‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 345 sur 394 · EXTRAITS DES MEMOIRES MSS. — IX. SENTIMENTS SUR L'HUMILITE · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES MEMOIRES MSS. — IX. SENTIMENTS SUR L'HUMILITE

mais avec grande grâce de Dieu; car je me trouvai d'abord l'esprit éclairé d'une grande lumière, dans laquelle je marchai trèslongtemps, sans presque sentir la fatigue du voyage. Je voyais l'horreur et l'énormilédu vice de l'orgueil, qui dérobe h Dieu l'honneur qui n'appartient qu'à lui ; et je demeurai si convaincu du mépris et de la confusion dus à l'homme, que je ressentais en la présence de Dieu des joies incomparables, lorsqu'en esprit je me croyais foulé aux pieds de tout le monde, jeté dans la boue et roulé dans les ruisseaux. J'aurais déclaré tous mes [léchés à la face de l'univers, nedésirant que de l'honneur pourDieu, etpourmoique du mépris.

Votre esprit, Seigneur, m'avait préparée celle grâce, lorsqu'un jour de la semaine sainte, pendant une action publique de religion, plusieurs personnes m'avaient tourné en ridicule. Le démon se mit bien de la partie, et chercha à m'irriter par des secousses, des inquiétudes, des brouilleries quejeressentais intérieurement; mais comme je m'abandonnais à voire Esprit et me joignais à lui pour résister à cette tentation, après avoir adhéré un temps à votre volonté sainte, et in'être appuyé sur le pouvoir de votre grâce, tout s'évanouit. Le malin esprit fut contraint de prendre la fuite, mais si affaibli, que depuis ce temps-là je ne me souviens pas d'avoir jamais eu de la peine à souffrir les injures et les mépris qui me sont dus. Par exemple, ces jours passés, me voyant injurié tantôt par un de mes proches', et tantôt par une servante, je n'y fus nullement sensible. Loin de m'en offenser, je ne répondis qu'en souriant ; ce qui les étonna. Je dois rendre grâces ici, ô mon Dieu, à votre miséricorde.

III. J'ai reconnu, deux tentations étranges, mais d'autant plus subtiles et dangereuses, qu'elles étaient spirituelles et couvertes des apparences trompeuses de la dévotion. Je sentais dans mon propre fond un certain désir d'être quelque chose de grand dans les desseins de Notre-Seigneur ; de me trouver dans le ciel au rang de ceux qui occuperont les plus hautes places. Je n'avais pas vu, comme je le vois aujourd'hui, combien il y a d'orgueil dans ces pensées. A la première, je n'ai [tas connu d'autre remède que de [n'anéantir, en considérant que je n'étais rien, et ne devais prétendre à rien de grand; que je devais au contraire me tenir toujours dans le sentiment de ma bassesse. Quanta la seconde pensée, j'ai découvert une chose admirable dans les saints du paradis : c'est qu'ils ne pensent point à ce qu'ils sont dans le ciel. Ils ne regardent point leur gloire ; ils sont aulant de miroirs qui renvoientà Dieu les rayons partis de son trône : ils ne sont point à eux, mais à Dieu seulement; ravis d'être à lui selon tout ce qu'ils sont, pour le gloriûer uniquement, sans aucun retour sur eux-mêmes.

IV. Je disais Un jour à la Mère Agnès que j'avais un grand désir de venir 5 Paris pour étudier, me plaiguant de n'en savoir pas

assez. Vous en savez assez, me répondit-elle. . Ce qui me donna quelque confiance, et mnfit renoncer aux brillantes études. Je serai bien aise toute ma vie d'avoir suivi le conseil de M. Vincent, et du P. de Condren, de ne point prendre le bonnet de docteur. L'orgueil m'eût perdu. J'aurais dérobé à la croix et l'honneur qui lui est dû, el la vertu de l'esprit qu'elle nous a méritée. Quand on verra que les peuples profileront des discours d'un. ignorant, ou qu'on remarquera en moi quelques rayons de lumière, on n'en attribuera rien à la science de l'école, mais à la miséricorde de Dieu. Je bénis donc la divine Providence, qui a permis que mon ignorance ait été connue de beaucoup de grands esprits et habiles docteurs.

