‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 325 sur 394 · LETTRE CCXXXIX · texte numérisé non relu

LETTRE CCXXXIX

77 exhorte une âme à qui Dieu avait donné quelque relâche dans ses peines, à faire un bon usage de cette grâce, en se tenant unie intérieurement à Jésus, et fidèle à la pratique des vertus.

J'ai espéré que vous diriez durant tous ces jours de l'octave du très-saint Sacrepjent, et durant les suivants, ce que disait l'Epouse du Cantique : « Que l'hiver est passé avec ses oi ag<?s, et les fleurs du pi intemps on t paiu.»(Caru. n, 11.) Cesfleurs sont les effets de la nouvelle vie, qui commencent à paraître et à se faire goûter en votre âme, après les temps austères ei difficiles de la croix. L'Ecriture sainte nous marque comme Dieu a ses temps. Il y a un temps pour labourer, dit le Sage (Eccle. m, 2), etityen a un autre pour semer. Ce divin Maître, après avoir préparé et cultivévotre âme, y a semé le bon grain, qui est Jésus-Chrisi, qu'il a renfermé dans votre cœur avec un soin particulier, le cachant sous les humiliations de la croix, pour porter son fruit en son temps. C'est à vous maintenante le conserver. Il me semble que le plus fort et le plus rude choc est passé, et je crois que vous êtes maintenant dans le goût et le sentiment de la présence de votre divin Epoux. Jouissez-en donc en paix en votre intérieur, et si l'on vous interdit les œuvres extérieures de charité, louez-en votre Tout qui le permet ainsi pour vous posséder davantage.

Votre retraite, qui vous tire du tracas et vous applique à la seule contemplation de Jésus-Christ, pour écouter et entendre sa voix, vous est enjointe par les ordres secrets de sa providence, qui vous conduit, et il ne souffre que la créature vous traite de la manière que vous me le mandez, que pour vous faire jouir avec plus de liberté du repos de Madeleine. Faites profit des ouvertures qu'il vous présente, pour être en lui humble el patiente. Ces moments sont précieux pour acquérir bien des vertus. Car c'est le temps où la grâce se rend présente par les soins de l'Epoux, atin de faire croître l'âme et la rendre de plus en plus fidèle à ses saints exercices

LETTRE CCXL

Que l'abstinence est pour cette vie et la jouissance pour l'autre.

Pour vous délivrer de vos peines et ren-

cire le calme à votre âme, il ne faudrait que bien établir dans votre cœur cette grande maxime, dont je vous ai souvent entretenu, savoir que l'abstinence est pour cette vie, et la jouissance pour l'autre. Si vous en étiez une fois pleinement convaincu, bien loin de vous plaindre de l'état où vous êtes, vous ne soupireriez le reste de votre vie qu'après la croix, et votre joie serait d'êlre dans la nudité et la privation universelle qui présentement vous afflige. Rien ne vous paraîtrait plus beau que la pauvreté, rien de plus aimable que le mépris, rien de plus précieux que la souffrance, et vous diriez de grand cœur avec saint Paul, que vous ne

ni

voulez point a'autre gloire en cette vie d'autre partage que la croix : Absit mihi gloriari, nisi in cruce Domini nostri Jesu Christi. (Galat. vi, 14.) C'est là l'état et la disposition des vrais Chrétiens, qui, s'étaut engagés dans le baptême à suivre Jésus- Cbrist, doivent comme lui vivre ici-bas dans l'abstinence des choses inutiles de ce monde, et même dans la sobriété des choses nécessaires, mais dans une sobriété sainte, qui porte toujours avec soi l'amour et le désir de leur privation. C'est pourquoi saint Paul, les instruisant dans une de ses Epltres : Que ceux qui achètent, leur dit-il (1 Cor. vu, 30), soient comme ne possédant point : car il ne faut qu'user des choses, et non pas en jouir. Et même il faut que ceux qui en usent fassent comme s'ils n'en usaient point : Et qui utuntur hoc mundo, tanquam non utanlur (Ibid., 31); tant il faut se tenir en privation de toutes les choses du siècle, et en séparation universelle du plaisir même qu'on pourrait goûter dans leur usage. La figure de ce monde passe, dit ce même Apôtre-: Prœterit figura hujus mundi. (Ibid.) Quelle folie donc de vouloir s'attacher à ce qui passe et dépérit, et qui après tout nous doit être enlevé par la mort I L'esprit de religion demande qu'on n'attende pas alors à s'en séparer, mais que durant la vie on sacrifie à Dieu toutes ces choses; parce que, comme leur possession met en nous obstacle ù sa vie, il a d'autant plus de lieu de s'établir parfaitement en nous, qu'il nous trouve pour son amour dans de plus grandes privations, pour lesquelles il nous rend toujours le centuple, non-seulement dans le ciel, mais même sur la terre et durant celte vie.

