LETTRE CCXLIII
Il exhorte une demoiselle à dire ferme dans sa vocation, sans avoir égard aux sentiments du monde.
Je vous supplie ae me mander soigneusement les dispositions de votre cœur sur la conférence que l'on a faite pour vous, et les sentiments que Dieu vous donne sur les résolutions qui en peuvent naître. Faitesles-moi savoir s'il vous plaît, et ce soir et demain matin. Cependant nous serons attentifs aux volontés de Dieu sur vous. Il ne faut pas refuser de se sacrilier pour un si bon sujet, et je suis tout prêt de le faire si Notre-Seigneur le demande de moi, comme il le veut de vous. Je vous avoue que j'aurai de la joie dans ce petit martyre, s'il est besoin que je le porte. Je vous supplie que, quoi qu'on vous réponde, vous vous réserviez toujours cette liberté de demander du temps, afin d'être convaincue en votre inlérieur du saint vouloir de Dieu, et de ressentir la paix du cœur, que vous estimez nécessaire pour adhérer à une chose si importante, et si éloignée du mouvement de Jésus-Christ en vous.
On peut bien vous donner des raisons extérieures qui paraîtront fort justes, et qui suffiront pour contenter les hommes; mais si en même temps votre âme est inquiète, et n'est .point apaisée ni tranquille, c'est signe que la raison suprême, qui vivifie les cœurs et apaise les âmes, n'est ni contente ni satisfaite. Il y a en Dieu une sagesse audessus de toute sagesse, et une raison éminente au-dessus de toute raison, qui n'est pas révélée à tout le monde, et qu'il se réserve à lui seul et aux âmes qu'il aime et qu'il se sanctifie. 11 la découvre à quelquesunes par un privilège singulierde son amour, mais il ne l'expose pas à la vue de tous ; c'est le secret du cœur qu'il réserve de donner à l'amante, et qu'il met en elle avec la paix, qui est le caractère et le sceau de sa vie et de sa grâce,
Adhérez à Dieu par-dessus toute créature. Votre âme est épouse de Jésus-Christ : ne la retirez pas de votre unique, sans ordre, sans fondement, sans congé, sans induction, et même sans violence intérieure que lui-même vous fasse de vous livrer à d'autres. Après avoir été reçue de lui, et après qu'il vous a attirée, appelée et appliquée à son service avec tant de force et de puissance, vous
lui devez cette marque de votre fidélité- Il vous faut maintenant plus de vertu el plus de force pour ce second état qu'il ne vous en a fallu pour le premier : mais Dieu vous y appelant.il ne manquera pas de vous donner tout ce qui vous sera nécessaire pour accomplir ce qu'il désire. Il vous a lait connaître sa volonté par tant de signes, et si approuvés par l'aveu des docteurs, qu'il vous faudrait pour en sortir des mouvements tout extraordinaires, et une force d'esprit intérieure si vive, si claire, si efficace, si convaincante, que vous ne pussiez en douter.
Ce que nous avions à souhaiter était de nous rendre certains, par une approbation générale, de la validité de votre vocation. Mais maintenant, pour en sortir, il faut que la même voix de l'Epoux, qui vous a engagée, vous dégage. Les hommes ne doivent point être écoutés sans lui, quelque raison extérieure qu'ils allèguent. Que si la voix intérieure de l'Epoux répond à celle des créatures, et qu'elle vivifie votre âme en vigueur, en clarté, en puissance et en paix, alors nous donnerons les mains : mais, à moins de cela, il faut, et vous et moi, souffrir et porter tout en paix, quelque pénible et crucifiant qu'il puisse être.
LETTRE CCXLIV
Il propose une méthode d'oraison facile à toutes sortes de personnes.