V. O boulé adorable (après une visite intérieure du Seigneur qui le combla de consolations), vous avez bien daigné me faire cette grâce. C'est ainsi que vous traitez les faibles, pour ranimer la langueur de leur loi. N'est-il pas vrai, mon Dieu, ma vie, mon tout, que vous n'agissez pas ainsi avec les forts, ni avec lès justes qui vivent de la foi? Je connais une personne avec laquelle je vis, et dont je ne suis pas digne de délier les souliers, qui est d'une si grande foi, qu'elle croit plus à votre parole qu'à tous les signes possibles; et vous ne la traitez pas de la sorte. Soyez béni, mon Dieu, qui gouvernez chacun selon ses besoins, et qui faites paraître en toutes choses, votre sagesse.

Quelques grâces qu'il y ait en nous, nous sommes toujours les mêmes vases de terre, toujours de misérables néants et rien plus : Habemus thesaurum istum in vasis fictilibus. [II Cor. iv, 7.) Les espèces du pain et du vin au très-saint Sacrement, ajoutait-il, n'ont point à se glorifier des grâces qu'elles renferment, et des biens que la sainte Eucharistie opère dans h s âmes, parce qu'elles n'en sont point les causes, mais seulement de légères et fragiles écorces, quoiqu'elles approchent de si près la Divinité. Il en est ainsi des âmes les plus saintes et les plus remplies du Saint-Esprit : ce sont comme des écorces, qui en fort peu de temps se gâtent et se corrompent. Et de même que le corps et lesang de Notre-Seigneur cessent d'être présents sous les espèces qui sont corrompues; demêmeaussi, à la première corruption et impureté, l'Esprit saint s'éloigne, et laisse ées pauvres vaisseaux dans leur corruption. Qu'on juge par là si une âme, pour recevoir des grâces aussi précieuses que les sacrements, et pour porter Notre-Seigneur en elle-même, comme le pain et le vin, ou le Saint-Esprit, comme l'huile consacrée et le baume de la Confirmation, a sujet de se gloriûer et de se croire plus qu'elle n'était auparavant. Ne doit-elle pas, au contraire, craindre beaucoup que Notre-Seigneur ne se retire, ne la trouvant pas assez pure pour demeurer en elle?

VI. Un jour, que j'étais en retraite, je priai Dieu qu'il ôiât de l'esprit'des hommes la bonne opinion qu'ils avaient conçue de moi sans fondement; et qu'il leur en donnât

une aussi mauvaise que celle qu'on conservait encore était bonne et avantageuse. 11 m'exauça peu de temps après, par une grande miséricorde dont je ne puis assez le remercier, tant mon âme en a retiré de fruit. Dans cette môme retraite je reçus beaucoup d'autres grâces de son infinie bonté, entre autres, 1° une vue de mon intérieur qui m'en fit connaître toute la laideur et la difformité. Je le trouvai semblable au corps d'un serpent mort de corruption, duquel sortaient mille bêtes venimeuses, et s'élevaient une infinité de moucherons infects; ce qui me faisait comprendre que de notre chair naissent à tout moment des pensées impures. J'en étais alors fort affligé, parce qu'elles interrompaient l'occupation de mou esprit en Dieu seul, et troublaient la parfaite paix de mon âme, après laquelle je soupirais jour et nuit, depuis le commencement de ma retraite; car je ne pouvais souffrir d'autre entretien qu'avec mon Dieu.

2° Je mesouviens encore que peu de temps auparavant, la miséricorde de mon Dieu m'avait fait voir mon âme au milieu de mille pièges, c'est-à-dire de mille pensées d'amour-propre ou de respect humain qui l'environnaient ; ce qui me jetait dans la consternation. Et pour ne pas omettre ici la plus grande des peines que j'ai ressenties dans tous les états amoureux de la croix de mon Jésus, je me suis vu assiégé par le respect humain, jusqu'à croire agir toujours, non pour la gloire de Dieu seul, mais pour l'estime des hommes. Voilà de toutes mes afflictions la plus pénible et la plus douloureuse. Quand dans mes confessions j'en étais venu là, je fondais en larmes, ô mon Dieu! Mille morts plutôt que d'agir pour tout autre que pour vous !

