‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 327 sur 394 · LETTRE CCXLVII · texte numérisé non relu

LETTRE CCXLVII

// écrit à une personne qui te laissait abattre par la vue de sts faiblesses et de ses misères.

Enfin je fais ce que je dois avec beaucoup de joie, qui est de vous rendre grâces de tous les biens qu'il vous a plu me faire. Je dois remercier le principe qui a opéré cette charité en votre âme, et qui par elle m'a tant aidé et fait tant de bien jusqu'à présent. Que la créature est heureuse de ce que, n'étant rien et ne pouvant rien, elle voit en elle celui qui est tout et peut tout, et qui, paraissant au jour du jugement dans l'éclat et la splendeur de toutes ses opérations, la revêtira de toute la magnificence que ses œuvres mériteront 1 Dieu soit béni, qui est si grand en lui et si bon dans sa créature. Je le remercie du bien qu'il vous fait et de l'anéantissement où il tient votre chère âme, pour la remplir et la revêtir de tout lui-même. Demeurez toujours devant Dieu en cet étal, et priez sa bonté de consommer et absorber en lui ce qui peut être de propre en vous et qui pourrait donner lieu au malin de vous faire la guerre. Je prie ce divin Tout de remplir voire fond, et de ne laisser aucun accès a la malignité de l'ennemi qui voudrait troubler votre paix. Je le conjure d'être lui-même votre vie et votre force pour faire en vous tout l'usage qu'il désire du lourd fardeau de votre croix. L'esprit qui vient fortifier toute l'Eglise en ces jours ne vous laissera pas sans secours si vous êtes ouverte et préparée à sa descente. L'expérience de vos infirmités et de vos faiblesses est un moyen dont Dieu se sert pour vous y préparer; car, en vous faisant ainsi connaître le besoin que vous en avez, il veut vous obliger à le désirer avec plus d'ardeur et à le demander avec plus d'instance.

LETTRE CCXLVIH.

Il exhorte une personne à prier pour leclergé, et particulièrement pour le séminaire de N*¥* ; et il lui montre qu'il n'y a point dé moment en la vie qu'on ne doive employer pour Dieu.

Les grandes grâces el consolations du Ciel

ne sont pas sans travail et sans charge; vous savez quelle est la suavité, la plénitude et la fécondité de la vie de Jésus en Marie, et comme en particulier la maison des eleresde N*** doit être vivifiée, nourrie et abreuvée de cette sainte grâce. Vous savez que ce qui l'a formée est la diil'usion île l'esprit et de la giâce de la très-sainte Vierge, laquelle doit toujours croître pour donner progrès et augmentation à la vertu des sujets de cette famille. C'est la charge qui m'a paru ce matin que Dieu vous imposait, et à laquelle il vous dispose jl y a bien longtemps par la charité qu'il vous donne pour cette maison. Vous devez regarder cet emploi comme une chose qui entre dans l'essentiel de vos obligations, puisque votre vocation vous lie aux dévotions et à l'intérieur de la très-sainte Vierge, priant incessamment pour les apôtres et pour les disciples de son Fils, qui se voyaient tous très-redevables à cette divine Mère, pour les faveurs et les grâces qu'ils recevaient par ses prières. L'union admirable en laquelle Notre-Seigneur tire votre âme, et la lie à lui avec tant de force et de suavité, vous fait bien voir le dessein qu'il a sur vous, pour travailler en lui el avec lui à son œuvre.

