LETTRE CXCVIII
Il console une bonne âme qui ne trouvait plus de ijoû! dans l'oraison , ni de consolation dans le service de Dieu.
Ne vous affligez point de votre état. Notre- Seigneur a retiré de vous sa présence sensible , parce que vous vous attachiez trop à ses caresses : mais il ne laisse pas de demeurer au fond de votre âme , où , retiré en sa sainteté, il veut que vous alliez à lui audessus de tout sentiment. C'est ainsi qu'il épure ses amantes , et qu'il les met en état de ne plus s'attacher qu'à lui seul. L'âme, élevée et soutenue par l'esprit, ne doit plus s'amuser à ces douceurs. Il ne faut plus qu'elle cherche ces tendresses, et il faut qu'elle se dégage tellement de toutes ces choses sensibles et grossières qui aflaiblissent l'esprit et amollissent l'âme, qu'elle en porte avec amour la privation.
Dieu est comme une nourrice à l'égard de ses enfants , et il les traite aussi de même que les nourrices traitent leurs petits nourrissons , qu'elles caressent et qu'elles amadouent. 11 donne aux petits du lait , et souvent il leur continue cette nourriture par ses caresses et ses tendresses , à cause de leur infirmité , qui leur fait aimer et rechercher ces délicatesses; au lieu de souffrir d'en être sevrés dans le temps où Dieu, désirant de les fortifier en esprit, les voudrait rendre des hommes forts , robustes et capables de le servir.
Les tendresses de Dieu où celles du prochain ne sont bonnes qu'aux enfants, à cause qu'ils sont faibles. L'estomac des hommes se gâte souvent avec le lait, ne trouvant pas de quoi se pouvoir soutenir. Les enfants au contraire ne peuvent porter la force d'une solide nourriture. Ainsi il faut que les uns et les autres se laissent traiter par la main de Dieu, et qu'ils souffrent d'être délaissés cl sevrés des caresses et des grâces sensi-
bles , lorsque sa sagesse l'ordonne : autrement il arriverait ce malheur qui est dépeint en l'Ecriture : Puer centum annorum morietur. (Isa. lxv, 20.) Souvent on est enfant à cent ans ; c'est-à-dire que Jésus-Christ n'a souvent qu'un an de vie dans une âme qui a vieilli à son divin service: ce qui est un monstre en la grâce , et ce qui blesse infiniment Notre-Seigneur, qui voudrait avoir fait son progrès à proportion de sa résidence dans une âme , et être dans l'âge parfait, selon le temps qu'il a vécu dans un cœur. C'est ce qui vous doit donner bien de la confusion devant Dieu , de voir combien il y a qu'il vous a attiré à son service , et ia peine que vous avez encore en ses soustractions.
LETTRE CXCIX
Que la voie de la foi doit être préférée à celh
des goûts etdes sentiments.
Je vous supplie d'agir selon les principes que je tâchai de vous imprimer avant que de partir. Je me doutais bien de ce qui arriverait après les premiers attraits et sentiments dont vous avez été occupée. 11 faut servir Notre-Seigneur en foi , et ne dépendre que d'elle en vos dévotions. Car Dieu nous ilonne la foi comme la lumière qui nous doit conduire sur la terre , et qui ne manque jamais à ceux qui la désirent. Elle n'est pas de la nature des grâces sensibles, etdes autres lumières qui lui sont soumises , lesquelles ne sont pas toujours présentes, mais s'évanouissent souvent quand onlescherche.
La foi n'a pas beaucoup d'attraits qui flattent et délicatent l'âme , de peur que l'âme ne s'y amuse, au lieu de s'attacher uniquement à Notre-Seigneur. Mais les sentiments se font goûter et rechercher pour leur propre agrément , et s'attachent ainsi l'âme au lieu de la porter à Dieu.
Reconnaissez-doncla bonté de notre divin Maître, qui vous dégage de cette vie impure, pour vous avoir à lui dans une plus grande sainteté. Soyez-lui d'autanl plus fidèle, qu'il a plus de soin de vous ; et redoublez vos vœux , puisqu'il -redouble ses bontés. Ne croyez pas que vos actions agréent moins à Dieu , pour être faites en cette simplicité, et qu'elles soient moins ferventes, pour être plus dénuées de sensibilité : non. Un acte fait par la foi toute seule est plus fort de beaucoup , et plaît bien plus aux yeux de votre Dieu , qui est esprit, que ce mélange de sentiments grossiers et imparfaits.
Soyez ponctuelle à vos règles , et les suivez comme la voix de votre époux , auquel la foi vous apprend qu'il faut obéir. Offrezvous à lui mille et mille fois le jour, pour être ce qu'il voudra. Je souhaiterais , si c'était son bon plaisir, d'être maintenant auprès de vous pour vous aider. Mais quoi , si le Ciel veut vous attirer dans la simplicité et lapurelé de la foi , il faut se rendre à lui , et marcher par cette sainte voie , qui est la plus sûre de toutes. Je prie Notre-Seigneur qu'il vous y sanctifie , comme une autre Madeleine. 11 y aura demain un an que le Ciel vous délivra de vos chaînes, Je serai, s'il
LETTRES SPIRITUELLES
niait à Dieu, fidèle à en remercier Notre- Beigneur, et le prierai qu'il vous dégage encore de mille petites choses, qui empêchent votre parfaite union avec Dieu. Soyons fidèles à ne rien souffrir où notre cœur s'attache , soit de spirituel ou de corporel. Que rien n'entre en votre âme pour vous servir de complaisance , que Jésus votre amour très-unique.
LETTRE CC
Il instruit une princesse de l'usage qu'elle doit faire de la grandeur, et de la manière dont die doit vivre dans sa condition.
Rien n'a de vie, soit dans le monde de la nature , soit dans celui de la grâce, qui est Ja sainte Eglise, sans le fond de l'esprit; et d'autant plus que les choses sont élevées en l'un et l'autre monde, d'autant plus leur vie est-elle parfaite et leur esprit éminent. De là vient, Madame, que votre obligation est plus grande de vous instruire de la pureté de vos voies et de la sainteté de votre esprit, lequel est d'autant moins connu dans le siècle, qu'il se trouve peu de personnes de notre état qui travaillent à en donner la lumière, et moins encore dans le vôtre , qui étudient leur vocation en Dieu, et qui pensent à entrer dans l'esprit de la grâce de cette condition. Je ne puis pas, Madame, vous celer ce que j'en vois , ni vous cacher les dispositions intérieures et la conduitede sainteté que Dieu demande de votre âme: car outre mes obligations générales, vous étant donné de Dieu en la manière que je le suis, je dois vous en montrer les ouvertures, et vous exposerles moyens faciles poury entrer.
