LETTRE CLXXXVIII
Il écrit à une personne nouvellement convertie , à qui il montre la nécessité de fuir l'occasion du péché.
Ce que vous me mandez dans votre dernière lettre m'a fort surpris. Je ne puis en aucune manière approuver cette conduite, et je crois, que vous devez vous tenir dans une plus grande réserve que vous ne faites. Quelques sentiments que puissent avoir les personnes qui sont auprès de vous, je ne vois point de raison pour vous exposer de la sorte. Il faut vous délier davantage de vous-même après l'expérience que vous avez de vos faiblesses, et fuir plus soigneusement, à l'avenir, de pareilles occasions.
Vous dites que la confiance que vous avez en Dieu vous assure et vous ôte toute crainte. Mais cette confiance vous doit être fort suspecte qui ne vous ùte la vue de votre impuissance et des sujets légitimes que vous avez de craindre , que pour vous engager avec plus de liberté dans le péril. C'est là une des marques des plus assurées d'une fausse confiance, et d'une véritable présomption : et c'est ce qui cause ces chutes déplorables et ces misères terribles aux-
LETTRES SPIRITUELLES
quelles nous voyons que Dieu abandonne ces âmes présomptueuses et téméraires qui, tout faibles qu'elles sont , se croient en assurance au milieu des dangers.
La chair, dans l'état où elle est maintenant, nous doit donner de continuelles appréhensions. Car depuis sa dégradation elle est si corrompue, si faible pour le bien, si portée au mal , que sa véritable définition est une espèce d'impuissance de se défendre du péché. Sa pente y est si grande, que, si elle y résiste clans quelque occasion , elle y succombe en d'autres : et quand enfin elle ne s'y précipite pas, c'est un elfet immense de là bonté de Dieu qui la soutient contre son inclination et au-dessus de la nature. Ainsi ne vous persuadez point vous assurer jamais contre ses faiblesses, à moins que vous n'évitiez ces sortes de périls, dans lesquels vous auriez même infiniment à craindre quand vous seriez obligé de vous y exposer par la nécessité de votre chargé. Lorsque vous en usez autrement vous tentez Dieu, qui, ne donnant son secours qu'au besoin et à la nécessité, et non à la présomption, vous abandonnera à vous-même et vous laissera en proie à vos ennemis.
Croyez-moi, vous ne trouverez jamais de remède assuré contre ces tentations que dans la fuite, opérant votre salut en la manière que le désire l'Apôtre quand il dit (Philip, il, 12) : Cum metu et timoré vcstram salutem operamini. Il n'y a point en cela de privilège pour qui que ce soit. Quand ce serait un saint il tombera s'il n'appréhende pas. Il n'y a que la parole de Dieu et la confiance que nous y devons avoir qui nous assure. Or, s'il nous promet son secours pour les emplois où il nous appelle, et pour nous préserver dans les périls où la nécessité nous engage, sa parole nous marque qu'il le retire de ceux qui s'y exposent témérairement et avec toute sorte de liberté. Qui amat periculum , dit-il par la bouche du Sage (Eccti. m, 21),peribit in illo. « Celui qui aime le péril périra dans le péril ; » il y perdra sa grâce, et Dieu le laissera dans la tentation pour punir sa superbe et ce vain appui qu'il avait en.lui même.
Après cela voyez si vous avez raison de vous fier à vos expériences passées ou à vos forces présentes, et si vous n'avez pas plutôt sujet de tout craindre, quand, au lieu de fuir ces occasions dangereuses, vous vous y portez de vous-même avec tant de facilité. Car alors il n'y a pas seulement incertitude si la grâce vous y sera ôtée, mais il y en a même quelque sorte d'assurance.
Il y a sur ceci des paroles qui vous devraient faire trembler toute votre vie, dans un traité intitulé : De singularitate clericorum, qui se trouve parmi les œuvres de saint Cyprien. Je vous les envoie pour vous servir dans vos besoins présents, vous suppliant de les bien méditer.
Âccipimus quidem fortitudinem spiritualem per quam substantiœ nostrœ fragilitas roburclur. Sed ita nobis spiritualis fortitudo collalu est, ut providos nos, non précipites
tueatur, etc. Custos nobis datas est Spiritus, sed ut contraria declinantibus assistendo subveniat , non ut contraria eligentibus faveat, etc. Nam qui pernic.iosis conatibus audet exercere virtutem, juvamen non habet Spiritus sancti, qui neminem vult ullroneutn virum fortemad fraudulenlas victorias coarctari : nec protegit eum,quinimo sed deserit, quem periculis irruenlem per illicilos eventus exquirere triumphos agnoverit; sicut ipse jam tune locutus est, dicens : Amans periculum, in ipso peribit, etc.
LETTRE CLXXX1X
Qu'il faut dans le temps de consolation faire provision pour le temps de sécheresse.