11 ne fait rien de vain ni d'inutile dans se< enfants; il les appelle tous pour opérer eu sa maison, après les avoir nourris et fortifiés en sa grâce. Ayez donc toujours le cœur appliqué à Jésus-Christ vers Dieu, pour demander en lui et avec lui h Dieu la plénitude de son esprit; et en particulier celui de son saint sacerdoce sur tous les sujets qu'il appelle en sa maison et qu'il destine à son ouvrage. 11 n'y a rien de si essentiel à une épouse que de procurer le bien de ses enfants, et de ménager avec lui le bien universel de sa famille, en demeurant incessamment unie aux travaux de l'Epoux. Qu'il est doux à l'Eglise vivifiée de Jésus-Christ de travailler aux intérêts de la maison de Dieu, en fortifiant ses serviteurs et en sanctifiant ses enfants, pour le glorifier et pour lui plaire I Mais il est encore bien plus suave à la très sainte Vierge, la divine, l'unique, la très-chère et l'intime Epouse de Jésus- Christ, de travailler en lui auprès du Père, pour l'accomplissement de son œuvre et pour la perfection de sa famille, car elle est plus remplie de grâce, plus ardente en amour, plus féconde en vertu, plus charmée de la gloire de Dieu, plus unie aux désirs et aux devoirs de son Epoux, et plus attachée aux intérêts de ses enfants, que toute l'Eglise ensemble. Vous êtes toute à Marie, et vous êtes consacrée à tout l'intérieur de sa vie divine. Vous devez, par conséquent, entrer dans les dispositions de cette sainte âme, qui est toute pleine de respect et de religion pour Dieu, de haine pour le monde, d'horreur pour le péché, d'anéantissement el d'abnégaiion envers elle-même, d'amour et d'union pour son Epoux, de zèle pour ses enfants et surtout pour ses prêtres.

Vous ne devez point vous lasser ni craindre la multitude de vos obligations et de vos;

ÎOfirt

emplois. La divine el adorable Mère suffit à tout, et vous devez être assurée qu'en toute suavité el en tout repos vous trouverez en elle de quoi suffire à l'étendue de vos devoirs. Il faut être fidèle à la grâce de Jésus et de Marie. Il n'y a plus de temps ni de moments à perdre : il les faut tous remplir abondamment, étant lié comme l'on est à Jésus et à Marie, et auv dispositions intérieures de ces saintes personnes, si occupées, si possédées et si remplies de Dieu el de ses opérations adorables et divines. Adieu. J'ai cru vous devoir rendre participante des saints empressements de l'Epoux, qui s'approprie toujours de plus en plus les âmes, et qui les veut tellement à soi qu'elles n'aient point de moments à elles, ou qui soient inutilement employés, pendant qu'on les lui peut donner pour l'accomplissement de ses désirs. Vive le divin Epoux, toujours aimable, et toujours amoureux des âmes, qu'il veut avoir toutes à lui, pour les donner et les livrer à son Père.

C'est là le royaume qu'il lui acquiert maintenant par ses soins et par sa vigilance trèscharitable , après le lui avoir acheté trèschèrement par le prix de son sang. Il faut répondre à ses soins et à ses peines ; il faut lui être toujours présent, et très-inlimement uni à sa personne, afin d'être en état de l'écouter, et de le suivre fidèlement en ses opérations et en ses paroles. Je suis, en ce chaste et diviii Epoux de votre cœur, votre tout acquis en lui.

LETTRE CCXLIX

Il montre à un ecclésiastique comme les prêtres doivent imiter Jésus-Christ hostie dans le très-saint Sacrement.

Je prie Notre-Seigneur ressuscité et résidant dans lelrès-saint Sacrement de l'autel, de vous faire porter les effets de cet auguste mystère, en vous remplissant de ses dispositions , de son esprit, et de sa vie. 11 me semble que ce doit être là le grand désir des prêtres; et si l'évèque les avertit en leur ordination d'imiter ce qu'ils ont entre leurs mains : Imitamini quod tractatis, c'est pour leur mettre devant les yeux le principal modèle qu'ils se doivent proposer, et l'obligation qu'ils ont d'imiter Jésus-Christ .dans l'état où il leur paraît dans la très-sainte Eucharistie.