Il y a bien longtemps que Dieu vous a préparée à ce qu'il vous demande maintenant, et plus j'étudie ses voies sur vous, plus j'aperçois de grâces singulières qui marquent le dessein qu'il a de vous sanctifier. C'est pour cela, Madame , qu'il a pris tant de soin de mettre en vous, pour le fondement de son œuvre , des qualités si sortables à votre condition , qu'il vous a donné des dispositions intérieures si propres à la vertu et à la grâce, et que , par-dessus tout cela , il a fait paraître des protections si extraordinaires, dont il a conservé votre personne à la face de tout le monde , qu'il a montré sensiblement par ces marques qu'il vous désirait comme un tlambeau de piété dans votre condition , et qu'il voulait faire voir en votre personne quelle 'est la vocation et l'esprit d'une princesse chrétienne,
C'est même dans cette vue que cette bonté divine , et cette adorable sagesse qui conduit son ouvrage avec tant de douceur et de suavité, vous avait autrefois appelée dans un pays étranger, pour y voir le modèle de la sainteté qu'il désirait montrer par vous en ce royaume. Et dans cette retraite il vous a fait étudier une leçon admirable dans la conduite d'une femme , sanctifiant sa qualité d'archiduchesse, laquelle il fait revivre en votre personne afin de sanctifier en vous la grandeur de princesse ; c'est à quoi j'ai cru que pourraient servir
les vues que Noire-Seigneur me nonne , et que je prends la liberté de vous envoyer rédigées par écrit , selon votre désir.
Instruction sur la grandeur en générai.
Comme Notre-Seigneur est venu au monde, non pas pour détruire l'œuvre de Dieu son Père, mais pour le rétablir en sainteté , et qu'il a trouvé les princes et les grands de la terre comme des restes de son éclat et de 'a majesté qu'il avait établie en Adam devant le chaos du péché, au lieu de les abolir, il prétend de les sanctifier, et de les remplir de lui , pour paraître sous eux dans la splendeur de ses voies divines
Souvenez- vous, Madame , que Dieu avait fait le premier homme dans le paradis terrestre , pour représenter la grandeur de sa gloire, et pour recevoir en lui les devoirs de toutes les créatures. Car toutes, en obéissant à Adam , faisaient hommage au Créateur, et en servant à l'homme elles servaient en môme temps à Dieu qui habitait en lui.
Notre-Seigneur, venant au monde, a voulu sanctifier ce saint étal et réparer la ruine où il élait tombé ; et comme Adam, déchu de sa grandeur par le péché , a été réduit à un état de servitude et de misère extrême , le commun des hommes a hérité de cette condition, et vit, comme l'on voit, d'une façon digne de pitié et de compassion , et les grands, au contraire, conservent quelque chose de sa splendeur divine.
C'est pourquoi Dieu le Père, qui veut réparer tout état en son Fils Jésus-Christ, rétablit en 'queique sorte Adam dans sa première grandeur quand il sanctifie les grands, et même il paraît sous eux dans une majesté plus grande que sous Adam , puisqu'il paraît en celle de son Fils ressuscité , qu'il tient présent au monde sous les princes et les rois, ne s'étant montré jusque là que sous une copie légère de sa beauté.
Dieu , au contraire , a voulu sanctifier l'état de la misère et la conduite de pénitence, quand il a fait paraître son Fils sous l'infirmité de la chair semblable à celle d'Adam, pécheur, rempli de douleur et d'opprobre , déchu de la splendeur de Dieu et de la grâce de l'innocence.
Par là on voit que tout état est sanctifié en Jésus-Christ, soit celui de la gloire, soit celui de l'opprobre ; celui de la puissance et celui de l'infirmité ; celui des grands et celui (tes petits ; celui des riches et celui des pauvres. Ainsi, il ne faut regarder que notre vocation et nous y sanctifier , entrant dans l'esprit et dans' la grâce que Jésus-Christ nous a acquise et laissée pour cela sur la terre. El bien loin que je croie que l'état des grands soit un état d'abomination , je le regarde comme un état de sainteté admirable, et sur lequel Dieu a toujours des desseins éminents.
Il est vrai qu'autrefois la reine Esther, en prenant un diadème sur sa tête , et s'adressant à Dieu comme au cher témein de son cœur, lui disait qu'elle avait en horreur et en abomination ce sigue de superbe, à cause
des malheureux effets qu'il causait dans le siècle, servant à faire tous'les jours de fausses divinités, qui, se mettant à la place du vrai Dieu , reçoivent pour eux ies respects et ies hommages des créatures , sans les rapporter à celui dont ils tiennent la place.
En ce sens la condition des grands est à la vérité une abomination ; et c'est dans cette vue qu'Esther parlait de sa couronne, comme étant une même chose avec celle d'Assuérus , roi païen , qui tenait la place d'une idole dans le temple du monde.
C'est pourquoi on peut avoir aversion en général de la grandeur, à cause du mésusage que l'on . en fait ; mais pour le fond de son institution , qui est divine , et surtout étant réparée en Jésus-Christ, et sanctifiée en la grâce de sa résurrection, je ne irouve rien de plus beau , de plus aimable , ni de plus saint. Et comme les Chrétiens, en laprésence des grands, doivent toujours contemp.er par les yeux de la foi la grandeur et la royauté de Jésus-Christ , qui , éclatant en leurs personnes , doit attirer nos hommages et notre amour: aussi les grands doivent de leur part être revêtus de sainteté, de douceur, de bonté , et de toutes les perfections de Dieu même, dont ils doivent exprimer les grandeurs par leur état.
Usage de la qualité et de l'état de princesse.
Pour entendre votre vocation , Madame , et pour vous conduire avec esprit dans votre condition , il faut que vous sachiez que , quoique vous ne soyez rien en vous et par vous-même, vous êtes pourtant sur la terre une participation de la Divinité , qui veut être en vous et sous vous, pour paraître en sa majesté aux yeux du monde, qui, souvent étant mort dans la foi , se doit réveiller dans le souvenir de sa grandeur par l'aspect des créatures.
Souvenez-vous donc que Dieu voulant paraître en vous dans l'éclat de sa majesté, il y veut recevoir mille devoirs des créatures qui vous honorent tous les jours, et qui viennent à vous , soit par amour, ou par devoir, sans savoir ce qu'ils font dans les desseins de Dieu. Sa majesté est en vous, et prend plaisir d'y habiter, non-seulement pour y paraître , mais pour y recevoir et pour y donner beaucoup. Pour cela , Madame , je vous supplie de ne vouloir jamais rien recevoir qu'au nom de Dieu , et pour Dieu, que vous représentez , et de vouloir , au contraire , que tout passe à lui , et que rien du tout ne demeure à vous.