Je vous supplie de demeurer contente et en paix, car je vous suis toujours celui quo le Ciel vous a donné, toujours très-affectionné et très-attentif à votre salut. J'aurai le bien de vous voir à loisir; mais, en attendant, sachez que Dieu désire un cœur libre et content. Ne souffrez pas que le vôtre, qui doit être toujours ouvert et dilaté, se rétrécisse et se resserre. Faites profit et usage de ce temps. Je vois bien qu'il est fort serein, et que tout rit pour vous, je vois bien que la mer est calme ; mais apprenez que Dieu vous a donné ces facilités a cause de la faiblesse de votre âme. Humiliez-vous de ne point souffrir de résistances dans vos œuvres. Il voit bien que, si vous y trouviez de la difficulté, vous ne seriez pas assez forte pour la vaincre. Ainsi il Ole pour vous les épines des roses, parce que sans cela vous auriez peine à les cueillir. Je vous donne cet avis de vous humilier, parce que vous ne devez point avoir d'occupation plus fréquente que celle-là. Entretenez-vous maintenant devant Dieu, comme vous feriez dans la sécheresse; autrement vous vous-ti ou verez un peu éloignée de votre compte. Saint Pierre défend à ses disciples d'agir selon le mouvement de leur ferveur, qui leur fait entreprendre plusieurs choses au delà de leurs forces. Ce n'est là, dit-il, ( / Petr. iv, 12), qu'une tentation; car, après que ce grand vent est passé et que la marée s'est retirée, ils demeurent à sec sans pouvoir avancer. Il ne faut se fonder que sur la foi, considérant ce que Dieu demande de vous. Et si vous n'entendez pas encore la voix de votre Tout, qui ne parle qu'à l'âme parfaitement purifiée et qui vit dans le silence de la nature et de ses passions, il faut vous soumettre à celui qu'il vous donne, pour vous tenir sa place. Tout imparfait qu'il est, Dieu en sera garant pour votre sûreté.
Prenez donc à cette heure de bonnes résolutions, atin que dans le temps de la stérilité vous n'omettiez rien des choses qui vous ont été ordonnées, mais que vous les pratiquiez ponctuellement et fidèlement , parce qu'elles plaisent à Dieu. Témoignez souvent à Notre-Seigneur que vous ne faites point les choses parce qu'elles sont faciles et aisées, mais parce qu'il les veut. Ne cessez point de lui dire que vous ne désirez que
ce qu'il désire; cl que vous êtes toute prête, si c'est sa volonté, d'entrer dans les voies de rigueur. Reconnaissez que vous méritez l)ien ces châtiments, et que votre vie passée les demande. Enfin dites-lui que vous êtes sa victime, pour être et devenir ce qu'il lui plaira ; surtout pour être immolée aux pieds de ses autels comme une bête immonde, ne méritant pas de lui être offerte sur l'autel même, où on ne doit mettre que de saintes hosties. N'ètes-vous pas toute à Dieu comme sa chère créature et sa fille? Je n'en désire point de témoignage, vous le savez. Et parce que je crois ceia de vous, je suis aussi tout entièrement vôtre. Je songe pour cela trèssouvent à votre âme, et je ne cesserai jusqu'à eu que je la voie toute sainte. Adieu. Croyez-moi toujours en l'amour de Jésus- Christ et de Marie, votre, etc.
LETTRE CXC
une âme ptinée
11 découvre à
souffrances et l'usage
de ses peines.
Ne vous étonnez point de vos délaissements et de vos peines. C'est la voie de Dieu de consommer l'impureté des âmes par le feu de la tribulation. S'il faut passer par les tlammes ardentes d'un purgatoire pour être purilié et lendu digne des noces de l'Epoux dans le ciel, il faut aussi, pour commencer sur la terre ces mêmes noces et entrer dans l'amour et l'union intime avec ce saint Epoux, passer par ces voies purgatives. Combien avez-vous à consommer de choses impures que vous ne connaissez pas, et que
l'œil seul de la sagesse immense et pénétrante de votre Epoux connaît, et qu'il sait lui seul purifier par les remèdes qu'il y applique et qu'il reconnaît propres et utiles à votre mal 1 Ohl que l'âme humble et abandonnée à Dieu est beureuse en ses maux 1 Oh! qu'elle doit estimer son bonheur, de voir son saint Epoux devenir son divin médecin, pour guérir par les voies solides, par le 1er et le feu, tout ce qu'il y a d'impui dans le fond de son âme 1 Par là ce divin chirurgien, le Fils de Dieu, coupe le mal en sa racine; et il vous fait une fois mal pour vous faire jouir après d'une santé parfaite et d'un amour intime, qui ne sera plus interrompu. Les longues voies des lénitifs obligent de temps en temps à rappeler les âmes à la purgntion; et ainsi elles interrompent la liaison intime et l'union parfaite, qui les met en jouissance de l'Epoux. Mais cette voie rigoureuse purifie tout d'un coup le mal caché au fond du cœur. Cette conduite est très-rude et très-pénible à la chair ; mais elle est assurée. Elle est étrange à la sagesse humaine; mais elle est ordinaire à la loi et à la conduite de l'Evangile, qui promet (pie l'Epoux viendra baptiser ses enfants dans l'eau et dans le feu. Bienheureux, nous dit saint Jacques (i, 1-2), celui qui souffre la tentation-, car quand il aura supporté cette épreuve il recevra la couronne de vie, et en jouira non-seulement au ciel, mais sur la terre, ea yivart du pur et saint
amour, qui associe et qui unit l'épouse au roi Jésus, avec qui elle vit en béatitude parfaite dans le fond de son cœur. N'espérez point entrer en l'unité intime du Dieu de sainteté, sans être auparavant sanctifiée par la croix. Soyez saint, dit Dieu même (Levit. xi, kk), à cause que je suis saint.