Notre-Seigneur soit votre vie unique, qui étouffe en vous celle d'Adam pour jamais. Je souhaiterais qu'il vous eût donné un liomnie selon son cœur pour conduire le vôtre ; et je le prie qu'il permette bientôt que j'accompagne notre chère troupe, pour vous aider dans votre conduite, et pour vous mettre dans les voies de Notre-Seigneur. En attendant, priez-le beaucoup qu'il vous y établisse lui-même. Servez-vous toujours de la méthode a'eraison dont je vous ai parlé, qui consiste en trois choses: 1° à adorer Notre-Seigneur, et quelqu'une de ses vertus, selon vos besoins; 2° à vous abandonner à lui, afin qu'il vous donne parte ses vertus, à son esprit et à ses grâces; 3° à coopérer le long de la journée à sa grâce, pour pratiquer les vertus que vous aurez méditées, désirées et demandées dans l'oraison. C'est là tout notre besoin, que Noire-Seigneur : sans lui tout le reste est inutile, tous nos efforts sont vains, toute notre industrie est sans effet. Il faut donc le désirer beaucoup, et le prier qu'il s'établisse en nous par ses vertus, par ses inclinations, par ses mœurs, et par ses dispositions envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes et envers le monde. Je vous expliquerai un jour à loisir toutes ces choses.
Cependant pour vous faciliter cet exercice, et vous en donner par avance une vue générale, je vous dirai en quatre mots queda disposition de Notre-Seigneurenvers Dieu, et envers toutes les choses saintes, était de
tocs
LETTRES SPIRITUELLES
grand respect, et de profonde vénération : envers le prochain, d'une ardente charité, jusqu'à verser son sang pour lui; envers ce monde, de mépris pour toutes ses grandeurs, de mort à toutes ses beautés, de condamnation de toutes ses maximes; enfin, envers lui-même, il éiait dans des sentiments continuels de mortification et de pénitence, viv.int humilié, confus, et contrit pour les péchés dont il était chargé. Voilà les quatre grandes dispositions du cœur de Jésus, dont nous sommes si obligés d'être revêtus, que, si elles nous manquent, nous aurons grande peine d'aller en paradis. Or la voie pour vous en remplir, est 1" de les adorer en Notre-Seigneur; 2" de vous donner à lui, et de le prier qu'il les établisse lui-même en votre âme, et qu'il vous donne force pour agir continuellement selon cet esprit ; 3° de coopérer à la grâce et à la vertu que vous aurez obtenue dans l'oraison.
C'est là ce qui s'appelle vivre selon Notre- Seigneur; et cette vie se nomme, dans saint Paul, la vie du nouvel homme. C'est de cette vie dont il parlait, quand il disait (Galat. h, 20) : Je vis, ce n'est plus moi qui vis; mais c'est Jésus-Christ qui vit en moi. Ce mot de Jésus-Christ se prend pour son esprit, et pour ses dispositions intérieures, selon lesquelles il vivait. Vous pourrez prendre tantôt une de ces dispositions , et tantôt une autre, pour sujet de vos méditations.
LETTRE CCXLV
Il exhorte une bonne âme à aller à Je'sus- Christ pour se perdre avec Je'sus-Christ en
En me présentant à l'oraison sur votre sujet, je n'ai point appris d'autre chose pour vous, sinon que votre vie doit être cachée en Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, et par Jésus-Christ en Dieu : « Et vita veslra abscondila est cum Christo in Deo.» (Col. m, 3.) Cette vie de Dieu cachée en lui de toute éternité ; cette vie qui est sainte, pure, simple, et qui est Dieu même, est venue sur la terre par Jésus-Christ : elle est en nous par lui, et il nous fait être dans l'unité avec lui, pour être avec lui en Dieu. Que nous sommes heureux d'avoir ce doux moyen, et d'être nécessités d'aller à Dieu par cette voie 1 Qu'heureuse est l'âme qui lui est intimement unie, et qui est convertie en cet Epoux du cœur! Par lui on est en Dieu, et on est perdu dans le sein du Père, où l'on se noie et l'on s'abîme soi-même heureusement. Là on est en solitude, en pureté, en sainteté : là on ne peut souffrir de créature, on n'a plus soif de rien, et on ne veut plus que ce divin Tout : là on e-*t rassasié de ce Tout adorable qui remplit tout désir, on cherche d'être au Tout, et d'y être uniquement; et on évite ce tout malheureux qui nous vide de Dieu et nous empêche de le posséder paisiblement. Ce vrai Tout fait voir et ressentir intérieurement à l'âme la jalousie qu'il a pour la tenir à lui tout seul, pour ne la point laisser sortir.de Kii, pour empêcher qu'elle ne s'épanche .en
OEuvres compl. de M. Oliep.
d'autres choses, qui la tireraient hors de celte solitude intérieure où elle doit être uniquement occupée de lui.
