigneur le demande à l'âme qui veut avancer en son amour. 11 n'y a pas un moment en toute la vie, dans lequel, si l'âme n'est visitée, vivifiée, et séparée par la grâce, elle n'entre aussitôt en établissement sur soi, et ne commence à mettre son appui et sa satisfaction en quelque créature.

La grâce nous sépare des créatures, nous dégage de nous, et nous porte à Jésus-Christ; et dans le vide et le néant où est réduite l'âme, elle fait qu'elle embrasse ce divin Epoux, et qu'elle désire sa possession , de laquelle, pour peu qu'elle se retire et sa sépare, elle éprouve aussitôt la grossièreté et le poison des créatures. Il est donc important et même nécessaire, mais de la dernière nécessité, pour peu d'emploi extérieur que l'ornait eu, si on ne veut souffrir quelque déchet, de se retirer en l'oraison, afin que l'âme se purifie et se nettoie de toute l'haleine des créatures, qui d'elles-mêmes, par la malignité d'Adam, infectent la pureté et ternissent l'éclat et la beauté de l'âme.

C'est pourquoi, si vous voulez bien faire, il faut vous tenir toujours anéanti en vousmême, vide de tout, séparé de tout, dépendant de la grâce de Jésus-Christ , ouvert à lui seul, pour ne recevoir que lui, pour n'aimer rien que lui, pour ne vous plaire qu'en lui, et pour trouver ainsi en lui toute votre béatitude.

L'Apôtre, qui sait le grand besoin de la prière pour attirer et appeler à soi Notre- Seigneur, ordonne aux Chrétiens de prier sans intermission : Sine intermissione orate. (J Thess. v, 17.) En effet, quand l'âme, se reposant sur ses œuvres passées, ou sur l'état présent de sa grâce sanctifiante, néglige de prier, elle tombe aussitôt en langueur, elle recule, et court à grands pas à sa ruine, car, ne voyant pas le besoin perpétuel d'une nouvelle grâce pour agir dans le bien, et pour se défendre des maux qui l'attirent incessamment, elle demeure en paix en ellemême, et tombe ainsi, par une fausse présomption, dans la négligence de son salut. Les grâces actuelles de Dieu ne sont pas moins nécessaires en la continuation de la vie intérieure que dans les commencements où l'on sortait du monde, du péché et de soi-même, et même l'on peut dire que, comme la vie intérieure en son progrès a (dus d'eeuvres à faire, plus de combats à souffrir et [dus d'ennemis à vaincre, elle a aussi besoin de plus de grâces, et par conséquent de [dus de prières et d'invocation de l'esprit Outre que l'âme accoutumée à la fréquence de la grâce, a plus besoin de discerner sou fond, et de se tenir attentive etall'ermie dans la vue de la vérité, pour ne pas ressembler au démon, qui ne s'y tient pas ferme:/» veritale non stetit. (Joan. vm, 44.) Car étant environné de grâces sanctitianles et actuelles, il ferma les yeux à son indigence es-

sentielte et naturelle, et se crut indépendant de la grâce de Dieu, et hors du besoin continuel de son secours pour opérer en justice et en sainteté devant lui.

Demeurez toujours établi en cette vue, qu'outre le fond du néant qui est en vous, et ce vide universel ne toute tendance et de tout mouvement au bien ; outre les instincts mauvais du vieil homme qui vous pressent, outre la paresse de la nature qui est ravie de demeurer en soi, et de jouir de la paix et du repos qui n'est que dans le ciel, vous avez besoin à tout moment des visites de Dieu, pour parler, pour agir, pour penser, pour vouloir le moindre bien du monde, ou pour ne pas tomber dans tous les maux imaginables; et que ce besoin est si grand, que, quelque grâce sanctifiante qui soit en vous, vous êtes dans le besoin continuel des grâces actuelles, qui vous éclairent qui vous portent et vous excitent au service de Dieu, qui vous fortifient et vous séparent de toute créature et de vous-même : en sorte que, dans le même moment qu'elles cesseront d'agir et d'opérer en vous, vous cesserez d'agir et d'opérer pour Dieu; vous serez immobile, aveugle, tout à fait inutile à son œuvre, et en état de vous plonger en toutes sortes de malheurs. Or, si ce secours est d'une telle nécessité, la prière qui l'appelle et qui l'impètre ne l'est pas moins. Et c'est ce qui fait qu'elle doit être continuelle, selon que saint Paul le recommande : Sine intermissione orale. (I Thess. v, 17.) Prière et oraison qui se fait au fond de l'âme par un regard et un soupir vers Dieu, qui l'attire et l'appelle incessamment à soi, et qui demande continuellement sa vie.