Or ces privations doivent être si universelles, qu'elles s'étendent jusqu'aux privations intérieures, et au dénûment des goûts, des suavités et des lumières sensibles de la grâce; en sorte que l'âme soit dans une totale abstinence de ce qui lui peut plaire, et de ce qu'elle peut goûter hors Dieu, de qui seul elle se contente. Et c'est par là qu'elle est préparée à être possédée, remplie et vivifiée universellement de Dieu par la voie de la foi, qui est une voie qu'il faut d'autant plus désirer, qu'étant pure, simple et nue, sans avoir rien avec soi de sensible, elle ne donne rien à l'âme qui l'occupe, l'amuse et la nourrisse fausse-

ment ; mais au contraire elle la rend plus capable de Dieu, qui, ne trouvant rien en elle qui l'arrête et la remplisse, demeure en elle l'unique qu'elle aime et qu'elle possède. Quel bonheur que d'avoir ainsi tout un Dieu en sa possession! et quelle ne devrait point être votre joie, de voir que c'est à cette félicité qu'il vous appelle par ce dénûment et par cette grande privation où il vous met! Dieu est tellement jaloux de ses dons, qu'il ne peut souffrir que l'âme qui fait profession de l'aimer parfaitement samuse à rien hors de lui, quelque saint et parfait qu'il paraisse. Il veut le cœur entier; encore le veut-il bien pur, pour en être aimé comme il faut et comme il le mérite. Car c'est pour ce sujet qu'il a donné son Saint-Esprit en la nouvelle loi, comme le supplément des créatures trop petites et trop faibles dans l'exercice de l'amour.

11 veut bien qu'on l'aime en toutes choses : il désire encore plus qu'on aime toutes choses en lui : mais toujours il veut que, sans s'amuser à l'écorce, ce soit lui seul qu'on aime par-dessus tout. Prenez donc garde de ne vous point arrêter à la peine que vous sentez dans vos privations ; et dans la séparation où vous êtes des créatures, ne désirez point de les aimer ni d'en être aimé, et tenez-vous en paix dans votre dénûment, vous contentant de Dieu seul qui est toutes choses en éminence.

Oh! qu'Heureuse est l'âme qui est arrivée à ce point de pureté, d'unité et de sainteté en son amour, que d'être ainsi attachée à Dieu seul, et arrêtée au fixe regard de son parfait amant!

C'est là où vous appellent la retraite, la solitude, l'abstinence et la séparation des créatures. Elles n'ont pas toutes un poison éclatant et rempli de splendeur, mais elles ont toujours un attrait secret et un filtre caché qui charme le cœur secrètement, et qui l'attire imperceptiblement à leur amour. Or c'est de ce venin que la providence de Dieu vous préserve par l'état de dénûment où il vous met, sans quoi vous auriez peine à ne point gauchir dans ses voies, et à ne point décliner de la pureté de sa conduite, en vous amusant à quelque créature.

Reconnaissez donc ses grandes miséricordes sur vous; adorez ses bontés; abandonnez-vous à son amour ; et protestez-lui mille fois que vous ne voulez (dus de vie que pour lui, que pour l'aimer, que pour le servir dans l'état où il lui plaira de vous mettre ; en un mot, que pour vous sacrifier entièrement à lui en toutes les manières qu'il le désirera pour sa plus grande gloire.

LETTRE CCXLI.

// rend compte à son directeur de ses dispositions et de plusieurs grâces que Noire- Seigneur lui avait faites.

Notre -Seigneur continue toujours ses grâces à son très-indigne serviteur. Comme je me présentais la semaine passée à l'oraison, et que je me donnais à Nutre-Seigneur pour adorer en lui ce qu'il plairait à Dieu

LETTRES SPIRITUELLES

son Père, et pour suivre aussi ses intentions en cette action, comme en toutes les autres, ainsi que j'y suis obligé en qualité de serviteur, je me sentis appliqué à une chose que jamais je n'avais adorée en Dieu, et laquelle pourtant me paraissait devoir être honorée soigneusement, quoiqu'elle ne le soit guère : et môme une des intentions que je sentais en mon oraison était de donner mon esprit à Jésus - Christ , mon Maître, pour adorer en son Père ce qui était le moins adoré, et qui pourtant le devait être de nous. Aussitôt je vis dans le fond de l'essence divine, et dans le cœur des trois personnes adorables, une chose qui était fort secrète, et extrêmement cachée à nos esprits, et qui était fort reculée et éloignée de nous; c'était les desseins éternels de Dieu sur la voie des saints. Je me sentis obligé d'adorer dans le fond de l'essence divine ces voies inconnues des saints, par lesquelles Dieu méditait de les conduire à son éternité. Je vis qu'elles étaient toutes saintes, hautes et sublimes, se sentant toutes de la grandeur auguste et de la sainteté souveraine de Dieu. Je vis que, si les saints y étaient fidèles, ils seraient merveilleux en leurs conduites et en leurs voies, qu'on les verrait toujours élevés au-dessus de la chair dans une sainteté admirable , qu'on n'y remarquerait rien de rampant ni de bas, rien d'humain ni d'abject, mais que tout y serait sublime et divin , et se ressentirait de Dieu et de sa hautesse sublime, dans l'anéantissement toutefois dé la chair et dans la séparation de ses voies et de ses sentiments.