Quand votre âme sera toute en Dieu, il faudra lui parler d'une manière que sait Notre-Seigneur; mais il faut en attendant travailler à notre retour en Dieu, et à notre parfaite consommation. Je suis.
LETTRE CCXLV1
De son étroite union avec la sœur Marguerite du Saint-Sacrement, Carmélite de lieaune.
Ma très-honorée sœur en Notre-Seigneur :
Depuis la mort de notre auguste sœur Agnès, j'avais partout cherché un lieu où je pusse respirer la sainte vie de la divine enfance de Jésus-Christ : et puisque son immense charité m'a fait la grâce de recouvrer ce bien, je suis bien aise de demander avec vous à Dieu la bénédiction d'en bien user, et !a miséricorde de lui être fidèle.
Je vous dois dire pour cela que notre divin Maître, qui veut bien faire sa résidence dans la crèche que vous savez, et où vous l'adorâtes avec tant d'application le premier jour de notre entrevue, s'est fait sentir à nous, souffrant en ce lieu même les adorations de sa servante Marguerite, qui lui était toujours présente, et sans relâche, dans le respect et la révérence qu'elle doit à ce divin Enfant, qui aussi la communiait de sa vie et de sa substance, et remplissait en même temps son temple et sa crèche de fonction et du baume dont il vivifiait celle qui l'adorait : ce qui me justifie la communion de vie qu'il désire être entre son serviteur et sa servante.
C'est une chose inconnue et incompréhensible à tout esprit humain .que l'opération divine de l'Esprit-Saint dans les âmes, et on ne conçoit point quelle est leur unité et leur force en Jésus-Christ. Peut-on bien croire qu'un Dieu se fasse enfant, qu'il vienne faire sa résidence dans un cœur, qu'il le consacre à sa naissance, qu'il le regarde comme sa crèche, et qu'il y donne entrée h quelque créature en esprit, pour y être adoré incessamment, pour la remplir même de sa vie divine, et pour embaumer de ses parfums sa crèche par la même onction dont il vivifie l'âme?
O ma sœur, que Jésus est admirable eu ses mystères 1 Qu'il est divin dans le renouvellement qu'il en fait dans les âmes I Je le conjure de les tenir toujours prêtes à recevoir ses opérations divines, par le vide, par la pureté, par l'innocence et par la simplicité qu'il demande.
Ma sœur que je n'ai point quittée, mais que je porte avec moi renfermée dans la crèche et dans le tabernacle de Jésus, soyez le supplément de mes applications envers lui. Je vous dirai, dans la confiance que j'ai en l'amour de Jésus-Christ, que le -matin, vous trouvant en adoralion où vous avez élé pendant toutes vos veilles, je prends part à vos devoirs, et je trouve en votre âme de quoi me revêtir de la religion envers Jésus-
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ŒUVRES COMPLETES l>E M. 01. 1ER.
Christ, que j'ai interrompue par le sommeil. Il faut qu'il y ait communion de vie et de religion en nous; et puisque je vous donne le couvert dans la crèche, il faut que vous m'y rendiez la charité par les richesses et la nourriture que vous y avez reçues.
J'ai oublié de vous demander une chose que je me sens pressé de vous dire maintenant, qui est que je serai bien aise, pour l'amour de Dieu, que vous me mettiez par écrit quelques-unes de vos occupations intérieures pendant ce mois et le suivant, et que vous preniez la peine de me les envoyer è Paris, si je ne puis moi-même les aller prendre en repassant. Il est du bon plaisir de Dieu, ce me semble, que cela soit ainsi. Je vous prie de me tenir en Jésus- Christ enfant, tout vôtre.