DE LA DOUCEUR
La vertu de douceur est la consommation du Chrétien. Car elle présuppose en lui l'anéantissement de tout le propre, et la mort à tout intérêt : en sorte que ni le mépris ne l'Irrite, ni la perte des biens et du repos de la vie ne le tire de la douceur.
Toute racine d'amertume soit étouffée et consommée en vous, dit saint Paul (155). Or cela se fait par Jésus-Christ Notre-Seigneur: car en portant dans le fond de notre âme la plénitude de la divinité, il absorbe dans sa charité notre amour-propre, qui est la cause de la colère. Ainsi notre Ame est dans la paix et dans la douceur; et même dans les rencontres où l'intérêt propre semble en apparence être blessé, elle est sans rigueur et sans amertume.
L'amour-propre s'irrite et se met tout en feu, quand on prétend lui dérober et lui arracher des mains ce qui lui appartient. C'est pourquoi il faut que tout ce fonds d'amour de soi, qui s'étend et se porte à la créature, soit abîmé en Dieu, si on veut mettre l'âme dans la jouissance de la vraie douceur.
Commeil y a plusieurs sortes d'humilités, il y a aussi plusieurs sortes de douceurs. Mais la vraie, la foncière et la parfaite, est celle de cœur, dont Notre-Seigneur parle dans l'Evangile, lorsqu'il dit : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœut . [Matth. xi, 29.) Qr elle doit être tellement établie en nous, que rien ne la puisse altérer.
Cette douceur n'est qu'une participation de celle de Dieu. Il est la douceur par essence, et lorsqu'il en veut rendre l'âme participante, il s'établit tellement en elle, qu'elle n'a plus rien de la chair ni d'ellemême ; mais elle est toute perdue en Dieu, en son être, en sa vie, en sa substance, en ses perfections : en sorte que tout ce qu'elle opère est en douceur; et quand même elle opère avec zèle, c'est toujours avec douceur, à cause que l'amertume et l'aigreur n'a {dus de part en elle, non plus qu'elle n'en peut avoir en Dieu.
La chair et le vieil homme ont leur zèle enchanté et contrefait ; et quelque ressemblance qu'il ait extérieurement avec celui
(151) Holoeuustum , et pro peccalo, non poslulasli. (Psal. xxxix. 7.)
(152) Omnin posmm in eo qui me confortai. (J'hii. iv, 13.)
l : 55) Mbmentaneam el levé tiibutttlionis. <JI Cor.
iv, 17.)
(154) Onut meum levé. (Maiih. xi, 50.)
(155) .Omnis amariludo ,• et ira, etc., tollatur a vobis. (Ephes. iv, 51.) Hadix amariiudinit. {Hebr. s», 15.)
du nouvel homme, il en est au fond bien différent. Car l'un est toujours en douceur, et I autre toujours en amertumeet en aigreur.
Une des marques pour discerner le zèle de la chair d'avec celui de l'Esprit-Saint, est que le vrai zèle de Dieu est allumé en nous par l'intérêt d'autrui; et le faux zèle du vieil homme est toujours excité par notre propre intérêt ; et c'est ce que l'on nomme la colère, qui est un appétit, une tendance, et un mouvement d'ardeur, pour retenir ou rechercher ce qui nous appartient.
La vraie douceur ne se rencontre presque jamais que dans les âmes innocentes, dans lesquelles Jé>us-Christ a fait un séjour continuel depuis leur génération sainte, et dans lesquelles il est crû dans l'étendue de toutes ses perfections.
Pour les pénitents, on ne l'y trouve que rarement ; parce que le péché les ayant privés d'une infinité de perfections, et ayant fait régner en eux l'intérêt désordonné de mille choses, dont l'habitude s'est formée et contractée avec activité et avec ardeur, ils sontobligés de travailler avec beaucoup de peine et de violence, pour détruire tous ces vices de la chair, les uns après les autres, pour rétablir les vertus contraires et opposées, et pour réparer ainsi en Jésus-Christ ce qu'ils avaient perdu. De sorte que, comme il faut pour cela beaucoup de temps et de longues mortifications, il y en a très-peu qui soient persévérants, et qui travaillent à l'acquisition des vertus avec cette grande fidélité qui est nécessaire pour recouvrer leur perte du baptême, et pour rentrer en la plénitude des voies divines en Jésus- Christ.
Il y a deux voies bien différentes, parlésquelles Dieu communique aux hommes ses vertus. Dans la première, il les communique par un pur effet de sa bonté et de sa libéralité, sans exiger aucun travail de sa créature. Dans la seconde, il faut qu'elle travaille, et il ne les donne qu'après de violents efforts, et ensuite d'une longue fidélité. La première se peut appeler une voie d'infusion; et la seconde, une voie d'acquisition. La première est rare dans l'Egiise, à moins que Dieu n'ait quelque dessein particulier sur une âme, elle ne se donne qu'aux innocents. La seconde n'est pas moins rare, parce qu'il yen a peu qui persévèrent dans cette longue fidélité.
L'infusion est douce, et chacun voudrait posséder les vertus par cette voie, aussi bien que les autres dons de l'esprit ; mais l'acquisition est rude, et personne ue le veut. Celle-ci néanmoins est pour tous les pécheurs et pour toute l'Eglise. L'autre est pour les innocents, et pour peu d'autres sur la terre.
Les innocents croissant en Jésus-Christ, toute leur vertu croît, à cause du domaine et de l'étendue de Jésus-Christ dans leurs Ames, qu'il revêt, qu'il couvre, qu'il pénètre
de ses vertus, par le don continuel et le privilège de sa présence. il les transforme et les change tellement, qu'elles ne sont plus ellesmêmes, mais c'est lui vivant et régnant en elles, possédant et consommant leur être. Et comme il est tout consommé et tout changé en Dieu, par l'établissement parfait de Dieu en lui, il fait de même des âmes dans lesquelles il vient vivre ; il les consomme et les change entièrement en lui.
Or, comme il y en a peu, en qui Notre- Scigneur fasse ces effets, et en qui il ne reste quelque fonds d'intérêt, qui est la source de l'amertume et de la colère qui s'irrite par son intérêt, de là vient qu'il y a peu d'âmes parfaitement douces.