L'image dans le temple ne reçoit rien pour elle - même , mais seulement pour Dieu qu'elle figure , et le dessein de la religion est que tout passe à lui. Ainsi en doit-il être des honneurs qu'on vous fait : Dieu prétend les recevoir pour soi sous votre personne , puisque vous êtes son image. Faites-en de même lorsque vous donnez quelque chose, Ne désirez point qu'on vous regarde dans vos présents, mais souhaitez que Dieu seul vivant en vous en charité, en puissance et en libéralité, soit reconnu comme l'origine de vos dons et comme la source des bontés
que vous exercez tous les jours. Ainsi, Dieu fait souvent des miracles par les images; et quoiqu'il communique sous elles plusieurs dons dans nos temples , elles ne prétendent pas qu'on leur en ait la moindre obligation, elles veulent au contraire qu'on reconnaisse et qu'on adore la puissance et la bonté de Dieu , qui fait le bien sous elles , s'estimant trop heureuses, au lieu d'avoir été brûlées comme un bois commun , ou appliquées à quelque usage séculier et profane, d'être élevées à cet honneur et à cette dignité , d'être les instruments par qui Dieu fait ses merveilles.
Tenez-vous donc toujours, Madame, tellement retirée en Dieu, que le fond de sa majesté soit parfaitement établi en vous. "Nous aurez cet avantage par-dessus les images ordinaires, qu'étant vivante et animée de la grandeur <Je Dieu que vous représentez, vous opérerez en sainteté, et porterez partout la véritable majesté de Dieu même avec, sa figure. Malheur aux images et aux figures qui, remplies des images opposées à leurs grâces, n'ont point en elles l'esprit qu'elles promettent. Vous êtes établie en terre pour être un pur éclat, et comme un sacrement de la majesté de Dieu, qui veut opérer grâce dans le monde par vous. Que serait-ce si vous n'en aviez que la figure, et qu'au dedans vous ne fussiez pasaniinée de sa sainteté?
Cette grandeur extérieure et cet éclat ne vous serait qu'un sujet de condamnation, si vous n'aviez pas le fond de l'esprit, et la sublimité de la grâce qui doit répondre à votre état? Portez au dedans ce que vous représentez au dehors, et souvenez -vous que, comme dans la cour de Dieu il y a des esprits, nommés principautés, qui sont des lustres des plus beaux qui éclatent au ciel, qui sont les princes de cette cour, et les copies vivantes de la principauté de Dieu remplies de sa puissance et de sa majesté, vous devez aussi exprimer cette même majesté sur la terre et dans la cour du monde, qui est, malgré son mésusage, un extérieur apparent de la splendeur de Dieu, où tous les courtisans devraient être des anges; les princes, des principautés; h s rois, des dieux rivants en la splendeur de Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai roi de la gloire. C'est encore pour cela que Dieu permet qu'on vous donne le nom d'altesse, qui, aux yeux des hommes, exprime votregrandeur extérieure, mais qui, dans le dessein de Dieu, doit marquer l'éminence de votre esprit, l'élévation spirituelle de votre âme, et la hauteur de sainteté que Dieu a préparée à votre condition.
'foutes les fois donc, Madame, qu'on vous traitera d'altesse, confondez-vous de vous voir dans une bassesse si éloignée de la sublime vocation où vous êtes appelée, et où la fidélité à votre grâce vous devrait avoir portée. Anéantissez-vous devant Dieu toutes les fois qu'on vous élèvera, vous souvenant des sentiments intérieurs de la très-sainte Vierge, qui, saluée pour Reine du ciel et
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pour la Mère de Dieu, n'eut pour toute réponse que ce seul sentiment : Ecce ancilla Domini; « Voici la servante du Seigneur. » (Luc. i, 38.1 C'est "par la voie do cette humiliation intérieure que Dieu établira votre âme dans une élévation de sainteté trèsémineute.
De l'esprit d'anéantissement dans l'exercice des vertus.
Plus vous êtes élevée par votre condition, plus vous devez, comme la sainte Vierge, vous abaisser par la disposition de votre cœur et par les «entiments de votre âme. La chair se glorifie et se complaît en son élévation; mais l'esprit de la grâce donne bien d'autres mouvements: car il porte à s'abaisser intérieurement, et à se reconnaître devant Dieu mille fois plus vil, plus abject et plus misérable, au milieu de toutes les grandeurs, que les pauvres les plus abandonnés et les plus dignes de compassion, ne le sont devant le monde au milieu de leurs délaissements. Ainsi votre occupation ordinaire doit être de vous tenir incessamment humiliée devant Dieu, et de ne point perdre la vue de vos misères et de votre néant, ne vous laissant point éblouir par l'éclat qui vous environne, ni par tous lus devoirs que l'on vous rend. Il faut dans votre oraison que vous vous regardiez comme une pauvre créature qui doit s'anéantir en Notre-Seigneur, afin que, perdant en lui votre être impur et maudit, vous puissiez revivre dans un nouvel être en Jésus- Christ.
Il faut que vous vous voyiez si imparfaite et si chétive, que, bien loin de vous estimer digne de demander et d'obtenir des faveurs de Dieu, ou môme de pouvoir subsister en sa sainte présence, vous ne vous voyiez en état que d'en être rebutée, en sorte que votre unique recours soit à Jésus-Christ, pour vous cacher en lui, et pour vous présenter au Père éternel revêtue de lui, et comme un autre lui-même; voulant abaisser à ses pieds toutes vos grandeurs, perdre en lui votre propre être, et sacrifier a sa gloire tout ce que vous êtes.
C'est à cela que doit aboutir votre oraison, et à quoi vous devez tendre dans tous vos exercices. C'est là le caractère de toutes les vertus chrétiennes, de travailler à l'anéantissement de la créature en ce qu'elle a de propre, pour y établir Jésus-Christ. C'est à quoi doi ventaussi aboutir ces mouvements de pénitence que Dieu vous donne si souvent, vous voyant si misérable, que d'avoir offensé sa majesté. Vous devez reconnaître que vous êtes indigne de subsister et de vivre, et qu'il faut vous anéantir devant sa sainteté, protestant qu'il n'est pas juste que rien de ce qui a offensé Dieu vive ni subsiste, et vous condamnant ainsi vous-même à la mort et a l'anéantissement. C'est de la sorte qu'une âme vraiment pénitente satisfait à sa douleur, qui ne peut être contente que par sa propre destruction. Une âme vraiment craintive et amante de Dieu ne peut
se contenter de moins. Il faut donc, ô grand Tout, que vous détruisiez tout cet être: il faut que vous l'anéantissiez: car je ne puis plus souffrir qu'il vive devant vous; je ne puis plus souffrir qu'il y ait rien dans l'être, qui vous ait offensé. Et c'est peut-être le sens des paroles de ce grand saint Ignace, martyr, qui disait: « Jelcommenceraialors à être disciple de Jésus-Christ, quand on ne verra plus rien de moi sur la terre, et que je serai tout anéanti et consommé pour Dieu. » C'est à quoi aboutit l'esprit du Chrétien. Il porte à se rendre victime du grand Dieu: i! tend à l'anéantissement total de notre propre être qui est opéré par mille devoirs de religion qui se terminent tous au sacrifice.
