IV. — Sentiments d'amour pour le prochain
I. Pendant les incertitudes où j'étais sur ma vocation, étant encore jeune, j'eus quelques mouvements et inclinations pour un autre ordre que celui des Chartreux. Je m'y présentais quelquefois [tour être reçu; mais ce sentiment ne durant pas, je cessai mes poursuites, conservant une giande affection et pour leur fondateur et pour tout l'ordre. Entendant dire partout, dans les premières années qui suivirent mon ordination à la prêtrise, qu'il commençait à déchoir, je me sentis porté, et comme obligé, au jour de la fêle de leur saiut patron, de dire, pendant
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toute l'octave, la sainte Messe, pour demander à Dieu le renouvellement de son esprit dans ses enfants. Après l'octave, pendant que je priais à Notre-Dame, je vis Notre- Seigneur assis sur son trône, et la sainte Vierge debout à son côté, qui intercédait pour ret ordre , et qui lui recommandait particulièrement douze religieux. Il leur donna sa bénédiction. J'eus la confiance que Notre-Seigneur les bénissait pour qu'ils travaillassent à rétablir l'esprit du saint fondateur et de sa première institution; ce que je le prie de tout mon cœur d'exécuter par sa grâce, à la gloire de Dieu son Père.
II. Chose admirable 1 Dans l'Eglise il n'y a plus ni Juif, ni gentil, ni Scythe, ni Barbare I Nulle diversité d'esprit et de vues dans la diversité des mœurs et des règlements pratiqués par les prêtres et les religieux. Tous ne font qu'un. Quoique l'extérieur soit différent, l'âme, qui donne le mouvement à ces différents corps, est la môme. Fasse le ciel que le clergé reçoive toujours, eu union de ses travaux, ces saintes âmes que Dieu a choisies pour le secourir et pour lui servir de supplément dans les jours de la désolation de l'Eglise. Hélas 1 il n'y a qu'à procéder en charité, en simplicité, en humilité, tout le monde est gagné. Rien ne résiste à l'esprit de Dieu; il est le centre où tout vient se réunir. On n'est plus qu'un en lui.
III. Extrait d'une lettre à M. de Bretonvilliers. — C'est une chose si rare et si recherchée partout, dans les diocèses d'où je viens, que des sujets véritablement appelés de Dieu pour le service des peuples, que nous devons, je crois, bénir Dieu de tout notre cœur, de nous envoyer, avec tant d'amour et de libéralité, des enfants de bénédiction dont il tient privées universellement des provinces entières. Abîmons-nous dans noire indignité lorsque nous les servons, et croyons-nous redevables à des élèves si e&ersà l'Eglise, des grâces que Dieu nous fait; car il les répand sur nous, pour que nous leur rendions service , comme à ceux qui méritent le plus tous nos soins.
IV. C'est chose admirable, que. ma mère étant venue en Auvergne avec le plus grand empressement, tort inquiète sur ma santé , elle me trouva guéri par le secours de Dieu. Pour lui montrer quel était celui à qui je devais ma guérison, et qui voulait me garder à son service, je menai au-devant d'elle ses serviteurs et ses membres. Je lui présentai trois à quatre cents pauvres, qui me suivirent hors de la ville. Là, elle vit l'amour et l'affection qu'ils me portaient. Elle vit encore que le médecin qui m'avait rendu une santé si prompte était Notre-Seigneur. Ce que toute ma famille n'aurait pu me rendre, avec tout son argent et tous ses soins, je l'avais obtenu par les [trières des pauvres, ses amis les plus chers. Je bénis Dieu qui daigne ainsi prendre soin de con-
server les siens, quoique très-misérables et très-infidèles.