Quiconque cesse d'invoquer à soi le secours et l'esprit de Jésus, pour se reposer sur ses dons et sur les grâces qu'il a obtenues, n'avance plus dans les voies de salut; au contraire, il recule autant de temps qu'il s'arrête, et son âme cependant se dessèche et s'affame. Ainsi ne cessez jamais de prier et d'appeler 5 vous la grâce, pour obtenir toujours une nouvelle vie, et pour croître en Jésus-Christ. Si l'âme cessait pour un moment d'influer en vous et d'animer votre corps, il périrait au même instant, et perdrait le mouvement et la vie. De même en est-il de votre intérieur. L'Esprit-Saint vous doit incessamment vivifier par sa grâce, par son intime union et par sa pénétration , laquelle est dépendante de l'oraison, qui, comme un lien, tient Jésus attaché à votre fond, pour vous donner la vie et influer en vous. Ce que l'union naturelle de l'âme au corps fait en l'homme, pour conserver la vie, l'oraison le fait dans notre intérieur : et Dieu a voulu rendre l'homme dépendant en sa vie spirituelle de l'oraison, pour l'obliger à reconnaître toujours Dieu pour son principe ; à confesser son indigence et à recourir incessamment à lui dans sa .pauvreté et dans sa misère.

Dieu eût bien pu établir quelque chose de stable, qui eût incessamment influé en nous, sans nous obliger à cette activité continuelle;

mais la superbe et la paresse de l'homme, qui a besoin d'avoir les yeux ouverts sur son indigence, pour s'humilier et s'exciter en son assoupissement, oblige Dieu à nous donner un moyen de cette nature, qui nous engage à nous éveiller, à agir et à l'appeler sans cesse à notre secours.

Il faut donc que vous disiez comme le Prophète (Psal. xxxix, 1 seq.) : En attendant, j'ai attendu mon Dieu, et il m'aregardé : « Exspeclans exspectavi Dominum. » Cette répétition marque une attente continuelle et sans relâche. Et exaudivit preces meas ; et il m'a fait cette grâce de vouloir exaucer mes prières, me retirant des lacs et des pièges du monde et de la chair. De lacu miseriœ, et de lulo fœcis. Et statuit super pelram pcdes meos, et direxit gressus meos : et j'ai senti en moi la présence du Verbe soutenant mes faiblesses et dirigeant mes voies en la vertu de son esprit. C'est ainsi que votre âme, en vue de son infirmité, et toute craintive en ellemême, se doit méfier de sa faiblesse pour s'affermir en son néant, invoquant à elle l'esprit de Dieu du milieu de sa crainte et de son humiliation.

C'est par ce moyen que David se délivrait des tentations du diable, aussi bien que de celles Ju monde et de la chair; c'est pourquoi dans le psaume liv (2 et seq.), où il parle des tentations malignes et des vexations dont il était environné, il disait à Dieu.: Exaudi, Deus, oralionem mcam, et ne despexeris depreeationem meam. Contristatus sum in exercilalione mea : et conturbatus su»/» a voce inimici, et a tribulatione peccatoris. Et après avoir décrit ses craintes et ses appréhensions par ces paroles : Cor meum conturbatum est, et formido mortis cecidit super, me, etc. ; il ajoute : Exspeclabam eum, qui salvum me fecit, a pusillanimilate spiritus et tempestate. Ce qui fait voir que sa prière était une attente continuelle de son âme, qui regardait son Dieu et l'appelait à son secours, en la conviction de son néant et de son infirmité.