La religion nous porte à reconnaître Dieu pour ses bienfaits, et aie remercier de ses grâces : mais elle porte encore la créature à s'anéantir et à se sacrifier pour Dieu. Car elle n'a aucun don, pendant toute sa vie, dont elle ne soit redevable à son Dieu. Si bien que la grâce de le remercier de ses bienfaits étant encore un nouveau don, qui est même accompagné de mille autres qui l'environnent, en ce même moment, la créature, toute confuse de ses biens, est obligée de protester à Dieu qu'elle ne peut jamais lui satisfaire, qu'elle ne peut trouver aucun moment qui ne la surcharge d'obligations; et que, plus elle s'emploie à lui satisfaire par ses remercîments, plus elle demeure engagée à reconnaître ses bontés. C'est pourquoi, dans l'impuissance de contenter son désir, elle voit qu'il vaut mieux qu'elle s'anéantisse que de prétendre de répondre à toutes ses obligations.
Mais comme Notre -Seigneur est venu pour récapituler toutes choses, et réparer en lui tout ce qu'il fallait détruire, soit par justice, soit par devoir et obligation de religion, il faut se donner à Notre-Seigneur pour s'anéantir en lui, et se perdre en soimême, afin de recouvrer en ce divin Sauveur une nouvelle substance qui puisse contenter Dieu, et une nouvelle vie en échange de celle que nous voulons perdre à la gloire de son Père. C'est dans cet esprit d'amour et de religion, dont vous devez être animée, que vous devez dire souvent à Dieu : Mon tout, et mon amour, consommez en vous toute la créature; car rien ne mérite de subsister que vous. Détruisez, je vous supplie, ce vieil homme, et cette vieille créature qui m'est insupportable. Anéantissez en vous et par vous tout ce qui peut en moi déplaire à votre Père. C'est de la sorte, ô mon Jésus, que je désire si absolument être détruite, que je regarde ma destruction comme mon bonheur, et que je prétends trouver en elle le comble de ma joie. De l'usage du deuil.
Le deuil des Chrétiens est institué par la conduite du Saint-Esprit dans l'Eglise : et par l'ordre de ce même Esprit il passe de l'Eglise dans les maisons des fidèles, qui doivent être ses oratoires et ses temples particuliers.
Le dessein de Dieu dans le deuil est d'obliger les Chrétiens à la pénitence, et de leur conserver le souvenir du jugement que Dieu a exercé sur la famille, qui s'est vue frappée, en la personne du défunt, d'un coup de sa justice punissant le péché. L'arrêt de mort fut prononcé contre Adam révolté, chef de la famille des pécheurs, qui en lui ont été condamnés au même châtiment, et cet arrêt s'exécute au moment que Dieu prive quelqu'un de la vie.
Le coup de tonnerre laisse une noirceur funeste, qui fait ressouvenir les hommes du désordre qu'il a fait. Le deuil de même renouvelle à la famille la mémoire du coup sévère de la justice de Dieu sur elle, qui l'oblige à trembler, dans l'assurance que cette même condamnation s'accomplira sur ceux qui restent, qui doivent en esprit se soumettre et se préparer à subir la rigueur de ses jugements. Cette sentence, dont l'exécution sur nous est différée seulement pour un temps, aura son effet au moment que la justice de Dieu nous ôlera la vie, que nous ne méritons pas d'avoir, à cause du mésusage que nous en faisons. Car il est vrai que, pour les péchés que nous commettons continuellement, nous devrions mille l'ois en être privés, sans la mort du Fils de Dieu, qui nous en conserve l'usage, en attendant notre conversion et notre pénitence.
Tous les fidèles sont les membres les uns des autres. C'est pourquoi , quand leurs propres péchés ne les obligeraient pas a faire pénitence, ceux de leurs frères, auxquels ils participent, comme faisant tous un même corps, exigent cela d'eux. Noire-Seigneur Jésus-Christ et sa sainte Mère, Jérémie et saint Jean, n'étaient point obligés de faire pénitence pour leurs propres péchés : et néanmoins, parce qu'ils étaient dans l'Eglise, qui est un corps aflligé de péchés, ils en ont senti la douleur et porté la pénitence; de même qu'un membre sain, dans un corps malade, est saigné, aflligé, et tourmenté, à cause de la maladie des autres membres incommodés.
C'est pour cela, Madame, que vous êtes environnée de votre mante, et de ce voile qui, s'étendant et s'élargissant plus que vous-même, vous fait connaître qu'outre la pénitence que vous devez faire pour vous, vous la devez encore faire pour autrui , pleurant non-seulement pour vos péchés, mais encore pour ceux des autres.
Cette grande queue que vous traînez fait voir que vous pleurez les désordres de ceux qui vous ont précédée , et qui , étant puissants dans le monde , ont laissé après eux de longues suites d'alllictions et de grandes obligations de faire pénitence.
Vous êtes demeurée en cette vie après celui qui était la moitié de vous-même , et dont les péchés ne vous doivent pas seulement toucher comme les péchés de vos frères communs , mais comme les vôtres mêmes, puisque vous n'étiez qu'une avec Jui parla sainte condition <lu mariage.
Aussi Dieu, qui présidedans les royaumes chrétiens, et qui montre sa sagesse éminenle dans la conduite des grands et dans l'ordre de leurs cérémonies, pour être l'exemple et comme le flambeau qui éclaire le reste des Chrétiens, fait que les femmes des princes sont quarante jours enfermées dans leur chambre, et couchées dans un lit de deuil, où la lumière du jour n'a point d'entrée, mais seulement celle des flambeaux, pour faire voir l'unité du défunt avec celle qui reste , qui est renfermée comme dans un tombeau vivant, qui soupire et qui pleure à la place de celui qui ne peut plus gémir pour ses péchés. Ces quarante jours ont quelque chose de la quarantaine de Jésus- Christ retiré au désert , où il disait que les douleurs de la mort l'avaient environné , et que l'horreur des jugements de Dieu son Père le baignait dans ses larmes.