Notre-Seigneur dans le saint Sacrement est comme un holocauste , et comme une hostie de louange, à la gloire de son Père : et en cette qualité il y est entièrement mort à la première génération, et tout son être y eat consommé en Dieu. Car c'est cette consommation totale qui le rend hostie d'holocauste, où tout ce qui est de la nature et de la substance de la victime doit être consommé dans le feu divin; comme autrefois, dans les holocaustes de l'ancienne loi, l'hostie destinée pour le sacrifice était entièrement consommée dans les flammes.

C'est là la première partie de la vie des prêtres, et la première condition qu'ils doi-

LETTRES SPIIUTUF.LLES. 1070

vent imiter en Jésus-Christ ressuscité hostie dans le très-saint Sacrement de l'autel. Ils sont dans l'Eglise comme des hosties vivantes, qui doivent être entièrement mortes à tout ce qui est de cette vie, et de la première génération. Ils doivent être morts à toutes les inclinations de la chair, à tous leurs propres ciésirs, à toute recherche ou amour de l'estime, des richesses et de leur établissement sur la terre. Ils ne doivent plus rien avoir de reste de cette génération maligne, de cette génération d'Adam, qui est toute pervertie et qui n'a rien de saint; et ce qui doit la faire mourir en eux, et la consommer toute, doit être le Saint-Esprit qui la dévore, dont ils doivent être tous pénétrés. Ce doit être ce divin esprit de Jésus-Christ ressuscité, qui, habitant dans leur cœur comme un feu dévorant et consommant , change avec efficace toutes leurs inclina-

tions, pour leur donner des sentiments tout opposés, et des dispositions toutes contraires. El, comme l'on voit, lorsque le feu prend au bois ou à quelque autre matière, que toute la constitution et le tempérament, le mouvement et les dispositions de la chose enflammée sont tout autres qu'elles n étaient auparavant, et qu'elles se changent en celle dufeu même; ainsi un cœur pesant, grossier, terrestre, une âme attachée à lï terre , aux biens , à l'estime , aux plaisirs, depuis que le Saint-Esprit s'en est emparé, et qu'elle en est remplie , elle perd toutes ses qualités et ses premières dispositions, etse change entièrement en la condition de ce feu divin qui la dévore. Et c'est ce que Notre-Seigneur prétend faire au très-saint Sacrement de l'autel. Car étant tout feu à cause qu'il est tout consommé en Dieu, et que toute sa première substance a été dévorée par le feu divin , quand il entre en nous , et qu'il se mêle pour ainsi dire avec notre substance, il apporte lui-même le feu, et par ce moyen il nous change aisément en lui, il anéantit ce qu'il y avait de corruption en nous, et consomme nos qualités grossières et impures dans les qualités saintes et divines.

Or, quoique ce soit Notre-Seigneur qui opère cela en nous par son immense bonté, nous pouvons néanmoins y contribuer avec sa grâce, et nous y disposer. Et c'est ce que vous ferez en renonçant à toute attache aux créatures, en vous séparant de tout ce qui n'est point Dieu, et le priant qu'il rompe et brise tout dans votre cœur par sa vertu : Totum meum consumât ignis tuus. Il le fera , si vous persévérez dans ses désirs, et si vous voulez vous rendre fidèle à ses grâces. Abandonnez-vous donc pour cela à son divin Esprit, mais sans aucune réserve : priez-le qu'il consomme, qu'il dévore, qu'il anéantisse peu à peu tout ce qui est en vous da vieil homme. Non pas que je. veuille dire que le Saint-Esprit le consomme et l'anéantisse entièrement en cette vie ; car il ne faut attendre cela qu'en l'autre : mais comme le feu, quoiqu'il ne dévore pas tellement le fer que le fond cte sa substance ne demeure , il

OELVRES COMPLETES DE M. Ol.IF.lî,

l'altère néanmoins, en sorte qu'il semble être tout feu, et qu'il a même les qualités du feu, de même le cœur humain doit être tellement changé et consommé en Dieu, qu'il ne produise presque plus rien de sa malignité.