Ayez donc pour votre exercice intérieur l'ouverture de cœur à Jésus-Christ votre Epoux, qui est en vous et que vous devez souvent embrasser par !e ressentiment de l'amour qu'il vous témoigne et de la grâce qu'il vous fait de vous purifier avec tant de soin, pour vous rendre digne de sa société et di> sa parfaite liaison. Expliquez-lui en confiance tous vos maux; expliquez-lui vos peines , comme au fidèle ami de votre cœur et comme à celui de qui dépend votre conduite, et entre les mains duquel vous êtes abandonnée. Après quoi soyez en paix, laissant à sa puissance et à son amour à opérer les moyens de votre délivrance, et à en ouvrir les voies en la manière qu'il voudra et dans les temps qu'il lui plaira. Il ne manquera pas de se manifester ou au dedans ou au dehors. 11 ne manquera pas de révéler ses voies à qui il le faudra, selon la bienséance de votre conduite. En attendant soyez en purgatoire, exposée aux soins de celui qui use des moyens qu'il lui plaît pour vous purifier. Attendez en la manière que les âmes du purgatoire attendent l'ouverture du ciel en sérénité d'esprit et en paix, soumises aux ordres do la justice et de la sainteté de Dieu; attendez que le jour s'élève en votre nuit, et que la paix de Dieu paraisse, qui prescrit certains moments à son fléau et à sa persécution. Oh 1 que ces dispositions plairont au souverain amour ! J'attendrai que vous me mandiez celles de votre âme et les sentiments intérieurs de votre cœur, pour y pouvoir répondre et satisfaire ainsi aux obligations que Jésus-Christ notre tout m'impose de vous servir. Je suis en lui tout vôtre.
l'utilité des qu'elle doit faire
LETTRE CXCI
// exhorte à la patience une personne qui était beaucoup persécutée.
Je n'ai que quatre paroles à vous dire sur votre mal, qui doivent faire tout votre remède : patience , charité, retraite, union; car je vois bien qu'autrement vous n'aurez jamais de paix avec cette humeur altière, qui triomphe de votre humiliation, et qui insulte sur le respect que vous portez à la personne, qu'elle voit que vous craignez et traitez de révérence. Mais c'est ce que votre devoir et la justice chrétienne requièrent de vous en votre condition et en votre étal. Si on vous donne un souf/let sur une joue, dit Notre-Seigneur, tendez l'autre. Si quelqu'un se moque de vous en votre chemin , faites encore mille pas avec lui. (Matth. V, 39, il.) Enfin notre gloire et notre royaume n'est point de ce monde, mais de l'autre. Humilions-nous et nous abaissons en la via présente, et nous serons exaltés au-dessus de ceux qui nous auront foulés aux pieds.
LETTRES SPIRITUELLES
Ils méritent présentement que nous leur rendions de l'honneur, puisqu'ils sont les instruments de la justice île Dieu sur nous; mais il faut qu'ils craignent à leur tour qu'ils ne deviennent la matière de sa vengeance, s'ils se sont recherchés dans ces traitements. Car, après avoir satisfait leur passion, ils seront traités de Dieu en son temps comme ils nous auront traités en celui-ci. Adieu. Croyez-moi, je vous prie, autant à vous que la charité vous peut rendre une créature en Jésus-Christ toute vôtre.
LETTRE CXCII
Jl écrit à une âme peinée. — 11 lui montre l'utilité de cet état, et lyexhorle à la confiance.
Je souffre extrêmement do n'être pas auprès de vous dans l'état pénible où vous êtes, pour vous continuer les services que Notre-Seigneur me permet de vous rendre. Les affaires de Dieu m'ont arrêté; mais pour vous dire cependant mes sentiments sur votre état et sur vos peines, je ne puis vous plaindre en cela, puisque Notre-Seigneur en est la cause, qui juge absolument que cette disposition est nécessaire à votre esprit. Ohl qu'une âme sans peine a peu de poids auprès de Dieu, et que son état est incertain et proche d'être renversé par la tempête et par l'orage 1 Que l'âme alors est aisément agitée par les vents de la complaisance et de la vanité, et qu'elle se voit prête d'être à tout moment submergée 1
Ayez la foi comme saint Pierre. Rien n'est capable d'étonner une âme de confiance. Tous les démons sont sans pouvoir auprès d'une personne bien établie en la foi de Jésus. Allez, allez; Dieu est avec vous,. et rien ne peut ébranler le fond de votre cœur, où Notre-Seigneur réside. Les dehors sont en peine et s'ébranlent, mais le dedans est fort et ferme en Dieu.
LETTRE CXC1IF
Jl exhorte une bonne âme à se conformer à Notre-Seigneur, et à se donner à son esprit , pour se laisser conduire à lui en toutes choses
Je prie Notre-Seigneur ae vous vouioir remplir de son intérieur, et de changer tellement ie vôtre dans le sien, que vous ne soyez plus vous-même, mais Notre-Seigneur vivant intérieurement en vous.
Sainte Madeleine, dont nous faisons demain la fête, était, après sa pénitence, si changée, intérieurement en Jésus-Christ, qu'elle n'avait plus rien en elle de sa première vie. Elle vivait toute par le Saint Esprit, qui lui avait été donné par Notre- Seigneur; et ce divin Esprit, qui est tout opposé à la chair, lui donnait des mouvements si contraires à ses anciennes inclinations, qu'elle n'écoutait plus d'autres sentiments que (•eux qu'il lui inspirait, qui étaient les mêmes que ceux de son cher Maître, à cause que c'était le même esprit qui l'animait. Or, c'est ce même esprit qui 'réside en vous, comme dans tous les Chré-
tiens qm sont en grâce, auquel je vous conseille île vous donner, le mettant souventen possession de vous-même, aûn que ce soit lui qui agisse par vous et en vous à la gloire de Dieu. Il me semble que vous ne vous y donnez pas si volontiers pour agir, que je vous le recommande, et cela procède de l'ignorance et de l'erreur de votre chair, qui ne connaît pas les mystères et les merveilles de notre grâce, et le bien que Jésus- Christ nous fait, car il nous rend dépositaires de son esprit par le baptême; et effectivement il réside en nous pour nous conduire, nour nous éclairer et pour nous mouvoir à la gloire de Dieu. N'hésitez donc point do vous donner à lui, car il n'attend que notre abandon pour nous mouvoir, régir et gouverner en tout. Ceux-là, dit l'apôtre saint' Paul, sont véritables enfants de Dieu, qui sont mus et conduits par son esprit. (Rom. vui , 14.) Faites donc que cela soit ainsi, afin que vous soyrez un vrai enfant du Père éternel et de son Fils, et un temple du Saint- Esprit. Il repose en vous pour y adorer Dieu et le servir par vous, ne le pouvant pas faire par sa seule personne, laquelle, étant égale à Dieu, ne peut le servir que par une nature étrangère et inférieure à sa grandeur. Je vous laisse pour cela entre ses mains, et vous conjure de vous abandonner à lui en confiance. C'est lui qui gouverne tout le corps de l'Eglise, et il est jaloux de conduire toutes les âmes à Dieu. Confiez-vous donc beaucoup à sa sagesse, à sa puissance et à son amour, et ne vous mettez en peine de rien.
