‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 319 sur 394 · LETTRE CCIII · texte numérisé non relu

LETTRE CCIII

Il exhorte une âme à ne plus différer de se donner entièrement à Dieu.

C'est trop s'opposer à Notre-Seigneur. Il l'aut enfin se rendre et ne plus faire languir voire Epoux. Il y a longtemps qu'il vous veut toute à lui. Ne différez plus à lui donner cette dernière preuve de votre amour. Oh! si vous saviez combien ces remises lui sont pénibles 1 11 en est de ces retardements dans le cœur de l'amant comme de celui qui souffrirait à la porte de sa bien-aimée et de son unique. Aperi mihi, lui dit-il (Cant. v, 2), soror mea, sponsa, arnica mea, columba mea. Il l'appelle colombe, parce qu'il en est de l'amour du bien-aimé envers elle comme il en est du paron envers la colombe, qui n'aime qu'elle seule et qui n'a d'amour que pour elle. Or plus son amour est grand, plus ce retardement lui est ennuyeux et affligeant. Donnez-lui donc au plus tôt cette satisfaction qu'il demande. L'ouverture que vous avez présentement est favorable, et je ne doute point que Dieu n'ait disposé les choses comme vous les voyez, afin que, vous trouvant obligée à prendre une dernière résolution, vous fassiez paraître publiquement que le monde n'a plus rien à prétendre sur vous. Que j'aurai de joie quand je saurai que la victime séparée du reste du troupeau a été offerte et consacrée dans la maison du Seigneur, que le sacrifice a été achevé, et que Dieu enfin a (févoré son holocauste 1 Que ce soit là la première nouveî'le que j'apprenne de vous 1 Adieu.

LETTRE CCIV

Il donne des avis très-utiles aux personnes du monde qui veulent s'appliquer aux œuvres de Dieu.

Je prie Notre-Seigneur, en sa divine Mère, de posséder tellement votre âme qu'il ne vous laisse jamais penser ni vouloir que ce qu'il pense et veut en vous. J'espère qu'il ne permettra plus que votre propre esprit vous dérobe à sa conduite et aux desseins qu'il a sur vous en tous les moments de votre vie. Vous devez continuer ce que vous avez commencé, quoi qu'en dise le monde, puisque Notre-Seigneur demande cela de vous. Faisons l'œuvre de Dieu, et le temps effacera les effets de la malice des hommes et du démon. Ceux qui marchent en vérité seront toujours reconnus pour tels. Jésus et Marie ne laissent pas longtemps leur cause dans l'oppression, et leurs majestés tireront même de tout cela leurs avantages.

Vous pouvez aussi entreprendre sans hé-

siter ce que vous me proposez, si vous avez des ouvertures extérieures qui répondent aux persuasions intérieures de l'esprit. Mais comme vous savez que le Dieu de votre coeur, et qui règne dans l'intérieur de l'Eglise, est celui qui conduit aussi l'extérieur de la créature, je souhaiterais que vous eussiez cette double marque de sa volonté, avant que de vous engager dans cette affaire. On m'a dit que la Providence .avait suscité quelques personnes qui se voulaient présenter pour l'entreprendre. Si cela est, il faut être ravi qu'elles en aient tout l'honneur. Dieu fait tout pour le mieux et pour sa plus grande gloire. Pourvu que ses desseins s'accomplissent, et que son service se procure, qu'importe par qui cela se fasse? Nous devons toujours être consolés que ce soit par d'autres plutôt que par nous, qui sommes les plus indignes et les plus infidèles de tous. Il suflit que tout se fasse en la vérité de la doctrine et en la perfection de la divine charité.

Je ne vous puis proposer de meilleurs remèdes contre vos abattements , vos défiances et vos peines, que l'abandon à Dieu et la vie de la foi. Il n'y a rien de plus désirable sur la terre , et il n'y a rien qui mette l'âme dans une unité si pure et si parfaite avec Dieu. C'est l'état où il veut que ses chères amantes soient introduites et où il vous a fait connaître souvent qu'il vous appelait. Votre délivrance et votre liberté, que tous les soins des créatures n'ont pu vous rendre, sera l'effet de votre foi en lui.

Je ne doute point que vous ne deviez quitter ce désert stérile et infertile où vous êtes. Plus j'y pense, et plus j'y suis confirmé. Je ne prie que pour votre sortie , et je vous dirai que j'ai été intérieurement porté à vous avertir d'avoir dévotion pour la prison de saint Pierre , laquelle vous lirez dans les Actes des apôtres, et pour l'ange qui lui rendit , et à l'Eglise , le bon office de le délivrer.