Vil. Je puis bien le dire à la gloire de Dieu mon Maître : il est vrai que dans les missions de nos quartiers, où nous étions de pauvres petits ouvriers de paille, qui n'avions aucune vertu, il y avait des bénédictions admirables.

Etant avec M. l'abbé de Fois nous rencontrâmes un habile houime qui vint nous chercher. Je tâcliai alors de m'éloigner un peu, pour laisser la parole à mon supérieur, ne méjugeant pas digne de parler avec lui. Il me presse de m'approcher pour af entretenir avec ce docteur, dont la science et la capacité me surpassaient extrêmement. Par obéissance et contre mon gré, j'entre peu à peu en conversation, me laissant conduire à l'esprit de Dieu, pour parler selon ses mouvements. Alors il daigna me suggérer des choses si bonnes, si saintes et si tories, qse cet étranger en fut surpris, comme il le témoigna depuis à M. de Foix. Celui-ci fut étonné tout le premier de ce que produisait en ce moment mou ignorance, autant que je l'étais moi-même Je ne doute pas que l'un et l'autre n'en aient attribué la cause à celuiià seul qui peut délier la langue des muets.

C'est son esprit qui se cache dans les lieux les plus sales, pour mieux faire paraître sa beauté, et aussi pour faire voir que la créature ne peut rien s'attribuer de toutes ses œuvres : puisqu'il opère tout par des instruments si vils et si méprisables. C'était là ma consolation dans mes peines. Car je disais : Si Dieu voulait jamais se servir de moi, ce que je ne pourrais croire, au moins l'on connaîtra bieu que c'est lui qui fait tout en moi.

VIII. Cela me confond quand j'y pense (136i), car je suis un pauvre aveugle si misérable, un ver de terre si chétif et si obscur, que je m'étonne comment j'ose paraître devant le monde, moi surtout qui, pendant si longtemps, me suis vu l'objet de sa risée, et méprisé de tous ceux qui m'écoutent aujourd'hui avec admiration. Ils peuvent bien le faire après tout; car je l'admire moi-même, sachant quelle est mon ignorance et ma stupidité.

IX. Je me suis réjoui, et je le fais encore, quand je vois que ce qui se l'ait dans la petite compagnie n'est attribué à personne de nous, et que c'est Dieu qui le fait tout entier. Il est bien vrai que pas un d'entre nous ne peut donner sujet au monde de dire : Celui-là a fait cette œuvre. Oh 1 que Dieu soit béni, qui seul veut se glori'.ier dans son ouvrage. Je vois quelquefois mon néant et celui de la compagnie, avec une si grande lumière; je suis si convaincu de notre impuissance à rien faire pour Dieu, que je ne puis m'empêcher de dire, aussitôt que j'y ai pensé : C'est vous, mon Dieu, qui faites tout : il me semble même, ensuite de cette réflexion sur notre néant, que tout va se perdre, et que la société va tomber en ruine, ne voyant rien en nous qui puisse contribuer à sa conservation. Cela vajusqu'à la métiance et l'abattement ; ce qui me sert à reconnaître que nous ne pouvons subsister que par Dieu seul, et à confesser que tout est néant hors de Dieu. C'est lui qui a formé notre compagnie; c'est lui qui la conserve, lui qui l'éclairé, lui qui, dans la complaisance qu'il daigne prendre en elle, lui procure mille appuis qu'elle ne cherche point; n'attendant rien que de sa main toute-puissante, et ne voulant connaître ancun auteur de son excellence, que lui seul : Et ipsefundavit eam Altissimus. {Psal. lxxxvi, 5.)

X. Notre-Seigneur, est la source de toutes les lumières répandues dans l'Eglise , et nous ne sommes que des canaux paroù elles se 'communiquent aux peuples. Ceux qui conduisent les eaux dans les jardins se vident souvent en fournissant de quoi remplir les bassins et faire jouer les fontaines; ou, si l'eau n'en est pas bien pur", ils se remplissent bientôt de matière étrangère, qui, les rendant incapables de servir, obligent de les rompre pour en construire d'autres et les mettre en leur place. Or, dans l'ordre du salut, il arrive souvent quelque chose de

( 150-1 j On s'étonnait de re qu'après avoir i té pendant deux ans presque incapable de rien dire il

parlait ensuite avec tant d'éloquence. C'est à cela que répond ici M. Olier.

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