‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 323 sur 394 · LETTRE CCXXXIV · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXIV

Il conseille à une personne qui était retirée du monde de demeurer dans ta retraite, et de s'y perdre dans l'intérieur de Jésus- Christ.

Vous ne devez point vous charger de ces emplois extérieurs qu'on vous propose, qui ne vont qu'à vous engager dans le monde et à vous tirer de votre solitude. Outre l'attrait que Notre-Seigneur vous a toujours donné pour la retraite, vous savez par ex- I érience le besoin très-grand que vous en avez, et les faveurs spéciales que vous y recevez tous les jours de votre saint Epoux. Peut-être se retirerait-il de vous, si, sans avoir d'autres marques de sa volonté, vous quittiez le lieu où on peut dire que luimême vous a mise. L'attrait qu'il vous donne à l'oraison, et cette application si continuelle que vous avez à son divin intérieur, vous serait bientôt enlevée par le commerce du monde. Demeurez donc en paix comme une

sainte Madeleine aux pieds de votre divin amant. Jouissez du fruit de ses chastes amours, et perdez-vous mille fois le jour dan«son aimablecœur, où vous vous sentezsi puissamment attirée. C'est là où vous entrerez drus la jouissance de tout ce qu'il est, et même des correspondances et des communications mutuelles qui se passent entre lui et son Père. C'est la pièce d'élite que le cœur du Fils de Dieu ; c'est la pierre précieuse du cabinet de Jésus ; c'est le trésor de Dieu même où il verse tous ses dons et communique toutes ses grâces ; et ceux qui y sont appliqués et qui y sont appelés pour l'exprimer sont aussi ses bien-aimés et les pièces rares de son cabinet. C'est en ce cœur sacré et en cet adorable intérieur que se soni premièrement opérés tous les mystères, et c'est dans les saints que Dieu y applique plus particulièrement que se passent ses communications plus intimes, et que s'expriment le plus parfaitement tous ses divins mystères. Voyez par là à quoi Notre-Seigneur vous appelle en vous ouvrant son cœur, et combien vous devez profiter de cette grâce, qui est une des plus grandes que vous ayez reçues en votre vie. Que la créature ne vous tire jamais de ce lieu de délices, et que vous y soyez abîmée et pour le temps et pour 1'éfernité avec toutes les saintes épouses de Jésus. C'est le souhait de celui qui est tout vôtre.

LETTRE CCXXXV

Sur la fête de tous les Saints.

Puisque vous désirez que je vous écrive quelque chose sur le mystère de ce jour, je vous dirai que vous le pouvez considérer comme la grande fête de Jésus-Christ, de Dieu le Père et de son Saint-Esprit. C'est la vue que j'en ai eue ce malin en m'offrant à Notre-Seigneur pour satisfaire à votre désir Car il m'a semblé premièrement que la l'été de tous les Saints étaii une des fêtes de Jésus-Christ, et des plus importantes; en sorte qu'elle me paraissait même plus grande en quelque manière que celles de Pâques et de lAscension; car c'est ce mystère qui rend Notre-Seigneur parlait ; c'est ce jour qui le met dans le point de son dernier achèvement : Invirum perfectum, in mensuram œtatis plenitudinis Christi. (Epkes. iv, 13.) En cette solennité, le Fils de Dieu se fait voir accompli dans ses membres. Il parait comme un homme parfait, en qui toutes les parties de son corps glorieux sont portées à leur perfection. Car tous ses membres paraissent en ce jour comme au saint jour de l'éternité, selon que le Père éternel les portait dans son sein et qu'il les avait formés en ses divines idées et en ses desseins éternels. C'est ce Christ accompli en qui Dieu le Père prend toutes ses complaisances, et dont il était dit que Dieu, de toute éternité, prenait ses délices en lui: Deliciœ meœ esse cum filiis hominum. (Prov. vm, 31.) Jésus-Christ, comme chef, n'est pas parfait ni accompli s'i! n'est uni à tous ses membres ; et, quoiqu'il soit glorieux en sa résurrection et même ac-

compagne des prémices des saints en son ascension, il n est pourtant accompli dans toute l'étendue de sa perfection que dans toute la multitude de ses membres entiers, i|ui sont tous les saints ensemble. C'est pourquoi il faut beaucoup honorer et respecter tout ce corps adorable deJésus-Christ et de ses membres dans toute l'étendue de leur gloire, en laquelle ils paraissent aujourd'hui.