Pour l'emploi que M, N*** vous propose, Notre-Seigneur ne vous appelle pas en ces lieux. Ainsi il ne vous demandera pas compte des âmes qui s'y perdent. Il faut nous contenter de répondre avec humilité à notre sainte vocation et d'être fidèles à ee qui paraît que Dieu désire de nous. Nous pouvons bien être ouverts à tout bien et avoir le cœur préparé pour aller par tout le monde aussi bien que saint Paul ; mais il nous faut seulement embrasser le bien qu'il nous désigne par son esprit et nous y attacher avec fidélité.

Ce que j'ai à vous recommander, surtout pour vos emplois et pour vous conserver au milieu du grand monde où vous êtes , est d'avoir toujours l'esprit rempli de la présence de Dieu. C'est ce qui vous préservera de la contagion du siècle , voyant la vanité de toutes choses et l'imperfection de l'être de ce monde grossier, corruptible et changeant en ses parties. Toutes les créatures sont si gluantes, si venimeuses etsicorrom-

no;

pues depuis le péché d'Adam , qu'il est trèsliifficile de s'en approcher qu'on ne s'y attache et qu'on ne s'y empoisonne , et à moins que d'user de ce divin préservatif, vous ne manquerez jamais de vous y complaire et de vous perdre.

Pour les biens que vous avez , ne songez pas tant à vous en défaire qu'à avoir l'esprit de pauvreté au milieu de leur possession. C'est ce que vous devez demander particulièrement à Notre-Seigneur, comme étant un de vos plus grands besoins dans l'état où vous êtes. Comme Dieu ne vous appelle pas à être religieuse, et que vous ne sauriez vivre dans le siècle sans quelques biens , ilfaut que vous usiez de ceux que Dieu vous donne. Mais le granit secret est d'en user sans y avoir attache, et, quoiqu'on les possède , d'en conserver toujours dans le cœur l'aversion et le mépris. C'est ce que Notre-Seigneur exige de vous dans votre profession ; car les richesses et les commodités de la vie ne sont pas faites pour nous posséder ; et nous ne devons pas aussi les regarder comme des objets qui doivent occuper notre cœur, n'y ayant que Dieu seul qui le mérite ; mais elles ne sont faites, non plus que toutes les choses de la terre, que pour en user. Hœc ad obsequium, dit saint Augustin, hic ad solatium: Le monde est fait pour nous servir , et Dieu pour nous consoler. Notre - Seigneur môme a vu la jouissance de toutes ces choses , si méprisable et si importune, qu'il ne les a pas jugées dignes de l'approcher. H s'en servait dans les rencontres, il en usait dans la né cessité; mais sans se rien approprier, quoique pourtant tout fût à lui , et qu'il en fût le maître. C'est ainsi que vous devez vivre au milieu des richesses que Dieu vous donne, n'en usant que dans le besoin; mais les voyant si viles et si abjectes, que vous les jugiez indignes de mériter votre affection. L'n cœur né pour Dieu ne se doit pas donner à des choses si basses.

LETTRE CCV

Qu'il faut attendre les moments de Dieu pour l'exécution de ses desseins.

Je ne puis encore vous déterminer sur votre sortie du siècle. J'attends que la main du grand Maître paraisse, qui cueillera le fruit en sa saison. Lui seul prépare toutes choses et connaît le temps de leur maturité. Lue maladie un peu considérable, qui peut naître de l'air où votre condition vous oblige de demeurer, pourrait bien être un signe de sa volonté; mais il faut tout attendre de la puissance et de la sagesse de Jésus-Christ, votre Tout, qui vous délivrera , comme les enfants d'-lsraël, en une main forte et en un bras élevé et tout-puissant. Dieu a tant de moyens en sa sagesse pour faire voir sa volonté , que nous ne devons pas nous mettre en peine comment il la fera paraître. Il sullit de les adorer en Dieu par la foi , et d'attendre en patience le temps auquel il manifestera ses desseins. Il ferait plutôt parler les pierres, quo de ne pas manifester sa vo-

lOnté à ses enfants qui la cherchent en confiance. Vivez en paix , il sera toujours le maître.

LETTRE CCVL

Jl conseille à une personne de ne faire point tant de retours sur elle, et d'acjir avec plus de simplicité et d'abandon.

