‹ uvres complètes de M. OlierChapitre 346 sur 394 · EXTRAITS DES MEMOIRES MSS.— IX. SENTIMENTS SUR L'HUMILITE · texte numérisé non relu

EXTRAITS DES MEMOIRES MSS.— IX. SENTIMENTS SUR L'HUMILITE

Semblable à l'égard des ministres de l'Eglise par qui Notre-Seigneur fait passer sur les Chrétiens les eaux de la grâce et les lumières de son esprit. Ces lumières sont pures en elles-mêmes, puisqu'elles viennent de Dieu et sont une émanation de sa souveraine sagesse. Passant par les hommes, elles produisent, en rejaillissant jusqu'à la vie éternelle qu'elles proeurent aux âmes, des effets admirables qui l'ont la joie de Dieu et des citoyens du paradis. Mais il faut que les bonimes par qui elles s'écoulent soient canaux pour les autres et bassins pour euxmêmes. Cependant combien s'en trouve-l-il qui, en communiquant beaucoup aux autres, demeurent à la lin entièrement vides, ou no se remplissent que pour s'engorger d'orgueil, de complaisance et d'estime secrète ; vice qui les fait réprouver de Dieu et abandonner aux ministres de sa justice, pour être brisés comme des instruments qui ne sont plus bons qu'à être mis en pièces. Il faut donc que ceux dont le Seigneur daigne se servir pour éclairer les autres et leur faire parvenir l'abondance do ses grâces soient si purs, qu'elles ne puissent se corrompre en passant par leurs mains, c'est-à-dire qu'ils sachent renvoyer toute gloire à Dieu, et ne retenir pour eux que de grands sentiments d'humilité : autrement le ministère qu'ils exercent pour sanctifier les autres sera leur propre condamnation. Ah! disait-il un jour, combien seront damnés, après avoir reçu beaucoup de lumières pour l'instruction des ignorants ; parce que, n'ayant pas eu un fonds suffisant d'humilité et d'esprit d'anéantissement, ils n'auront pu se dégager de l'amour de la gloire et de la propre estime 1

XI. Il faut suivre l'ordre du maître en toutes choses; écrire quand il lui plaît, et cesser quand il veut. La règle de toutes mes actions doit être sa très-sainte volonté. Quelque estime (pie nousdevions avoir pour les lumières qu'il nous accorde, et quelque profil que nous en retirions, soit pour notre perfection, soit pour celle de nos frères, gardons-nous bien de nous y attacher; et ne les désirons, ne les retenons, qu'autantqu'il plaît à Notre-Seigneur nous les donner ou nous les conserver. Demeurons aussi tranquilles et aussi joyeux dans leur privation que dans leur jouissance. Elles ne sont point à nous, mais à Dieu. Rendons-les donc h Dieu, lorsqu'il nous les redemande, avec un aussi grand cœur que nous les avons reçues. C'est montrer beaucoup d'imperfection, que de vouloir jouir de Notre-Seigneur, de ses lumières et de ses grâces plus longtemps qu'il ne veut, ne serait-ce qu'un moment. C'est se détourner de la source, pour s'attacher au ruisseau, qui souvent tarirait par la trop grande attache do notre cœur, si Dieu ne nous guérissait de ce défaut par la soustraction des grâces qui l'entretiennent.

XII. Lorsque Notre-Seigneur parle, il faut que toute créature se taise, par respect pour la voix de Dieu; comme lorsque la volonté

(I3G5) Il s'agit de l'humilité.

OEuvnns compl. un M. Olieu.

de Dieu est connue, il faut que toute autre volonté cesse, celle des anges comme celle des hommes. Toutes nos volontés, soit au ciel, soit en la terre, doivent se perdre el s'absorber dans cette première et souveraine volonté, comme dans un abîme où tout va s'engloutir; et nos lumières propres disparaître au premier rayon de la lumière de Dieu comme les astres s'éclipsent à la vue du soleil.

XIII. C'est un grand défaut dans les personnes intérieures et adonnées à l'oraison, qui tiennent de Dieu des choses obscures et profondes, de vouloir aussitôt les comprendre et les expliquer à leur manière. Outre que c'est s'exposer à donner leurs propres erreurs pour les secrets de Dieu, ou à taire passer pour illusion ce qui, bien compris, serait reconnu pour vérité, c'est une témérité et une profanation de la lumière céleste, qui ne peut s'allier avec les fausses lumières sorties de notre propre fonds. C'est une curiosité qu'il faut réprimer, en nous tenant humblement dans les termes où Dieu veut que notre langue et notre esprit s'arrêtent : comme les prophètes, les évangélistes et les apôtres, qui n'écrivaient et ne parlaient que selon l'expression du Saint-Esprit, qui ne mêlaient rien du leur avec la lumière qu'il leur communiquait, et rendaient toutes choses, soit qu'elles fussent claires ou obscures, ainsi qu'il les inspirait.