Cette fête lui est encore très-glorieuse, à cause qu'elle fait voir et manifeste la vie qui est cachée en lui, et qu'elle explique ce qu'il est en son intérieur. Sa vie était renfermée auparavant en lui-même; son intérieur n'était connu que de lui seul et de son Père; et l'étendue de son cœur et de son âme n'était point découverte ni manifestée au dehors. Mais en ce jour de tous les Saints son intérieur se manifeste ; il s'explique en toute son étendue ; il se découvre et se dilate en eux, et ces divins parfums qui étaient renfermés dans son sein, et dont l'odeur n'était point connue, se répandent dans toute l'Eglise et se font sentir jusque devant le trône de Dieu, où ils montent en odeur de suavité. C'est ce qui fait que cette solennité est une fête bien glorieuse à Jésus-Christ, dont les richesses et les trésors paraissent en tant de saints , desquels toute l'excellence et la perfection n'est rien qu'une émanation partagée de son esprit répandu en eux tous.

Secondement, celte fête me paraît être aussi la fête de Dieu le Père. Car elle manifeste la beauté desa vie, qu'il a premièrement répandue en secret en son Fils au saint jour de l'éternité et en celui de l'incarnation, et qu'il a ensuite expliquée au saint jour de sa résurrection, et dilatée au jour de tous les saints. Mortui estis, dit saint Paul \Col. m, 3), et vita vestra est abscondita cum Chrisio in Deo. Cum Christus apparueril vila vestra ; tune et vos apparebitis cum ipso in gloria : « Vous êtes morts, » dit cet Apôtre, parlant aux Chrétiens comme nouvelles créatures, et votre vie est cachée avec Jcsus-Christ en Dieu, » lequel vous vivilie intérieurement et vous rend participants de sa vie divine dans le fond de votre âme et dans le secret de votre cœur, comme il en a rendu participant son Fils, qu'il animait de sa vie. Et comme cette divine vie, qui a été cachée en ce Fils adorable durant sa conversation sur la terre, a été révélée et manifestée au jour de sa résurrection, de même paraîtra-t-elle en sa splendeur et en sa beauté divine dans tous les saints au jour de leur résurrection et de leur gloire. Si bien que comme Dieu, pour faire voir la vie immense qui est cachée en lui, cette vie fontale et originelle, cette vie universelle de toutes choses, a formé un monde, et a produit tant de millions et de millions de créatures vivantes, qui font voir, parla diversité de leurs vies, l'immensité de cette première vie qui est en lui ; de même ce grand Tout, voulant manifester non-seulement les vies communes qui sont comprises en lui comme sont toutes les vies dos créatures grossières

et animales, et même les vies naturelles les plus épurées, comme sont celles des esprits angéliques, mais encore sa vie suréminenle et divine, sa vie sainte et glorieuse, il a produit ce monde nouveau, ce beau monde de l'Eglise triomphante, qui n'est qu'une émanaiion de lui-même, sortant en ses saints, se répandant en eux, et leurcommuniquarit sa vie glorieuse et divine. Ainsi cette fête est la fête de Dieu le Père, puisqu'elle manifeste sa vie d'amour et de lumière, sa vie suréminenle et divine : et elle lui est môme très-glorieuse, parce que toute l'occupation des saints est de manifester la grandeur et les louanges de son adorable majesté : Exaltationes Dei in faucibus eorum. (Psal. cxlix, 6.) Tout leur être est pour cela, et c'est la seule chose qui les occupe dans leur consommation. Le Verbe a deux choses en soi qui sont à la gloire de son Père. Car nonseulement il manifeste sa vie par la génération, qui, étant une émanation d'une personne vivante d'une autre personne vivante, fail que le Fils manifeste la vie du Père, mais encore il fait connaître ses excellences et ses perfections. Ainsi tous les saints qui font le Christ mystique manifestent en eux sa vie, et font connaître par leurs louanges et leurs hommages ces mêmes perfections.

Cette fête est encore la fête du Saint-Esprit, puisque, 1* c'est dans ses saintscomme dans ses temples qu'il s'explique de son amour ; 2° c'est dans cette société bienheureuse, réduite par lui à l'unité, qu'il fait rendre à Dieu le Père tous les devoirs des créatures; 3" en les consommant tous à la gloire de Dieu dans son feu divin, pour n'en iaire qu'une victime pure et sainte, et digne de Dieu même, il fait que Dieu reçoit tout ce qu'il peut attendre de sa créature : savoir, qu'elle s'anéantisse pour lui, et qu'elle se perde en lui-même pour sa louange et pour sa gloire. C'est l'état où il faut que vous désiriez beaucoup d'entrer, et après lequel vous soupirerez durant toute cette octave.