Vous devez avoir moins de retour sur vous et sur votre simplicité que vous n'en avez. Vous m'expliquez trop de certains états qui vous font réfléchir sur vous , et qui empêchent l'abondance de l'esprit, qui veut que l'on oublie ce que l'on fait et ce que l'on est. Allons ouvrant notre cœur, à la bonne heure , mais que ce so t sans voirque nous l'ouvrons. Disons en pureté ce que l'esprit de Dieu produit en nous , sans faire même, s'il se peut, de réflexion sur son opération pour la discerner et pour l'examiner. La fille abandonnée à son père ne doit point avoir tant de soin de sa propre conduite, aiin de laisser à l'esprit tout-puissant à disposer d'elle selon son bon plaisir et pour sapins grande gloire. On peut souvent gûter les choses quand on s'en mêle, et contredire par son sens particulier à la divine sagesse ; mais , en laissant à sa puissance à diriger le tout , la créature no peut être reprise, et Dieu ne manque point de réparer et maintenir tous les effets de sa sainte conduite , quand ce ne serait que par la considération de la foi qui fait prendre en lui cette confiance , et qui donne pour lui ce respect.

LETTRE CCVII.

// répond à une personne qui lui avuil demandé quelque occupation pour une retraite , et il lui donne sur cela plusieurs avis.

Vous pourrez faire votre retraite en l'honneur du Fils de Dieu retiré en ce temps dans le désert. Vous adorerez la colère et la justice de son Père , qui le sépare du monde, et qui, le chassant comme un excommunié du commerce des hommes, l'envoie parmi les animaux. Vous honorerez cet aimable Sauveur soumis aux ordres de Dieu son Père, soufflant ses rigueurs en pénitence des péchés qu'il portait, reconnaissant l'équité de sa conduite , et recevant en paix et avec un profond respect les effets de sa juslice. Vous honorerez encore en lui cette totale séparation où il est du commerce des hommes, et sa grande api lication à Dieu son Père; car c'est là son uniqu9 emploi et toute son occupation dans le désert

Vous honorerez aussi et admirerez sa grande abstinence, et cette privation universelle où il est de toutes sortes de délices; les souffrances extérieures de son corps couché sur la terre, et exposé aux injures et incommodités du temps; ses peines dans les persécutions des démons , qui le tentent par toutes les voies malignes que son Père permet; les frayeurs de son cœur, dont il lait lui-même mention dans le Prophète, qui

LETTIŒS sriKlTUKLLI->.

lui venaient principalement de la vue du jugement de son Père sur les péchés dont il était chargé, qui lui faisaient expérimenter des délaissements sensibles et des soustractions intérieures de toutes sortes ,de consolations. Je vous explique ces choses en détail , afin qu'en vous donnant quelque petit jour sur le mystère de Jésus-Christ dans le désert, vous ayez plus de facilité à le prendre pour modèle de votre retraite. Vous ne vous arrêterez pas néanmoins aux seules connaissances que vous pourriez avoir par ces petites ouvertures ; mais , vous élevant au-dessus de toute vue particulière , vous adorerez tout son état extérieur et intérieur dans l'étendue de la foi , qui surpasse toute intelligence, et qui nous montre les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes.

Il faut que vous ayez plus de l'intérieur que de l'extérieur de Jésus-Christ dans son désert, pour remplir votre retraite de ses dispositions , et surtout de son esprit de pénitence , qui vous est nécessaire. Pour cela il sera bon de vous unir intimement à Jésus-Christ en votre intérieur, afin d'être revêtue de lui, et pénétrée des dispositions de son âme en cet état. Et le moyen de vous y unir est de vous donner souvent à lui, qui vit au fond de vous, et, après une douce et amoureuse donation , de demeurer en lui, en paix, en silence et en quiétude ; car il ne manquera pas durant ce doux repos d'opérer tout ce que vous souhaitez, et faire même plus que vous ne connaissez vous être nécessaire.

L'esprit de Jésus-Christ en nous, quand nous y sommes liés intimement, est comme l'âme unie au corps , qui , remplissant de sa vie toutes ses facultés et ses puissances corporelles , leur communique mille biens , et leur donne mille choses que l'on ne connaît pas, qui sont nécessaires à la subsistance et a la perfection de la vie. Il en est de même de l'esprit inlérieurde Jésus-Christ en nous, qui , étant uni à notre âme pour la vivifier, la remplit sans que nous le sachions de tous les biens et de tous les dons qui lui sont nécessaires pour sa perfection. C'est pourquoi il n'y a qu'à s'unir intimement à l'Epoux, et à se tenir en lui, pour lui donner loisir d'opérer en notre âme.