Outre cela, savez toujours soumise, parce que l'esprit de Dieu demande une soumission parfaite. Vous la devez rendre entière à M. de V..., de la piété et capacité duquel je vous ai écrit autant que je le pouvais. 11 est tel qu'il vous le faut, et je ne pense pas que vous en puissiez trouver un semblable en quelque lieu que vous puissiez le chercher. Conformez-vous surtout à Jésus- Christ crucifié, car c'est là votre attrait et votre vocation : et conformez-vous-y intérieurement, c'est-à-diro, à ses dispositions intérieures en l'état de la croix, à sa grande humilité, à sa patience, à ses souffrances, à sa pauvreté; en un mot, à toutes ses autres vertus, qu'il faudrait être un siècle pour décrire. Donnez-vous au divin Esprit qui a formé» en lui ses vertus, afin qu'il les forme aussi en vous. 11 est au milieu de vous, nonseulement pour vous solliciter à l'exercice de ces mêmes vertus, mais encore pour vous donner la force de vous y rendre fidèle.
LETTRE CXC1V
// conseille à une personne de condition de se retirer de la cour et du monde.
Repensant à l'ouverture que je vous ai donnée pour avancer votre affaire, je la trouve accompagnée de deux qualités dont Dieu se sert pour conduire les choses à leur fin, savoir de la douceur et de l'efficace; c'est ainsi q.ne l'Ecriture sainte dit que Dieu dispose de tG'jies choses avec suavité, et
qu'il les conduit avec force à leur fin. Je vous dirai donc, en me confirmant, et vous aussi, dans la pensée que nous avons eue,
que vous devez représenter à M que,
voyant votre inutilité pour Dieu, ce qui vous doit être une marque de sa divine volonté, laquelle vous devez étudier et écouter en tout, vous désirez, par principe de conscience, de vous retirer, et que cela vous est même nécessaire, voyant que les choses ne changent point, et qu'il n'y a pas d'apparence que dans la suite elles aillent autrement.
Il me parait tout à fait impossible que vous ayez en cet état la paix nécessaire pour traiter avec Dieu dans l'oraison, qui est le principal de votre vocation sur la terre, et vous l'expérimentez bien par les sécheresses qui proviennent de ces distractions et de ces peines que vous souffrez sans fruit; car je n'y vois point d'espérance d'aucun bien, sinon de l'exemple que vous donnez de douceur, d'humilité et de patience, qui est ce que doit faire toute âme chrétienne, qui doit se faire voir comme une image vivante de Jésus-Christ, afin de tâcher de l'imprimer dans les yeux et dans le cœur de tous les hommes. Allons à Dieu, ma fille, et laissons-la le monde et tous ses gens. Je m'en retire pour jamais, voyant les expériences qu'ils me donnent, "et la manière avec laquelle les choses de Dieu dépérissent et se ruinent entre leurs mains. Encore une fois, ma fille, retirons-nous du siècle, pour nous fortifier en la retraite auprès de Jésus- Christ, pour lequel, sans doute, il faudra souffrir quelque persécution. Oh! que celte sentence du Fils de Dieu est vraie : Ce qui est grand devant les hommes est abominable devant Dieu. (Luc. xvi, 15.) Retirez-vous de l'abomination et de la Babylone. Vous savez, pour le temporel, que le divin Maître a déjà mis ordre à tout, et que rien ne vous peut manquer auprès de votre fidèle Epoux, qui n'abandonnera pas sa fidèle qui quitte tout pour lui. Celui qui ne laisse manquer de rien ses moindres et plus cbétives créatures, que ne fera-t-il pas pour son épouse? Quoique je vous dise de hâter votre sortie, ne précipitez pourtant rien, et reculez plutôt que d'avancer trop, afin de mieux prendre votre temps, et afin de bien prier Notre-Seigneur qu'il donne quelque ouverture favorable, qu'il dispose les esprits, et que tout se puisse faire avec les marques de sa conduite et de son esprit, qui sont la douceur, la prudence et la force.
LETTRE CXCV
Exercice contre 1rs tentations de vanité'.
Ne vous étonnez pas de vous voir continuellement assiégé des pensées de vanité et de désirs de gloire. La chair, qui vous environne, est une chair toute pétrie et envenimée de superbe, qui exhale toujours ses mauvaises vapeurs. Prenez garde seulement qu'elles n'infectent votre âme : car si elle ne se défend avec beaucoup de vigilance de leur malignité, elle ne manquera jamais d'eu
être empoisonnée. C'est pourquoi il fau.ira que vous gémissiez souvent auprès de Dieu de vous voir rempli de sentiments si opposés a sa sainteté et à l'esprit de Jésus-Christ son Fils.