Vous pourrez pour cela adorer avec une profonde vénération cette vie de Die.u répandue dans tous les saints; vous honorerez Jésus-Christ les animant tous et les consommant par son divin Esprit pour ne faire de tous qu'une même chose en lui. Vous respecterez ce même Esprit et ses divines opérations en eux, qui sont si admirables, que, comme l'essence divine ne fait qu'une seule chose des trois personnes qu'elle remplit, ainsi les saints sont tous réduits dans une sainte et mystérieuse unité par cet adorable Esprit de Dieu qui les remplitel les consomme. Que d'admirables opérations de ce divin Esprit en eux ! Que de merveilles et de prodiges ! Oh! la pure et la sainte religion que celle qu'il répand dans ces âmesl 11 est en elles comme dans des temples de sainteté où Dieu désire d'être honoré ; il y est comme en des murailles vivantes et susceptibles des louanges divines, les remplissant de tous les honneurs et des hommages que cette adorable Majesté veut recevoir en eux. C'est

LETTRES SPIRITUELLES

lui qui est en eux le chantre des louanges divines ; c'est lui qui leur met tous leurs cantiques en la bouche; c'est par lui que tous les saints le louent et le loueront dans toute l'éternité. C'est ce qui mérite nos adorations et nos respects, et ce qui vous servira d'occupation dans le premier point de votre oraison.

Vous y admirerez aussi et honorerez l'éiat des bienheureux qui n'ont rien d'eux-mêmes, qui sont tous vides d'eux, qui sont plus en Dieu qu'en eux-mêmes, estimant infiniment ce bonheur qui les met en participation intime de l'être divin, et qui les rend vivants de sa vie divine. Vous louerez Dieu de ce chef-d'œuvre, et d'avoir voulu faire ce grand bien à nos frères, de les rendre ainsi participants de lui.

Dans le second point, il ne faut point vous lasser de demander cet Esprit régnant et possédant les saints, afin qu'il opère en vous sur la terre ce qu'il opère en eux dans le ciel. Vous lui demanderez qu'il commence d'exercer dès à présent en votre âme sa sainte et très-pure religion envers Dieu, et qu'il soit lui-même en vous votre diantre, votre instrument de musique et votre voix; qu'il soit cette sainte harmonie qui charme le cœur de Dieu; en un mot, qu'il commence en vous dès ce jour l'ouvrage des louanges de Dieu, qu'il y doit continuer toute l'éternité. El pour cela vous le prierez de vous vider de vous-même, de vous anéantir, d'abîmer votre chair, et de la rendre comme un néant et comme un vide capable de le recevoir, afin qu'il agisseen vous, et s'y dilate en toute la plénitude qu'il désire.*

Pour le troisième point, il faudra, en ia vertu de ce même Esprit, renoncera tout vous-même, et en particulier à ce que vous voyez qui vit le plus en vous, lui demandant qu'il use en vous de sa puissance et de sa vertu pour vous anéantir, et pour vous rendre fidèle de votre part à ses lumières et à ses grâces, selon les occasions qu'il vous en donnera pendant le jour. C'est ce que vous devez attendre de sa bonté. Si vous lui êtes fidèle pour renoncer à vous, il vous le sera pour vous avertir de votre devoir, et pour vous éclairer dans le besoin. Soyez donc exact en toutes choses à renoncer à vous. C'est le grand combat de la vie, et qui doit durer jusqu'à la mort. Au jour de i'éternité, où tout sera consommé en Jésus- Christ, il n'y aura plus de résistance, et l'esprit opérera en pleine liberté. Mais ici où la chair vit toujours, il y a sans cesse à retrancher et à anéantir en nous.

LETTRE CCXXXVI.

// porte une personne à la solitude et au dénûment de toutes choses.

Je vous écris de la solitude deN*** pour l'œuvre que vous savez. J'y vois une grande espérance de bien, et une entière approbation des serviteurs de Dieu, à qui, sous le secret, j'ai confié la chose sans nommer les personnes. Je veus donne une ouverture

qui est bien selon la foi, quoique peut-être elle ne s'accorde pas avec les sentiments de consolation que la nature voudrait goûter. Mais pour nous rendre dignes de Dieu, quel sacrifice ne devons-nous pointlui faire detout ce qui nous peut plaire? Il ne faut plus vivrequ'à lui en Jésus-Christ, qui s'estanéanti et séparé de tout, pour se donner tout à nous. Soupirons beaucoup pour la solitude, laquelle nous doit être d'autant plus agréable, qu'elle nous rend bien plus propres pour le posséder en dénûment total, et pour être tout revêtus et possédés de lui; car il se donnera toujours à nous à proportion de la fidélité que nous aurons eue à sa grâce, et selon que nous nous serons anéantis en nous-mêmes, et dépouillés des choses les plus délicates, et qui nous étaient les plus tendres et les plus chères. Il ne faut pas que la créature, quelle qu'elle soit, nous prive jamais de quoique ce puisse être de Dieu, ni d'aucune manière dont il se puisse donner à nous en récompense de nos œuvres et de nos sacrifices. .11 faut, ma chère Fille, donner tout pour tout. Adieu.

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