C'est dans cette union que vous porterez les rebuts et les colères de cette personne qui vous ligure Dieu le Père irrité contre vous. Souffrez aussi avec joie l'éloignement des créatures. Portez en lui l'abstinence et le jeûne, lequel vous modérerez, s'il vous plait , selon vos forces. Comme il vous échauffe le sang, il faut que vous le tempériez par le boire, par le manger et le dormir suffisant. Souffrez en Jésus même, qui est toute votre force, l'attaque des tentations qui pourront vous environner de toutes parts. Tenez-vous ferme à lui, l'embrassant mille fois le jour par les bras de votre âme» étant assurée par lu foi, qui est plus sûre que tous les sentiments et toutes les expériences, qu'il n'abandonne jamais les âmes qui se confient en lui.

Quand vous aurez queique trouble et quelque agitation d'esprit, ne vous inquiétez pas pour cela, mais laissez doucement jasser l'orage, de peur que, si vous étiez émue comme les apôtres le furent durant la tempête, il ne vous dît : Fille de peu de foi, ne vois-tu pas que si je dors, je veille cependant pour secourir dans le besoin le faible de ton âme? Surtout n'écoutez rien de ce que vous pourraient dire alors vos propres sentiments, et ne résolvez rien que l'émotion ne soit passée.

Quand vous aurez quelques délaissements intérieurs, quelques sécheresses ou quelques autres peines, demeurez en paix en Jésus-Christ, qui voit la sanctification qu'opère dans votre âme le soin et l'amour paternel de Dieu son Père. La vierge, dit saint Paul (// Cor. xi, 2), doit être sainte de corps et d'esprit. Or la sainteté d'esprit consiste à être séparé de toute attache aux consolations, même spirituelles, et de toute la grossièreté qui se rencontre dans les sentiments intérieurs de l'esprit. Dieu est esprit, et il veut des adorateurs qui l'aiment et le servent en esprit, c'est-à-dire en pureté de foi, et sans mélange de sentiments grossiers et de consolations sensibles.

C'est pour cela qu'afin que Notre-Seigneur vous purifie, il faudra vous résoudre à souffrir qu'il soustraie les consolations et les joies de votre cœur, et qu'il vous dénué de tout ce qu'il y a de sensible qui environne votre âme; car ces sensibilités ne sont pas la pureté et la sainteté. Ce n'est que comme un habit dont Dieu se revêt pour se faire connaître à vous, et pour vous faire ressentir sa demeure dans votre cœur. L'état lo plus sanctifiant de tous est celui des soustractions intérieures et des privations et souffrances sensibles; mais c'est aussi le plus pénible : car quand la vue de Dieu et le sentiment de sa présence intérieure en son esprit, en sa grâce et en sa force sensible, nous est soustraite, nous sommes en peine que devenir, et nous ne. savons de qui nous serons soutenus, vu que toutes choses nous manquent, et souvent au dedans aussi bien qu'au dehors.

Saint Paul (7/ Cor. tu, 10) se réjouissait de ses peines extérieures, à cause qu'il recevait et ressentait une nouvelle vertu de Dieu, qui s'épanchait en lui pour le fortifier. Et c'est ce que vous sentez maintenant. Mais quand vous souffrirez, comme lui, le délaissement des forces sensibles en l'intérieur, il faudra que vous avouiez avec lui que la mort serait mille fois plus douce que la vie portée en cet état. Nous étions, dit cet Apôtre (// Cor. i,8), accables à un point, que nous étions lassés de vivre.

Je vous dépeins par avance ces divers états, afin que, si vous éprouvez dans le désert quelque partie de ces choses, vous n'en soyez pas si surprise, sachant que c'est là la conduite de Dieu sur les âmes tyi'il purifie, et qu'il veut préparer à son divi.i amour. Mais ce qui vous doit surtout consoler est que Jésus-Christ, votre Tout, sera vi-

JOil

vant en vous, qu.'il fortifiera par sa vertu îielle le fond de votre cœur, et qu'il y sera toujours, soit qu'il s'y fasse sentir ou non, Is principe de votre vie, si vous êtes, comme je vous l'ai déjà dit, intimement unie à lui.

