INTRODUCTION A LA VIE CHRETIENNE. — CIIAP. XI
et de fantômes qui occupassent ses pensées, et remplissent ses désirs de l'amour de ces choses, afin que se divertissant du véritable culte, et de l'unique et pur amour de Dieu, il tornbût dans l'idolâtrie (157).
L'avarice, dit saint Paul, et l'amour des choses du monde, est établie dans le cœur de l'homme; on peut dire que c'est l'abomination de la désolation dans le lieu saint (158).
Quelle chose plus horrible, et quelle plus pionde désolation, que de voir le cœur de l'homme, qui est le temple de Dieu, et un lieu de sainteté, qu'il s'est particulièrement consacré, rempli de tant de choses impures et immondes ; et de voir, dans les niches de ce temple, comme dans celui que vit Ezér-biel ( c. vin, ), des serpents, des crocodiles, et des choses abominables qui le remplissent?
Cela est si abominable devant Dieu, qu'il abandonna autrefois son peuple à la fureur de ses ennemis, pour punir l'avarice d'un seul d'entre eux, qui avait conservé un manteau d'écarlate et une règle d'or, et qui les avait retirés de Jéricho, lieu d'analhème, condamné au feu par un arrêt prononcé de la bouche de Dieu.
Le dessein de Jésus-Christ, venant en notre cœur pour le sanctifier, et pour le remettre en son premier état de vacuité, est de bannir de son temple tout ce qui le remplit. Il n'y peut souffrir que son Père et ses divines perfections : il en chasse h coups de fouets, par les persécutions et par les croix, tous les acheteurs et les vendeurs.
Notre-Seigneur entre en zèle et comme en fureur, quand il trouve la maison de son Père, cette maison d'oraison, et qui doit être ornée de sainteté (159), remplie de marchands. Les marchands sont les images des avares, à cause qu'ils exposent leur vie, et qu'ils donnent tout leur temps et tous leurs soins pour le trafic et la négociation des choses terrestres, au lieu de l'employer pour Dieu, qui veut tout l'esprit, tout le cœur, tout le temps et toutes les forces de ses chétives créatures.
C'est donc pour cela que Jésus-Christ est venu en ce monde : il a voulu purifier le cœur de J'homme, le viderde toute créature, et réparer ainsi le premier malheur et désordre où il était tombé par la misère du péché et par l'instinct du diable. De là vient qu'il a établi pour fondement capital de notre salut, la sainte pauvreté, qui tend par sa nature à vider le cœur humain de tout ce qui le peut remplir, hors de Dieu.
C'est pour ce sujet qu'il dit en son premier sermon, et qu'il établit pour sa première maxime : Bienheureux sont les pauvres (160) ; pour apprendre aux Chrétiens que la vertu de pauvreté leur est nécessaire de la
première et de la plus importante nécessité.
Et pour leur faire connaître quelle est cette pauvreté, il dit : Bienheureux sont les pauvres d'esprit (ICI); c'est-à-dire, qui sont vides en leur fond de toute possession des créatures, et qui n'ont rien en leunœurqui tienne et qui occupe la place de Dieu, qui seul les veut remplir et occuper.
Hors de Dieu, tout est fantôme, tout est imaginaire, il n'y a qu'écorce et que superficie; Dieu seul est le solide bien, et lui seul est toute la vie foncière et incorruptible de nos âmes.
11e Section. — Division de la pauvreté.
Il y a deux sortes de pauvreté : l'une intérieure, ! autre extérieure. L'une qui regarde le dénûment du cœur, qui doit être vide de tout désir, et de tout amour des créatures; l'autre qui regarde le dénûment extérieur,
Ce dépouillement extérieur sans l'intérieur n'est point vertu; niais le dénûment intérieur avec la disposition au dénûment extérieur, est la vertu de la pauvreté dont Notre-Seigneur parle dans l'Evangile, lorsqu'il dit : Bienheureux sont ks pauvres d'esprit.