L:éponge qui a été longtemps dans l'eau semble être tonte eau, quoiqu'elle demeure entière en sa substance, et même on en peut tellement retirer l'eau qu'elle demeurera toute sèche : ainsi le cœur humain est quelquefois tellement plongé dans l'eau des consolations de l'esprit, il e^t tellement noyé dans i'onction divine, qu'il semble être perdu, et n'être plus que cela : néanmoins le Saint-Esprit quelquefois retire son onction, en sorte qu'il n'y a plus rien de lui et de cette première liqueur: et alors l'âme demeure toute en elle-même et se retrouve dans sa première sécheresse : ce qui lui apprend que, quoique le Saint-Esprit se communique à elle et la remplisse, elle est toujours par elle-même ce qu'elle était auparavant. Mais il est important que vous remarquiez que, comme l'éponge étant une fois pleine de quelque liqueur, il n'y a plus de place pour une autre, si vous ne la pressez, et si vous ne faites sortir tout ce qui la remplit, de même, si vous voulez que le Saint- Esprit vous remplisse , il faut que vous lui fassiez jour; si vous voulez que Jésus- Christ possède tout votre cœur et remplisse tous vos désirs, il faut les vider auparavant de tout ce qui les occupe; car il est assuré qu'autant que vous serez vide des créatures, et que vous aurez fait écouler de votre cœur ces premières eaux , Dieu par autant de titres se donnera à vous, et remplira votre âme, en sorte que, si vous en bannissez mille créatures, il se communiquera à vous sous autant de qualités et de conditions d'être que vous vous en serez privé pour son amour.

Et il faut encore remarquer ici un prodige immense de la libéralité de Dieu ; c'est que, non content de se donner tout entier pour ce que nous avons quitté, il se veut donner au centuple : par exemple , si vous quittez pour lui vos richesses et tous vos biens, il se donnera à vous comme richesses : si vous renoncez à l'honneur, il se donnera à vous comme honneur; si vous êtes privé des plaisirs, i-1 se donnera sous le titre île plaisir ; en un mot, si vous vous séparez d'une créature à laquelle vous étiez attaché, il se donnera comme cette créature , c'est-à-dire comme contenant en éminence cette créature , vous faisant goûter ce qu'il est en lui-même comme cause de la créature et comme la possédant, mais d'une manière infiniment plus belle , plus parfaite, j il us sainte, plus admirable et plus satisfaisante que toute la créature ensemble ; que si enlin vous venez à quitter universellement toutes choses, et à vous séparer de vous-même, il se donnera et se fera sentir comme toutes choses, et comme contenant en lui tout ce qu'elles ont d'honorable et de délicieux. El, comme il surpasse cent et cent mille foi* en son es-

sence tout ce qui est créé et tout ce qui est sorti de ses mains, il vous rendra toujours, en se donnant à vous, au centuple et eent mille fuis plus que vous n'aviez quitté. Oh ! qu'heureux est ce saint délaissement et ce total abandon de toutes choses, qui est suivi d'une telle récompense!

Commencez donc tout de bon à vous retirer du commerce du monde, séparez-vous de la terre et de toutes ses créatures, quittez et abandonnez tout ce qui vous peut attacher à cette vie , afin que Notre-Seigneur, venant en vous, vous trouve en état de vous consommer parfaitement. Faites comme ces bûiherons qui coupent le bois et le séparent de la forêt pour le laisser sécher, afin qu'étant porté ensuite dans la fournaise, il y brûle avec plus de facilité. Séparez-vous ainsi de la terre, et retranchez-vous de tout, afin que Notre-Seigneur vous jette et vous consomme dans la fournaise de son amour, l'riez-le qu'il brûle et dévore ce bois vert, tout plein de l'impureté et de la bave du monde, et qu'il vous réduise tout en cendre , aûn qu'étant comme un holocauste dans son Eglise, vous puissiez, selon ses désirs et selon vos obligations, participer à sa qualité d'hostie dans le très-saint Sacrement.