Pour la manière de faire votre oraison, vous ne devez pas agir beaucoup par votre esprit et par vos propres pensées. Contentez-vous d'y rendre au commencement quelques devoirs à Jésus-Christ votre Epoux, qui vit en vous. C'est ce que doit faire une épouse bien née et bien instruite. Or ces devoirs seront premièrement de respect; l'adorant généralement en tout ce qu'il est, et particulièrement en tout ce qu'il renferme au sujet du mystère du désert, et de la pénitence que vous honorerez durant votre retraite. Secondement, vous lui demanderez pardon de lui avoir causé tant de maux par vos péchés; car c'est pour cela qu'il a tant souffert pour vous en son désert. Troisièmement, vous le remercierez de tout le bien qu'il vous a fait par tant de maux soufferts , et vous lui demanderez la grâce d'en bien user. Après ces justes civilités, vous vous donnerez toute à lui, pour demeurer en lui, et devenir avec lui une même chose. Et quand votre âme se trouvera ainsi dans les embrassements de l'Epoux, et dans l'union intime avec lui, vous vous tiendrez en paix en cet état, sans faire autre chose, et vous y demeurerez durant toute votre oraison, vous abandonnant seulement à l'amour pour tout ce qu'il voudra. Que si d'abord en l'oraison vous trouvez votre âme liée à votre Epoux, et qu'en cet élat d'intime union vous oubliiez vos devoirs, soyez assurée que l'Epoux sera content de la préparation de votre esprit, et qu'il la recevra comme les effets mômes que vous pourriez lui rendre.

LETTRE CCVIII.

Que les prêtres, pour approcher dignement des saints autels, doivent être morts, ressuscités et consommés en Dieu comme Jésus- Christ, et qu'ils doivent être regardés comme des suppléments de la religion des peuples.

Je prie Notre-Seigneur ressuscité de vous donner part à l'esprit de ce grand mystère que nous honorons en ces jours, et à cette nouvelle vie qu'il reçoit en récompense de la mort qu'il a voulu souffrir pour la gloire de son Père et pour le salut des hommes. Le nouvel état où vous entrez demande de vous cette nouveauté de vie, et vous devez être si universellement mort à toutes choses, pour ne vivre plus qu'à Dieu en Jésus- Christ, que vous ne goûtiiz plus rien de cette vie présente ; que vous n'adhériez plus aux sentiments humains; enfin que vous n'ayez plus en votre cœur que les seuls mouvements de l'esprit, qui consomment et engloutissent toute l'impureté de votre chair, comme Dieu le Père a consommé par sa gloire, au jour de la résurrection, toute la nature de son Fils.

La grande disposition de l'âme parfaite-

ment ressuscitée en Jésus-Christ, et intimement unie au Fils de Dieu, est de se laisser toute à l'esprit saint de Jésus, et de s'y abandonner sans réserve, afin qu'il la consomme en lui, qu'il la possède entièrement, et qu'il la conduise et la règle en tous ses mouvements intérieurs, comme l'âme règle et conduit le corps. Et c'est là le saint et le divin état où doivent être les prêtres. Car ayant l'honneur d'entrer dans le sanctuaire, ils ne le devraient faire qu'aux mêmes conditions que l'a fait Notre-Seigneur, qui n'y est entré qu'après sa mort, et après que sa chair, consommée par la gloire de son Père, a été rendue participante de sa nouvelle vie : Introivit semel in sancta , (Plernaredemptione inventa, dit saint Paul. (Hebr. ix, 12.) Il est entré dans le sanctuaire après avoir souffert la mort pour la rédemption du monde. Ainsi il faut que lo prêtre qui est introduit avec Jésus-Christ dans le sanctuaire et dans le saint des saints,, soit tout consommé en Dieu par le feu divin de son esprit. Il faut que sa chair et ses sentiments soient morts et entièrement crucifiés. Il faut, en un mot, qu'il vive d'une vie toute nouvelle, et que, participant intérieurement à l'état de Jésus-Christ ressuscité, il ne pense plus qu'au ciel, et ne désire plus rien au monde. En sorte que, s'offrant continuellement à Dieu , comme une hostie de louange, qui n'a nul autre désir que de le louer, de l'honorer et de se sacrifier à sa gloire, il commence à faire sur la terre ce qu'il prétend continuer un jour dans le paradis.