Il sera bon de vous élever souvent vers Jésus-Christ ressuscité, qui doit réformer le corps de notre humiliation et de notre malignité, et le rendre un jour semblable à lui en tous ses sentiments divins.
En attendant le bonheur de cet état, vous invoquerez, sur vous, son esprit, le conjurant qu'il vous revête, vous fortifie, et vous remplisse de ses saintes dispositions; et qu'il vous fasse entrer en zèle et en horreur contre la corruption de votre chair, à iaquelie il est infiniment opposé. Vous formerez même souvent des actes de détestation de toute sa malignité. Vous serez fidèle, surtout, quand les pensées de vanité vous environneront, de vous unir à Jésus-Christ, sans vous inquiéter ensuite de ce qu'elles pourraient faite. L'âme qui est entrée en Jésus- Christ et établie en lui, doit vivre dans un grand mépris du démon et de la chair, auxquels souvent Dieu ne permet de s'élever en nous que pour nous obliger de recourir à lui avec plus de ferveur
Il faut aussi que vous soyez fidèle à étouffer et à détruire en la vertu de son divin esprit les mouvements et les désirs qui s'élèvent en vous à toute heure de ce fond de superbe, et que vous vous renouveliez en l'union de Notre-Seigneur, prenant ces tentations comme un avertissement de votre tiédeur, et de votre peu d'application à Jésus-Christ.
Vous tâcherez de porter toujours en vous les sentiments d'humiliation que vous aurez puisé* dans l'esprit de Notre-Seigneur, sans sortir de cet état intérieur d'anéantissement en toutes choses, soit à l'égard de Dieu, soit à l'égard du prochain, soit à l'égard de vous-même.
A l'égard de Dieu, vous paraîtrez devant lui couvert de confusion en tous vos exercices de piété.
A l'égard du prochain, vous en ferez de même, adorant en lui la majesté de Dieu, auprès duquel il faut toujours être confus, et trôs-prolondémenl anéanti. L'esprit d'humilité nous tient les yeux ouverts aux perfections d'autrui, aussi bien qu'à nos infirmités, pour nous anéantir devant le prochain; de même que l'esprit de gratitude nous les ouvre aux grâces' que Dieu nous l'ait, pour l'en remercier.
A l'égard de vous-même, il faut que vous vous regardiez comme la chose du monde la pi us vile et la plus basse, qui n'est que néant et péché, indigne de tout l'usage des viandes et des vêtements, et des services et secours de toutes les créatures.
Il faut, par-dessus tout cela, que vous soyez attentif a vous tenir en suavité réuni à Jésus-Christ, et recueilli en lui, et il imprimera en vous, peu à peu, tous les sentiments de sa vie, et de toutes ses vertus, couime étant la vraie source et l'unique
LETTRES SPIRITUELLES
principe de tous les'. sentiments chrétiens.
Vrous vous souviendrez aussi de ce que je tous ai dit souvent, qu'il y a trois degrés essentiels de l'humilité.
Le premier est d'aimer notre humiliation, et de voir avec plaisir l'abjection qui nous est propre.
Le second est d'aimer qu'on voie et qu'on connaisse la vileté et l'abjection qui est en nous, quand il plaît à Dieu de la manifester, ou que nous sommes obligés de la révéler nous-mêmes.
Le troisième est d'aimer à être traité pour ce que l'on est, et à souffrir les mépris, les contradictions et les persécutions, avec soumission au bon plaisir de Dieu, et avec joie en l'intérieur, en vue et par amour des humiliations de Jésus-Christ Notre-Seigneur et noire .Maître.
Ne croyez pas, néanmoins, que cette joie, avec laquelle je dis que nous devons embrasser les mépris et les confusions qui se présenteront doive être extérieure ou sensible : il sullit qu'elle soit en esprit et dans le fond de l'âme. Ainsi, quoique votre chair y résiste et s'en afflige, contentez-vous de les embrasser doucement en votre intérieur, à l'exemple de Notre-Seigneur, qui portait sa croix avec beaucoup de joie dans le fond de son âme, quoique [tendant ce temps il fût extérieurement accablé de tristesse et d'amertume. Enfin, vous vous exercerez extérieurement aux œuvres basses et abjectes, autant que la prudence chrétienne vous le pourra permettre, embrassant surtout avec plaisir toutes celles que la Providence divine vous offrira en votre condition.
LETTRE CXCVI
Du zèle que les prêtres doivent avoir contre le monde, auquel ils doivent être morts. — Ce que c'est que celte mort, et comment elle s'opère dans l'âme.
Vous trouverez dans cette lettre l'éclaircissement des difficultés que vous m'avez proposées dans votre dernière. Il me semble qu'elles se peuvent réduire à ces troi», à quoi tout le reste de ce que vous m'avez écrit se rapporte. La première, ce que c'est qu'être mort intérieurement à tout ce monde. La seconde, d'où piocède cette mort, et comment elle s'opère dans l'âme. La troisième, pourquoi les prêtres doivent être morts au monde, et en avoir non-seulement dégoût, mais une horreur si grande, qu'ils soient dans un zèle continuel de le détruire.
Pour la première, je vous dirai que cette mort est un dégoût intérieur que l'âme a de tout ce monde. Et remarquez que ce n'est pas seulement un mépris, c'est-à-dire une opération de l'entendement qui ne fait plus d'état de toute la créature, après en avoir une fois découvert la vanité et l'inutilité, mais c'est un dégoût que l'on ressent de toutes les choses de la terre, qui fait.qu'on ne peut plus ensuite les regarder 'ni les souffrir.