Depuis ce temps-là je me suis trouvé dans la disposition de ne pouvoir plus vivre sans souffrir, et même j'ai ordinairement ces paroles en la bouche : Aut pati, aut mori. Je me souviens qu'il y a peu de jours que je parlais latin dans mon oraison , ce qui ne m'est pas ordinaire, et que je disais à Dieu : Quid votu, Domine, nisi pati et mori pro te. Maintenant la vie sans souffrance m'est une mort, et puis je disais en moi-même: Seigneurie ne puis vous témoigner monamour qu'en souffrant. Hélas 1 Seigneur, le moyen que je vive, si je ne vous témoigne mon amour? Le souffrir vous en donnera l'assurance. Et je me trouvais devant Dieu comme une pauvre victime, prêt à souffrir tous les tourments du monde. Hélas! qu'il est aisé d'aimer en jouissant, mais d'aimer en souffrant, c'est ce qui est difficile 1 et c'est ce qui me paraissait être la véritable marque de l'amour.

Je me souviens en particulier que j'avais une joie qui ne se peut exprimer en m'offrant à mou amour pour souffrir, par un certain motif qui m'était fort sensible et me l'a toujours été depuis qu'il a plu à la bonté divine me le découvrir. C'est que j'étais ravi de lui fournir mon corps pour lui donner le plaisir de souffrir en lui toutes les peines qu'il voudrait et qu'il a désiré autrefois de porter, à cause que son seul corps ne pouvait pas les endurer tout entières, et pour -

cela je me livrais à lui pour endurer en moi tout ce qu'il désirerait.

Je vous dirai aussi que durant tout notre voyage j'ai eu l'esprit rempli de la présence de Dieu, qui me montrait la vanité de toutes choses et l'imperfection de tout ce monde, et me découvrait la vérité de ces paroles : Vanitas vanilatum et omnia vanitas. (Eccle.i, 2.) De sorte que je ne trouvais rien de beau ni d'agréable en tout l'être créé, qu'à cause qu'il partait des mains du grand Dieu. J'admirais les merveilles de sa toute-puissance, qui a tiré tout l'être du néant ; je considérais les miracles de sa sagesse, qui fait un assortiment merveilleux de la diversité de toutes ses productions; je reconnaissais son amour nonpareil et sa bonté ineffable, qui ne produit pas seulement les choses pour la nécessité des hommes, mais qui leur donne mille fois au delà de leur besoin, formant mille créatures par le titre de son seul amour et de sa fécondité, ce qui me donnait des transports d'amour, etc.

LETTRE CCXLII

Il rend compte des dispositions où il avait été dans un pèlerinage

J'ai été tout épuisé dans notre voyage de la difficulté du chemin, ayant percé un pays rempli des plus rudes montagnes et des plus atfreux rochers et précipices qui soient en France. Ce n'est pas que l'esprit, dans la difficulté de ce pèlerinage, ne reçût de grandes joies de voir ces effets admirables de la toute-puissance de Dieu et de sa divine sagesse, en la production de ces ouvrages divins; car s'ils paraissaient hideux au sentiment des hommes, ils me paraissaient admirablement agréables et saints dans la vue de la foi. Il me semblait, voyant ces choses, que Dieu les ayant faites de ses mains, c'étaient des reliques qui méritaient mieux d'être honorées, selon les termes de l'Ecriture qui dit : Adorez l'escabeau de ses pieds (Psal. xcviii,5), en parlant de la terre, que quantité d'autres choses que l'on révère et l'on estime, qui ne sont que les productions des hommes : ce qui me faisait dire souvent, les larmes aux yeux, ces paroles : Montagnes et vullées, bénissez le Seigneur. (Dan. iu,75; Psal. cxlvih, 9.) L'innocence de ces rochers, qui ne sont pas souillés par les mains profanes des pécheurs, impriment plus de respect et de vénération pour Dieu, et remplissent encore le cœur des Chrétiens de plus de consolation et de joie que tout ce qu'il y a de beau sorti de l'artifice et de l'industrie des hommes. Ces pierres me tiraient autant de larmes de douceur, que. la superbe des palais et des tabernacles des pécheurs tiraient de pleurs et de larmes amères du profond de mon cœur.

Depuis ce temps-là, notre Tout aimable m'a fait cette miséricorde de m'altirer à lui p.'us fortement que jamais, quoique moins sensiblement, me faisant vivre dans une présence cordiale et continuelle de sa divine majesté. Si bien qu'il m'a semblé que, dans tous les autres lieux où ensuite nous avons

leur»

passé, j'étais toujours au môme endroit, ne pouvant rien trouver d'extraordinaire, ni rien voir ou goûter de tout ce qui se présentait. Je me suis même trouvé ici sans en remarquer les approches ni la présence, ne pouvant m'arrêter ni me plaire qu'en Dieu. Cela continuejusqu'à présent, et cessera quand Dieu voudra, auquel il me semble que je suis tout, au moins par désir. Et ce qui me console est qu'il me semble expérimenter en moi une certaine possession (le mon Tout, qui me porte où il désire, qui me retire d'où il veut, qui dispose de moi comme il lui plaît, etc.

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