Voilà en abrégé quelle doit être la vie des prêtres , vie d'hommage, vie de louange, vie de sacrifice perpétuel d'eux-mêmes à Dieu. Et pour cela ils sont appelés, dans l'Ecriture sainte, des anges à cause qu'ils doivent, comme les anges, passer toute leur vie dans les louanges de Dieu : Qui facit angelos suos spiritus , , et ministros suos flammam ignis (Hebr. i, 7); les anges et les messagers de Dieu sont des esprits , et ses ministres sont des flammes de feu ardent. En effet, les prêtres, par la résurrection intérieure, sont tout esprit, c'est-à-dire qu'ils s'élèvent aussi librement à Dieu, et s'en occupent aussi continuellement, que s'ils n'étaient point retenus par les liens du corps, ni appesantis par le poids de la chair. Ils sont tout feu et tout amour : on dirait que ce sont des séraphins, et qu'ils ne sont qu'une pure flamme ; ou que, semblables à des personnes ressuscitées, ils ont déjà rompu intérieurement tous les liens qui les empêchaient de se porter incessamment à Dieu. Une âme ainsi en liberté *e sacrifie aisément comme une hostie de louange en la présence de Notre-Seigneur.

Or c'est à quoi les prêtres sont d'autant plus obligés, qu'ils sont établis pour suppléer à la religion et au respect de tout le peuple, qui, insensible à son devoir, manque aux louanges de Dieu, et aux hommages qu'il lui doit. C'est pourquoi il faut qu'un prêtre se regarde comme rontenant en lui

rois

seul toute la religion des peuples : si bien qu'il est tout seul autant qu'un monastère entier, rendant à Dieu les devoirs que tout te peuple lui devrait rendre. Et môme c'est pour cela que, dans la froideur du clergé et la langueur des peuples, Dieu s'est érigé si saintement des maisons religieuses et des couvents, où il a assemblé des âmes saintes,

f>our lui rendre en commun les devoirs et es hommages que le clergé et les peuples lui déniaient, et dont il ne voulait point être privé. C'est, ainsi que leur sainteté, leur ferveur et leur zèle, a suppléé et supplée encore à nos langueurs. Mais c'est' à nous maintenant, sur leur exemple, sur celui de Jésus-Christ ressuscité, et sur celui des anges nos patrons, de rallumer notre zèle et de ranimer notre religion envers Dieu.

C'est à nous à nous souvenir que nous sommes choisis, comme dit saint Paul, pour satisfaire aux devoirs que les peuples sont obligés de lui rendre, et qu'ils ne lui rendent pas. Nous devons être pour nos Eglises ce que Noire-Seigneur est pour toute l'Eglise entière, savoir, le supplément de leur infirmité, afin de rendre dans l'abondance de l'esprit ce qui manque à leur ferveur. Jl y a dans les peuples une grande faiblesse et une extrême langueur : c'est pourquoi les anges leur sont donnés pour leur aider, parce qu'ils, ont une grande vertu et un grand zèle pour les secourir. Et pour cela aussi, les prêtres, qui sont comme les anges visibles de l'Eglise , doivent être émiuents en ces deux vertus de force et de zèle , pour suppléer aux infirmités des peuples, et aux langueurs qu'ils sentent au service de Dieu. C'est ce que doit opérer en nous l'esprit de la résurrection et la grâce de ce mystère, laquelle vous devez demander à Dieu avec d'autant plus d'instance, que vous savez vos faiblesses et connaissez vos besoins. J'avais plusieurs choses à vous écrire sur ceci, mais je suis pressé de finir par la nécessité des affaires de notre Maître, etc.

LETTRE CCIX

une âme dans la de'solation, et

console

l'exhorte à la fidélité et â l'obéissance.

Je suis tout consolé a apprendre votre désolation et vos renversements intérieurs. C'est à quoi vous devez vous préparer jusqu'à la mort. Si Dieu vou.s aime, il vous traitera de la sorte de temps en temps jusqu'à la fin de votre vie. Soyez Adèle à ces états, et les recevez de la très-chère main de votre unique amour, comme un effet de sa charité sur votre âme. Il vous veut dépouiller de toute complaisance sur vous, pour être lui seul l'objet de votre cœur ei de vos regards. Allez toujours votre chemin. Satisfaites à vos règles. Comportez-vous en tout comme vous voyez que Notre-Seigneur faisait dans les actions de sa vie. Faites comme ferait Notre-Seigneur s'il était à notre place. N'oubliez pas vos oraisons ni vos communions, quelque indisposition intérieure que vous senliezen vous. Je serai bien aise que

peu à peu vous vous désaccoutumiez des consolations sensibles, et que la forvous serve de conduite. Purifiez-vous à l'ordinaire par la contrition et par la confession ; et, quoique vous n'expérimentiez pas la tranquillité et la douceur sensible que vous avez accoutumé, ne croyez pas pour cela être moins dans la grâce.