Or ce dégoût procède pour l'ordinaire ne l'union à Dieu, où l'âme, ayant goûté cet objet souverainement aimable, ne peut plus avoir qu'un extrême dégoût de tout le reste. Car, comme Dieu comprend en soi tout l'être, et qu'il a de quoi remplir et contenter toutes nos facultés, il les satisfait tontes pleinement par son application. De sorte que la faculté de goûter, de flairer, de toucher, de voir et d'ouïr, qui sont des facultés intérieures de l'âme, qui s'exercent par les sens, et qui ne laissent pas de demeurer en l'âme, quoique l'âme n'opère point par elles, se trouvent parfaitement contentes, parce que, possédant leur véritable objet en Dieu, dans lequel elles se trouvent entièrement absorbées par une pleine satisfaction, elles no peuvent plus rien supporter de ce qu'elles aperçoivent par les sens; et l'âme aussi ne peut plus rien trouver ensuite que de trèsdégoûtant. Cette disposition envers toute la créature grossière et imparfaite est d'une obligation générale à tous les Chrétiens, mais elle est d'une telle nécessité à tous les prêtres, que, s'ils n'en conçoivent un dégoût qui aille jusqu'à leur en donner horreur et à les armer d'un zèle continuel pour la détruire, ils manquent à ce qu'ils doivent et à ce que Dieu demande d'eux dans leur condition. Car premièrement tout ce monde, selon saint Jean (/ Joan. v, 19), est dans une malignité vicieuse, qui doit être abolie, à cause du tort et de l'injure qu'elle fait à Dieu. Or, c'est à quoi doivent travailler les prêtres, qui ont les intérêts de Dieu entre leurs mains, et dont l'obligation particulière est de défendre sa gloire.
De plus, toutes les créatures, avant le péché, étaient comme des miroirs de la beauté de Dieu qui le faisaient aimer ; mais maintenant, comme elles attirent à elles toutes les personnes qui les regardent, elles les retirent insensiblement de Dieu. Dieu, autrefois caché en elles, se manifestait aux âmes pures et innocentes, et ainsi il était aimé dans toutes les créatures; mais présentement, comme il n'y paraît presque plus, leur beauté particulière charme les hommes; en sorte que, s'ils n'ont recours a la foi et ne se servent d'elles dans les rencontres, ils y demeurent misérablement attachés. Si bien que, depuis la perte de l'innocence, elles sont très-malignes, et servent d'autant d'occasions aux hommes d'offenserDieu, qu'elles étaient utiles autrefois à le faire servir. Car, comme depuis qu'elles ont été des instruments pour le péché, elles ont été comprises dans la malédiction d'Adam, qui s'en était servi pour son crime, ellesont aussi encouru la haine et la malédiction de Dieu. De sorte qu'elles trempent avec Adam dans sa malignité, qui est présentement contagieuse et qui blesse tous ceux qui s'en approchent; à moins que la vertu,* la grâce et la puissance de Notre-Seigneur ne les mette à couvert de sa malice. Cette vue doit encore donner aux prêtres bien de la haine contre le monde, qui perd ainsi les âmes; et ils doivent avoir un grand zèle pour ledétruirev.
ysi
afin d'ôter aux pécheurs cette occasion presque inévitable de leur ruine.
Ajoutez à cela que, depuis le péché, qui a rendu Adam avec tout ce qui était de sou domaine, tributaire du diable, le démon, comme prince de ce siècle, usait de toute la créature selon ses desseins, qui sont d'offenser Dieu. Ainsi tout le momie était devenu comme un instrument de sa malice : Totus mundus sub maligno posilus est (Joan. v, 19), porte la version grecque. Tout le monde est dans la sujétion et sous la domination du diable, et participe tout à sa malice. Etc'est ce qui doit allumer le zèle des saints prêtres contre le monde, puisqu'ils sont établis pour détruire le règne de ce malheureux prince et pour rétablir celui de Jésus- Christ.
Enfin le monde, qui est l'assemblée des méchants, et qui fait profession de suivre les lois du diable, qui sont la superbe, l'avarice et le plaisir, qu'il suggère perpétuellement à ses suppôts (ce qui fait que tout le monde est en péché), doit être absolument en horreur aux ministres de Dieu et à ses serviteurs; et ils doivent avoir le zèle de l'anéantir et de le consommer au moins en sa malice et en ses mauvaises mœurs, en attendant le jour du jugement, auquel, étant revêtus du zèle et de la force de Jésus-Christ même, ils mettront avec lui le feu au monde et le consommeront, pour en faire un sacrifice parfait à la gloire de Dieu
Jésus-Christ, comme prêtre, fera co sacrifice glorieux, et tous les prêtres qui ne font qu'un avec lui entreront en part de cette auguste fonction, en récompense du zèle qu'ils auront eu pendant leur vie, pour le détruire en ses maximes et en ses mœurs. Car ceux qui par leurs mœurs auront condamné celles du monde, ceux qui l'auront jugé digne de mépris et de condamnation, ceux qui l'auront quitté et s'en seront séparés eommed'un excommunié, auront pour récompense le droit de le juger avec Notre- Seigneur.