Maintenant, Madame, que le temps de votre pénitence au désert est fini , et que vous allez bientôt paraître dans le monde, ce doit être dans l'esprit même de Jésus- Christ sortant île son désert, qui n'y finit pas sa pénitence, mais qui la continua ; et qui, après y avoir fondé la grâce pour nous, fut la prêcher dans le monde par ses paroles et par ses œuvres. Vous ne sortirez donc pas de l'esprit de pénitence dans lequel Dieu vous a établie avec tant d'abondance pendant votre solitude et votre maladie : vous en porterez l'exemple avec vous dans le monde ; vous le porterez surtout en votre cœur, craignant les jugements de Dieu, et le coup de tonnerre de sa justice , dont il a frappé votre maison , et qu'il tient encore élevé sur vous pour le temps qu'il a disposé. Ce sentiment vous sera d'autant plus aisé à conserver, que Dieu vous a donné-de tout temps les prémices de cette grâce. De plus, vous porterez l'impression et la vérité de ce que le deuil vous exprime , pour être conforme au dessein de Dieu sur vous, qui est la douleur et la peine de vos péchés et de ceux de votre famille ; vu que vous êtes maintenant comme l'Eglise, veuve de son Epoux, et chargée des péchés de tous ses enfants, pour lesquels elle prie et demande incessamment miséricorde.
Vous devez , en sortant dans votre carrosse de deuil , vous y considérer comme dans un cercueil vivant, dans lequel vous commencerez d'être portée pour vous approcher du tombeau. Ce qui vous aidera à maintenir l'esprit que vous aviez auparavant dans le sépulcre de votre chambre, ne faisant pas comme la plupart des Chrétiens, qui cherchent dans la pénitence le sujet de leur vanité, et qui trouvent par un détour malindans les pompes sacrées du deuil et dans la nouveauté de cet habit et de cet état la matière de leurs péchés et de leurs complaisances.
Soyez en cet état , Madame , comme Jésus-Christ, gémissant sur la terre, et prenant encore plaisir de continuer en vous sa pénitence extérieure , que l'état bienheureux dans ieque'l il estau ciel lui interdit. Si Jésus votre tout veut accomplir en vous l'étendue
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de ses souffrances et de ses pleurs, et s il veut satisfaire en vous à Dieu comme il a fait en lui-même, voulez-vous vous opj oser à ses ordres et à ses volontés ? il faut au contraire vous porter à ses desseins, et accomplir son œuvre en la manière qu'il demande de vous. Il faut, autant que vous le pouvez, achever la pénitence qu'il veut faire en ses membres, et vous soumettre avec amour à toutes les rencontres que sa sagesse vous en donnera dans le monde.
Usage dn soin du corps.
Souvenez-vous , Madame , de celte princesse auguste tle l'Écriture sainte, dont le Prophète dit (Psal. xliv, 14): Toute la beauté de la fille du roi est en son intérieur. Il marque par là l'oubli de l'extérieur, et enseigne à travailler à la pureté de l'âme et à la beauté de l'esprit. Cette princesse travaillait pour plaire aux yeux de Dieu, qui ne regardo et n'estime que l'intime de l'âme, sans avoir égard à la chair et au corps qui périt, et qui n'est qu'une masse de terre animée qui doit être un jour corrompue et infectée dans le tombeau.
La sainte Vierge, votre modèle, disait autrefois qu'elle était belle , mais qu'elle était hâlée, pour montrer qu'elle négligeait son corps, et qu'elle n'avait point d'application sérieuse ni d'attention , que pour rendre sen intérieur plein d'attrait et de charmes, afin de gagner tout à Dieu, et d'attirer les âmes à sou amour. L'extérieur de cette divine princesse était couvert d'une modestie éclatante qui rejaillissait de la majesté de Dieu habitant en son âme ; et cette beauté ravissait les esprits, et embaumait tellement les coeurs de ceux qui l'approchaient, que bien loin de les appliquera elle-même , et les détourner de Noire-Seigneur, comme font ordinairement les beautés du corps, ils se sentaient secrètement portés à Dieu et tout remplis de son amour. Or Dieu fait tous les jours par les cœurs anéantis, et par lésâmes qui sont pleines de lui, et qui veulent se revêtir de la splendeur intérieure de Jésus-Christ ressuscité, ce qu'il faisait en la très-sainte Vierge. Car elles portent partout les parfums de l'amour, et l'éclat de leur foi pénètre les âmes, et opère puissamment en elles. Une âme pleine de Dieu tire tout après elle; et, par le même parfum dont Dieu l'attire à lui, elle se fait suivre des autres.
Dieu, depuis la venue de Jésus-Christ et le règne de la foi, a changé L'ordre qu'il avait établi dans l'état d'innocence. Car dans cet état il attirail les âmes à son amour par l'éclat d'une splendeur divine, qui revêtait même les corps. Mais maintenant il attire à lui les cœurs, et éclaire les âmes dans la société de l'Eglise, par une splendeur intérieure, dont il revêt les belles âmes, qui est la splendeur de Jésus-Christ ressuscité habitant en elles : et il les attire tellement à lui, qu'elles remplissent même de joie et d'amour tous ceux qui les approchent. C'est à cette beauté qu'il faut que vous aspiriez, étant
destinée par votre condition à vous faire, suivre, pour attirer les âmes à Jésus-Christ, et lui porter des épouses divines , selon la parole du Prophète qui dit : « Que les vierges suivront celte. grande princesse: » Adducen' tur régi virgiries post eam. [Psal. xliv, 15.)
Usage de la cour.
Quand vous voyez votre cour qui grossit et qui vous environne, souvenez-vous que vous devez être en cela l'image de Dieu revêtu de ses saints et environné de ses anges. Dites souvent à Dieu : C'est à cause de vous et pour vous , et pour ce que j'ai de vous, ô mon Seigneur, que ce monde m'honore : et comme je ne puis sans larcin en prendre quelque chose, puisque tout vous appartient, je renonce à toute la part que la chair y voudrait prendre. Mon Dieu, que votre pauvre créature s'anéantisse devant votre grandeur, et que toute cette cour fasse hommage à la vôtre.
Dans le temps de votre plus grosse cour, vous direz souvent à Dieu : Quand sera-ce, 6 mon Dieu, que l'heure de la prière sera venue pour être seule avec vous? Ce doit être là le soupir le plus ardent de votre cœur
Quand cette même cour diminuera , et que vous serez seule, dites par uneélévation intérieure à Dieu : N'est-il pas juste que l'on me quitte, et que l'on abandonne une pécheresse comme moi? Si je quitte mon Dieu, et si je cesse d'avoir en moi la sainteté de ma condition , ne faut-il pas que j'en perde les avantages?