Cette sensibilité n'est nullement la règle ni la marque de la grâce, non plus que l'inquiétude et le serrement de cœur ne sont pas des marques de péché. Ne vous laissez point captiver à ces faiblesses, je vous en conjure; car je sais ce qu'en vaut l'aune. Faites-vous sage par mes expériences. Allez toujours ferme à Dieu contre vent et marée , dans l'orage et dans le calme. Ne consultez au dedans de vous que votre intention et votre conscience, et au dehors suivez les bons conseils de notre chère sœur l'assistante. Pour M. B***, je pense , selon Notre- Seigneur, que vous devez vous oublier vousmême, et vous soumettre à lui. Ces indispositions sensibles que vous y avez sont des marques de quelque complaisance en vous et en votre état, jointe à quelque orgueil caché, qui vous donne estime de vos sentitiments, et vous fait juger de la conduite de votre supérieur. C'est ce qui ne doit point être en vous. Ainsi soumettez-vous à lui. Oubliez, en toutes choses, votre jugement, et Notre-Seigneur vous bénira. Jamais soumission et obéissance n'ont rien gâté. Vous l'expérimenterez ainsi , et j'espère que vous m'en rendrez ce témoignage, si vous vous anéantissez bien. Je ne vois que l'orgueil qui s'engendre sans y penser, et qui va peu à peu croissant, qui vous empêche de profiter. Humiliez-vous donc et mourez à vousmême, respectant ce vertueux personnage comme Notre-Seigneur même, en l'amour duquel je veux être à jamais tout vôtre.

LETTRE CCX

Pour la fête des saints anges.

La fête que nous faisons demain vous donnera assez de quoi vous occuper, si vous considérez les grands devoirs auxquels elle nous engage. 11 me semble qu'elle exige particulièrement de nous une profonde révérence et religion envers Dieu, un grand amour pour Jésus-Christ, une sainte société avec le ciel, une humble reconnaissance envers les anges, une parfaite sainteté envers nous-mêmes. Vous adorerez en foi la conduite de Dieu , qui envoie ses anges sur la terre pour des raisons très-augustes en sa sagesse, quoique nous en connaissions fort peu fie chose.

Le premier sujet qui l'a porté à nous donner des anges a été pour figurer la descente de Jésus-Christ sur la terre, et pour préparer les hommes à sa venue. Comme il conduit toujours ses œuvres avec des convenances admirables , il a voulu qu'un- si grand et si auguste mystère que celui d'un Dieu en terre, qui est le chef-d'œuvre prodigieux de son amour, fût figuré par quelque chose de moindre, et que les anges des-

ceiniissenl du ciel fiour être proche de nous, et pour vivre en société avec nous, afin de préparer nos cœurs à la descente du Verbe, qui devait venir pour habiter en nous.

Dieu avait préparé le monde à la venue du Verbe par la Loi, qui y servait de disposition, quoique très-faible , parce qu'elle ne contenait que des éléments morts et sans vertu : mais les anges sont des aides, invisibles à la vérité, mais vivants, animés et puissants iiour le salut. En quoi nous avons à admirer la sagesse de Dieu en sa conduite sur son œuvre , et en sa charité envers nous , de nous donner de tels secours et de tels «ides pour connaître son Fils.

Saint Jean-Baptiste fut appelé l'ange des Juifs qui les préparait à recevoir Jésus- Christ : mais ce que Dieu fait dans l'Eglise pour les Chrétiens est bien plus grand et plus considérable. Car il ne leur envoie pas seulement un saint Jean pour eux tous, mais il leur donne à chacun un ange qui les touche, qui les accompagne, qui les éclaire, qui les viviDe, et qui , pour le dire ainsi , les baptise, non en l'eau, mais en l'esprit, par des opérations divines, et qui en même temps les met en part de sa religion envers Dieu.