XIV. Pour dire ce que je pense de cette «li vine vertu (1365), je la crois un mystère, ou au moins le mystère des vertus. Vertu fort peu connue et encore moins pratiquée. Elle a trois parties, ou trois degrés. Le premier consiste à se plaire dans la connaissance île soi-même. Il y a plusieurs personnes à qui Dieu fait connaître leur propre misère et leurs défauts, leur en donnant même l'expérience, et leur faisant remarquer la légèreté, l'inutilité, la stupidité do leur esprit, et leur incapacité entière à faire le bien; mais cette connaissance les attriste et les jette dans l'abattement; ils ne la peuvent souffrir. Ils cherchent en eux-mêmes quelque chose qui les console de leur humiliation, et qui les flatte; ils s'appliquent à découvrir quelques vertus qui les mettent à couvert de ectto confusion; et cela est orgueil. J'ai été longtemps en cet état. J'éprouvais de si grands abattements de nie voir tel que j'étais, c'est-à-dire rien dans l'ordre de la nature et île la grâce, inutile à tout, incapable de tout, insupportable à tout le monde et à moi-même , que j'en étais découragé intérieurement et livré à un ennui mortel. Mais, mon Dieu soit béni, combien j'étais faible et ignorant I Les âmes déjà humbles se réjouissent au contraire de connaître ce qu'elles sont, pourvu que le cœur n'adhère point à la malice de la chair, principe de toutes leurs misères , et aussi cause ordinaire des peines qu'elles éprouvent, lorsque Dieu permet qu'elles ne sachent pas discerner entre les attaques ou le sentiment

de la concupiscence et le consentement : comme lorsqu'on se sentira dejla répugnance à parler aux pauvres ou à leur faire la charité, *à penser a Dieu ou à entendre sa sainto parole, et ainsi de mille autres choses qui partent de ce fonds dépravé qu'on appelle communément nature corrompue. Dans l'incertitude où l'on est d'y avoir consenti, on s'afllige et on se trouve fort humilié de cet état, parce qu'on craint de n'avoir pas assez travaillé pour se vaincre soi-même. Ces épreuves sont moins des sujets de peine que de salutaires avertissements, et un moyen dont Dieu se sert pour rappeler à ceux qui le servent qu'ils sont composés d'une nature de péché, et qu'ils portent en eux-mêmes un fonds de malice inépuisable. Pour y remédier, il faut une nouvelle génération qui nous donne une seconde vie et un second esprit, qui est l'Esprit saint lui-même, principe de tout le bien qui est en nous et de tous les mouvements au bien, comme notre chair est la cause de tous nos mouvements vers le mal. De là cette opposition continuelle de la chair contre l'esprit et de l'esprit contre la chair. De là aussi cette vive conviction, dans les saints, de ce qu'ils sont devant Dieu et de ce qui est de Dieu en eux. Pour le bien qui leur vient de Dieu, ils lui rendent incessamment honneur et gloire; et au contraire ils s'humilient sans cesse pour le mal qu'ils font tous les jours, et dont ils ressentent continuellement la cause en eux-mêmes.

Voilà donc le premier point de la vertu d'humilité, qui est l'amour de sa propre abjection ; car ce n'est pas être humble que de la connaître seulement. Cette connaissance était dans les païens, qui avaient pour maxime de dire : Connaissez -vous vousmême. Mais ils n'avaient rien de l'humilité, dont le premier pas est de prendre plaisir à se connaître plein de misère, de corruption et do malice.

Le second degré d'humilité est de se réjouir, non-seulement d'être parvenu à se connaître, mais d'aimer à être connu tel qu'on est. Faute de cette disposition, l'on tombe dans le vice d'hypocrisie, parce qu'on désire paraître tout autre que l'on est. On fait plusieurs œuvres pour déguiser ses imperfections, et l'on dit tout ce qu'on peut imaginer de plus propre à faire disparaître les défauts dont on est rempli. Do là naissent un chagrin et un .dépit secret de se voir connu, un désir inquiet de réussir dans tout ce qu'on entreprend, d'acquérir l'estime des hommes et de passer pour quelque chose. Nous ne pouvons souffrir d'être estimés ce que nous sommes réellement, néant et péché. Nous le sommes toutefois si bien, que si Dieu ne nous communiquait l'être à tout moment, il ne nous resterait rien, ou plutôt il ne resterait rien de nous. S'il y a quelque chose en nous qui ne soit point péché, c'est l'Esprit de Dieu qui l'opère en nous tout entier; à lui seul en appartient l'honneur et la gloire. Par une bonté ineffable, Dieu avait choisi Adam, comme le plus beau de tous ses ouvrages, pour mettre

notre volonté et noire sort entro ses mains, comme celui à qui nous devions confier nos intérêts avec le plus de raison, pour traiter avec le ciel en notre nom. Sou péché, par le consentement que nous y avons donné, est devenu comme une semence de maux qui pullulent en nous à toute heure; ou plutôt, nous sommes devenus péché par nature.

Outre ce vice de noire origine, nous avons commis mille crimes dont nous sommes tout noirs et tout hideux. Ce fonds de corruption qui est en nous, et dont nous sommes tout pétris, est en horreur à Dieu, devant qui nous sommes des enfants de malédiction.