Que votre corps soit donc mort aux choses de la terre, que vos yeux ne se délectent plus dans les beautés du siècle, que vos oreilles ne se plaisent plus dans leur folle musique, que vos sens et votre cœur ne se laissent plus occuper de la corruption et de l'impureté du monde, mais qu'ils soient comme des hosties qui n'ont plus aucune vie pour les choses profanes, ni aucun commerce avec les créatures, afin de ne plus vivre que pour Dieu. C'était là la condition des anciennes hosties ; elles étaient présentées et nourries dans le temple, attendant le jour de leur sacrifice, sans être cependant employées à aucun usage profane, et sans avoir aucun commerce avec le monde; en sorte que, si elles usaient do quelque créature, et qu'on leur donnât à manger pour conserver leur vie , ce n'était que pour en faire un sacrifice et pour la perdre à la gloire de leur Dieu, auquel elles étaient consacrées. Ainsi vous ne devez plus voir de créatures que comme une victime destinée à la mort, et qui par conséquent ne doit plus rien goûter du monde. Vous devez être séparé de tout l'être profane, et, vous trouvant consommé en votre intérieur dans ce feu divin qui doit absorber tout le fond lie vus inclinations humaines, vous devez vivre comme étant mort à tout l'extérieur du siècle , à toutes les crés'.ures et à vous-même ; c'est-à-dire comme étant tellement anéanti au premier être, à la première génération d'Adam et à la chair, qu'il n'eu paraisse plus rien dans votre conduite, mais que le tout soit changé et consommé en un nouvel être, en une nouvelle nature, en un nouvel esprit; en un mot, que tout le vieil homme soit converti au nouveau et changé en Jésus-Christ , selon le modèle que lui-

io::>

LETTRES SI'iniTlKl.I.KS.

même vous en donne en la très -sainte Eucharistie.

Il vous y donne encore un admirable exemple de ce que vous devez être à l'égard des peuples; car il y est non-seulement comme hostie de louange à la gloire de son Père, mais comme pain spirituel jiour se communiquer aux Aines, et poulies rendre par sa communication toutes divines, etc.

LETTRE CCL

Il parle du pouvoir de la très-sainte Vierge dans l'Eglise, et exhorte une personne peine'e à y avoir recours.

Je ne vois rien à vous dire dans l'état où vous' êtes, sinon que vous devez suivre l'attrait que Notre-Seigneur vous donne de vous retirer en la très-sainte Vierge. Vous savez il y a longtemps, et même par votre propre expérience, qu'elle est l'asile et le refuge des pécheurs, et vous devez être persuadée que, puisque Jésus-Christ, qui s'est établi en elle comme dans un trône de grâce et de miséricorde, vous y attire maintenant avec plus de force et plus de suavité que jamais, ce n'est que pour vous y faire trouver les secours qui vous sont nécessaires dans vos besoins présents. Allez donc à elle en toute confiance; car il n'y a rien qu'elle ne puisse sur l'esprit de sonFils, par le principe de l'amour qu'il lui porte, duquel il ne se relâche jamais. Si dans la nature il se trouve des amours si puissants, qu'ils réduisent des hommes à n'avoir rien à eux, et à n'être plus rien à eux, pour être tout à ce qu'ils aiment, en sorte que l'amant fait tout ce qu'il veut de la personne aimée; que serace de celui de Jésus envers sa Mère, qui est si grand et si puissant, qu'on ne le peut comprendre. Car il est tellement à elle, qu'elle dispose de lui, qu'elle peut tout sur lui, qu'elle en fait tout ce qu'elle veut, qu'elle use de son pouvoir comme d'une chose qui est à elle, et qu'elle l'applique à ce qu'elle veut, tant Jésus aime Marie, et d'un amour qui est principe de cette grande puissance. Vous voyez quelquefois et sentez en vous ces vérités, et Notre-Seigneur même vous a fait expérimenter cet amour pour vous faire concevoir celui de Jésus- Christ envers sa Mère, que vous voudriez publier partout, afin de donner du crédit à l'amour, et afin de faire entendre le pouvoir de Marie en l'Eglise, et ensuite de lui acquérir de l'amour et de l'honneur parmi le monde. Oh! que le monde perd de s'amuser comme il fait à l'impureté de l'amour de la terre, et à la vanité des choses de la vie, au lieu de donner son cœur à Dieu, et de transporter en lui tous ses amours ! Quelles délices que celles de ce pur amour consommé dans les cieux 1 II me semble voir Jésus et Marie tout consommés en un, qui ne sont qu'une même chose, et qui jouissent à plaisir de leurs innocents, purs et divins amours pour toute l'éternité. Je ne puis exprimer ce mutuel amour qui les transmet et les transporte l'un dans l'autre.