Ainsi les prêtres qui auront eu le zèle de sacrifier le monde à Dieu y mettront le feu avec Jésus-Christ prêtre. Et ce zèle ardent pour les intérêts de Dieu, ce zèle brûlant et consumant tout ce qui s'oppose à sa gloire, est ce que demande la religion du prêtre et le véritable esprit du sacerdoce
Le zèle d'un prêtre doit être comme celui de saint Michel, qui renversa ses frères rebelles, servant de glaive entre les mains de Dieu, pour en faire des victimes éternelles dans le feu de l'enfer. Il faut qu'un prêtre soit ainsi tout de feu, pour détruire le péché et tout ce qui s'oppose à Dieu ; et son zèle , comme religieux de Dieu, désireux de lui sacrifier toutes choses, et de l'honorer en toutes manières, doit s'étendre jusqu'à se séparer et se priver des choses du monde les plus innocentes, pour témoigner l'estime qu'il fait de la beauté et de la grandeur de Dieu, après laquelle seule il soupire, et qui seule le peut contenter. Il doit même travailler à ce que rien ne détourne sa vue de
cet aimable objet, disant à tout le monde, comme saint Michel : Qttis ut Deus? « Qui est semblable à Dieu? y Qu'est-ce qui lui peutêtre comparé? qui est-ce qui mérite d'être vu et d'être regardé? Rien n'est capable de détourner mes yeux de dessus sa grandeur.
Hélasl mon Dieu, que tout périsse pourmoi, que rien ne se présente à moi, que tout meure pour moi et que tout s'anéantisse. Car, ô mon Dien, rien ne peut être supportable auprès de vous; vous êtes toutes choses, mais sans imperfection, sans déchet et sans corruption ; vous êteséternel, immense, infini; vous êtes adorable par tout vousmême; vous êtes Dieu en tout vous-même; il n'y a rien d'imparfait en vous. Hé plût à Dieu, mon créateur, que vous puissiez être connu et regardé au lieu de ces fantômes et de ces impertinences qui amusent le monde! A quoi s'arrète-t-on ? A un masque ridé qui couvre mille ordures. A quoi s'amuse-t-on? A contempler du vent et un peu de fumée. Mon Dieu, vous êtes éternel, impérissable, interminable. Eh quoi, mon Dieu 1 dans peu de temps je verrai tout ce que maintenant on adore réduit à une poignée de cendres, je verrai tout en feu et je m'amuserai à tout cela? Hélas! non, mon Dieu, j'aime bien mieux m'attacher à vous, ô adorable sacrificateur do tout le monde ! Rien de ces choses ne subsistera avec vous. Vous êtes l'unique objet de mon adoration, et je veux que tout le monde le confesse. Oui, je veux que toute la créature avoue qu'elle n'est rien auprès do vous, et qu'elle doit être détruite à votre gloiro. Rien no mérite d'être auprès de votro être, et tout se doit coniondre auprès do vous, Ohl s'il ne tenait qu'à moi, que je réduirais de bon cœur tout en cendre, afin de suppléer au devoir et à la religion de tout le monde! Ohl que je serais heureux si je voyais que tout fût consommé pour votre gloire; si je voyais un feu universel qui publiât que rien ne doit être que vous ! Oh! que ces flammes me plairaient, et que leur activité dévorante me serait agréable! (Jue ces louanges me seraient douces, et que ce sacrifice consolerait une âme religieuse et qui porte le respect et l'honneur qu'elle doit à la majesté infinie de Dieu I
Ce sera là le contentement de tous les saints au jour du jugement. Ils verront avec joie le feu qui brûlera le monde et qui vengera les offenses de Dieu, et ils seront ravis de voir encore paraître dans ce grand embrasement la vanité des créatures et la solidité, la fermeté, l'immutabilité, l'éternité de Dieu, devant lequel rien n'est digne de subsister. Oh! que ce grand jour sera odieux à toutes ces pauvres âmes abusées, quiaiment la vanité et qui cherchent le mensonge ! Mais qu'il sera agréable à celles qui sont désireuses de la gloire deDieu, etsurloutauxsaints prêtres qui sont tous remplis de son culte et de sa religion ! C'est là l'esprit dans lequel nous devons vivre.
Mais en attendant ce dernier sacrifice et cette entière consommation de toutes choses, ne laissez passer aucun jour sans lui
LETTRES SPIRITUELLES
sacrifier en esprit lout le monde avec vous, afin d'être digne de lui sacrifier son Fils. Je vous conseille de lui en bien demander la grâce et de lui faire de cœur tous les matins cette protestation : 0 mon Dieu, si je vous sacrifie tous les jours votre Fils, comment ferais-je difficulté de vous sacrifier tout le monde? Si je vous sacrifie celui qui a fait tout le monde, et qui vaut mieux lui seul que tout le monde ensemble, comment pourrai-je refuser de vous sacrifier ce qui est dans le monde? Non, mon Dieu, que je ne sois pas si misérable que de rien retenir. Je veux vous sacrifier toutes choses sans m'excepter moi-même. Que je sois tout entier sacrifié et entièrement consommé à votre gloire. Qu'il n'y ait rien de moi qui ne vous soit consacré et dédié, qui ne soit immolé et consommé pour vous. Et parce que j'espère, par votre pure miséricorde et par la lente de votre Fils, qu'un jour je serai consommé dans votre sein, je me console en mon attente, désirant cependant, ô mon aimable Tout, que votre amour et votre charité consomment l'impureté qui règne en moi, et me fassent, en attendant l'éternité, une hostie consommée, une hostie de louange à votre gloire. Ainsi soit-il. Voilà le véritable esprit du sacerdoce, et la grande disposition où vous devez être continuellement comme prêtre.