Faites vos retraites en l'honneur de Jésus- Christ ressuscité, et retiré en son Père par l'obligation de la sainteté de son état : ou en l'honneur de sa retraite au jardin des Olives , où il est retiré et délaissé par l'esprit de pénitence.
De son train.
Votre train doit être comme . étendue de votre personne et quelque chose qui représente la majesté et la gloire de Dieu en vous, puisqu'il vous a fait naître pour l'exprimer en sa grandeur.
Il faut vouloir en lui ce train, et non pas en vous-même, ni pour la vanité, qui désire être suivie et accompagnée de la sorte. Si vous preniez pour vous ces choses, au lieu d'être une image de Dieu, vous seriez une idole , qui s'approprie tout ce qu'on doit à Dieu, et vous feriez un sacrilège. Mais en les recevant en Dieu, vous représentez ce qu'il est, vous lui rapportez toutes choses, et vous failescomme les vraies images dans son Eglise, qui toujours reçoivent des louanges, des hommages, des respects, et d'autres devoirs de notre religion qui ne sont dus qu'à Dieu , mais qui ne leur sont rendus qu'à cause qu'elles le représentent.
De l'usage des visites.
Quand vous irez visiter quelque personne , quelle qu'elle puisse être, faites-le toujours dans l'esprit et dans la vue d'aller ado-
rer Dieu en elle, sous quelque état qu'il 'y paraisse, pour y être honoré.
1 Si vous allez visiter le roi ou la reine, fai'tes-le dans l'intention des principautés du ciel, qui vont rendre hommage de leurs grandeurs à la majesté de leur roi. et le reconnaître pour souverain; et si vous allez visiter quelque grandeur inférieure a la votre, honorez-y toujours la participation de la grandeur de Dieu qu'elle possède, et qui délire être honoré en elle. .
En visitant d'autres personnes de moindre condition, faites-le dans la disposition de Dieu même, visitant les petits, et descendant avec bonté, douceur, chanté, et même avec humilité, pour voir les choses basses, et pour se plaire avec, elles, dans le dessein de les aider, de les consoler et de les
^Al'lez-y dans l'esprit de leur présenter Dieu paraissant en votre personne, afin d'accomplir les desseins qu il a de paraître aux veux du monde sous ses créatures qu il a choisies à ce dessein, et de se montrer aux autres pour être honoré. Et même recevez-y pour Dieu l'honneur qu ils vous feront, afin que, lui rapportant ce qu ils ne pensent pas de lui donner, vous fass lez en Urne temps votre devoir et le leur tout ensemble.
Exercice pour le lever et pour le coucher. Comme la sainte journée du Chrétien est un abrégé de sa vie, le dessein de Dieu est qu'il finisse chaque journée dans le même esprit qu'il finira ses jours, et qu'il se mette dans son lit comme uans un tombeau, lui rendant compte de sa conduite et de usage de ses Rrâces. Ainsi donc, Madame, le soir, en vous couchant, il faut que vous parais- "zeii la présence de Jésus-Christ vous ,u"ant, comme il fera à l'heure de vo re Kl, et jugeant encore votre âme et votre corps avec tout le monde, quand, paraissant en sa majesté et en sa fureur conre les pécheurs il fera trembler et frémir toute la créature. En ce jour, dit David, il sera ter rible aux puissances et aux rois de la terre . Terribilis apud reges terra- (Psal lxxv, Uj, et les méchants demanderont d'être écrase sous l'accablement des montagnes, plutôt que de considérer sa face.
Notre-Seigneur nous apprend à nous disposer de la° sorte, lorsqu'il nous dit dans l'Evangile, que la nuit vient .c'est-à-dire la
mort, en laquelle on ne peut opérer; eX en arlant du i i cément, il dit qu il viendra la iï Scomoii un larron. Et en effet, le jour lu jugement trouvera tout le monde couché dans le tombeau, comme tous les hommes sont la nuit ensevelis dans le cercueil le leur lit. Il est bon, Madame, qu en vous couchant, comme vous le faites assez ard, vers les.onze heures ou min ut, qui est le emp auquel tout est dans le.sile.ice et enseveÏÏ Ja , lesomme.l, vous vous représentiez nue vous allez au lit comme au tombeau ue ?a mort dans l'espérance de !» «g""*»?? du n.at.n C'est pour cela que je mets ici
l'exercice du soir avant celui du matin. Car telle sera votre résurrection et votre réveil, qu'aura été votre coucher, et il sera aussi saint que votre coucher aura été rempli de pénitence. Si memor fui tui super stratum meum, dit le Prophète, in matutinu medttaborinte.(Psal. lxii, 7.) Telle sera noire éternité qu'aura été notre mort. Tel que j aurai été dans le lit de ma mort, tel je serai à mon réveil; et, si je me couche dans la douleur de mes péchés, je me réveillerai dans l'espérance et danslajoie de ma résurrection. Ainsi, Madame, vous consacrerez votre réveil à l'honneur de la résurrection du i ils de Dieu, et dans l'esprit même de la résurrection des bons, qui tous seront appelés de leurs tombeaux avec les caresses de Jésus- Christ, et seront reçus à bras ouverts de Dieu le Père, qui les consommera dans son sein, comme il v reçut Notre-Seigneur en le ressuscitant des morts, l'embrassant alors, et le consommant en même temps dans le leu divin de son amour. .
Et de même que tous les justes, excités par la voix du Fils de Dieu et par la vertu de son esprit, exprimée par la trompette, s'éveilleront en un clin d œil et en un moment : In iclu oculi ; et au moindre son de la trompette : In novissima tuba {I Cor. xv, 6>V et s'éveilleront en esprit d'obéissance a si voix, et de zèle pour sa louange, à 1 exemple de Jésus-Christ même réveillé par a voix de son Père dans le tombeau après le sommeil de trois jours : Ego dormin et somnum cepi, et exsurrexi {Psal. ni, 6) : ainsi, Madame, aussitôt que l'esprit intérieur du Fils de Dieu vous réveille, et quil lait ou que votre réveille-malin, ou que votre c oche, ou que la voix d'une fille vous appelle, vous devez, en esprit d'obéissance a Dieu, et de zèle pour son service, retirer votre âme de l'assoupissement de vos sens, et faire comme Jésus-Christ, qui obéit à la voix de son Père qui l'appelait pour 1 honorer et le glorifier, et qui fut aussi abîmé ensuite dans sa joie, après s'être soumis à une pénitence aussi rigoureuse que celle de :
passion et de sa mort. Conscidistt saccum meum, et circumdedisti me lœtitia (Psal. xxix, 12), dit-il à son Père : Vous avez déchiré le sac de ma chair et de mon corps, et vous m'avez rempli de joie. Ainsi en sera-t-i des âmes fidèles, qui, après quelles auron gémi en pénitence, après quel.es auron déchiré leurs corps, ou bien qu elles auront été exercées de Dieu par beaucoup de souifrances, et de contrition intérieure durant leur vie, seront enfin i emplies de joie et de consolation.