Il veut par là apprendre aux Chrétiens qu'ils dofvent être dans la pauvreté, dans le dénûment, et dans le dépouillement d'esprit, pour être disposés au pur amour de Dieu. Car il ne peut compatir avec l'amour des créatures : il ne peut souffrir qu'on y ait la moindre attache; il veut un cœur qui ne soit point rempli, qui soit- dégagé de tout, et qui soit vide en toute l'étendue de sa capacité.
111* Section. — De la pauvreté extérieure.
Il y a trois sortes de pauvreté, dont let deux premières ont été beaucoup-en usage dans l'Eglise de Dieu en son commencement.
La première était de quitter tout son bien, et de le vendre (162). C'est ainsi que Notre- Seigneur le conseilla à quelque particulier dans l'Evangile. Et c'est aussi ce qu'il lui a plu de renouveler dans les derniers siècles en saint François, et en plusieurs autres saints qui ont pratiqué la pauvreté en cette sorte.
La seconde était de mettre lout son bien en commun. Ce qui était ordinaire parmi les premiers Chrétiens. Chaque particulier se dépouillait de tout ce qu'il possédait, et le donnait à Dieu, afin qu'un chacun en pût prendre selon ses besoins, et que toutes choses revenant à l'égalité, le pauvre en fût sustenté aussi bien que le riche.
La troisième est de se dépouiller de l'usage du bien que Dieu nous a donné, quoique la possession du fond nous en demeure.
(157) Jdolorum servitus. (Ephes. v, 5.)
(158) Cum viderilis abominationem desolationis stanlem in loco sancto. (Mallh. xxiv, 15.)
(159) Domum luam decel sanctiludo , Domine. (Psal. xcu, 5.)
(160) Beuti pauperes. (Luc.yi 20.)
(161) Beali pauperes spiriitt. {Mallh. v, 5.)
(162) Vade, vende quœ liabes , el da pauperibus. (Mallh. xix, 2!.)
Œl YRES COMPLETES DE M. ULIER.
Et cette pauvreté se peut pratiquer avec grand avantage. Car premièrement, nous demeurons ainsi dans l'état où la Providence divine nous a mis. Secondement, nous faisons un bon usage de ce qu'il lui a plu de nous donner, nous en servant pour sa gloire. Troisièmement, nous possédons l'avantage de la pauvreté, qui est de n'avoir rien qui nous empêche de vaquer à Dieu seul. C'est de cette pauvreté et de ces pauvres dont il est dit : Bienheureux sont les pauvres en esprit, purce que le royaume des deux leur appartient (163).
IV* Section. — De la pauvreté intérieure.
La pauvreté intérieure ne s'étend pas seu- .etnent au détachement des biens corporels", dont l'esprit doit être séparé, détaché intérieurement, et même très-éloigné; elle ne le met passeulementen nudité de tous les honneurs, de toutes les richesses, et de tous les biens du monde; mais encore elle le dégage de l'attache aux dons spirituels de Dieu, au milieu desquels il doit être en nudité.
Il les doit considérer toujours comme appartenant et attachés h Dieu, de même que les rayons au soleil, ou comme des diamants et des perles qui seraient appliqués sur un habit. Comme le maître ne les a fait mettre que pour rendre son vêlement et plus éclatant et plus précieux, il a toujours la puissance de les enlever quand il lui plaît. Ainsi l'Ame, en cettevue, en doitêtre parfaitement dégagée ; elle doit être au milieu de tout sans y toucher aucunement, et sans que son cœur y prenne aucune part.
La pauvreté d'esprit a trois degrés. Le premier est de nous voir en mendicité devant Dieu pour tous ses dons, élantnus par nousmêmes et sans aucune grâce, et de vivre en esprit de mendiant pour être revêtus de ses biens.