Je lui ai ouï dire une fois (ce sont les paroles de M. de Bretonvilliers) nue les pauvres étaient une véritable échelle du paradis , comme celle de Jacob, où nos anges montent pour aller présenter à Dieu nos aumônes, et descendent pour nous apporter des trésors de grâce. Si l'on savait , ajoutait-il , les biens que nous nous procurons par l'aumône, et l'honneur que Dieu nous fait de vouloir bien accepter quelque chose de nous, il n'en est pas un seul qui ne donnât tout ce qu'on lui demande, et qui osât jamais rien refuser à un pauvre. En recevant de notre main, Dieu s'oblige à nous donner le centuple; sa parole y est engagée. Il nous demande peu, dans le dessein toujours de nous donner beaucoup. Pour devenir riche, le monde amasse ; avec Dieu, c'est tout le contraire : le moyen de s'enrichir est de se dépouiller de tout et de tout donner.
Quelle honte à un Chrétien, au jour du jugement, disait-il, d'avoir refusé à Dieu un peu d'argent, un rien, à lui qui, dès auparavant la création du monde, avait préparé à l'homme les biens immenses du paradis 1
V. Ah 1 que cet homme est pauvre et misérable avec tout son bien (1348) 1 Qu'il est à plaindre de posséder tantde trésors, puisqu'ils seront peut-être un jour le sujet de sa condamnation I A l'heure de la mort, comme il se trouvera nu devant Jésus-Christ 1 Oh 1 que la pauvreté de saint Martin est bien plus glorieuse que toute cette opulence 1 On ne dira pas du riche dont vous parlez, s'il ne devient riche en charité, ce que l'Eglise chante depuis tant de siècles en l'honneur de ce grand imitateur de la pauvreté de Jésus- Christ : Marlinus pauper et humilis cœlum dives ingreditur, hymnis cœlestibus honoratur.
VI. Celui qui ne se sent pas attiré également à instruire les pauvres et les riches, ni à quitter ceux-ci pour aller au secours desautres quand leur besoin est plus pressant, à cette seule marque fait voir qu'il est vide de l'esprit de Dieu, par qui Jésus-Christ a été envoyé pour annoncer aux pauvres le royaume des cieux : Evangelizare pauperibus misit me. (Luc. iv, 18.) Quels cris de désespoir ils feront entendre au dernier jour, à la voix des pauvres qui leur diront : Nous avons eu faim de la justice, et nous n'avons trouve' personne pour nous rassasier. Si Jésus-Christ doit punir avec tantde sévérité ceux qui auront refusé l'aumône temporelle, quel sera donc le châtiment de ceux qui n'auront pas fait l'aumône spirituelle 1
Vil. Quelqu'un de sa compagnie ayant dit un jour à M. Olier : Pour vous, allez où vous voudrez, nous n'avons pas besoin de vous; il ajouta :« Le sentiment d'où était partie cette parole, je levoyaistoujours dans le cœur de celui qui me l'avait adressée, et
(1348) Il parle d'un homme qui, jouissant d'une grande fortune, ne faisait pas l'aumône.
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je ne pouvais lo trouver mauvais, tant je sentais qu'il disait vrai. Je voyais au contraire que j'étais le déshonneur et l'opprobre de toute la compagnie ; je ne craignais que d'en être chassé. La même personne m'avait déjà déclaré que je n'étais bon à rien; elle avait bien raison, car Notre-Seigneur m'avait tellement retiré son secours, que tout en moi devenait ridicule. Rien cependant de ce qu'on me disait ne m'offensait. Tous les jours je disais la Messe pour celui qui m'avait parlé ainsi, non connue on a coutumede la dire pour ses ennemis et ses persécuteurs, car je ne le regardais pas comme tel, mais comme pour mon ami le plus intime, m'intéressant dans les biens que Dieu lui faisait comme dans les miens propres, et mille fois davantage. Admirant ses lumières et les dons de Dieu en lui, j'en rendais grâces à Dieu et le priais de l'en combler de plus en plus. » C'est ainsi que les saints ont appris à se venger à l'école d'un Dieu qui, au moment de rendre le dernier soupir, criait pour ses bourreaux : Pardonnez-leur , mon Père, ils ne savent ce qu'ils font. (Luc. xxm, 3i.)