LETTRE CLXXXVI
Que ceux qui se donnent à Dieu doivent commencer par la mortification d'euxmêmes.
J'ai eu bien de la joie de votre changement; mais j'en aurais bien davantage si je vous voyais travailler plus que vous ne faites à .vous mortifier. C'est par là qu'il faut commencer la vie intérieure et divine. Sans cela vous ne ferez jamais rien, et tous vos autres exercices vous seront inutiles. Ce seront des onguents qui refermeront vos plaies, mais qui ne les guériront jamais parfaitement; qui couvriront vos apostumes, uiais qui n'en évacueront pas toute la corruption. Tout n'est que flatterie et qu'abus en celui qui n'agit point sur ce principe. C'est pourquoi il faut vous résoudre de travailler en la vertu du Saint-Esprit à la mortification de vous-même. Si vous y êtes fidèle, vous verrez que votre oraisonen ira mieux, et que votre âme, s'y purifiant de plus en plus, y sera préparée à l'union intime avec Dieu, à l'adoration de ses grandeurs et à la contemplation de ses beautés, pour être enfin abîmée en ce vaste océan de l'essence divine. Faites aussi une attention particulière h vos voies, qui ont été jusqu'à cette heure dans vos inclinations et dans vos propres mouvements , que vous avez suivis en la plupart des choses, et vous remarquerez le besoin que vous avez de vous humilier, de vous confondre devant Dieu, et de faire pénitence. Voyez combien d'années se sont passées à vivre selon vous-même, ne vous mortifiant en rien , mais vous fâchant de tout ce qui se présentait et qui n'était pas selon votre gré. Voyez combien d'impatiences auxquelles vous adhérez encore tous les jours, combien de désirs propres que vous suivez, et combien vous vivez en cet air qui ne sent point la vie chrétienne, mais la vie de ceux qui ne reconnaissent point en eux d'autre principe et d'autre règle de conduite qu'eux-mêmes et leurs désirs. Travaillez soigneusement à retrancher cette, vie des passions et de la chair, pour ne vivre que de celle de l'esprit, qui vous a été donnée par le baptême. C'est là proprement la vocation des Chrétiens, et le terme de tous les exercices de piété.
LETTRE CLXXXVH.
Que les prêtres doivent être très-saints pour être conformes à Notre-Seigneur au trèssaint Sacrement.
11 faut que la personne dont vous m'écrivez connaisse bien peu les obligations de son état, pour s'imaginer qu'on demande de
(» TYKF.S COMI't.F.TRS DE M. ©LIER.
lui une trop grande perfection. Un prêtre, pour être parfaitement prêtre, doit porter en soi tout Jésus-Christ, sanctiliant les âmes par sa présence, et il doit êlre tellement rempli de grâce, qu'il soit au milieu de l'Eglise comme Jésus-Christ même, dont il est dit (/ Cor. xv, 4-5) : Factus in spiritum vivificantem; afin que, comme dit saint Grégoire, tous ceux qui l'approchent se ressentent de l'esprit de sainteté qui est en lui : Il quisquis sacerdoti jungitur , œtcrnœ vitœ sapore condiatur. Or, pour cela, quelle sainteté ne doit-il point avoir en son extérieur? et de quelle perfection ne doit-il point être revêtu en son intérieur? Les espèces du très-saint Sacrement , quoique très-saintes et très-sacrées par l'approché qu'elles ont au Fils de Dieu, ne sont pas pourtant en ellesmêmes les sources de la grâce sanctifiante, mais c'est le fond de leur substance changée, transformée et transsubstantiée en Jésus-Christ, qui est le principe de la vie divine. Ainsi en est-il des prêtres. Ce n'est pas seulement leur extérieur, quoique trèssaint par l'approche et l'accès qu'ils ont à Jésus-Christ, qui doit sanctifier, mais c'est le fond de leur âme transformée en Jésus- Christ même vivant en eux, et vivifiant par »ux son Eglise. Et c'est à quoi tous les prêtres, et surtout ceux de votre compagnie, doivent bien travailler, afin de se rendre conformes à Jésus-Christ, au mystère du très-saint Sacrement, qu'ils font profession particulière d'honorer. Il faut qu'ils soient conformes à l'extérieur et à l'intérieur de ce mystère.
Tour l'extérieur, ils doivent être morts à tout eux-mêmes, comme le sont les espèces. ils doivent se laisser injurier, manger, fouler aux pieds, percer oe coups, comme Notre-Seigneur l'a été mille fois dans le saint Sacrement par les malheureux hérétiques et par les impies, sans se plaindre et sans témoigner aucun sentiment de vie, mais demeurant comme mort au milieu de tous ces traitements. Notre-Seigneur ne faitlà aucun usage de ses oreilles, de ses yeux, ni de ses mains, ni d'aucun de ses sens, y étant comme un mort: Modo mortuo. Et" il faut aussi que les prêtres ne fassent aucun usage de leurs sens par eux-mêmes, mais qu'ils s'abandonnent en tout à Dieu , afin qu'il fasse tel usage qu'il voudra de tout eux-mêmes.
Pour l'intérieur, Notre-Seigneur est en ce saint Sacrement tout transformé en Dieu, et tout passé en son état divin, car il y est tout pénétré de gloire. Son corps même', sous ce voile de mort et des espèces sacramentales, est re»ètu d'incorruptibilité, d'immortalité, d'agilité, de subtilité. Son âme entre dans une intime participation des perfections divines; tellement que, n'ayant plus rien en tout lui-même de la corruption de la chair et des faiblesses humaines, par la pénétration de la Divinité, et par sa consommation parfaite en son Père, il paraît, tout caché qu'il est, dans un état sublime, et tout autre qu'il n'était pendant sa vie en tous ses autres
mystères. C'est ainsi que les prêtres doivent être dans leur intérieur. H faut qu'ils soient intérieurement semblables à Dieu par la sainteté de leurs dispositions et par la pureté de leurs mœurs : il faut dans le fond qu'ils soient tout transformés et tout divins: il faut, en un mot, qu'ils soient si consommés en Dieu et en ses divines perfections, que, quoiqu'il n'en paraisse rien au dehors, ils aient pourtant une perfection tout extraordinaire sous une vie commune.
.Le prêtre doit être comme le Dieu de l'Eglise, au travers duquel, comme au travers d'un cristal, on puisse voir éclater et reluire Ses perfections adorables de Dieu. On doit voir sa patience, sa douceur, sa bénignité, sa charité, sa mansuétude , sa bonté, sa stabilité, et ses autres perfections. Et comme elles sont invisibles et imperceptibles aux hommes de chair, et qu'ils ont besoin de quelque chose de sensible pour connaître, adorer et aimer cette divine majesté. Dieu a voulu se rendre sensible dans les prêtres, afin de se faire voir et aimer sous eux, et de donner ainsi espérance aux hommes de le pouvoir imiter en la vie présente. C'est ce que Notre-Seigneur a commencé de faire en se faisant homme; et ce qu'il a laissé aux prêtres à continuer après lui , pour faciliter cette vie parfaite, et la rendre commune. Car les hommes avaient encore en lui cette excuse, qu'il était Dieu; et qu'ainsi il était aisé d'imiter Dieu son Père, et faire voir en lui toutes ses perfections. Mais il lève toute excuse à l'Eglise lorsqu'il fait que les hommes communs, qui sont infirmes comme les autres, fassent reluire en eux toutes ses perfections, pour les rendre visibles aux iiommes, et les obliger par leur exemple à les pouvoir imiter. Voilà ce que doivent être les prêtres dans l'Eglise, etc.