Nous ne pouvons nous dissimuler que nous ne sommes pas autre chose aux yeux du ciel et de la terre. Pour rendre hommage à la sainteté de Dieu et témoignage à sa vériki, il est donc, bien raisonnable de vouloir passer pour tel aux yeux de tous ceux qui nous connaissent. Or l'humilité est cette vertu qui nous fait trouver notre plaisir à être regardés de tout le monde et estimés pour co que nous sommes. C'est à elle de nous fairo discerner ce qui est à Dieu en nous et ce qui est à nous, pour lui renvoyer tout ce qui vient de lui; et c'est là ce que le malin esprit cherche à brouiller et à confondre. Il travaille sans cesse à nous persuader que co qui est en nous est de nous; qu'il nous appartient comme notre bien propre; que nous pouvons donc nous en glorifier devant les nommes. Pour l'âme véritablement humble, qui sait démêler les artifices du démon, jamais elle n'oublie que son fonds est le néant, et son origine le péché : ainsi elle est morte à l'estime des hommes; ceux qui lui rendent des hommages et des louanges, elle s'en moque : elle les regarde comme des aveugles qui parlent de ce qu'ils ne connaissent pas. Quelquefois même elle aimerait mieux recevoir mille soufflets qu'un éloge. Kn un mot, elle est très -étonnée qu'on l'estime autre qu'elle s'estime ellemême et qu'elle se sent continuellement. Saint Benoit, selon saint Bernard, met le second degré d'humilité à connaître que non-seulement on n'est rien, mais encore à reconnaître et à confesser que tout ce qui paraît en soi n'est rien ; que la bonté et la vérité n'est qu'en Dieu par nature, et eiv nous par écoulement. Le propre de notre nature est lo rien; ensuite du rien, par le vice de notre origine, notre propre opération est le péché. Voilà tout l'homme, de son fonds; et voilà tout co qu'il doit désirer de paraître : autrement il se met en la place de Dieu, il dérobe ce qui n'appartient qu'à Dieu, il s'approprie ce qui ne peut convenir qu'à Dieu.

Le troisième degré d'humilité est de vouloir non-seulement qu'on nous connaisse pour ce que nous sommes, mais qu'on nous traite selon ce que nous sommes. Tout homme n'ayant rien en propre que le néant, et n'ayant hérité de ses pères que la malédiction du péché; n'étant donc, soit à ses yeux, soit aux yeux de toutes les créatures qu'un maudit pécheur, celui qui a l'humi-

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lité dans le cœur et qui est parvenu à la perfection de celte vertu, désire tout le traitement dû au néant et au péché; titres les plus misérables qu'on puisse concevoir.

Ou on ait pour lui tout le mépris imagina-

Kf'Jiïïï*" ^t,nen1en comparaison de cl qui lui est dû. Qu on dise contre lui ou qu'on lasse tout ce qu'il y a de plus mortifiant, jamais il ne se croira traité aussi ignominieusement qu'il le mérite. Quel cas faire du néant? quel mépris n'est pas dû au péché? ou plutôt quelle haine et quelle horreur ne i>.ér.te-l-,lpas?]ln'yaniémei,i mépris ni injure pour Ame parfaitement humble. Oue Dieu enfin la rebute intérieurement, pendant que les hommes la couvrent d'ignominie, loin qu elle s'en étonne ou qu'elle s'en afflige, elle serait étonnée qu'on la traitât autrement. Elle se met du côté de Dieu e des hommes; elle prend avec zèle leur parti contre elle-même. '

XV. Dans les délaissements et les sécheresses qu éprouve l'âme chrétienne, la e o n -

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lui anive quand cette âme n'est pas encore

bien avancée dans la .vertu d'humilité, 3

SLÏÏ ^S,pas assez convaincue de son néant; qu elle no se juge pas digne de ce dédain dont elle .devrait être ravie, et dont elle se réjouirait, si elle connaissait iusqu ou elle est vile et méprisable. Ces reluts intérieurs s étendent quelquefois jusqu'à nos actions; et Notre-Seigneur témoigne alors qu.l méprise autant nos œuvres nue notre personne. C'est, de toutes les preuves ou D eu met ses serviteurs, celle qui les umilie e plus, j'ai fait l'expérience de 1 une et de 'autre pendant longtemps Lorsque Notre-Seigneur me méprisait avec toutes mes actions, j étais humilié et je m'affligeais au dernier point; ce que je n'eu e point ressent,, si j'avais été bien convaincu

?nn«m/dan*î Ct par C0»sé^cnt de u inutilité pour toutes sortes de lionnes œuvres Les délaissements sont autre chose nue les simples mépris et les rebuts de Dieuls regardent ou le corps, ou l'âme, ou tous es deux ensemble. Je les ai éprouvés plusieurs lois. Les premiers consistent dans une soustraction sensible de la vigueur naturelle ; ce qui arrive lorsqu'on sent se retirer de soi une certaine venu qui soutient, et qu on reconnaît bien pour l'effet d'une cause souveraine et universelle par qu Sut subsiste. Sans nulle indisposition du corps cette vertu m'a été plus d'une fois ôée d'une

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