Il nous marque aussi dans ce même psaume un .grand secours pour l'oraison, et un grand moyen pour nous délivrer du monde, du diable et do la chair, qui se peut et se doit pratiquer tous lesjours dans l'intérieur, et qui nous rendra terribles aux démons, victorieux de toutes les puissances de l'enfer, inexpugnables dans les plus violentes et les plus dangereuses tentations; et ce moyen est la retraite du monde et la fuite des créatures. Quis dabit mihi pennus sicut columbœ, et volabo, et requiescam? dit le Prophète (Psal. liv, 7) : Qui me donnera des ailes de colombe, et je volerai et me reposerai? Je me suis éloigné en fuyant, et suis demeuré dans la solitude. Par où l'on voit qu'à la prière, en la vue amoureuse et confiante de Dieu, on doit joindre intérieurement la retraite et la fuite de toute complaisance en la créature, et de tout appui sur elle. Celui qui demeure en cet état, se sevrant en son intérieur de ses joies et de ses propres satisfactions, même dans les grâces et dans les dons de Dieu, et

qui se plaît de la sorte en son désert spirituel, éloigné et séparé de toutes choses, hors de Jésus, est enfin maître de tout, et devient le vainqueur de la chair, du monde et du démon. C'est un moyen qui, étant joint à l'oraison, rend l'âme pure et libre, et tout à fait insurmontable aux ennemis du salut, et cela sans de grandes violences et d'extrêmes efforts; car le tout consiste en l'adresse de manier son cœur : ce qui se fait facilement en demeurant en son néant, séparé de toutes choses, invoquant à soi Jésus-Christ, et se contentant de lui seul, et en lui de toutes choses.

Ce qui est à craindre, et qu'il faut soigneusement éviter, est que, comme dans le progrès de la vertu et de la vie intérieure, on reçoit des grâces particulières de Jésus-Christ, et quelque renouvellement intérieur de son esprit et de sa vie divine, on est sujet ensuite à se contenter de l'état où l'on est, à s'y complaire, et à se reposer sur ce qu'on a reçu : ce qui est une grande ignorance et un défaut notable; car, ces moments de grâce étant passés, l'âme demeure comme auparavant dans l'indigence du secours de l'esprit pour vivre avec Dieu et pour Dieu. Un enfant qui a tiré une fois le lait du sein de sa mère n'est pas content d'une gorgée, il continue après de le sucer, et il est presque toujours pendant à ses mamelles, à cause du grand feu qui consomme et qui dévore ses aliments à mesure qu'il les prend.

C'est là la leçon que Notre-Seigneur nous fait, quand il nous compare aux enfants; il faut que nous soyons toujours pendants au sein de Jésus-Christ. Il faut que nous sucions sans cesse l'aliment de notre vie cachée, laquelle est nécessaire à tout moment, soit pour vivre, soit pour nous défendre de l'ardeur et de la malice de notre convoitise, soit aussi pour fortifier notre faiblesse et pour nous faire croître dans la nouvelle vie. Chaque moment a besoin d'une impression de lumière, de mouvement, de force, pour connaître, pour vouloir, pour agir ; et si ces choses cessent en notre intérieur, nous cessons d'opérer et de pouvoir coopérer à Dieu, qui est le seul et unique principe do tout bien.

Ne cessons donc jamais de prier notre Père, pour obtenir ce pain quotidien de la grâce, et cet aliment continuel du Saint- Esprit. Prions-le toujours qu'il nous donne de quoi agir et opérer pour lui en tout temps et à tout moment, de peur d'encourir la malédiction de l'arbre aride qui se trouve sans fruit dans la saison. C'est ce qui tenait les saints dans un recueillement [perpétuel , ce qui vous doit empêcher de vous relâcher oans la prière du cœur, parce qu'elle est nécessaire à la vie, et que vous ne sauriez l'interrompre sans commencer à décroître et à défaillir.

LETTRE CLXXXH.

Il encourage une âme à bien souffrir, et il

lui montre les avantages de la croix.

Si notre cher enfant humilie son corps,

9G6 fortifie sa

c'est pour relever son âme. Il ne chair que pour vivifier en même temps son esprit. C'est acheter à bon marché ce précieux trésor de l'Evangile, qui est la grâce de Jésus-Christ, que de l'acquérir par un petit renversement de terre, comme est celui de la tribulation du corps.