Hélas ! c'est un amour qui seul serait capable de faire un paradis. Alors le souhait du baiser, dont il est parlé dans les Cantiques, est accompli : l'Epouse jouit de sa demande, elle confesse que l'Epoux l'a introduite dans son cellier; car elle regorge d'amour et des délices de l'Epoux. Elle l'a tenu si bien captif, depuis qu'il s'est laissé aller à elle, et qu'il lui a permis de le trouver, qu'elle ne l'a point voulu quitter, jusqu'à ce qu'elle spit entrée avec lui dans les cieux. Elle n'est plus dans la peine de demander où il repose en son midi, puisqu'elle jouit de lui dans le séjour de la gloire. C'est là qu'elle est toute revêtue du soleil, et qu'elle ne parait plus en elle-même, mais en Jésus- Christ, en qui elle est toute transformée au beau jour de l'éternité. Soyez fidèle à vous perdre en elle en celte vie, et vous serez avec elle perdue en Jésus-Christ, et pour le temps et pour l'éternité.

LETTRE CCLI

A saint Vincent de Paul et aux ecclésiastiques de la Conférence.

Vieille-Rrioude, 24 juin 1636.

Messieurs,

Je ne puis être plus longtemps absent de votre compagnie sans vous rendre compte de nos travaux. La mission commença le dimanche après l'Ascension, et elle a duré jusqu'au 15 de ce mois. Ce jour, qui étîit la fête patronale du lieu, on voulut que le soir, en présence du très-saint Sacrement, j'ad ressasse les adieux au peuple : ce qui se fit avec toute révérence pour la majesté du Dieu qui présidait, et aussi avec tant de larmes et de soupirs qu'il faudrait, je pense, y avoir été pour le croire. Dieu soit béni I La même chose était arrivée lorsque nous fîmes la procession des petits enfants, et au moment de leur communion.

Au commencement, le peuple venait, selon que nous pouvions le souhaiter, c'està-dire autant que nous pouvions suffire à l'entendre en confession; et cela, Messieurs, avec de tels mouvements de grâce, que, de tous côtés, il était aisé de savoir dans quels endroits les prêtres confessaient les pénitents, les soupirs et les sanglots de ceux-ci se faisant entendre de toutes parts. Mais, sur la fin, le peuple nous pressait si vivement, et la foule était si grande, qu'il nous fallait parfois douze ou treize prêtres [tour subvenir à l'ardeur de ce zèle. On voyait ce bon peuple demeurer dans l'église sans boire ni manger, depuis la pointe du jour jusqu'à la dernière prédication, malgré la chaleur, qui était extraordinaire, attendant la commodité de se confesser. Quelquefois, en faveur de ceux qui venaient de loin, nous étions contraints de faire deux heures et plus de catéchisme, et tous en sortaient aussi affamés qu'en y entrant : cela nous laissait tout confus. 11 fallait faire le catéchisme de la chaire du prédicateur, n'y ayant point de place dans l'église, et même les environs du cimetière,

Page 1