Le second sujet qui a porté Dieu a nous donner des anges est ce que nous lui sommes; car nous sommes ses entants, les membres et les portions de son Fils, et les temples de son Esprit. Or, parce que nous sommes ses enfants, il nous donne pour gouverneurs les princes de sa cour, qui se tiennent même bien honorés de cette charge, à cause que nous avons l'honneur de lui appartenir de si près. Parce que nous sommes ses membres, il veut que ces mômes esprits qui le servent soient toujours auprès de nous pour nous rendre mille bons offices. Et parce que nous sommes ses temples, et que lui-môme habite en nous, il veut que nous ayons des anges qui soient en religion vers lui, comme ils sont en nos églises, et que là ils soient en hommages perpétuels vers sa grandeur, soit pour eux-mêmes, soit encore pour nous, suppléant à ce que nous sommes obligés de faire vent pour les irrévérences mettons contre lui.

Le troisième sujet pour lequel Dieu nous a donné des anges est pour taire une étroite union entre l'Eglise du ciel et celle de la terre. Il a uni dans le ciel les chœurs des anges et de toutes les hiérarchies célestes; et sur la terre, avant composé un corps à part, qui est l'Eglise, il veut le lier avec le premier et l'invisible, qui est celui de ces esprits célestes.

C'est pourquoi il fait descendre en terre ce corps mystérieux des anges, qui, s'uiiissant à nous, et nous liant à eux, nous mettent ainsi dans leur ordre, pour ne faire qu'un corps de l'Eglise iîu ciel et de celle île la terre. C'est ce qui nous oblige de vivre en conversation et en société perpétuelle avec les anges et avec les saints. N'est-ce pas une grande grâce d'entrer ainsi en commerce, en

0ÊHVÏÏES-COMPCETES DE' M. OLIF.R.

et gémissant souque nous com-

communication et en société avec cet admirable corps? Quelle imitation de religion, d'amour, de séparation et de dégagement de toutes choses ne devons-nous point avoir, voyant dans les anges et dans les saints tant d'application à Dieu, tant de force, tant d'amour et tant de dégagement des créatures? Mais quelle reconnaissance ne leur devonsnous point aussi pour tous les bons offices qu'ils nous rendent à toute heure? etc.

LETTRE CCXI

Il parle de quatre manières dont nous pouvons nous unir à Jésus-Christ.

Eh bien 1 que Jésus soit votre Tout, puisqu'il le veut, et qu'il vous y attire par sa miséricorde 1 II a racheté tout le monde par >a mort, et il veut vous vivifier dans sa vie. C'est donc de cette vie très-chère qu'il faut que vous viviez uniquement; et c'est lui seul qui doit vivre en vous an lieu de vousmême. Ainsi, dans quelque sécheresse, quelque trouble ou quelque abandon que vous puissiez être, ne quittez jamais cette divine unité de Jésus, à laquelle il vous attire, comme il y attirait autrefois sainte Madeleine, lorsqu'il tlisait (Luc. x , 42) : Unum est necessarium : « Il n'y a qu'une chose nécessaire, » qui est mon amour.

Attachez-vous à cet amour, et agissez toujours dans l'union à ce divin Sauveur. Si le sentiment de votre amour, Jésus, est absent, que ses dispositions vous soient présentes^; principalement celle de plaire à Dieu, ou bien celle de soumission aux volontés de son Père, oucelle d'abandon entre ses mains. Que si vous n'avez pas facilité à regarder en particulier les dispositions de Jésus-Christ en ses actions, unissez-vous en général à celles qu'il avait, qu'il ne nous a pas toutes déclarées, parce que nous n'en sommes pas dignes, et qui sont renfermées dans son divin sanctuaire, c'est-à-dire dans son saint et sacré cœur, dans lequel je vous désire abîmée et consommée. Enfin, si ces choses ne vous sont pas aisément présentes, unissez-vous à Jésus par la foi, laquelle ne vous sera jamais ôtée. Les sentiments de votre amour et les lumières de son état intérieur ne vous sont pas continuellement présents; mais la foi vous le sera toujours, qui est le solide, le ferme et l'inviolable fondement de notre amour. La foi vous apprend que la meilleure partie de Jésus-Christ est dans le fond de votre âme, savoir sa divinité et sa sainte personne, et qu'elle est aussi devant vous, et dans toutes les moindres choses de la nature. Elle vous apprend qu'il est au très-saint Sacrement de l'autel pour donner à ses amantes l'objet de leurs amours, pour être présent lui-onême à ceux qu'il aime, et pour renouveler continuellement les caresses d'un Epoux à ses épouses. Vous savez qu'il y est encore, afin de s'offrir continuellement à son Père, pour vous et pour tout le monde, en qualité de victime. Or en cette qualité il nous oblige de nous uni.' à lui, pour nous sacrifier nous-mêmes, el nou; immoler continuellement à sa gloire,

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