Le second est de ne nous pas approprier les dons et les grâces de Dieu, les considérant comme nôtres, et comme une chose qui serait passée en notre nature, lorsque nous les possédons. Il faut les regarder comme un homme regarde l'habit qu'il porte. Il sait que son corps est nu par soi-même, et dépourvu en soi des choses qui seraient nécessaires pour le mettre à couvert de l'incommodité des saisons : c'est pourquoi il vit continuellement dans l'obligation de se vêtir, et dans la dépendance d'emprunter hors de lui ce secours et ce soulagement.
L'âme véritablement pauvre, quoiqu'elle soit revêtue et enrichie des dons de Dieu, se considère toujoursdevônt lui dans une grande nudité. Car demeurant établie dans la connaissance de ce qu'elle est, quoiqu'elle soit possédée et revêtue de Dieu, elle se voit également en nudité par elle-même. Ainsi elle n'entre point en complaisance pour ce qu'elle est ; parce que étant toujours la même dans son fonds, elle ne s'estime point plus
au milieu de tous ses dons, qu'elle faisait avant que d'en être remplie.
L'âme doit toujours voiries dons de Dieu, comme émanant de lui seul,. comme lui appartenant, comme étant ses dépendances et ses apanages, et comme ses rayons qu'il fait luire sur nous, pour couvrir à'ses yeux notre bassesse, et pour se rendre notre misère plus supportable.
Dieu est glorieux en nous de ce qui lui appartient; et lui seul doit être estimé pour ce qu'il y a de bon dans les hommes; lui seul y doit prendre ses complaisances. Et si nous'nous estimons eu notre fonds pourdes dons qui sont en nous, dont la louange doit être donnée à Dieu seul, nous attirons et détournons sur nous la gloire qui ,lui est uniquement due. Ce qui est une trèsgrande injustice : car à lui seul appartiennent les louanges, que les dons pareux-mêmes rendent dans tout leur être à sa divine majesté.
Le troisième degré de pauvreté spirituelle, est de porter en nous les dons de Dieu, et de garder ses trésors dans les coffres de notre cœur, sans y oser loucher, et sans en faire aucun usage pour nous-mêmes, laissant à Dieu à nous mettre son bien dans les mains, et à prendre dans ses coffres ce qu'il veut pour nous faire faire la dépense qu'il désire, afin qu'il soit lui-même l'auteur et le directeurde la dispensalion de ses grâces.
Et non -seulement nous devons pren Ire garde à ne pas user des dons de Dieu pour nos intérêts temporels et grossiers, eu pour en acquérir de l'honneur ou de l'estime , ce qui serait un sacrilège infâme, mais il faut même s'abstenir de toucher à ses dons sacrés. 11 les a mis en dépôt en notre âme, et nous devons lui laisser le soin de nous prendre la main, pour nous y faire prendre ce qui lui plaît et le distribuer en son nom.
L'âme humble, secrète et ûdè'e, à qui Notre-Seigneur a confié ses richesses, est un trésor scellé de sept sceaux, que l'Agneau seul peut ouvrir. C'est à lui seul à fouiller dans les coffres où il a renfermé ses trésors; c'est à lui seul à les ouvrir ; et par la splendeur de ses rayons, par la clarté de ses divines lumières, en un mot par la vertu desa grâce, appliquer l'âme à l'usage qu'elle en doit Ltire.
Il ne fait pas comme les rois de la terre, qui se déchargent du soin de leurs finances, sur des trésoriers qui en ont la clef entre leurs mains, et à qui ils en laissent le maniement pour les dispenser comme ils veulent. H a lui-même la clef de ses coffres entre les mains pour les ouvrir quand il lui plaît.
Il est économe universel, il est dispensateur général ; il est tout en tous ; il n'a que faire de supplément à sa présence ni a sa puissance : car il est partout, il peut tout, il voit tout, et il dispose toujours en
(lliô) Bcali paupercs spiritu : quoniam ip urum est regnum cœlorum. (Mat th. v, 3.)