JIISOUU1UII. . .
Ohl la belle image de la sainte résurrection en l'Eglise.de Dieu, que de voir t«* les matins dans les communautés san tes«
bien réglées, au moindre son d une ciociie, des quatre-vingts ou cent personnes se ever tout d'un coup de leurs lits comme** morts de leurs tombeaux, par obéissance a la voix de Dieu qui les appelle, et se lewH dans un esprit d'amour et d application a ses louanges ainsi que les saints du ciel I
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Comme doncles justes se lèveront de leurs tombeaux avec joie et jtfjjilalion, de même que Jésus-Christ, leur modèle, qui est appelé les prémices des dormants, et le premier-né du tombeau : Primitiœ dormientium (I Cor. xiv, 9) ; Primogenitus vivorum et mortuorum ( Apoc. i,5); et qu'ils se lèveront pour aller louer, servir, aimer et adorer leur Dieu, et se consommer en lui par sacrifice parlait : ainsi, Madame, il faut que vous vous leviez en cet esprit, et que vous ayez beaucoup de joie, de vous voir tirée de ce sommeil de mort, et de cet assoupissement grossier et animal, qui vous ôtait le moyen d'adorer et de servir Jésus-Chri>t; et ce vous doit être un sujet de consolation, dont vous devez remercier Notre-Seigneur, de ce qu'il vous donne encore cette journée pour l'aimer et pour faire pénitence, afin de mériter, après cette vie de peine et d'espérance, d'entrer, comme Jésus-Christ, en la gloire et en la parfaite joie du ciel, laquelle sera tout aussi grande que vos souffrances auront été pénibles et affligeantes.
En vous coiffant. — Demandez à Notre- Seigneur qu'il établisse en vous la plénitude de la foi, et qu'il revête votre esprit de sa sainte lumière ; demandez-lui l'humilité d'esprit et la docilité à sa sainte parole. Demandez-lui la soumission pour ceux qui vous parlent en son nom, soit en particulier, soit en public, dans son Eglise.
En prenant votre robe. — Demandez d'être intérieurement revêtue de la divine charité, et de tous les dons de l'esprit, et surtout des vertus chrétiennes qui doivent être le vêtement intérieur de l'épouse de Jésus- Christ, dont le Prophète dit que toute la diversité des vertus doit revêtir son âme: Omnis gloria filiœ régis ab inlus , circumumicla varielatibus. (Psal. xuv, 14.)
Pour ce sujet, apprenez par cœur celte sainte prière que je vous marque, afin de la dire souvent pendant le jour : Venez en moi, ô mon Seigneur Jésus, en la sainteté de votre esprit, dans la plénitude de votre vertu, en la perfection de vos voies, en la communion de vos divins mystères. Dominez en moi sur toutes les puissances ennemies, le monde, le diable et la chair, en la vertu de votre esprit, et pour la gloire de voire Père.
En prenant votre chaussure. — Votre chaussure doit vous servir de symbole pour vous faire demander à Dieu d'être animée du désir des choses élernelles, et d'un véritable zèle qui vous fasse mépriser et fouler aux pieds les vanités du siècle, dont vous devez craindre l'amour, et le fuir comme vous vous défendez par vos souliers de l'ordure la plus puante et de la boue la plus infecte de la terre
En sortant de la maison et en allant à l'église. — Mon Dieu, et mon Seigneur Jésus, que je sorte de moi-même pour entrer eu vous ! que je sorte de la demeure terrestre
OKUVHES COMPL, DK M. OlIEH,
LETTRES SPIRITUELLES. 1002
de ma chair où je gémis, et qui fait si souvent que je vous offense 1
Que je sorte de mon péché et de mes vices pour entrer en votre grâce et en vos vertus, «fin de me rendre digne d'entrer dans
votre église 1 Je sais, ô mon Jésus, qu'il faut être tout changé en vous pour entrer dans le paradis, qui est votre demeure et qui est fait pour vous. Faites donc, ô mon Seigneur, que je sois toute convertie en vous, afin que je sois admise dans l'église qui en est la figure.
Que vous seul, 6 mon Seigneur, y habitiez avec vos membres, dans lesquels vous vivez comme sous des voiles et des figures animées! Cette sainte demeure esi faite pour un saint corps comme le vôtre.
Détruisez donc en moi, dans le fond de mon âme, tout ce qui est de ce corps de péché : séparez-moi d'Adam, et me retranchez, s'il vous plaît, de ce malheureux corps : détruisez en moi ma superbe, nia colère, mon amour-propre et mon impatience ; et formez-y votre douceur, votre humilité, votre patience et votre charité : en un mot, revêtez-moi de vous, et me convertissez toute en vous.
Je renonce à tout ce que je suis par moimême, et ne veux plus rien être que par vous et par votre Saint-Esprit. Je ne veux rien que ses effets et ses opérations. Je renonce à toute autre chose.
En approchant de l'église. — Mon Dieu, si on me traitait comme je mérite, j'aurais bien sujet d'appréhender qu'on ne me dit ce que l'on disait autrefois à mes semblables qui voulaient entrer dans l'église : Hors d'ici, profanes; ce lieu n'est que pour les saints ; ce paradis n'est pas pour les enfants d'Adam, ni pour les membres du diable.
Mon Dieu, ne faut-il pas passer par les peines du purgatoire pour entrer dans le ciel? pourquoi faut-il que j'entre dans l'église, vraie image du paradis, sans faire pénitence?
En entrant dans l'église. — Mon Dieu, je rougis de me voir en ce lieu. Hélas ! mon Dieu, ne me chasserez-vous point de la salle de votre festin, moi qui n'ai pas la robe nuptiale?
Ne sera-ce point, ô mon Dieu, à ma condamnation iiue j'entre ainsi en votre église avec tant d'effronterie ? Vous auriez bien sujet de me garrotter, et de me faire jeter, pieds et mains liés, dans les ténèbres extérieures et dans les cachots de l'enfer.
En prenant de l'eau bénite. — Mon Seigneur Jésus-Christ, lavez-moi de vos larmes, dont cette eau m'est une figure.