Ne doit-il pas souhaiter que ses entrailles soient ouvertes, que toute sa chair soit déchirée, si au milieu de ses travaux et de ses exercices il y peut rencontrer Jésus- Christ? C'est là sa foi et son espérance, comme c'est ce qu'il y a de plus vrai et de plus sûr dans l'Eglise, que la tribulation opère la patience, qui n'est jamais frustrée dans son attente, parce que la charité, qui est l'œuvre parfaite du Saint-Esprit, est répandue dans le cœur affligé. Il faut voir à ce coup si notre cher enfant est vrai enfant de foi; si en esprit il résiste àJa chair, et s'il sait bien user de Jésus-Christ , qui veut en lui être sa force et sa vertu , et en qui il pourra souffrir mille fois davantage que tout ce qu'il aura de plus dur à porter. 11 a été la force des martyrs qui ont eu de plus rudes peines et des maux plus cruels à souffrir dans une chair infirme, délicate et sensible, aussi bien que la sienne. Us n'ont point eu d'autres défenses dans leurs supplices que la vertu intérieure du Fils de Dieu , auquel ils tenaient leurespritintimement uni en silence et en paix , pendant que tout leur extérieur était livré, noyé et abîmé dans la doureur et la souffrance. Allons à la croix armés et animés de Jésus-Christ. Il en est détaché et il en est descendu pour entrer en nous, et ensuite pour nous y porter avec lui et nous y lier comme lui. L'amour excessif qu'il a pour nous ne lui a pas laissé goûter seul la vertu et le mérite de'la croix; il a voulu nous rendre participants de ce bien. C'est pour ce sujet qu'en ayant été détaché extérieurement, il y demeure toujours attaché en esprit, afin d'y reporter tout le corps de l'Église , et de lui faire trouver là son véritable esprit.

Il veut que nous trouvions la vie dans cet arbre de douleur, comme autrefois nous l'avions perdue dans l'arbre de délices ; et que, dans ce qui portait en nous la mort de l'homme de péché, nous y trouvions l'esprit d'une seconde vie, qui est la vie d'un Homme-Dieu. N'est-ce pas renouveler heureusement la vie, que de la trouver dans un peu de souffrance ? Qui ne voudrait ressusciter à la vie présente et se délivrer de la mort , s'il n'avait qu'à souffrir quelques heures sur la croix? Il n'est pas question de ressusciter à la vie présente et à la vie d:i péché, mais il est question d'entrer dans la vie céleste et dans la vie d'un Dieu. Hé quoi 1 refuserons-nous d'acheter pour si peu ce bonheur et cette grâce? Hélas 1 la vie d'un million d'hommes sacrifiés et d'un million de créatures et de mondes nouveaux ne pourraient pas nous acquérir ce cher trésor de la vie d'un Dieu , et nous ne voulons pas y donner un moment de souffrance.

Estimons la vertu crucifiée , et sachons

que c'est le caractère de la divine vérité. La racine du véritable bien est la croix. Ne faites ias que de cela. Dieu nous fasse la grâce de l'estimer et de l'exalter en notre cœur par-dessus toutes choses. La sainle Fglise en a fait la solennité dans ce mois. Je prie Notre-Seigneur que ses enfants soient bien remplis de son amour, et qu'ils s'éta- Dlissent tous les jours de plus en plus en cette vérité, qu'autant qu'on a du véritable esprit de Jésus-Christ et de sa vraie lumière, on a dans le cœur autant de véritable amour pour la croix. Fuyons cette fausse vertu qui veut avoir ses aises et qui travaille incessamment pour les préparer.

Fuyons cette apparence de christianisme menteur, qui ne veut avoir rien qui le choque. Aimons l'anéantissement de nos désirs et de nos affections. Aimons le détachement, le dénûment de l'estime propre, l'abnégation de tous nos sentiments, et le crucifiement universel et continuel de nous-mêmes. Soyons aussi toujours crucifiés comme Jésus-Christ et avec Jésus-Christ en croix. Ayez encore devant vos yeux cette grande maxime du Maître: Celui qui tous les jours ne portera pas sa croix ne sera pas disciple de Jésus-Christ. [Luc. ix, 23.) Ce ne sont pas là des opinions à disputer, ce sont des maximes de foi à pratiquer, et qui seront les règles du salut et les voies assurées pour s'établir dans l'esprit du christianisme.

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