Jésus-Christ, en qualité de souverain prêtre, et de prêtre parfaitement religieux, devait offrira son Père toutes les victimes les plus parfaites de la terre ; et, après lui avoir sacrifié en esprit tout le monde, comme un jour il le sacrifiera en effet, le consommant par sa justice, ne trouvant point dans toutes les créatures de quoi se contenter et ne pouvant se satisfaire, s'il ne venait à se sacrifier soi-même, il le fait une fois sur la croix, et il continue tous les jours au très-saint Sacrement, où il est hostie et prêtre tout ensemble. Ainsi tout prêtre, pour être prêtre en perfection, et pour porter sa religiou jusqu'au point que son état demande, doit être lui-même hostie de Dieu, à cause du grand zèle qu'il doit avoir de sacrifier tout à Dieu. De sorte qu'après avoir tout sacrifié, se trouvant encore de reste, il doit lui-même se sacrifier et se faire victime de Dieu, afin qu'en s'immolant de la sorte, il soit hostie et prêtre tout ensemble. La religion du prêlre n'est point effective, si elle ne produit cet effet; et c'est une chose pitoyable, que de voir un prêtre qui ne soit point encore mort intérieurement à toutes choses et à soimême.
LETTRE CXCVH.
Que les prêtres doivent faire pénitence pour les pécheurs, et prier pour tout le monde.
La personne dont vous m'écrivez travaille assurément beaucoup, et on m'en a rapporté plusieurs choses qui m'ont édifié. Mais je crains , au milieu de tous ses emplois, qu'il ne néglige ses exercices de pénitence et qu'il ne s'applique pas assez à l'oraison. Ce sont deux choses d'une grande importance,
et dont vous le devez avertir. Insinuez-lui que les prêtres sont les serviteurs de l'Eglise , et qu'en celte qualité ils doivent tellement avoir embrassé ses intérêts, qu'ils se regardent chargés par office de faire pénitence pour tous ses enfants et de porter sur eux les effets de la haine de Dieu contre les pécheurs. C'est assez d'être prêtre pour être chargé des péchés du monde , et pour être obligé de souffrir pour tous, sans en avoir commis aucun en sa personne. Ainsi pour saint que soit ce bon ecclésiastique , il doit se considérer devant Dieu comme tenant la place d'une infinité de pauvres criminels, pour qui il doit pleurer, gémir incessamment et s'affliger toute sa vie.
Il n'en est pas de la nouvelle loi comme de l'ancienne. Dans celle-ci , les prêtres étaient obligés d'offrir premièrement des sacrifices pour leurs péchés et puis pour ceux du peuple: Prius pro suis delictis , dit saint Paul (Hebr. vu, 27), deinde pro populi. Mais dans la nouvelle, où les prêtres sont prêtres en Notre-Seigneur, qui a été déclaré prêtre selon l'ordre de Melchisédech en sa divine résurrection , c'est-à-dire lorsqu'il n'avait plus rien de l'apparence du péché, ils doivent être si saints et dans un état de grâce si élevé, qu'ils n'aient plus à satisfaire pour eux, mais seulement pour les autres. C'est pourquoi si le prêtre, avant que d'être engagé dans les ordres sacrés, avait offensé Dieu , il faudrait qu'il y eût pleinement satisfait. Premièrement, afin d'être par là mieux disposé à embrasser la pénitence générale de l'Eglise ; secondement, afin d'avoir un accès libre et facile auprès de Dieu , et pouvoir intercéder plus efficacement pour les peuples; troisièmement, pour être admis à faire pénitence pour les pécheurs, qui est la vocation des ârnes les plus pures et les plus saintes de l'Eglise. Car Dieu n'afflige point des âmes et ne les prend point pour victimes des pécheurs, qu'elles ne lui soient bien agréables, et même plus agréables que celles pour qui elles font pénitence , afin de pouvoir prendre son plaisir et trouver sa satisfaction dans leurs personnes.
Mais quand un prêtre n'aurait jamais offensé Dieu , comme il est chargé par son ministère des péchés de tous, il doit être aussi avec Notre-Seigneur victime pour les péchés de tous. Ainsi il faut qu'il soit préparé à toutes sortes de persécutions et de supplices : il faut qu'il soit exposé à toutes les pauvretés , les humiliations et les mépris : il faut qu'il soit disposé à portertoutes les hontes , toutes les confusions , en un mot toutes les peines que tous les hommes ensemble méritent pour leurs péchés. Voyez p3r là jusqu'à que! excès et à quelle extrémité doit monter la pénitence d'un prêtre.
Il faut qu'il soit un abime de patience , d'humilité , de mortification , de pauvreté pour souffrir tout ce qu'il plaira à Dieu d'exercer sur lui de [dus violent et de plus rigoureux. Et il faut que, pour satisfaire à une vocation si sublime, il snit tellement perdu en Notre-Seigneur, et s entièrement péné-
tré de lui , qu'il ne se tasse point de souffrir toute sa vie. Excitez-le donc autant que vous pourrez à entrer dans cet esprit. Et si son corps ne peut pas porter autant de pénitence extérieure qu'il serait à désirer, que son cœur soit toujours rempli de pénitence intérieure; c'est-à-dire, d'humiliation, de contrition , et de désir d une satisfaction aussi étendue qu'il plaira à Notre-Seigneur la lui faire accomplir.
Pour l'esprit de prière et de religion , il doit Aire aussi universel et général en lui quel'espritde pénitence. Car il faut qu'un prêtre prie pour tout le monde. I! faut qu'il ait un cœuraussi large etaussi ouvert que l'Eglise, en sorte que l'esprit de Dieu s'explique et se dilate en lui autantqu'il serait dans toute l'Eglise ensemble et dans tous les peuples. Car il est substitué auprès de Dieu pour tous, et il doit le prier, le louer, l'honorer pour tous : il doit lui rendre ses devoirs au nom de tous. C'est pourquoi il est obligé de vaquer à la prière avec plus d'assiduité, d'ardeur, de pureté, de confiance et de zèle, que tout le peuple ensemble, etc.