Je vous offre, ô mon Dieu, la sainte contrition de votre Fils, vaste comme la mer, répandue dans toute l'Eglise. Je vous offre la pénitence et les mérites de tous les saints que ces eaux représentent, afin que par votre bonté vous répandiez en moi' une vraie contrition de mes offenses.
Couvrez-moi tout de vous, ô mon Sei-
Œl" VUES COMPLETES DE M. OL1EU.
gneur Jésus, afin que votre Père me souffre en sa présence.
En vous donc, ô Jésus, je déteste et renonce à mes péchés. Je me vois très-indigne d'être soufferte devant vous, et d'assister aux divins mystères qui se vont passer à l'autel pendant le très-saint sacrifice de la Messe.
Pour votre exercice durant ce divin sacrifice, vous pourrez vous servir des pratiques que vous avez, aussi bien que pour toutes vos autres actions, sur lesquelles je ne crois pas vous devoir donner d'autre avis, que de vous rendre bien fidèle aux instructions que vous avez déjà reçues.
LETTRE CCI
De l'obligation qu'ont les prêtres d'aimer et d'honorer particulièrement la très-saiute Yierge.
Je ne puis qu'approuver tous les devoirs envers la sainte Vierge dont vous me parlez dans votre lettre, et dont vous vous servez tous les jours depuis quelque temps. Vous ne sauriez croire combien elle agrée tous ces petits hommages, et combien ces justes reconnaissances sont agréables à son cher Fils. L'état du sacerdoce où vous êtes maintenant, vous oblige à avoir un amour tout particulier pour cette divine princesse; et il nie semble que tous les prêtres et tous les clercs ont des raisons bien pressantes pour les engager à cette dévotion.
La première est l'amour que lui porte Noire-Seigneur; car si l'esprit de Jésus vit en eux, connue il ne peut y être oisif et inutile, et qu'il remplit de ses inclinations les âmes où il habite, il doit vivifier et animer d'abord leurs cœurs de sentiments d'amour envers la sainte Vierge, parce que c'est l'amour le plus pressant et le plus fort qui l'anime lui-même, après celui qu'il porte à Dieu son Père.
La seconde est l'amour excessif qu'elle porte à Jésus-Christ; car comme elle est toute pour lui ; qu'elle n'a d'être, de vie, ni de mouvement que pour lui ; qu'elle ne respire, ne voit, ne parle, et n'opère intérieurement et extérieurement que pour lui; le prêtre doit être ravi de se pouvoir lier à l'intérieur de la très-sainte Vierge, parce que d'abord qu'une âme y est bien unie, elle se sent portée par son amour à Jésus- Christ, et elle entre en même temps dans ces voies saintes et ardentes du pur amour envers Jésus, qui est tout le trésor du prêtre.
La troisième est le charme qu'elle a en soi selon le sentiment des saints Pères et selon l'expérience de l'Eglise, pour attirer puissamment les âmes à Jésus-Christ. C'est pourquoi ils l'appellent L'appât de la divinité : Esca spiritalis hami, qui est divinitas. Dieu, qui veut tirer les âmes à son Fils, se sert de la douceur et de la suavité de la sainte Vierge, comme d'un appât au bout d'une ligne pour y prendre les iiommes. De sorte qu'en cette divine créature, les prêtres trouveront le charme et la suavité qui leur
est nécessaire pour attirer les âmes à Jésus- Christ, selon leur devoir et leur obligation, et pour cela ils d-eivent se tenir intimement unis à elle et se perdre en elle.
La quatrième est sa qualité de Mère de Jésus-Christ; car, comme Mère, elle a la fécondité pour le produire dans- les âmes. C'est pourquoi les prêtres qui sont obligés de le former dans les cœurs doivent vivre incessamment en elle, afin qu'étant rendus participants de cette divine vertu de Dieu le Père, qui la rend féconde, ils puissent s'acquitter dignement d'un si saint ministère. Vous savez en particulier les grâcps que vous en avez reçues, et combien vous y trouvez de secours élans vos besoins. Ainsi continuez à la servir comme vous avez fait jusqu'à présent, et, quoi que le monde en dise, n'interrompez point vos petits exercices et vos devoirs accoutumés, car Noire- Seigneur, qui se plaît dans l'amour de sa Mère et dans les services qu'on lui rend, justifiera avec le temps votre conduite. Adieu.
LETTRE CCII
Sa grande charité pour le service d'une âme.
Je vois par vos dernières lettres que vous vous sentez obligée à mes soins. Mais je vous prie de ne point considérer ce que j'ai fait; car tout ce que je {mis sur la terre et tous les services imaginables que je saurais vous rendre n'approchent pas de ce que la charité de Jésus-Christ m'oblige intérieurement de vous témoigner dans tous les moments de ma vie; et il me semble que Dieu ne m'y donne de liberté que pour les pouvoir employer à vous servir en toutes occasions. Tout ce qu'on pourrait me faire souffrir de peine à votre sujet ne vous doit point inquiéter, car rien ne m'empêchera de vous renare ce que je vous dois, et c'est assez pourvotre consolation que Jésus-Christ, après êlre mort une fois pour vous en méprisant la confusion, comme dit saint Paul (Hebr. ii, 2), conserve encore, et en lui et en ses ministres, ces mêmes sentiments de charité envers votre âme. Vous n'avez donc qu'à disposer et ordonner de moi, comme du moindre des vôtres. La charité fait plus que tout; elle n'est rien à soi, pour n'être qu'à Dieu et à ses enfants, par Jésus-Christ, le père de toute charité en nous. Adieu.
Je souhaiterais pouvoir satisfaire à toutes vos lettres ; mais il me faudrait un cœur tel que je le désirerais, qui sera toujours trop petit pour mes désirs. En effet, ma trèschèrfi Fille, je suis tellement à vous en l'amour de Notre-Seigneur, que je ne sais pas ce qui s'y pourrait jamais augmenter. Si je ne vous le témoigue pas aussi souvent que vous le souhaitez, c'est par une conduite de celui qui a fait cette liaison, qui veut par là l'entretenir plus purement à sa gloire. Qu'il en soit béni à jamais ! La charité des hommes en Dieu doit être comme celle des anges ; rien que l'esprit n'a part à cette dilection. Ainsi, ma chère Fi lie et très-intime, soyons un en cet esprit saint qui unit tou-
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tes choses. Pour moi, ensuite de ce que je sens qu'il nie donne pour votre salut, je vous dirai qu'il n'y a point de service que je ne sois prêt de vous rendre. Dieu sait ce qui s'est passé souvent dans le fond de mon âme sur ce sujet, et je puis vous dire que le soulagement de votre esprit me touche plus que le mien.